‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 3 sur 47 · LE SINGB SK BAPPROCHAIT DD BOIS, ME MENANT EN LAISSE COMME CN CHIEN · texte numérisé non relu

LE SINGB SK BAPPROCHAIT DD BOIS, ME MENANT EN LAISSE COMME CN CHIEN

LK (iORILLK.

« Honno MAro ! si vous mo lirez (1(; cvUv po^^ilion. je voua fonii hrùior un cjergc qui sera fçros rommc, le brns! »

Kii (iisaril ces mots je coupai la courroie avec mon cou- Iclas cl je me trouvai libre d(; mon bras droit. Je portai vivement la main à ma ceinture pour saisir mes pistolets.... Miséricorde! je ne b;s avais pas, je les avais laissés sur l'herbe avec mon fusil ! J'avais

bien ma hache, mais les bras du singe élaient plus lon^s que mon bras et la hache au bout; (juant au coutelas, il était encore plus court.

Le singe était de l'autre

côté du tronc d'arbre; je ne voyais pas son corps, mais il passait son horrible tète et ne me perdait pas de vue. Je me cachai du mieux que je pus, et en regardant derrière moi je vis qu'il s'était caché aussi, car sa tête ne paraissait plus. Mais je l'entendais souffler et claquer des dents.

Ah ! c'était une position horrible, de savoir ce singe adossé derrière l'arbre et de me dire : si tu fais un mouvement, il te saute dessus!

« Sainte bonne Mère, dis-je tout haut, si vous me tirez de celle-ci, je vous ferai brûler un cierge qui sera gros comme ma cuisse ! »

A ce moment je commençai à me remettre un peu et à me rendre compte de ma situation. « Il faut qu'à tout prix tu

« LE SINGE ÉTAIT DE l'aUTRE CÔTÉ DU TRONC d'arbre. «

rattrapes ton fusil et tes pistolets, et que tu flanques tes balles dans la tête de ce vilain macaque. Mais comment faire? 11 faut d'abord que tu sortes du bois.... Et encore non! si tu sors sur la clairière, il te saute dessus et tu es perdu I »

Je m'aperçus alors d'une chose : c'est qu'il était beaucoup plus gros que moi et qu'il ne devait pas passer où je passerais. Il est bon de vous dire que cette forêt était composée d'arbres ayant des épines d'un pied de long, pointues comme des aiguilles au bout, très dures, mais guère plus grosses que le pouce. J'avais ma hache et mon coutelas, le singe n'avait que ses pattes. Je me dis : « Si tu peux te faire un passage juste pour toi, le singe ne pourra y passer qu'en l'élargissant et tu avanceras plus vite que lui. Tâche donc d'arriver, à travers le fourré, en tournant autour de la clairière, jusqu'à l'endroit où sont tes armes; et si tu peux mettre la main dessus, le singe est flambé et tu es sauvé.

« Sainte bonne Mère ! m'écriai-je, si vous me faites arriver à bon port jusqu'à mes armes, non seulement je vous ferai brûler un cierge gros comme ma cuisse, mais j'irai vous le porter en compagnie de trois de mes matelots portant chacun un cierge gros comme le bras ! Que je touche seulement mon fusil, et je n'ai plus besoin de vous. »

Aussitôt, le coutelas d'une main, la hache de l'autre, je me mis à abattre les épines et j'eus bientôt ouvert devant moi une niche étroite où mon corps put entrer. Mais à peine y étais-je que j'entends le singe derrière moi. Je fais volte-face, et au moment où il tendait une main pour m'empoigner, je lui donne un coup de hache qui lui abat le pouce.

Ah ! mon cher ami, à ce coup je crus que tout était fini ! Il se recula, regarda son pouce, d'où le sang coulait par jets vermeils, et fermant les mains il se mit à se frapper la poitrine de ses deux poings avec un bruit si terrible qu'on aurait dit qu'il avait dans l'estomac trente tambours et soixante grosses caisses. Et puis il ouvrit sa gueule, et il poussa un cri si épouvantable

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que io mo laissai aller contre un arl)re sans savoir où j'en étais. Pourlîinl, (lîuismon angoisse, je songeai encore à ma prolectriee, el )e lui (lis d'une voix entrecoupée :

« Sainte bonne iMère ! si vous me tirez de celle-ci, j'irai ru voilure, avec mes trois matelots, jusque sur la plate-lorme de la citadelle de Notre-Dame de la (iarde, vous porter les quatre gros cierges que je vous ai promis! »

A cet instant le singe, prenant son élan, fit un bond sur moi. Mais je l'avais vu venir, je m'étais effacé dans ma niche, et comme il s'était élancé les bras ouverts, il alla s'embrocher dans quinze ou vingt épines qui dépassaient les bords de l'ouverture, et il se recula tout interdit, regardant couler son sang et léchant ses blessures sans dire un mot.

