‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 17 sur 47 · LE SUPPLICE DU BALLON · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE DU BALLON

Un de mes amis, de retour de la Cochinchine, où la France n'avait pas encore mis le pied, dînait un jour avec moi : j'avais invité Cougourdan.

Comme c'est l'ordinaire, le nouvel arrivant tint le dé de la conversation. Il nous décrivit les mœurs des Siamois et il en arriva tout de suite aux supplices, qui sont, comme on sait, une des spécialités de ce peuple.

Quand quelque idée sinistre s'est emparée de la conversation, vous savez combien on a de peine à l'en chasser : on a beau faire, une espèce d'attraction mystérieuse la ramène toujours. Je m'escrimais de mon mieux pour donner une tournure plus gaie à nos propos de table, mais je ne réussissais qu'à animer davantage l'orateur.

En désespoir de cause j'eus recours au digne capitaine, qui, ne

i26 VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGOURDAN.

disant mot, fumait son cigare et paraissait écouter avec un profond intérêt.

« Hein! capitaine, que dites-vous de ces gentillesses? Voilà des histoires à rendre fous d'horreur ceux qui les entendent. Et lorsque je vois ce que des créatures humaines peuvent faire souffrir à leurs semblables, je suis obligé de reconnaître -qu'il vaut mieux tomber, comme vous, entre les pattes d'un gorille ou d'un kraken qu'entre les mains d'un homme.

— Vous avez raison, me dit-il; et moi qui vous parle, je suis payé pour le savoir.

— Vous êtes tombé entre les mains des Siamois?

— Non, entre les mains d'un de mes ennemis. Mais tout blanc et tout chrétien qu'il fut, il m'a traité de telle façon que vos supplices siamois et cochinchinois ne sont que des chatouillements en comparaison de ce qu'il m'a fait souffrir. »

La surprise et l'intérêt que je portais à tout ce qui avait trait au capitaine, me firent oublier que je cherchais à détourner la conversation, et je ne pus m'empêcher de dire à Cougourdan :

« Racontez-nous donc... »

Et il raconta :

« Mon cher ami, on ne peut pas s'imaginer ce que c'est que la vie du marin. Si ce n'était que la mer, encore ! Mais vous faites une traversée ; tout va bien, vous ne cassez pas un grelin, vous débarquez votre cargaison ; pas une avarie. Vous rechargez, vous mettez votre connnaissement dans votre poche; bon fret de retour, bon équipage : vous vous brossez le ventre et vous vous dites : Marins, tout te réussit, mon garçon !

Ah ben oui ! Ça vient toujours du côté qu'on ne croit pas, et puis vlan! attrape, matelot! il vous tombe en plein sur la tête une tuile grosse comme une maison.

C'est ce qui m'arriva à Mobile le 13 novembre 1832, vers les huit heures du matin. Et ce qui m'arriva, vous allez voir si je pouvais m'y attendre.

Mon bâtiment étant à quai, je communiquais avec la terre par

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um'sim|)lt' pluiiclic, ('l(|u;iii(l je sorhiis du iiiisii'o, j'(Uais prcsciiiu loiijoiirs seul, car mon équipuj^c, siuil" deux hommes pour garder U\ hord, se promenait da,ns la vilh* ou aux environs.

Il ne laisail |)as trop chaud, j'avais deux heures devant moi avant le déjeuner et je iik; dis :

« Si tu allais voir Ion commissionnaire? »

En clfet, j'allai voir mon commissionnaire.

Ce négociant, qui était Marseillais et que je connaissais beaucoup, demeurait hors de la ville, à peu près à une demi-lieue de distance. On y allait en remontant le bord de la rivière, par une belle route ombragée d'arbres et bordée de maisons de campagne et de jardins.

J'étais arrivé à peu près au tiers de la route sans avoir fait d'autre rencontre que celle d'une espèce de géant à cheveux rouges, vêtu comme un chasseur, et qui suivait, depuis la sortie de la ville, le même chemin que moi. Il m'avait dépassé une ou deux fois, puis était resté en arrière, et en ce moment il se rapprochait encore. Ça commençait à m'impatienter, d'autant que, comme vous savez, dans ce pays-là il faut toujours être sur le qui-vive. Je tournai la tête de son côté tout en marchant, et, sans avoir l'air de rien, je mis la main sur mon pistolet et je baissai la tête pour voir si mon poignard était bien à ma ceinture.

