‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 16 sur 47 · JE LUI FENDIS LA JOLE · texte numérisé non relu

JE LUI FENDIS LA JOLE

sortir le sang, je le frottai de rhum, d'alcali, de vinaigre, je lavai la plaie avec une brosse, et ayant mis auprès de lui deux matelots pour continuera le soigner^ j'allai vers le poste de l'équipage, bien décidé à en finir cette fois avec ce misérable insecte qui menaçait de tout tuer à mon bord.

Ce qui me passa par la tète, je serais bien embarrassé de vous le dire. Tous les genres de mort et de destruction qu'on peut rêver, je les passai en revue avec une rage désespérée. Enfin, à force de tourner et de retourner ça, je fis mon plan, pour lequel je donnai immédiatement les ordres nécessaires.

Je commençai par faire mettre en position la pompe à incendie au bord de l'écoutille du poste. Je fis prendre aux hommes leurs pistolets d'abordage et les charger jusqu'à la gueule de cendrée, dont j'avais plusieurs sacs pour tuer les petits oiseaux quand je chassais.

(( Faites bien attention, dis-je à l'équipage. Il s'agit de tuer cette vilaine bête. Nous allons d'abord inonder le poste ; après ça nous tirerons. »

Ils se mirent à la pompe, et pendant plus d'un quart d'heure une pluie d'eau de mer jaillit dans le poste.

Je fis alors ranger mes hommes autour de l'écoutille, et, après leur avoir bien recommandé de tirer chacun dans une direction différente, je criai :

« Feu! »

Et trente coups de pistolet partant à la fois vomirent dans cet espace étroit une grêle de peut-être cent mille plombs.

(c Si elle en a réchappé, leur dis-je, faut qu'elle ait la vie dure, hein? Allons! maintenant, que tout ça soit fini. La mouche est morte; le premier qui en parlera.... »

Et ayant tapé sur la crosse démon pistolet, je retournai vers le matelot que j'avais laissé aux soins de ses deux camarades. Il n'allait pas plus mal. Je l'entonnai de madère jusqu'au soir. Il passa une nuit assez bonne, et enfin le lendemain il était tiré d'affaire.

Je n'ai pas besoin de vous dire que personne à bord ne soufflait mot de la mouche. Pourtant nos matelots n'étaient plus les mêmes : ils avaient l'air inquiet, agité ; ils regardaient continuellement de droite et de gauche, en l'air, à leurs pieds; parfois j'en voyais qui s'arrêtaient tout à coup en tendant l'oreille ou bien sautaient de côté en faisant une parade avec leur bras. Ils ne chantaient plus, ils ne racontaient plus d'histoires. Il y avait quelque chose dans l'air. Chaque fois que je leur parlais, comme je les regardais très attentivement, ils n'osaient plus soutenir mon regard et baissaient les yeux. Sans faire semblant de rien, voulant les observer tous ensemble, je les réunissais de

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Icmps fil Icinps jioiir (|iH'l(|iM' lr;i\ail IraïKjuilIc, cl la j».' vovais (|ii(' Ions ('laiciil (le iiir-inc, (jirmic iiKîinc pensée le*»' agitait.

<( (l'est clair (jue tous ces g(ms-là ont un coup de marteau, je nie (lis : c'est la mouche (juils ont toujours devant les yeux. Après ce que nous lui avons lail, ou c'est le di;il)|(.' ou ell(3 est morte. Leur en reparler (|uand je l'ai défendu, pas possible. Kt pour leur dire quoi? Qu'elle est morte? S'ils ne le croient pas après qu'ils l'ont noyée et criblée de coups de pistolet, c'est pas des paroles qui le leur feront croire.... »

Je réfléchis plus de deux heures, cherchant an moyen d'en sortir, car ça ne pouvait pas durer ; nous en avions pour quinze jours au moins avant d'arriver à Bourbon, et d'ici là, dans ces mers et en temps de guerre, qui sait ce qui pouvait m'arriver avec un équipage démoralisé?

