LISIEUX
La Haye (Hollande), 12 août 1924.
La diffusion du nom et de la vénération de la petite Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, et maintenant son culte et les pèlerinages qu’il suscite, constituent ce que j’appellerais volontiers le grand miracle du XXe siècle. A ceux qui en douteraient, je dirais sans crainte de me tromper : vous ne connaissez point l’étendue que cette diffusion a atteinte. De fait, il me semblerait presque qu’elle est en elle-même une des meilleures preuves de la divinité du christianisme. Quelle est, en effet, dans le passé ou le présent, la personnalité qui s’est imposée, ou s’impose, à l’attention du monde entier comme le fait cette humble religieuse, inconnue de son vivant, mais
qui remue aujourd’hui les masses dans leurs coins et recoins, et les attire à elle comme l’aimant attire le fer ?
Allez où vous voudrez, et vous entendrez maintenant dire Lisieux sans qualificatif, sans explications, comme on dit Lourdes sans mentionner ni la Sainte Vierge ni la grotte de Massabielle. Lisieux n’est-il pas d’ores et déjà synonyme de Thérèse de l’Enfant-Jésus ?
Je reviens de son tombeau glorieux, et, malgré les distractions de la capitale française, où il m’a fallu m’arrêter un jour, malgré les scènes impressionnantes que j’ai dû traverser pour me rendre ici, malgré l’étrangeté de mon milieu actuel, j’en ai encore le cœur tout parfumé, l’âme toute embaumée. Je ne crois pas avoir jamais ressenti dans ma vie l’influence de la sainteté comme je l’ai fait à Lisieux. Je n’ai nulle part vu de foules si continues, ni surtout si fortement émues, si pieusement remuées comme celles qui, un jour tout ordinaire de la semaine, se sont succédé dans la chapelle des Carmélites de Lisieux.
Mais commençons par le commencement.
Ayant pour généreux compagnon et cicerone bien informé le bon P. Champion, O. M. I., médaille de guerre, je quittai Caen d’assez bon matin pour venir, samedi dernier, dire ma messe chez les Carmélites de la première place. On ne soupçonnerait pas l’existence de leur maison, n’étaient les camelots qui, sur la rue, offrent en vente divers souvenirs, cartes postales, portraits de la bienheureuse ou autres objets de piété.
Ces petits marchands qu’on appelle camelots et forains sont presque une institution en France. Ils sont le
meilleur critérium possible de l’importance des rassemblements populaires. Les premiers, leurs objets à la main, sollicitent des achats ; les seconds, campés sous des tentes ou des abris temporaires où leurs marchandises sont installées, attendent les acheteurs.
Les nécessités du culte depuis la béatification de la petite Sœur ont causé un agrandissement notable de sa chapelle, qui, malgré cela, paraît destinée à ne désemplir que pour le repos de la nuit et pendant quelques instants au coup de midi, alors que tous les pèlerins sont priés de sortir. Je ne m’extasierai point devant les beautés architecturales de cette chapelle ; d’autres l’ont fait en meilleure connaissance de cause. Il faut pourtant en donner une idée générale.
Ce qui frappe en y entrant, c’est un groupe qui domine le maître autel. A genoux devant Jésus et Marie, la nouvelle bienheureuse adresse à l’un et à l’autre ses plus vives supplications pour le monde pervers, sur lequel, de sa main droite, elle laisse tomber une pluie de roses. A gauche de la nef, se succèdent cinq autels, presque toujours occupés dans la matinée par des prêtres venant de toutes les parties du monde, tandis qu’à droite, non loin du chœur et tout près de l’endroit où les Carmélites psalmodient l’office, un enfoncement profond, bordé de chaque côté d’un autel dû à la générosité d’un prêtre écossais, se termine par la chapelle de la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, protégée par une forte grille en fer. C’est là que convergent toutes les foules.
Chacun connaît le tableau de sa sœur Céline qui la représente sur son lit de mort, après qu’elle a rendu le
dernier soupir avec l’exclamation : Mon Jésus, je vous aime. C’est ce tableau qu’a voulu comme personnifier un moine de la Trappe, qui en a sculpté avec un art consommé la tête légèrement penchée de côté avec une expression de confiante sérénité sur son beau visage qui impressionne les cœurs les plus froids. Impossible de n’être pas remué jusqu’au fond de l’âme, à la vue de ce sourire discret avec lequel la jeune religieuse a accueilli la mort. On regarde, et l’on y revient sans jamais se fatiguer.
