‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 13 sur 47 · LA MOUCHE NOIRE · texte numérisé non relu

LA MOUCHE NOIRE

Parmi les nombreuses singularités qui faisaient si heureusement du capitaine Marins Cougourdan un personnage unique au monde, il y en avait une que j'affectionnais tout particulièrement parce qu'elle était la plus bizarre et la plus amusante de toutes : le capitaine Marius Cougourdan, ce demi-dieu marin à qui ni mort, ni tempête, ni monstres, ni mitraille n'avaient jamais fait seulement baisser la paupière; le capitaine Marius Cougourdan, qui avait pris à l'abordage six canonnières, quatre goélettes, deux corvettes et plus de cinquante navires de commerce, avait peur des mouches!

Mon premier mouvement lorsque je m'aperçus de cette faiblesse avait été de l'en plaisanter, mais je le vis si honteux, si troublé, de me voir en rire, que je résolus de n'y plus faire la moindre allusion. Comme, ainsi que vous le savez, les mouches ne sont

point rares à Marseille, j'avais par jour cent occasions et plus de le voir, en proie à cette terreur comique, inventer à chaque fois quelque nouvelle finesse pour m'empêcher de m'en apercevoir ou pour me faire croire que c'était du dégoût.

On peut s'expliquer des bizarreries de cette sorte chez des personnes qui, vivant dans des conditions anormales, ont surexcité outre mesure leur système nerveux : mais le système nerveux du capitaine Marins Cougourdan ne me paraissait avoir rien de commun avec ces organisations délicates, et je me le figurais plutôt comme un gréement de poulies et de cordes goudronnées à l'épreuve de toutes les intempéries du sort et de l'humaine nature. Donc, plus j'allais, plus je me confirmais à croire que sous cette singularité devait se cacher quelque mystère.

Je ne me trompais pas, et la révélation s'en fit dans des circonstances étranges, un jour que nous étions allés déjeuner ensemble au Château-Vert.

C'était en hiver, par un soleil admirable. Bien qu'il y eût du feu dans la pièce, nous avions déjeuné la fenêtre ouverte, tant il faisait doux. Le déjeuner fini, ayant ressenti ce petit frisson que donne toujours le commencement de la digestion, nous fermâmes la fenêtre, et, après avoir pris le café au coin du feu, nous allumâmes nos cigares, et nous commençâmes à causer du dernier voyage de Cougourdan.

Le capitaine arrivait des côtes d'Afrique. Après quelques propos préliminaires il commença de s'animer, et je vis qu'il avait des choses intéressantes à me raconter, car il se mit debout, et, levant son pouce ainsi qu'il en avait l'habitude lorsqu'il débitait ses merveilleux récits, il commença en ces termes :

« Mon cher ami, je ne sais pas si vous connaissez le roi de Zanguebar, mais je puis vous certifier que les négresses qui lui servent de gardes du corps sont les plus braves soldats de l'univers et les femmes les plus hospitalières de toute la côte d'Afrique J'en puis parler savamment.... »

iw\ NKMCiii: M II m; loi

il lii'ssaillil, li'Mi la Idc cl, iiaicourant (lu regard lu pièce où nous nous IrouNions :

" \(iMs n'cnicndoz pas? » u\r dil il.

.le prclai l'oroillc : rien.

H \uus n'(MiL«Mi(lc/, pas? nn^ i'(''p(';ta-l-il en inc posant lu main sur le hras. Là! c'est lu ! »

Kl il me désij^na du doigt le <'oin ù droite de lu fenêtre.

Il restu un moment une muin crispée sur mon bras et l'autre étendue dans la même direction.

« Là! entendez-vous mainlenunt?»

Un bourdonnement strident, coupé par saccades d'un bruit sec, se faisait distinctement entendre du côté qu'il m'indiquait. Cougourdan, pjllc et tremblant, me lançait des regards terribles :

« Vous entendez bien, ù présent? Je reconnais son bourdonnement. Elle est là, elle nous guette, elle n'attend que le moment de se jeter sur nous. Si elle nous touche, nous sommes deux hommes morts !

— Quoi? lui dis-je déjà tout ému, je ne vois rien.

