LE BALLON, SOULAGÉ DE CENT CINQUANTE LIVRES, PREND SON VOL
\A-] SIJPIMJCK 1)1 MM.r.ON. l'J'»
le licndi'iiis jusqu'il demain, ;ï (|ii()i cii riiN.iiicerait? Kl puis d'ail- Icui's csl-cc que i<' l(^ pourrais? (l(i (jU(^ j(; soufVnî dos bras, dos épaules, du dos, des reins, ne |)eut pas se dire, et si mes mains u'élaienl, pas crispées comme des j^rilVes de fer, il y a longtemps (|u'elles se seraient ouvertes. Depuis dix minutes peut-être (jue je suis la tète en bas, le ventre sanglé par la ceinture qui me retient, je commence à avoir la cervelle et les yeux pleins do sang. Y a pas à dire, d'ici quelques minutes, vois-tu, il va te falloir faire le saut. Nous sommes autant dire deux morts, et la terre est si loin qu'il me semble voir d'ici la vie comme un rêve. . . . Je ne me rappelle même plus de quelle couleur la Boime Mère
était peinte. Tu t'es bien mal conduit avec moi Mais j'avais été
trop sévère, c'est vrai,... injuste peut-être.... Tu t'es vengé, je me venge, nous allons mourir.... Pauvre diable,... tu es pourtant chrétien comme moi, . . . matelot comme moi. . . . Tiens bon ! je sens que mes doigts se relâchent.... Pourtant tu ne t'en iras pas comme ça en état de péché mortel, dis? Te repens-tu?
— Non ! me dit-il en grinçant des dents.
— Repens-toi ! encore quelques secondes, et je ne puis plus tenir !
— Non! il répéta.
— Bonne Mère! criai-je de toutes mes forces, sauvez ce pécheur, c'est un matelot! Faites qu'il se repente! Moi je me repens de ce que je lui ai fait : nous voilà quittes. Je te pardonne, entends-tu, pauvre misérable !
— Cougourdan, dit-il en levant les yeux vers moi, je te pardonne aussi et je me repens. Que Dieu te protège ! »
Mes mains s'ouvrirent, il poussa un grand cri, et je le vis s'enfoncer en tournoyant dans le vide comme un ballot de marchandise qu'on jette à la mer.
Jusque-là je n'avais pas eu conscience de ma situation, et je crois même que je commençais à perdre peu à peu connaissance à cause du sang qui me remplissait le cerveau : mais je me sentis revenir à moi comme un homme dégrisé, et alors!
Oh ! alors ! Vous imaginez-vous ce que vous ressentiriez si vous tombiez de la terre dans le ciel? C'est ce que j'éprouvai, mon cher monsieur. Il me semblait qu'au lieu d'être enlevé en l'air, je m'en allais à la renverse dans le vide : j'aurais juré que la terre était au-dessus de moi; je la voyais diminuer, diminuer, et je tendais les mains, je tordais les bras et les jambes, comme si j'avais pu m'y accrocher.
Mais à ce moment il m'arriva quelque chose de plus épouvantable encore peut-être. Soit que le vent s'élevât, soit que la chute de l'Américain eût délesté le ballon, je commençai à sentir un mouvement de roulis de plus en plus marqué, de plus en plus violent, et bientôt, ce roulis augmentant, mon corps se mit à décrire des balancements de cinquante à soixante pieds. Chaque fois que j'arrivais en haut, il y avait une secousse à me rompre les reins, et je me disais :
(( La corde casse ! »
Et de fait je ne sais pas comment elle résistait. Quand ça repartait pour s'élancer dans le vide, je fermais les yeux en me disant :
« C'est fini! »
Combien de temps cela dura, c'est ce que je ife saurais dire. Seulement, à force d'aller et de venir, il faut croire que la corde s'était tordue, car je ne tardai pas à m'apercevoir que je tournais sur moi-même tout en me balançant. Et ce qui était arrivé pour le roulis arriva pour ce second mouvement, je me mis à tourner comme une toupie, de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'enfin je perdis connaissance. Ce fut pour mon bonheur, sans cela je devenais fou.
Vous croyez que j'étais mort? Hé! trooûn de l'air! je n'avais pas dit mon dernier mot ! Une sensation de fraîcheur extraordinaire me tira de mon évanouissement, et en portant mes mains à ma figure, je les retirai pleines de sang : il m'en sortait par le nez, par la bouche et par les oreilles. Sans doute cette saignée m'avait dégagé la tête, car je repris toute ma connaissance. Il me sembla