J’aurais juré que figure, mains et pieds étaient en cire, bien qu’ils n’aient point l’aspect un peu terne propre à cette substance ; mais c’est, paraît-il, du plus pur marbre blanc peint par un artiste. La bure en est idéalisée, étant en réalité du velours brun orné d’or et de pierreries.
C’est là, devant une grille que les premiers transports d’une piété irréfléchie voudraient voir disparaître, mais que la prudence impose, qu’on vient surtout prier, ou pour le moins contempler et méditer. Le si frappant facsimilé de la petite sainte est abrité par une grande châsse dont les vitres laissent tout paraître. La poitrine contient des reliques insignes de la bienheureuse, dont une plus grande partie est enfermée dans le tombeau en marbre sur lequel elle repose, tandis que d’autres sont gardées soigneusement, en lieu sûr, dans le superbe reliquaire dû à la munificence des Brésiliens (1).
Pour montrer combien sincère et spontané est le culte qui lui est rendu à son tombeau, qu’il me suffise de dire que le parvis qui le précède est toujours jonché, non
(1) Châsse qu’on a, dit-on, essayé par deux fois de dérober. D’où son retrait actuel
seulement de roses que les pèlerins lui jettent au travers de la grille, mais encore de pièces d’argent et même de billets de banque, qu’on ramasse naturellement chaque jour. Dès onze heures du matin, je n’ai pas compté moins de dix-sept de ces derniers, dont plusieurs étaient d’au moins dix francs.
Mais ce n’est là qu’une forme, la plus éphémère, que prend la reconnaissance envers la grande thaumaturge moderne. Presque toutes les parois des murs de la chapelle entière sont littéralement tapissées d’ex-voto venant de toutes les parties du monde, ou peu s’en faut. Comme preuve, je dirai que, sans en faire une étude approfondie, j’en ai vu qui représentaient des clients, non seulement des différentes parties de la France, mais de l’Algérie, de l’Italie, du Brésil, de l’Espagne, de l’Ecosse, du Tonkin, du Chili, de la Tunisie, de l’Équateur, des Indes, de la Guadeloupe et de l’Angleterre.
L’un des plus grands nous apprend que la chapelle Saint-Joseph fut érigée par la dévotion des Canadiensfrançais, tandis que le coût de l’autel Saint-Michel est mis au compte des Irlandais et que l’autel Sainte-Thérèse est représenté par de semblables ex-voto, comme dû à la reconnaissance des Américains. Une autre plaque de marbre de grandes dimensions est un témoignage de la gratitude de la reine du Portugal, alors qu’une dernière vient. . . je le donne en mille à deviner. Tout simplement de Zala Ghali Bey, du Caire !
Les ex-voto du “ révérend ” écossais donateur des deux autels qui font cortège à la chapelle de la petite sainte sont particulièrement touchants. Ce monsieur
est un Thomas-M. Taylor, prêtre du diocèse de Glasgow, qui veut par cette offrande hâter la conversion de la Grande-Bretagne, et implorer sur elle et sur la “ Douce France, mère des saints ” la pluie de roses promise par la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus. Le second autel implore, de son côté, des grâces de sanctification pour les prêtres ou pour les missionnaires.
Une autre espèce d’ex-voto consiste dans les innombrables croix de guerre, médailles militaires et même insignes très riches d’ordres honorifiques — de la Légion d’honneur et d’autres qui lui sont supérieures — que les clients de la petite Thérèse ont laissées à ses pieds, en témoignage de leur reconnaissance pour quelque grâce obtenue. Il y en a ainsi du parvis à la voûte, de chaque côté de sa chapelle, en ordre bien pressé et cinq ou six de front, au moins. Il faut vraiment le voir pour s’en faire une idée.
Mais si l’aimable sainte s’est montrée la grande protectrice de nos soldats pendant la Grande Guerre, on ne saurait oublier qu’à l’instar de beaucoup d’autres Carmélites ses préférences, et partant ses prières et ses services, se sont toujours dirigées d’une manière toute particulière du côté des oints du Seigneur. Aussi comme ceux-ci le lui rendent bien ! Certain jour de cette année, il y a eu, m’a-t-on assuré, pas moins de cent soixante-seize messes célébrées à l’ombre de son tombeau î La veille de mon passage, sans aucune raison spéciale, il y en avait encore eu vingt-huit, et l’on me dit que beaucoup de prêtres pèlerins ne signent pas leur nom sur le registre.
