‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 21 sur 47 · ENFIN JE ME TROUVAI SOSPENDC A · texte numérisé non relu

ENFIN JE ME TROUVAI SOSPENDC A

DEDx PIEDS AU-DESSOUS DU FILET. » prcsquc rassuré, et je commençai

vraiment à espérer que je me

sauverais. Je ne sentais presque plus de balancement ; plus de

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secousses surtout, et cette machine solide qui me cachait une partie du ciel me semblait comme un toit sous lequel j'aurais été à l'abri.

Je grattai l'étoffe du ballon avec mes ongles. Je la trouvai bien plus solide que je n'aurais pu croire : il y avait dessus une espèce de vernis dur, et c'était tellement tendu qu'il était impossible de faire fléchir l'enveloppe.

« Maintenant, je me dis, il s'agit de faire descendre cette grosse boule.... Mais comment? »

Je me mis alors à me répéter plus de dix fois de suite, pour m'encourager, ce que m'avait dit l'Américain :

« J'ai im pistolet. Je tire dans le ballon, je le crève, et dans un quart d'heure nous touchons terre! »

Terre! Je répétais ce mot comme un fou! Oh! revoir des arbres, des fleurs, des maisons, des hommes! Sentir du sable crier sous mes pieds ! Ah ! mon Dieu ! mon pauvre navire ! ma chère Bonîie Mère! Être là sur ton pont, par un beau temps, au lever du soleil, mes matelots couchés de droite et de gauche, chantant des chansons, et moi étendu sur mon banc de quart avec un bon cigare et sifflotant un petit air de Marseille! Ah! toi, l'enflé! quand je devrais te déchirer avec mes dents, il faudra bien que d'une manière ou de l'autre je vienne à bout de te crever le ventre ! As pas peur!

Mais heureusement j'avais mieux, et, fouillant dans ma poche, j'en retirai mon couteau, un fort couteau-poignard qui aurait éventré un hippopotame.

Je l'ouvre, je saisis la corde el je lance un coup de couteau dans le ballon.

Miséricorde ! Je tape dans un des nœuds du filet, la lame casse, tombe dans le vide, et le manche me reste à la main.

Je demeurai quelques instants comme pétrifié, ,puis, pris de désespoir, j'eus envie de tout lâcher pour en finir une fois!

« Bonne Mère ! m'écriai-je alors dans mon angoisse, vous devez bien entendre ce que je vous dis, car si je ne suis pas dans le

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cit'I. il 110 s'en manque guère, et vous n'avez pus besoin de prendre \(>lii> l()njz;ue-vu(i pour voir dans (iiicilc posilion est votre serviteur (".ou};ourdan. Vous in'avi;/ tiré d(î bien d'autres, et je vous en remercie : mais à quoi ça m'aura servi si vous ne venez pas maintenant l'i mon secours? Songez que je n'ai jam.'iis manqué de vous servir et de vous honorer en toute occasion du mieux que j'ai pu, et que je n'y ai rien épargné. Sans reprociic, bien entendu, car ce serait à refaire que je recommencerais, et avec plaisir. Pensez un peu que mes pauvres matelots sont là h regarder en l'air pour voir si je ne redescends pas! Ça ne vous fend pas le cœur, dites, de songer que ces pauvres gens s'en retourneront en France sans leur capitaine, et que peut-être la Bo7i7ie Mère, un si beau navire, où il ne se lève pas une paille sans votre bénédiction, va peut-être faire des avaries majeures ou même périr par fortune de mer? Et vous souffririez ça? Oh! que non pas, pécaïré! Ce gredin de Lucifer, votre ennemi et le mien, que le bon Dieu patafiole, en serait trop content! Une belle dame comme vous, qui est habituée à vivre depuis plus de dix-huit cents ans dans le luxe et la magnificence, n'est pas sans être glorieuse de se voir bien brave et bien ornée de joyaux et de pierreries de grande valeur, Hé? Je dis, moi, que rien n'est trop beau pour vous, et la preuve, c'est que je veux vous faire présent d'un diadème d'or et de pierres précieuses de dix mille francs avec le collier et les pendants d'oreilles assortis de même, si vous me faites trouver le moyen de faire un bon trou à ce ballon. »

Mon cher ami, cette courte et fervente prière me rendit tout mon courage. Je me remis en position, et je cherchai, parmi tous les objets que j'avais sur moi, avec quoi je pourrais percer le ballon. Je pris une pièce de vingt sous et je la cassai avec mes dents : ce n'était pas assez pointu. J'eus beau chercher dans mes poches, rien. J'eus alors l'idée de briser la bouteille et de me servir du fond comme de couteau : mais je réfléchis que c'était me priver d'une boisson qui m'avait soutenu et dontj 'aurais peut-être encore besoin.

