LES DEUX MAINS ACCROCHÉES AU BOP.DAGE
devenait-il si furieux en ces moments-là qu'après il ne se souvenait plus de ce qu'il avait pu faire. Mais je n'y perdais rien, grâce à la merveilleuse mobilité de son visage : et le froncement des sourcils, la torsion des lèvres, l'éclair du regard, et enfin le sourire terrible qui découvrait ses deux rangées de dents blanches, me racontaient en quelques secondes la prise du navire avec autant d'éloquence que si le héros avait parlé.
« Quand nous eûmes amariné notre prise, continua-t-il donc sans autre transition, je mis mon second à bord avec quinze matelots, en gardant pour moi trente, dont cinq sur les cadres, et je fis mettre tout en ordre à bord tant de la Bomie Mère que de notre prise, qui était un trois-màts anglais venant de Calcutta et allant au Cap avec un chargement d'indigo, de mousseline et de
soie, qu'il devait débarquer là pour être repris en temps et lieu par d'autres navires. Il était parfaitement approvisionné en viandes salées, légumes secs, biscuits, vins, rhum, eau fraîche; naturellement j'en pris une bonne part pour moi, je laissai au second ce qu'il lui en fallait pour lui et ses hommes, et je lui donnai tout ce que nous avions de mauvais à bord en fait de vivres pour qu'il le fît manger aux Anglais : c'était bien plus juste qu'ils le mangeassent que nous, pas vrai? Toutes nos dispositions prises, je fis appareiller, et nous voilà partis pour Bourbon avec une assez jolie brise et belle mer.
Nous marchions comme ça depuis deux jours. La journée avait été écrasante de chaleur. Il était minuit et quelques minutes. Tout paraissait aller pour le mieux à bord. J'étais couché depuis une heure environ, ne dormant pas. Je pensais à notre position, je trouvais qu'elle n'était pas si mauvaise, et que c'avait été bien heureux pour nous d'avoir attrapé ce navire qui nous avait ravitaillés en vivres de bonne qualité. Et puis je faisais dans ma tète le compte de nos prises de cette campagne, je calculais qu'avec le navire que nous venions de prendre ça n'irait pas bien loin de seize ou dix-sept cent mille francs. Et alors, vous savez, mon cher ami, quand on pense à l'argent, on pense à tout ce qu'on pourra en faire : je me voyais débarquant à Marseille, et les plus jolies femmes de la ville...
« Capitaine! crie le lieutenant en entrant comme un fou dans ma chambre, il y a deux hommes de pourris ! »
Je saute à bas de ma couchette, je lui prends le bras, je le regarde entre les deux yeux : ,
« Pourris? Ah çà! êtes-vous fou?
— Pourris! je vous dis, capitaine, pourris! Venez. »
Et me saisissant la main, il m'entraîna vers le poste de l'équipage.
Je n'oublierai jamais ça. A quelques pas de l'écoutille, les matelots, les uns habillés, les autres en grande chemise, étaient debout et immobiles, la tête tournée vers le poste et regardant avec
LA MniCllK N(HI{i:. Ki't
(les youx (le possédés, niiand je lus Jiriivé à eux, ils IcverenI tous (Mis('ml)l(' l(» hras cl poiiilt-icnl le doi^l sur i'écoutillc.
" Kli hi(Mi, (înliints, leur dis-jc, (ju't'sl-ci; (|u<; cj-sI ilour!» Ils haissèrcnt lii UHo, oX iU'. U(juv(;au ils levèrent le bras. -' (Ju'esl-ce (juc; (ja sij^uilie? Vous n'avez plus de lanj^ue, donc? Lieulenant, vous, parlerez-vous?