Pendant la semaine même de ma visite, l’avaient signé des prêtres venant des diocèses de Liverpool, Malines, Budapest, Montréal, Limerick, Northampton, Baltimore, Middlesex, Wellington (Nouvelle-Zélande), Bruges (Belgique), la Finlande (son vicaire apostolique), Toronto (Canada) et Rome, sans compter Régina (aussi du Canada) et les nombreux diocèses de France, qui naturellement fournissent encore les plus forts contingents de pèlerins.
Pour me résumer par quelques chiffres, du 29 avril au 31 décembre 1923, il y eut environ 4,000 messes de célébrées au sanctuaire de la nouvelle bienheureuse, et le mouvement n’a, paraît-il, fait que s’accentuer depuis. Pendant la même période de temps, on a noté la visite de 76 évêques, et Ton compte que pas moins de 300,000 pèlerins ont dû accompagner leurs pasteurs au tombeau de l’aimable thaumaturge. Du 20 juin au 5 août dernier, on y a signalé le passage de 16 cardinaux, archevêques et évêques dont j’ai les noms sous les yeux.
Qu’on se reporte maintenant à ma phrase initiale, et qu’on me dise si elle est exagérée. Ou bien, si l’on veut, qu’on se transporte n’importe quel jour à Lisieux, et qu’on tâche de trouver un moment de la journée où il n’y ait pas de quarante à cinquante pèlerins fraîchement arrivés qui se relaient continuellement à prier dans la chapelle des Carmélites, et l’on verra si on peut y réussir. Le maître-autel, celui de la bienheureuse, est naturellement réservé aux visiteurs de marque, évêques ou autres dignitaires ecclésiastiques, ou à ceux qui ont au préalable obtenu la permission d’y célébrer. A l’instar
de mon compagnon, je dis ma messe dans l’une des chapelles latérales, et elle me fut servie par l’un des employés de la sacristie, un des deux ou trois qui s’occupent du soin des autels, de la réception des offrandes et honoraires de messes, et de l’enregistrement des principaux événements de chaque jour pour une espèce de journal, double feuille volante qui se publie périodiquement, et qu’on distribue gratis.
Est-il besoin de noter ici la ferveur extraordinaire dont ne peut se défendre le prêtre le moins enthousiaste, lorsqu’il célèbre juste en face du tombeau de celle qui estimait et aimait tant les prêtres, et qui a déjà tant fait pour eux?
J’ai presque atteint les limites que je m’étais fixées en commençant, et pourtant non seulement je n’ai encore rien dit des visites à Lisieux qui ne se rapportent point à la Bienheureuse Thérèse, et dont il me faudra reléguer la mention à ma prochaine lettre, mais je n’ai point encore parlé du passage que tout pèlerin fait aux Buissonnets, et surtout de la vénération des objets qui ont appartenu pendant sa vie mortelle à celle qui en fait désormais la gloire. Une ligne ou deux sur chacun de ces points pour terminer.
Les Buissonnets, qui ne le sait? furent la demeure de la petite bienheureuse avant son entrée au Carmel. C’est une maison bourgeoise en brique, dont un côté n’est pas aujourd’hui très solide. C’est là que se passèrent ces petits incidents de sa vie tranquille qu’elle a elle-même si bien racontés sur l’ordre de sa supérieure. Cette résidence est entourée d’un terrain qui est un parc
plutôt qu’un jardin. Comme retraite à l’abri du monde, c’est simplement idéal, et je défie le plus clairvoyant de la trouver sans les inscriptions dont on a muni certains coins de rues pour en montrer le chemin.
On y voit, dans sa chambre transformée en une espèce de petit musée, ces menus objets qui caractérisent la vie de la petite fille : ses différents jouets d’enfant, sa poupée aux yeux bien noirs, son sac et ses livres d’école, etc. (1).
Mais ce n’est pas là qu’on retrouve ces effets personnels qui sont devenus de véritables reliques, par suite de la récente déclaration de l’Église au sujet de sa sainteté. Protégée par une immense grille en fer battu, qu’un épais voile cache encore au-dedans à part de courts moments dans l’après-midi, se trouve, attenant à la sacristie, une grande salle contenant ce qu’on peut appeler le trésor du Carmel de Lisieux. Ce sont d’abord, soigneusement encadrées dans toute leur longueur, la robe de baptême de la petite bienheureuse, sa robe blanche ét sa ceinture rose de première communion, puis son voile de novice, son moindre voile noir avec son manteau blanc de professe, et, comme pendant de l’autre côté, son grand voile de Carmélite avec sa robe de bure, sans compter sa discipline et autres instruments de pénitence, comme son cilice, etc.