Ah ! mon cher ami, croyez-vous que ce n'était pas crrrrruel ! pour un capitaine, de voir les hommes d'un équipage tel que celui-là, qui venait de prendre en six mois un brick, deux goélettes, un sloop, une barque et sept navires de commerce, perdre tout courage, toute énergie, tout bon sens, devenir plus poltrons que des enfants de cinq ans, devant une mouche... et pas même, puisqu'elle était morte : devant le fantôme d'une mouche !

a Si je pouvais la leur montrer,... je me disais, sans aucun doute, ils seraient guéris de leur folie. Mais le moyen de retrouver une mouche morte au milieu de tout un navire? Qui sait dans quel coin elle est allée crever ! Elle est peut-être enterrée sous quelque tas de cordages ou de voiles. Après la décharge qu'elle a reçue, ne serait-ce pas un miracle qu'elle n'ait pas été déchirée en mille morceaux ? Et si par hasard elle a passé à travers tout ça, elle est envolée depuis le temps,' puisqu'elle n'a plus piqué personne

« Tout ça n'empêche pas, je me dis, que j'ai besoin de la retrouver, et que nous verrons si je ne la retrouve pas! Qui trouve s'il ne cherche pas? »

Je pris cinq hommes de corvée, et, du matin au soir, depuis le

gouvernail jusqu'au beaupré, depuis la quille jusqu'à la pomme du grand mât, il n'y eut pas un bout de corde que je ne leur fisse visiter et secouer sous prétexte de nettoyer le navire. Maintenant, mon cher ami, les matelots ne sont pas plus bêtes que nous : et moi qui savais, comme on dit, quelle mouche les piquait, je pense qu'ils devinaient ce que je cherchais, car ils y mettaient un soin! Mais, bien entendu, ils se donnaient de garde d'en rien laisser paraître.

Il y avait quatre jours que nous travaillions comme ça. Un après-midi, vers les trois heures, je fis descendre la corvée dans le poste des matelots, je fis tout tirer dehors, et nous allions finir, lorsque, me tournant vers le coin à droite du poste, je poussai du pied un tas de vieilles chemises hors de service.

« Qu'est-ce que c'est donc? dis-je à un matelot qui était derrière moi me tournant le dos, je vois quelque chose de noir par terre. Serait-ce quelque bout de cigare? Est-ce qu'on se permettrait de fumer la nuit dans le poste, par hasard? »

Le matelot se retourna, prit vivement l'objet, le mit dans sa main et me le présenta.

A cette vue je fis un grand signe de croix.

H Sainte bonne Mère, dis-je en levant les yeux au ciel, je vous remercie : j'ai trouvé ce que je cherchais. Et vous autres, dis-je aux hommes de corvée, vous pouvez aller prendre l'air sur le pont. Cette bête que je tiens là, c'est la Mouche Noire! »

Je remontai sur le pont, et ayant fait rassembler l'équipage, je leur fis un discours :

« Vous voyez, je dis, comme vous êtes bêtes ! Si par un miracle je n'avais pas retrouvé cette mouche de malheur, vous en seriez encore à trembler et à tortiller votre tête de droite et de gauche comme des fous. Vous croyez que je ne vous voyais pas? Est-ce que vous pouvez me cacher quelque chose, à moi? Ah çà! j'espère que cette fois c'est fini, hein? »

Mon cher ami, c'était trop drôle de voir comme toutes ces figures étaient changées. Ils avaient repris leur air de confiance

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cl (lo jj;!unt(^. .!•' leur itcrmis de iucikIic I;i ihoiu'Ik! cl de la rcj^îinler à Iciii' aise. Mil iiK' la rciidaiil, un \irii\ iiiiilclol, ([iii s'a|)pelail .liilcs, cl (|iic i'aiiiuiis l)C{iiicoii|), ihî put s'empèclierdc parler;