Enfin, machinalement et ne sachant plus à quel saint me vouer, je fouillai encore dans toutes mes poches, et dans un mouvement de désespoir je passai ma main autour de la ceinture de mon pantalon. Je sens une piqûre au doigt, je serre : la boucle de mon pantalon !

D'un coup j'arrache la patte, j'y fais un trou avec mes dents, et j'y passe mes doigts pour être sûr de ne pas la perdre. Je m'agrippe ferme à la corde d'une main, et de l'autre je pique.

La boucle était d'acier, à trois dents. Trois sifflements partent, un vent s'échappe comme d'un soufflet de forge, et le ballon commence à se vider.

Vous dire qu'il descendait, c'est ce que je ne voyais pas, car on aurait dit que je ne changeais pas de place. Mais au bout de quelques minutes je sentis positivement que le froid diminuait et que je respirais de plus en plus librement.

Une nouvelle inquiétude me prit. L'étoffe du ballon s'était fendue, et la fente s'allongeait.

« Si ça continue, disais-je, tout le ballon s'ouvre du haut en bas, et tu tombes comme une masse. »

Heureusement, les mailles du filet me donnaient un peu d'espoir : et, en effet, arrivée à la corde, la fente parut s'arrêter. Ça me remit un peu et j'en profitai pour regarder au-dessous de moi.

Je vous certifie, mon cher ami, que si je n'avais pas été dans une aussi cruelle position, ce que je vis alors m'aurait paru le plus beau spectacle qu'un homme puisse contempler.

Imaginez-vous qu'il n'y avait plus trace de brouillard, qu'un soleil magnifique brillait, et qu'au-dessous de moi, à deux ou trois cents pieds au plus, je voyais moutonner une véritable mer de nuages moitié noir, moitié rouge de feu, qu'on se serait cru audessus d'une immense fournaise de charbon de terre enflammé. Nous descendions dedans et nous allions y entrer.

En quelques minutes, en effet, nous y arrivions. Un brouillard blanc d'abord, puis gris, nous enveloppa et s'épaissit rapidement

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jus(ju'ù i'v. (|ii(\je n'y vis prescjuc plus cAiiir. A ce moment je eommenrui (reiitoiulrc; rouhîr un grondement sourd : il semblait veiiii' iiii j^iilop sur nous. La nuit au};in(;nte, je sens une houiïée de vent l'ui'ieux, et patatras! voilà les éclairs qui |)artent et la foudre (pii éclate avec un fracas épouvantable. Kt alors une pétarade de tonnerre comme si totos les diables de l'enfer eussent été décliaînés. Avec ça des torrents de pluie et des grêlons de la grosseur d'un œuf de poule, qui m'auraient tué cent fois si je n'avais pas été i\ l'abri ! Un éclair n'attendait pas l'autre, de sorte qu'on y voyait comme en plein jour. J'avais une peur de tous les diables, comme vous pensez bien ; et cependant, quand je songe à ce que je vis alors, quand je me rappelle l'éblouissement que me donnaient ces gouttes d'eau et ces morceaux de glace illuminés par les lueurs des éclairs et tombant comme une pluie de perles e-t de diamants enflammés, je voudrais le revoir encore.

Mais pas en ballon.

Cela dura environ un quart d'heure. Peu à peu les éclairs diminuèrent, la pluie et la grêle aussi; le nuage s'éclaircissait de seconde en seconde.

Une bouffée de vent tiède vint secouer le ballon, qui tournoya sur lui-même ; le brouillard devint tout blanc, puis plus clair, et peu à peu, comme à travers un voile de gaze bleue, j'aperçus sous mes pieds une immense étendue bariolée de vert et de jaune.

C'était la terre! »

Ici le capitaine, comme suffoqué par l'émotion, s'arrêta, roulant de gros yeux, et les lèvres toutes tremblantes. Je lui pris les mains et deux larmes coulèrent sur mes joues.

« Merci! me dit-il, je sais bien que vous m'aimez, vous!

El pourtant vous croyez que j'étais au bout de mes peines? Ah ben, oui ! Écoutez donc.

A la vue de la terre, je devins comme fou. Je criais, je pleurais, je disais des Paler et des Ave, je chantais des chansons de Marseille, je remuais les jambes comme si j'avais dansé.