Plus précieux encore, voici, dans une vitrine protectrice, la chevelure entière, magnifiques cheveux blonds légèrement ondulés, auxquels elle dit adieu le jour de sa
(1) Cette propriété appartient aujourd’hui au Carmel. Une femme âgée, parfois assez malcommode, en a la garde et la fait visiter aux pèlerins.
profession ! Ses portraits de jeune fille sont donc, sous ce rapport, d’une scrupuleuse ressemblance avec l’original.
J’oubliais de dire qu’à ce “ trésor ” préside, au fond de la salle, un grand tableau qui représente la jeune religieuse telle qu’elle apparut, dit-on, à un peintre du nom de Roybet, qui avait jusque-là été reconnu comme le maître de l’école impressionniste. Le talent de l’artiste se révèle dans les traits du visage au teint de lys et dans un regard pénétrant qui vous suit avec une étonnante persistance, regard que ceux qui ont connu l’aimable petite sainte affirment pourtant avoir été d’ordinaire plus souriant et moins inquisiteur.
Ce qui ajoute encore au miracle de son extraordinaire popularité dans le monde entier, c’est la rapidité avec laquelle son culte s’est propagé dans les régions les plus reculées. Dire que Thérèse de l’Enfant- Jésus était la plus jeune d’une famille dont tous les membres vivent encore, ses parents étant seuls allé jouir de la récompense promise aux élus ! Si elle n’était pas morte, elle ne passerait pas encore pour vieille, et voici que Rome, d’ordinaire si lente et toujours si circonspecte, si prudente, lui a déjà décerné les honneurs de nos autels ! Si je ne me trompe, c’est là un cas sans précédent dans l’histoire de l’Église.
Sa sœur aînée Pauline, en religion Mère Agnès de Jésus, qui fut sa supérieure, est là, avec l’artiste Céline, qui a tant fait pour vulgariser ses traits, à quelques pas seulement de moi, bien qu’il ne me soit pas donné de la voir, puisque la grille des Carmélites ne s’ouvre jamais. Ne
pourrais-je au moins lui parler, au travers de l’obstacle qui la sépare du monde, même ecclésiastique ?
Mon cicerone pense que oui, étant donné la distance que j’ai parcourue pour me rendre près d’elle.
— Mais il y a mieux, me hasardé-je à ajouter comme pour me confirmer dans une opinion qui n’était guère ancrée chez moi. J’ai autrefois correspondu avec l’aînée de cette famille bénie, qui, en retour d’un de mes livres, voulut bien m’envoyer une mèche des cheveux de sa sainte petite sœur.
— Parfait, dit mon compagnon, parfait. Vous êtes doublement sûr du succès.
Nous demandons donc une minute d’audience ; mais arrivés tous içs deux au parloir de la communauté, un écriteau très en vue nous fait prévoir un échec certain. Il prie instamment les pèlerins au tombeau de la bienheureuse de laisser ses sœurs à leur vie de recueillement, de prière et de mortification, c’est-à-dire de ne pas les appeler au parloir.
Aussi ne sommes-nous que médiocrement surpris de recevoir un refus poli par la sœur tourière qui a porté notre carte avec l’expression de notre désir. C’est désappointant, sans doute ; mais combien édifiant (1) !
Nous nous contenterons donc d’un dernier hommage aux souvenirs et reliques déjà mentionnés. Ce sera notre adieu à la petite fleur de Jésus, et ainsi terminerons-
(1) Trois sœurs de la bienheureuse se trouvent, paraît-il, à son ancien Carmel, et une quatrième, que j’aurais pu voir, est retirée à la Visitation de Caen. Mon cicerone en est le chapelain. Je regrettai bien d’avoir appris trop tard cette dernière circonstance.
nous un pèlerinage rempli de si douces émotions. Prosternés sur la dalle du sanctuaire, nous remercions de cette belle journée l’Auteur de tout bien et de toute sainteté, et répétons en nous relevant : Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, priez pour nous, pour nos parents et pour nos amis (1) !
(1) Je corrige les dernières épreuves de ces lignes la veille même du jour où la petite bienheureuse va recevoir les honneurs de la canonisation !