CES MONSTRES SE MIRENT A RIRE
portant une grosse bouteille, un énorme rosbif et un pain, dans un sac de filet. Deux hommes vinrent me saisir chacun par un bras, et pendant ce temps le troisième suspendit le sac à la ceinture qui m'entourait le corps.
« Comme je ne sais pas, me dit l'Américain, combien de temps vous mettrez pour mourir, je serais désolé que vous mourussiez de faim ou de soif : voici à boire et à manger pour trois jours. Au surplus n'espérez pas vous griser : il n'y a là dedans que de l'eau avec un peu de brandy pour vous donner de la force et pour prolonger votre vie.
iU VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS GOUGOURDAN.
Maintenant recommandez votre âme à Dieu; vous allez rester là pendant une demi-heure pour vous préparer à votre supplice. »
Ce que fut cette demi-heure, mon cher ami, l'enfer seul pourrait vous en donner une idée. Je vous réponds que si j'ai pu dans ma vie commettre quelques gros péchés, je les ai expiés de reste par ce que je souffris pendant cette demi-heure !
Enfin il regarda à sa montre.
« Lâchez une corde », cria-t-il.
Et la première corde se détacha et tomba à terre.
« Encore une ! Encore une ! »
Et le ballon, retenu seulement par la dernière corde, commença de se balancer.
Les quatre hommes tenaient encore. Alors, comme pour jouir une dernière fois de mon agonie» l'Américain s'approcha lentement, à petits pas, ayant à côté de lui un de ses amis, comme il appelait ses escogriffes.
Il vint se mettre devant moi jusqu'à me toucher. Je lui aurais volontiers tordu le cou, mais je me dis :
« Qui sait? il y a peut-être encore une lueur de pitié dans ce cœur-là: si je fais un geste, il n'a qu'un mot à dire », et il le dit....
Tout à coup, comme si un ressort l'avait poussé, il lève la tête, me lance un regard de triomphe, fait signe de lâcher la dernière corde, et me dit, en ricanant d'un rire que Belzébuth est seul capable de rire comme ça :
« Bon voyage, capitaine Marins Cougourdan. Nous sommes quittes, maintenant!
— Pas encore, mon bon! » lui criai-je.
Et le saisissant par la main, je l'enlevai avec moi.
Il se secoue, il essaie de m'ouvrir les doigts de force, mais il voit que c'est inutile, et au moment où le ballon commence à s'élever, il n'a que le temps d'empoigner la main de son ami qui était, comme je vous ai dit, à côté de lui.
Mais le ballon, lui, tirait toujours. Moi, attaché comme j'étais
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par la ('(Mnliirc, iialuirilemciil, It; jioids dc^ ces deux Iiuiiiiih-s mo lait basculer la tète eu bas et les jambes en l'air. Quoique dans une position un peu gênante, eomme vous pouvez le penser, j'élais admirablement placé pour me servir de mes deux mains, et je le saisis de ma second(i main. Il ne pouvait rien faire; il élîiit tiraillé entre son ami qui le retenait et moi qui ne le làcbais pas.
(( Courage, iMarius! je me disais. Tant que tu tiens bon, le ballon ne part pas, et pendant ce temps il peut t'arriver du secours ! »
A ce moment j'entends un fracassement épouvantable vers la porte du jardin; la grille de bois vole en éclats, et quinze de mes matelots, ayant à leur tête mon petit mousse Bénoni, arrivent en bondissant par-dessus les parterres.
Mais le ballon tirait toujours, si bien que l'ami, sentant la terre lui manquer, dit à l'Américain :
« Je te lâche ! »
Et il ouvre la main. Mais l'autre, qui n'entendait pas de celte oreille-là, vous comprenez, n'en serrait que plus fort.
« Lâche, ou je te coupe la main, » dit l'ami.
Il tire son bowie-knife et lui flanque sur les doigts un coup qui les lui coupe à moitié : l'autre lâche, et le ballon, soulagé de cent cinquante livres, prend son vol.
Tout cela avait duré quelques secondes. ' •
Quand mes matelots arrivèrent, le ballon était à peine à cinquante pieds de terre. Et comme la corde en avait une trentaine au moins, et qu'au bout il y avait mon corps et celui de l'Américain, si on avait eu là seulement deux tabourets, en les mettant l'un sur l'autre on aurait pu nous ressaisir. Mais il était trop tard : je ne pus que leur crier :
« Adieu, mes enfants! »
Et le ballon continua de monter.
Je vis mes matelots tournoyer un moment, fous de rage, à la place d'où le ballon venait de partir; puis, comme un troupeau
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de tigres, ils se précipitèrent sur les misérables qui étaient là le nez en l'air, ne songeant qu'à l'Américain.
Malgré l'épouvantable situation où je me trouvais, je pus voir que tout ce monde-là se sautait dessus et faisait comme une boule noire d'où éclatèrent une douzaine de coups de feu.
Mais j'avais pour le quart d'heure d'autres chats à fouetter. Je tenais l'Américain à deux mains. Le misérable se débattait comme un requin au bout d'un croc, il poussait des hurlements effroyables ; mais il avait beau faire, il n'y avait pas de puissance au monde qui aurait pu me faire lâcher : mes mains étaient rivées sur la sienne.
« Grâce ! grâce ! cria-t-il.
— Grâce? Ah! par exemple, je te trouve bon là, de me demander grâce! Je te lâcherai, mon bon, mais tout à l'heure, entends-tu? Et tu iras donner de mes nouvelles à tes amis.
— Sauve-moi, et je te sauve!
— Allons donc ! Tu perds la tête, j'imagine.
— Prends-moi par la main blessée, laisse-moi l'autre ipain libre : j'ai un pistolet, je tire dans le ballon, je le crève, et dans un quart d'heure nous touchons terre! »
Il faut être à cinq cents pieds en l'air pour savoir ce qu'on éprouve en entendant ce mot de « terre ». A l'instant je lui saisis la main gauche, je lui lâche l'autre. Il prend son pistolet et tire.
Mais nous avions compté sans le balancement de la corde où nous étions suspendus, et la balle s'en va au diable sans toucher le ballon, qui montait toujours.
Il laisse aller son pistolet et se raccroche à mes mains. Il était temps : sa main blessée saignait, et le sang la faisait glisser petit à petit dans la mienne.
« Capitaine, me dit-il alors, au nom de votre salut éternel, ne m'abandonnez pas !
— Ne pas t'abandonner? Est-ce que tu crois que je vais te porter comme ça jusqu'à l'heure de ma mort? Dieu te punit d'une peine proportionnée au crime que tu as commis. Quand je