« TciKî/, ino dit-il, IVancliement, capitaine, c'est l>icn heureux (|iic vous ayo/, Iroiivc la mouche, car, malj;ré tout ce que nous pouvions faire pour n'y plus penser, nous l'entendions toujours bourdonner à nos oreilles, et c'était h en devenir fous. Moi qui vous parle, je vous avouerai que j'ai cru vinjçt fois sentir sur ma joue le frôlement de ses ailes, et si elle n'élait pas là morte, et depuis longtemps, je jurerais l'avoir vue voltiger, pas plus tard qu'hier soir, devant la porte de votre dunette. Mais je vois bien que tout ça c'était de la folie. »

On peut penser avec quel intérêt j'avais suivi jusque-là te récit du capitaine. Mais à cet incident, où éclataient en pleine lumière l'énergie et laprofondeur de ce caractère si original, je ne pus m'empècherde lui serrer les deux mains en lui disant avec admiration :

« Oh! avoir retrouvé la mouche, voilà qui dépasse tout! »

Il me regarda entre les deux yeux, comme étonné de mon enthousiasme, puis son œil bleu s'éclaira d'une étincelle, et ses petites dents blanches brillèrent dans un de ces effrayants sourires qui lui étaient familiers.

a Retrouvé la mouche? Ah! ce n'était pas aussi facile que vous pourriez le croire!

Quand je me fus bien campé sur ce qu'il me fallait la retrouver à tout prix, j'eus un moment d'embarras terrible. A terre on trouve des mouches tant qu'on veut : à bord il n'y en a pas. Je l'aurais payée dix mille francs! Sans en avoir l'air, je commençai par chercher partout, allez! Mais on ne peut point, n'est-ce pas, peigner un diable qui n'a pas de cheveux? Si vous vous en chargez, moi je ne m'en charge pas, pardi ! Cependant il me fallait une mouche ! Tu n'en as point, je me disais, eh bien, puisque tu n'en as point, fais-en !

Et alors, après avoir bien songé à mon affaire, savez-vous ce que je fis, mon cher ami?

122 VOYAGES DU CAPITAINE xMARIUS GOUGOURDAN.

J'attrapai un cancrelat, je lui taillai le corps et les ailes de manière à le diminuer un peu et lui donner à peu près la grosseur d'une mouche ; je le trempai dans l'encre, je le mis sécher et je le jetai dans le poste au moment oii le matelot avait le dos tourné.

Comment! vous aviez gobé ça, vous aussi, que c'était la Mouche Noire?

— Ma foi, capitaine, dis-je à Cougourdan, je vous savais bien fort et bien fin, mais j'avoue que celle-ci me passe! On ne saura jamais, lui dis-je en lui serrant la main, ce que vaut ce matelot-là!

— Ah bah ! me répondit-il avec un regard de reconnaissance, je ne vaux pas le diable.

Si on voulait, reprit-il après un instant de silence et en regardant le ciel de côté, avoir là-haut un peu de votre indulgence... — et il poussa un hurlement qui croyait être un soupir de componction, — mon affaire pourrait s'arranger peut-être... moyennant une bonne semonce, là, qu'on me donnerait avant de me laisser entrer, et la promesse, oh! ça, de ne plus jamais recommencer! Je crois bien, jamais de la vie! D'abord, il n'y a ni Anglais ni nègres là-haut, n'est-ce pas? dit-il d'un air furieux. Vous voyez bien que quand j'y voudrais faire des péchés, je ne trouverais personne pour les lui faire sur le dos. Au surplus vous savez ce que vous m'avez promis à propos du pauvre matelot écossais, devant Dieu soit son âme! Si vous partez le premier, je compte sur vous pour démentir tous ces..., tous ces....

Il baissa la tête, fît le signe de la croix, et timidement, à mivoix, avec un regard en coulisse, il dit :

«... cancans....