Je n'eus pas le temps de relever la tête, mon cher ami. Je tombai comme un bœuf, à moitié étranglé par un lasso que le misérable m'avait lancé à la tête sans que j'eusse pu voir d'où il le tirait. Je portai les mains à mon cou ; pendant ce temps ce gueux-là, en quatre bonds, m'entraînait dans un jardin, la porte se refermait, et je perdais connaissance.

Lorsque je revins à moi, j'étais assis sur une chaise, les bras et les jambes libres, au milieu d'un jardin tout rempli de fleurs. Devant moi était un groupe d'hommes à figures sinistres en avant desquels je reconnus un grand coquin de matelot américain qui, trois ans auparavant, dans une traversée, avait failli faire révolter mon équipage. Mais il ne l'avait pas porté en paradis, car je lui

avais fait donner la cale mouillée, et puis, pour le remettre, la cale sèc&e tout de suite après.

Vous ne savez pas ce que c'est que la cale? Mouillée, on vous amarre le long dune barre, on vous hisse par une poulie au bout de la grande vergue, et par trois fois on vous laisse tomber de cette hauteur en vous faisant passer par-dessous la quille ; pour la cale sèche, on vous laisse tomber trois fois de suite sur le pont.

Il eut beau supplier, se jeter à mes genoux comme uh enfant, c'était dit, il fallut qu'il y passât, parce que je ne dis jamais une chose sans la faire. Quand il sortit de l'eau la troisième fois, il était fou de peur et de colère. A la cale sèche, quand on commença de le hisser, il poussait des hurlements si épouvantables que tout l'équipage tremblait et que même j'en vis deux ou trois qui firent mine de pleurnicher : mais je les regardai, et ça ne dura pas longtemps, je vous en réponds! Et puis il me fit des menaces, mais des menaces telles que de ma vie je n'en avais entendu. Comme vous pensez bien, j'en haussai les épaules, ce qui ne m'empêcha pas de le tenir à l'œil tout le temps de la traversée. Mais il fit son ser^■ice sans encourir une seule punition.

A la fin de la campagne, lorsque nous débarquâmes au Havre, il vint très respectueusement, le chapeau à la main, régler son compte. Mais lorsqu'il eut donné son acquit et empoché son argent, il remit son chapeau sur sa tète, et, me prenant le poignet, il me dit :

« Maintenant que vous n'avez plus aucun pouvoir sur moi, capitaine, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de prier votre bonne Mère de faire que vous ne me rencontriez pas hors de France! »

Et il sortit lentement en me lançant des regards de vipère.

Depuis ce temps-là je ne m'étais pas autrement inquiété de savoir ce quil était devenu, sinon que tous mes hommes avaient son signalement, avec ordre de s'informer de lui aussitôt que nous débarquions quelque part. De mon côté je me gardais, parce que je le savais capable de tout. Mais je ne pouvais me

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j^ardcr (jiic (le lui, iiiihirL'lhMiiciil. Ml puis, \(jiis sîivo/, iï ia ion^uo, ofi iinil par oiiMicf un pou : (juoiquo j'oiifiso é(Til on ^tossos Icllrcs, sur la Iraucli»' de mou li\rt' dr Lord, sur la premièro pa^^c dt' uu)U calepin, sur la (•(ju\('i'(ur(3 (Ut toutes mes cartes marines :

GARE A l'américain!

Aussi, en le voyant là, devant moi, entouré de ses estafiers, je ne lus étonné que d'une chose, c'était d'être encore en vie. Mais je compris que je n'en valais guère mieux.

« Capitaine Marius Cougourdan, me dit-il en souriant comme un Satan, vous souvenez-vous de moi?

— C'est, bon, c'est bon, vous voulez m'assassiner, je vois ça : dépêchez-vous. Mais vous êtes un lâche, entendez-vous? Et je vous méprise. Et vous ne me faites pas peur. Allons, gredins, tirez donc ! »

Et me levant tout debout, je voulus marcher vers eux.