— Sur votre vie, me dit-il, ne bougez pas et laissez-moi faire! » Et, saisissant une serviette, il s'en entoura la main droite et

s'avança presque en rampant vers le point qu'il m'avait désigné.

Là il s'arrêta, et, se retournant à demi vers moi, il me dit à voix

basse :

« Faites comme moi et venez ici tout doucement. » Je pris une serviette et m'avançai à côté de lui. « Mais qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?

— Chut! regardez : elle est posée. La voyez-vous? »

Je vis alors l'objet qui le mettait en cet état. Mon premier mouvement, je l'avoue, fut de rire, mais Cougourdan était dans un tel état qu'une idée effrayante me traversa l'esprit, et que, me frappant le front, je me dis en moi-même :

« Il est fou ! Voilà l'explication de ce que je ne comprends pas ! »

Une mouche était posée sur le mur.

« Quoi! cette mouche...? »

— Silence, malheureux! me dit-il d'une voix sourde. Je vais tâcher de l'écraser. Frappez en même temps que moi, au même endroit : nous aurons peut-être la chance.... »

Nous nous rapprochâmes; nos deux poings l'un à côté de l'autre tombèrent d'un seul coup sur le mur, et la mouche alla se poser sur la table.

Cougourdan, essuyant son front qui ruisselait de sueur, demeura un moment comme atterré.

« Manquée! murmura-t-il, nous sommes perdus, le sort y est!

— Comment, perdus! pour une mouche !

— Vous ne savez donc pas, me dit-il en me serrant le bras, ce que c'est que la Mouche Noire? C'est la mort, entendez-vous? la mort sans rémission!

— Qui nous oblige à rester ici, capitaine? Ouvrons la porte et allons-nous-en.

— Ouvrir la porte ! Pour qu'elle s'échappe et aille empoisonner tout Marseille? Et faire des petits, encore, peut-être? Nous en aller, pour que les premiers qui entreront soient piqués à notre place! Jamais! Vous pourriez vous en aller, vous, si vous étiez capable d'une pareille lâcheté, mais je vous respecte trop pour vous en croire capable, hein? »

Et sans parler davantage il reprit sa chasse et se dirigea, le poing levé, vers la table où la mouche était posée.

Alors commença la bataille entre cet homme et cette mouche! Il n'y avait plus de capitaine Cougourdan : il y avait une espèce de bête fauve qui, les y^ux flamboyants, le mufle crispé par la rage, rampant et bondissant tour à tour d'un bout à l'autre de la salle, grimpait sur les meubles, sautait de l'un à l'autre, les franchissait, les renversait, passait par-dessous, à la poursuite de l'être insaisissable qui semblait se faire un jeu de lui échapper.

On eût dit que quelque génie infernal protégeait la mouche et la dirigeait dans sa fuite. Chaque fois que la main de Cougourdan allait la toucher, elle ne manquait pas de s'envoler au bout opposé de la salle, et si le capitaine montait sur une chaise ou sur une

LA MOLCIIi; NOIIIK. i03

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.l'avais d'abord essayé de prendre ma part de la (-hasse, mais au boni de (jiiehiues mimilcs les sauts et les bonds du capitaine devinieiil si furieux et si lapides que j'en fus heurté et renversé deux ou Irois fois de suite : je pris donc le parti de rester immobile, embusqué dans un coin et prêt à frapper la mouche si elle venait se poser à ma portée.

Au bout d'un (juart d'heure que cela durait, il me sembla que la bête, ahurie ou fatiguée, commençait à se poser plus fréquemment et à voler moins loin. Au lieu de rester immobile, j'eus l'idée de prendre une serviette de chaque main et de les agiter ensemble, de manière à lui rendre tout repos impossible de mon côté.

Pendant ce temps Cougourdan, un peu calmé, semblait changer de tactique et vouloir essayer de la patience et de la ruse : il se bornait à faire continuellement envolerla mouche sans lui laisser un seul instant de repos. Elle était évidemment devenue plus lourde et moins prompte. Cougourdan, qui avait repris tout son calme, ne s'en approchait plus qu'à pas lents. Un profond silence régnait dans la salle, et l'on n'entendait que le bourdonnement strident de la Mouche Noire.