— Capitaine! lui dis-je moitié riant et moitié pleurant, venez que je vous embrasse, vous êtes adorable! Vous désarmeriez le juge le plus sévère. Tenez, voulez- vous que je vous dise? Si j'étais saint Pierre, je n'aurais pas le courage de vous refuser la porte : quand vous entrerez au paradis, vous en ferez le bonheur!

— Ah! me dit-il avec des larmes dans la voix, c'est vous que je voudrais qui fussiez le bon Dieu, et pas saint Pierre : vous le mé-

LA MorCIIK NMIKK. ilH

rite/ bien, jnuir iiNoic si l)<)ii ((l'iii'! Sans r(»m|i|cr. rcpiilil loiil ù (OUI) il'iiiic voix sourde, (juc celle gueuse de uiouche m'a iail l'aire uii péclig inorlel....

— Ouel péché?

— Hé! pardi, j'ai pas menti, en leur faisant prendre pour une Mouche Xoirc un cancrehit (rempé dans l'encre? (loquin de sort! j'ai beau faire, il faut que je pèche à tout coupi

Après ça, dit-il en se ravisant, peut-être que ceci comptera pour punition du mensonge! »

Et découvrant son poignet droit, il m'y fit voir une assez forte cicatrice de forme ovale.

« Savez-vous ce que c'est que ça? me dit-il. C'est moi-même qui me le suis fait, et si je ne me l'étais pas fait, à l'heure qu'il est, je ne serais pas ici.

Vous vous imaginez peut-être, après ce que je vous ai raconté, que tout était fini? Eh bien, pas du tout : et pendant que je taillais son portrait dans le corps de mon cancrelat, la Mouche Noire se moquait de moi et se promenait tranquillement d'un bout à l'autre du navire. Les bourdonnements que les matelots croyaient entendre n'étaient nullement imaginaires, et la folie dont j'avais cru les guérir, c'était la vérité.

Huit jours après l'histoire du cancrelat, me trouvant à ma table à faire mon point, j'entendis, moi, le bourdonnement derrière mon dos. Je tourne la tête pour regarder : crac! je sens comme une aiguille qui s'enfonce dans mon poignet droit. De la main gauche je tape dessus, et je vois tomber une mouche pareille à celle que vous voyez là !

Que faire?

« Bonne Mère ! je crie, que faire? »

Je regarde la piqûre : c'était rouge, et le milieu était déjà gros comme une tête d'épingle.

Ce petit morceau de moins, je dis, plus de piqûre....

Il y avait une paire de cis^ux sur ma table; je les prends, je les applique tout ouverts sur mon poignet, j'appuie en fermant,

la peau forme un bourrelet, et j'en fais sauter un rond, qui tombe emportant la piqûre au diable. Ça a saigné un peu, mais j'y ai mis un linge et le trou a fini par se boucher. Ceci, je ne l'ai jamais dit à l'équipage.

Pour sûr, cette mouche venait des provisions du navire anglais : un savant de Marseille, à qui je la montrai à mon retour, me dit que c'était la Mouche du Gange, qui est très commune aux environs de Calcutta.

Rien ne m'ôtera de la tête que c'est la bonne Mère qui m'a envoyé celle-là pour punition de ce que j'avais voulu prendre ce navire sans nécessité.

— Eh bien, alors, comment se fait-il, mon cher capitaine, qu'avec tant de foi dans la bonne Mère et tant de crainte de la justice de Dieu, vous vous laissiez aller si souvent à des actions dont vous reconnaissez plus tard l'injustice?

— Hé! que diable, moi... je ne sais pas.... Je me repens, je me repens.... Comment je me repentirais si je n'avais pas péché? Je n'y comprends rien.... Tant que je suis à terre, pardi, je vois bien ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire : mais en mer.... »

Il leva les deux bras, et. se tournant lentement de droite et de gauche en hochant la tête, il les laissa retomber avec un geste d'immense découragement :

« Y a trop d'eau.... »

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