Je sentis alors que quelque chose me tirait d'en haut par le dos. Je me retourne, je lève la tête, et je m'aperçois que je suis attaché, par une ceinture de cuir et une longue corde, à un énorme ballon retenu par quatre cordes amarrées à des arbres.

Mon cher ami, quand on a roulé sa bosse comme moi sur toutes les mers et sur toutes les côtes du globe, on ne craint pas lamort, croyez-le bien : j'en ai vu mourir tant, et de tant de manières! Je me suis dit si souvent : « Voilà comme tu finiras, peut-être demain, peut-être ce soir! » Mais j'avoue qu'à ce coup je me sentis tout désemparé. Ma première idée fut qu'ils allaient me pendre, et j'en eus un soubresaut d'horreur :

« Misérables! vous n'allez pas me pendre, au moins? Sachez bien qu'on ne pend que les voleurs ou les traîtres : et moi, tout ce que j'ai fait en ce monde, je l'ai fait à force ouverte et sans lâcheté! »

L'Américain fit un pas en avant et prit la parole :

« Capitaine Cougourdan, le châtiment que vous allez subir est

de mon invention et ne ressemble en quoi que ce soit à aucun des supplices connus sur la terre. Depuis trois ans que j'ai souffert, par votre ordre et injustement, car j'étais innocent, et coup sur coup, les deux peines les plus atroces qu'on applique dans la marine, j'ai passé les jours et les nuits à chercher quel genre de torture je pourrais inventer pour vous faire arriver à la mort par des souffrances dont l'histoire de la férocilé des hommes n'offre aucun exemple.

J'ai fini par trouver ceci. »

Et il montra le ballon.

« Vous n'avez pas besoin, lui dis-je, de vous donner tant de peine pour m'expliquer votre affaire, pardi ! Vous m'en voulez, vous me tenez, je ne puis pas me défendre.... Ah! mille millions de milliasses de tonnerres de trooûn de l'air! si je te tienais seulement cinq minutes sur le pont de la Bonne Mère, toi et tes estafiers, pécaïré ! je t'en ferais voir de belles, misérable que tu es ! Lâche ! tigre ! crocodile ! Tu es maudit, entends-tu ! Et tu rôtiras en enfer comme un chien, entends-tu! Et c'est moi qui tournerai la broche en t' arrosant de vinaigre pimenté, entends-tu !

— Condamné, me dit l'Américain d'un ton grave, je crois remplir un devoir de chrétien en vous exhortant à songer que dans quelques heures, un jour ou deux tout au plus, vous allez paraître devant le souverain juge, et que c'est mal vous préparer que de vous abandonner à la fureur et au blasphème. Pensez plutôt à vous repentir, et ne vous souvenez plus que d'une chose, c'est que nous sommes tous frères en Jésus-Christ.

— Monstre d'hypocrite ! lui criai-je, tu insultes mon Dieu en mêlant son saint nom à l'assassinat que tu vas commettre !

— Ce n'est point un assassinat, me répondit-il vivement, mais l'exécution d'une sentence régulièrement prononcée selon la loi de Lynch. Les hommes que vous voyez là sont des citoyens américains mes amis, et c'est en vertu du verdict rendu par eux que vous allez être châtié. »

L'Américain baissa la tête comme pour rassembler ses idées.

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« Comme j(î voux (juevous cpuisie/, s'il (!sl possible, la mesun; (le ce (ju'iin liommo pont souMVir, il laiit (jiio vous sdcM'uv/. hiiMi (ruvaiicc ce (|ui va vous arrivLT. .\(! craij^m;/ pas de mourir vile . vous avez dcmaudé tout à l'heure si nous n'allions pas vous pendre : allons donc! ce serait me venger comme un enfant. »

J'aurais pu vous briser, vous faire périr sous le fouet, ou vous infliger un de ces supplices chinois dont le seul récit fait venir la chair de poule : mais cela ne me suffisait pas et j'ai trouvé mieux. Sans verser une seule goutte de votre sang ni toucher à un seul cheveu de votre tète, je vais vous faire traverser des épouvantements et des angoisses inouïs dans l'histoire de la douleur humaine.