Tout à coup le capitaine poussa un rugissement de triomphe. Son poing venait de tomber sur la table.

Avant de le relever, il le roula de toute sa force, et alors nous vîmes, serrée entre les plis de la serviette qui entourait la main de Cougourdan, la Mouche Noire à demi écrasée.

Je ne sais si la scène à laquelle je venais d'assister m'avait excité l'imagination, mais ce misérable insecte, tout mort qu'il fut avait dans son aspect quelque chose de venimeux et de sinistre qui me faisait frissonner. C'était bien une mouche, mais noire, trapue, noueuse, hérissée de protubérances bizarres : un poison vivant !

Cougourdan, la tète penchée, la considérait en silence; une

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espèce de mélancolie farouche succédait par degrés à la tempête de fureur qui venait de bouleverser son visage; ses yeux, perdus dans le vague, semblaient évoquer des souvenirs tragiques.

Il demeura ainsi quelques moments. Il me jetait de temps à autre un regard de côté ; il se passait la main sur le front : quelque chose semblait lui peser ou le retenir.

« Eh bien, lui dis-je en lui prenant la main d'un air affectueux, eh bien, cher capitaine, n'avez-vous rien à me dire?

— Mon cher ami, commença-t-il d'une voix sourde, après ce que vous venez de voir, vous devez comprendre pourquoi j'ai peur des mouches, hé? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois que vous vous en êtes aperçu, et sans la honte que j'en ai, il y a longtemps que je vous aurais expliqué mon affaire. Mais vous comprenez que c'est dur, pour le capitaine Marins Cougourdan, d'avouer qu'il a peur de quelque chose, et que c'est d'une mouche, encore! Ce qui n'empêche pas, en attendant, que c'est comme ça. Ça a beau me faire honte, je ne m'en guérirai jamais, je le sens. Quand je vois une de ces vilaines bêtes, c'est plus fort que moi, tout mon sang se glace, il me pousse une sueur froide, et il me faut toute ma volonté pour ne pas me mettre à courir en criant au secours!

Ah! nous sommes peu de chose, pécaïré ! devant la sainte volonté de Dieu! Que dites-vous? Est-ce que vous ne croyez pas qu'il nous fait ça pour nous apprendre à nous tenir tranquilles de temps en temps et pour nous faire ressouvenir que nous ne sommes que des vers de terre qui se tortillent dans ses grandes mains? qu'il n'aurait qu'à serrer les doigts pour nous écraser? Moi je le crois, et que ce soit pour ça ou pour autre chose, je dis qu'il a raison.

Penh! nous ne valons pas le diable, non plus.... Je ne le dis pas pour vous, au moins, mon cher ami : vous êtes en dehors de tout ça, vous. Enfin, que voulez-vous ! j'ai peur des mouches et je l'aurai jusqu'à la fin de mes jours.

Mais avant de me mépriser, écoutez pourquoi j'en ai peur.

C'était en 1812, au plus fort de la guerre avec les Anglais. Je

I,A Moi'CllK .\nj|{i;. lor,

croisais dopiiis plus de si\ mois «l.iiis le {^ollc du hcn^ale. La lidniir Mère était jfuin; alors, moi aussi ; j'avais quarantJî-ciiKj lioiiimcs (ré(|uipa^(ï, (loii/(^ caroiiadrs d(î gros calibre, ot do la pondre, cl de la milraillc. que e/élail une l)énédic(ion à mon bord. Nos armes ne se rouillaient j)as, j(î vous le eerlilie! Les croisières anj^laises, je passais et repassais ii travers sans même saluer : il n'y avail pas un de leurs biUimcnts capable de me suivre, au point qu'un jour, sous le nez de leur vaisseau amiral, (|ui était mouillé près de terre, je pris et coulai un de leurs sloops : le temps que le vaisseau eût levé l'ancre et appareillé, c'était fait et j'avais disparu. Dans cette campagne je leur avais pris un brick, deux goélettes, deux cbaloupes, une barge et sept navires de commerce. Ah ! je ne les aimais pas, mais ils me le rendaient de tout leur cœur. Aussi je suis connu là-bas!