— (lapilaine,... ca|)itainc,... dille lieutenant en balljutiant et en se reprenant à toute minute, voilà, . . . voilà. . . la chose. C'est affreux,
c'est à ne pas y croire Le quart de minuit s'est couché hier à
six heures, tout le monde bien portant, personne ne se plaij^nant de rien.... A minuit moins cinq, le chef de quart réveille son monde. Il monte le premier sur le pont. Au lieu de cinq hommes, il n'en voit que trois. Il descend furieux pour faire lever les deux autres : c'étaient Victor et Audibert qui manquaient. Il saute à leurs hamacs, les appelle, les secoue, rien. Il saisit le bord du hamac de Victor, l'abaisse, regarde : il voit un corps raide, la figure méconnaissable, le ventre gros comme une barrique et infectant déjà. A ses cris tout le poste se lève, et on trouve le corps d'Audibert dans le même état. Quand ils ont vu ça, ils se sont sauvés tous et ils ne veulent plus redescendre dans le poste.
— Un falot! » dis-je.
Et accompagné du lieutenant, je descendis l'échelle du poste.
Arrivé en bas je crus tomber à la renverse : une odeur, mon cher ami, à se croire empoisonné du coup ! Je levai le falot près de la figure d'un des cadavres, et ce que je vis était si affreux que le falot m'échappa de la main et s'éteignit, nous laissant dans une obscurité complète. Nous nous mîmes, le lieutenant et moi, à le chercher à tâtons. Nous ne disions rien, mais je crois que l'idée de se trouver dans ce noir avec ces deux effroyables défunts lui serrait un peu la mâchoire comme à moi. J'étais donc un genou en lerre, allongeant mes mains de tous côtés, lorsque j'entendis tourner autour de ma tète un bourdonnement coupé de temps en temps d'un bruit sec.
Dans une situation pareille, mon cher ami, tout prend des cou-
leurs funestes. Voilà-t-il pas que je m'imagine que c'est un des morts qui n'est pas mort et qui raie, ou bien, comme il est mort sans confession,... vous m'entendez?... que son âme demande des prières. Ça c'est vu. Puis....
« Lieutenant, dis-je bien vite, c'est vous qui soufflez comme ça?
— ^Moi, capitaine? Que je croyais que c'était vous, au contraire. C'est pas un cancrelat, peut-être?
— Oh! que non pas, ce n'est pas un cancrelat.... Que diable ça peut-il être qui souffle comme ça?
— Ail ! cria tout à coup le lieutenant, quelque chose vient de me piquer à la lèvre. Mâtin ! que ça brûle ! »
A ce moment je mettais la main sur le falot.
a Remontons, lui dis-je, il fautenlever ces pauvres corps. »
Une fois en haut, je fis faire le cercle à l'équipage. J'interrogeai tous les matelots les uns après les autres : impossible de savoir comment ces deux hommes avaient fait pour mourir.
« Vous n'avez donc rien entendu? leur dis-je ; personne de vous ne s'est donc éveillé un seul instant pendant ces six heures ! »
Ils se regardaient, se poussaient du coude, et chacun faisait non en haussant les épaules : cependant j'en vis un, un Normand qui s'appelait Foubert, qui semblait hésiter et qui se grattait l'oreille.
« Tu as entendu, toi, quelque chose : dis-le.
— Hum,... capitaine, j'ai entendu... sans entendre. Peut-être que j'ai rêvé, peut-être que je n'ai pas rêvé. . . . Pour vous dire que j'en suis sûr, je n'enlèverais pas la main..,. »
Je cours à lui, je l'empoigne par le cou :
« Parleras-tu, chien de Normand ! Allons! allons!
— Eh bien, capitaine, dit-il, je n'osais pas vous le dire parce que c'est si peu de chose : mais je n'ai pas fermé l'œil, et toute la nuit j'ai entendu....
— Quoi?
— Mais... bourdonner quelque chose comme une grosse mouche qui faisait : bzzzz — tk l bzzzz — tk ! bzzzz — bzzzz tk ! »
A ce moment un Parisien, qui avait la langue la mieux pendue