— Je ne crains pas la douleur, lui dis-je, aucun homme vivant ne peut se vanter de m'avoir fait peur, et ce n'est pas toi qui auras cet honneur, gredin que tu es! »

La vérité, mon cher ami, était que je me sentais le cœur troublé. Il paraissait si sûr de son affaire, et puis ce ballon avait quelque chose de si étrange et de si mystérieux, que malgré moi je changeai de couleur . il s'en aperçut, et je vis sur sa figure un sourire de satisfaction infernale.

« Allons! me dit-il d'un ton doucereux, je vois avec plaisir que vous commencez à vous intéresser à ce que je vous dis. Puissiez-vous en tirer profit pour vous occuper du salut de votre âme, pendant que vous avez encore la présence d'esprit nécessaire.

— Laisse mon âme tranquille, misérable, et au lieu de tant bavarder, tue-moi tout de suite et que ça finisse!

— Oh! oh! brave capitaine, vous perdez patience déjà? Ne vous inquiétez pas, et ne craignez pas de réchapper de celle-là : mais laissez-moi le temps de savourer ma vengeance et devons donner tous les éclaircissements nécessaires pour vous faire savourer, vous aussi, l'épouvantable genre de mort que vous allez subir.

« Vous êtes attaché par une solide ceinture de cuir de bison audessous d'un ballon plein de gaz. Tout à l'heure, à mon commandement, les quatre cordes qui le retiennent vont se détacher, et

il va s'élever, vous emportant dans les airs. Il montera ainsi jusqu'à ce que, distendu par la diminution de la pression atmosphérique, il éclate et vous laisse tomber d'une hauteur de quinze ou vingt mille pieds.

« Vous sentirez d'abord vos pieds se détacher de la terre, puis frôler la pointe des herbes. Vos bras et vos jambes s'agiteront dans l'espace, et, sur l'abîme plus profond de seconde en seconde, votre corps se balancera. Vous vous sentirez ainsi attiré et absorbé par l'espace et par le vide; la terreur, le froid, l'asphyxie, l'angoisse, vous tiendront pendant de longues heures balancé entre ce que la vie et la mort peuvent avoir de plus également épouvantable.

« Et maintenant vous allez partir. Nous vous promènerons d'abord pendant quelques instants afin que vous puissiez faire vos adieux à la terre. Regardez bien ces arbres et ces fleurs, cette belle campagne et surtout ce gazon vert, où il fait si bon marcher : dans quelques instants vous quitterez tout cela et vous ne le reverrez plus jamais. »

Sur un signe qu'il fit, quatre hommes détachèrent les cordes qui tenaient le ballon captif, et tous, gardant leurs distances, se mirent lentement en marche. Une secousse subite me fit perdre l'équilibre, maisj'étais soutenu par la corde, qui était déjà tendue.

Alors commença une scène dont le seul souvenir me donne la chair de poule. Dans les mouvements de déplacement qu'on lui imprimait, le ballon s'élevait ou s'abaissait toujours un peu, de sorte que la corde qui m'y suspendait était tantôt trop courte et tantôt trop longue : il en résultait que je recevais des secousses dans tous les sens, trébuchant, tournant sur moi-même, tiré en avant, en arrière, à gauche, à droite, perdant pied, pliant les jambes tour à tour, enfin sautillant misérablement comme une marionnette au bout d'un fil.

Quand ces monstres virent ça, ils se mirent à rire en se tenant les côtes; à rire de si bon cœur, qu'un moment j'eus l'espoir que c'était tout bonnement une mauvaise farce, et qu'ils allaient me

Li<: si:i»i»M(:k im' uai.lon.

lAchei". Mais la ligure (h; rAiiiériciiiii ne iikî pciinil pas (!(• m'v li'ompor longtemps : il se gri (l'ait le cœur comme pour se i'îirraclici- (le joie, ses narines s'ouvraient et se fermaient en siCllant, et il poussait des hurlements de bète féroce.

Ouaiid il eut bien joui de ce spectacle, il cria d'une voix forte :

« Arrêtez ! »

Les (juatre hommes s'arrêtèrent, et, prenant pied, je me retrouvai debout. 11 appela d'abord un de ses estafiers, qui s'approcha

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