Tout ça ne s'était pas passé, comme bien vous pensez, mon cher ami, sans quelques avaries et pertes d'hommes. J'avais besoin de nous refaire et de nous reposer un peu, et le 26 mai 1812 je fis voile pour Bourbon, comptant y faire réparer mes avaries majeures et revenir de là tout doucement le long de la Côte-Ferme pour y ramasser quelques nègres et aller les vendre aux Antilles.

Nous étions depuis un mois en route. Arrivés à la hauteur des îles Chagos, par 70° 2' de longitude est et 4° 30' de latitude sud, nous trouvâmes là des vents faibles et variables qui nous obligèrent pendant plus de quinze jours à des manœuvres continuelles et sans grand profit, qui avaient peu à peu fatigué et dégoûté l'équipage. Nos vivres commençaient à baisser, notre eau était mauvaise. Avec ça une chaleur abominable, cinq ou six malades du scorbut; enfin, entre nous, il était temps d'arriver.

J'avais un peu de souci. Je voyais bien que tous ces hommes, d'être tombés tout à coup de ces combats continuels dans les simples ennuis d'une traversée pénible, ça ne leur allait pas, et qu'il leur aurait fallu quelque chose de nouveau pour les remonter un peu. Nous en causions souvent avec le second.

« Dieu me garde, je lui disais, de faire quelque vœu téméraire

qui pourrait nous mettre dans l'embarras, car si nous avons laissé les Anglais tranquilles, c'est que nous aurions pu finir par ne plus être en état de nous battre contre eux ; mais enfin — quoique je ne le lui demande pas, au moins! — si la bonne Mère jugeait à propos de nous envoyer quelque bonne rencontre, je ne dis pas laquelle, peut-être serait-ce un bien?... »

Ce qui ne m'empêchait pas de regarder par-ci par-là. trois ou quatre fois le jour, s'il ne paraissait pas quelque navire, quand ce n'aurait été que pour lui demander des nouvelles de France....

Ah ! mon cher ami, souvenez-vous de ça : quand vous êtes à moitié bien, restez-y et ne tentez pas le sort ! Il vous fait des tours, puis, que vous avez beau vous en manger les doigts après, il n'est plus temps ! Je ne sais si ce fut la bonne Mère qui, ayant deviné mon vœu, voulut m'en punir, ou si ce fut le diable que le bon Dieu lâcha sur moi, mais le fait est que, deux jours à peine après avoir dit cette bêtise, un matin vers les sept heures, regardant avec ma longue-vue, j'eus connaissance d'un grand trois-mûts de commerce qui faisait route sur nous.

« Ma foi! dis-je au second, ce n'est pas moi qui le cherche : mais puisque le sort nous l'envoie, nous ne pouvons pourtant pas cracher dessus! Quand nous ne trouverions à son bord que de^ l'eau fraîche, ce sera déjà quelque chose. »

Et je donnai l'ordre de prendre chasse sur le navire.

Ce fut à bord une joie ! Je les aurais débarqués en paradis qu'ils n'auraient pas été plus contents! Ah ! mon ami, la vie de mer est souvent bien triste et bien dure, mais dans des moments comme ceux-là, quand on voit son navire paré du haut en bas, les caronades et les pierriers bien reluisants, chargés jusqu'à la gueule et ne demandant qu'à vomir la mitraille, les grappins et les filets d'abordage tendus pour cette belle pêche, et quarante matelots pleins de force, armés jusqu'aux dents, et qui, les deux mains accrochées au bordage, allongent leurs museaux comme des tigres pour flairer le navire ennemi ! ah ! — et le capitaine essuya de sa main une grosse larme — on éprouve là un atten-

LA Moccm; NOlItE.

«Irissomciil dn capilaiiH' i\iw vous aulrea gens de lerro ru; mniiiiilrc/, jamais! »

Ici il V (Mil un silence. Le capitaine, ainsi (jnc j'ai eu mainte fois occasion de le constater, n'aimait pas à raconter les détails de ses combals contre les bAtimenls ennemis. Je crois qu'il a\ait là sa liK'on à lui d'être modeste : à en jnger par son courage dans les avenlures dont il me faisait le récit, sa conduite dans un abordage devait être tellement surhumaine qu'il lui eût été sans doute difiicile d'être vrai sans paraître invraisemblable; peut-être aussi

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