Je reprenais courage. Ma position devenait meilleure. Je me remis à abattre les épines, et le singe était encore à regarder couler son sang, que j'étais déjà séparé de lui par un corridor de plus de trois pieds de long, trop étroit pour qu'il y pût pénétrer.

«■ Allons! Marins, mon ami, courage, que je me disais; encore quelques branches à abattre, et tu auras entre les mains une bonne carabine et une bonne paire de pistolets, et nous verrons ce que cet homme des bois pourra répondre à ton dialogue ! »

Et je coupais, je taillais, j'abattais! J'étais presque content, monsieur, au point que je regrettais déjà d'avoir tant promis à la bonne Mère, peut-être sans nécessité....

Tout à coup, je me sentis retenu par la basque de ma veste. Je me crus accroché à quelque épine. Horreur! c'était le singe qui avait allongé le bras et qui me tenait ! Heureusement il n'avait pu prendre que le tout petit bord.

« Bonne Mère ! m'écriai-je, délivrez-moi de cette patte, et je mets quatre chevaux à la voiture ! »

Ma veste était de toile. Je donne un coup d'épaule, l'étoffe craque, et le morceau lui reste à la main !

Cette fois j'étais sauvé, hein? Ah! vous croyez ça, vous? Vous ne savez donc pas que le singe n'était qu'à deux pas de moi, et

qu'il me suivait? Il n'avait pas de coutelas, mais il s'était mis à quatre pattes, et il arrachait les branches si vite que je reconnus bientôt qu'il allait m'atteindre ! Enfin je redoublai d'efforts et je finis par abattre les dernières branches qui me séparaient de la clairière, vis-à-vis de l'endroit où mes pistolets et mon fusil étaient restés. La prairie était en contre-bas du bois ; je pris mon élan et je tombai juste la main sur mes pistolets.

« Bonne Mère, dis-je tout haut, je vous remercie de m'avoir tiré de danger : maintenant que je tiens mes pistolets, je me charge du reste. »

Je n'avais pas achevé que j'entends un épouvantable fracas de branches, et le singe, bondissant par-dessus ma tète, va tomber à quatre pas en avant de moi, juste sur ma carabine!

Alors je le vis dans toute sa laideur et dans toute sa malpropreté. Monsieur, j'ai acheté une fois sur le Vieux-Port une peau d'ours avariée et d'occasion : je vous certifie que c'était plus propre que sa peau. 11 était ébouriffé comme un baudet, sale comme un peigne, tout couvert de terre, de mousse, de feuilles, de crasse; avec ça, toute sa vilaine tignasse pleine de sang, et il léchait tout ça comme si c'avait été du sucre d'orge. Sa figure, monsieur, il n'y a pas de vieille savate qui soit aussi noire, aussi éraillée, aussi ridée, aussi recroquevillée, que ce museau de Lucifer. C'était moitié noir et moitié bleu, et de temps en temps il levait la tête d'un air capable et prétentieux, en baissant ses paupières qui étaient roses comme de la chair à vif. Je l'aurais souffleté tant il avait l'air insolent !

« Ah! si j'avais là seulement huit ou dix de mes matelots, lui dis-je, quel triste quart d'heure tu passerais, vilain nègre manqué que tu es! Mais si tu pouvais te voir dans une glace, tu te trouverais si laid que tu n'oserais pas seulement montrer le bout de ton nez camus ! Qu'est-ce que tu me veux, dis? Si tu étais un lion ou un boa, tu pourrais dire que tu veux me manger : mais tu ne manges que des racines ou des morceaux de bois, c'est bien assez bon pour toi ! On ne mange pas comme ça du capitaine

marsciiiliiis, lorsiju'on n'est (|u'uii iiiéchiiiit mjit;i(|UL'! Quand tu in'aunis ôtran^lé, qu'est-ce que ça le rapportera? •>

(lonnnc je tenais mes pislohds, le sang-froi*! me revenait.

« Maint(;nant, mon bon, si lu veux liicn me le jiermettre, je vais le l'aire voir (îommentle capitaine Marins Cougourdan sait se tirer d'alVairc (|uand il a une bonne paire de pistolets à la main. »

Le singe était à dix pas de moi, assis sur son derrière, se grattant la fesse d'une main, l'autre main appuyée sur ma carabine comme sur un bAton. Comme il ne fallait pas le manquer, je visai i\ la tête, et, ma foi, pour être plus sûr de mon coup, je mis un genou en terre et je le tins un instant enjoué avec un plaisir que vous pouvez comprendre.

Je presse la détente, le chien s'abat.... Raté!

Je prends le second pistolet, je l'arme, je presse la détente, le chien s'abat.... Raté!

L'herbe était mouillée, mes pistolets ne valaient pas un sabre de bois!

Le singe heureusement ne bougeait pas. Seulement il s'était mis aussi un genou en terre, absolument comme moi, et il tournait, retournait, tourneras-tu? ma carabine; après quoi, la prenant sans doute pour quelque racine de bois de fer, il essaya d'en manger et il la mordit juste à l'endroit de la batterie.

Le coup part, naturellement. Vous croyez que le singe tomba à la renverse? Ah ben ouat! Ça lui fît juste le même effet que quand on casse une noisette avec les dents.

A ce moment, monsieur, je me dis :

« Mon pauvre Marins, je crois que cette fois tu peux faire ton sac. Si ça dure encore une minute, le singe te saute dessus et il t'étrangle ; si tu t'approches de lui, il te saute dessus et il t'étrangle ; si tu fais mine de te sauver, il te saute dessus et il t'étrangle. »

Ce qu'il y avait de plus déchirant dans ma position, c'est que, tourné comme j'étais, je pouvais apercevoir, à travers un mince rideau d'arbres, le bord de la mer et, à quelques encablures du rivage, mon navire se balançant coquettement par une jolie petite

brise du sud-est; je pouvais même voir un matelot en vigie au haut du grand mât : en un quart d'heure je les aurai rejoints ! Une minute auparavant je me croyais sauvé, et maintenant je retombais à la merci de ce singe ! Encore si c'avait été un orangoutang! Mais un gorille! La situation était sans remède.

Je me mis à genoux et, les bras tendus, les yeux levés au ciel :

« Sainte bonne Mère, dis-je, si vous me débarrassez de la compagnie de ce vilain magot, je ferai mettre deux cierges à la voiture en place de lanternes ! »

Le singe se mit à genoux, étendit les bras et leva les yeux au ciel.

(( Ah mon Dieu ! est-ce que ce singe serait catholique, par hasard? » me dis-je.

En même temps je me sentis renaître à l'espérance, et j'entendis comme une voix intérieure qui me disait :

« Capitaine Cougourdan, crois-moi, prends-le par son faible.

— Prends-le par son faible,... prends-le par son faible.... Que diable de faible voulez-vous qu'il ait, un particulier qui tuerait un rhinocéros d'une chiquenaude? Veux-tu de l'argent? Tiens, voleur, prends! Mais sache bien que je te le ferai rendre, au moins, si je te rattrape !

« Tu n'en veux pas? Eh bien, et ça, en veux-tu? »

Et je lui jetai un collier de verroterie qui valait bien deux sous. Mais il prit l'argent et me le jeta; il prit le collier et me le jeta. Puis il se mit à me regarder un moment. Puis il s'avança d'un pas vers moi !

« Bonne Mère! dis-je alors, cinq chevaux, et les trois matelots en livrée de gala! »

Et je joignis les mains. Le singe s'arrêta et joignit les mains aussi.

« Prends-le donc par son faible^ je te dis », répétait la voix.

Je reculai d'un pas. Le singe recula d'un pas.

« Té! je dis, mettons six chevaux et n'en parlons plus. »

En disant cela, je fis un pas sur ma gauche ; le singe fit un pas sur sa droite et se trouva plus près de moi.

LK (JOUILLIi:.

A ce momcnl jo sontis ma <lévolion redoublor pour la l)orino Mèro, et jo lui «lis : " NKus aiincriez pout-èlre mieux des mules? Kh bien, six mules! »

Le sinj^o lit une grimace.

M Les aimez-vous mieux blanches? Eb bien, six mules lilancbes — »

\jc p)rillc commcnf^ait à cliuiuerdos denlsl

«... ornées de lis blancs, le cocher de même.... '>

Le gorille hurlait !

« Cougourdan ! mon ami Cougourdan ! suis mon conseil sans perdre de temps: prends-le par son faible! » répétait la voix.

Je n'avais plus que quelques minutes à vivre : le gorille se rapprochait peu à peu de moi et il s'arrêta une dernière fois.

Encore deux pas et il me saisissait.

Sa respiration ronfla d'abord comme un vent d'orage, et tout aussitôt il se mit à se frapper la poitrine de ses poings en faisant un bruit encore plus effroyable que la première fois.

A cet instant suprême j'invoquai une dernière fois ma protectrice : (( Le cocher et les laquais auront chacun un bouquet de

lis blancs à la boutonnière ! »

A ce coup j'y vis clair ! Dans mon trouble je n'avais pas assez remarqué une chose : c'est que, depuis le commencement de cette triste scène, celte brute de mounine n'avait pas manqué une seule fois de faire de point en point tout ce que j'avais fait.

« Marins, je me dis, tu es encore plus bête que cette bête! Comment! tu en es encore, à ton âge, à te demander quel est le faible d'un singe!

« Hé! trooûn de l'air! j'y suis ! »

Et savez- vous ce que je fis, monsieur?

Une chose bien simple, à laquelle j'aurais dû songer tout de suite : je mis les mains dans mes poches, et, sifflotant un petit air de Marseille, je m'en retournai tranquillement à mon canot, qui m'attendait sur la plage.

— Eh bien, et le singe?

— Le singe? Il s'en alla de son côté comme je m'en allais du mien. Je l'avais pris par son faible.

— Quel est donc ce faible ?

— Vous ne le savez pas ?

— Non.

— C'est l'imitation. »

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