Hélas ! mon bon, ma joie ne fut pas cle longue durée !

A ce moment, je sentis un vent brûlant et très fort, et j'en conclus que le ballon devait être emporté très vite. Regardant le soleil qui commençait à décliner, je reconnus que nous allions vers le nord-ouest. J'en étais là de mes observations lorsque le ballon fit de nouveau, mais deux fois de suite : placplac! placplac !

A ce placplac je levai la tête en l'air et je fus pris d'une assez vive inquiétude en m'apercevant que la fente s'était étendue à deux mailles du filet, de sorte qu elle était déjà d'un bon pied et demi de longueur.

Je commençais déjà d'avoir peur que le ballon ne descendît trop vite.

Il n'y avait pas moyen de remédier à cela. Maintenant c'était au petit bonheur. J'avais fait tout ce qui était possible, le ballon descendait, et je m'abandonnai à la Providence. Mais ça ne m'empêchait pas de m'inquiéter de ce qui allait m'arriver, et depuis ce moment-là je n'ai plus levé la tète. Ce que je vis était suffisant pour m'empêcher de songer à autre chose, je vous jure.

L'espace au-dessous de moi changea de couleur : une partie devint d'un bleu pâle tout uni; l'autre, d'un vert plus sombre tacheté de plaques jaune foncé ou brun clair. Je compris que la partie bleue était la mer, et l'autre partie, la terre. Je regardai tant que je pus pour tâcher de m'orienter. Peu à peu je vis se dessiner des lignes claires, grandes ou petites, qui étaient des fleuves; des points blancs qui étaient des villes; et puis, de différents côtés, d'autres points brillants comme de petits diamants, et je reconnus que ce devait être des vitres ou des couvertures de fer-blanc réfléchissant les rayons du soleil.

A ce moment le ballon fit de nouveau placplac, trois fois de suite. J'en eus un soubresaut de peur, mais je ne levai pas la tête, et je me contentai de dire en moi-même :

LE SUPIMJCK 1)11 UAIJ-O.N. 151

« Crôvc si hi veux, ma loi, je; n'y pfux rien! »

Mais j'es[)crais (jun nous serrions arriv(3S à (orn; aviiiil (|iril se (léc-hirAl (lu ii:iiil en l)iis. Au li:iiu (l(»nl nous îillious, eu (ill'ol, ca Ut' |t(tu\ail |)as durer lonj;loni|»s. .](' sculais posilivciucul (|im' nous (loscuudions do plus eu plus vite, au point ([ue l'air me soulevait les poils de mes favoris et mes cheveux. De seconde en seconde les teintes se marquaient de plus en plus.

Jusque-là, ce que je voyais m'avait l'ait l'efiet d'une grande plaque bariolée étendue sous mes yeux, sans que je pusse dire si c'était près ou loin : mais, à partir de ce moment, ce ne fut plus de même.

Petit à petit, sur cette plaine tout unie, je vis se marquer des grosseurs, d'abord de distance en distance, puis de plus en plus nombreuses, et enfin toute l'étendue de la surface me sembla se plisser, se boursoufler comme une crème de lait bouillant, à la différence que la crème se crève et retombe de temps en temps, tandis que ça gonflait et grossissait toujours. Nous descendions si vite que les lambeaux de mes vêtements sifflaient en fouettant l'air; ïe vent était si violent que j'avais peine à respirer.

La terre alors m'apparut, avec ses plaines, ses collines, ses forêts, ses cours d'eau. Mais, au lieu de me donner l'immense joie que je sentais prête à déborder de mon cœur, cette vue ne me causa que de l'épouvante.

Et il y avait de quoi.

Mon cher ami, vous n'êtes pas sans avoir vu la fantasmagorie, n'est-ce pas? Vous apercevez un petit point de rien du tout, et peu à peu ça devient distinct, ça forme un fantôme ou un diable, et puis ça grandit, grandit, s'approche, s'approche, et vous croyez que ça va vous avaler : eh bien, c'est l'effet que me faisait la terre. Quand j'avais été enlevé, il m'avait semblé que je tombais à la renverse dans le ciel, n'est-ce pas? Maintenant que je redescendais avec une rapidité si effrayante, j'aurais juré que c'était moi qui restais en place et que la terre s'élançait vers moi, mais

comme d'un saut, et en grossissant de seconde en seconde, pour me dévorer, pour m'écraser!

Et en même temps que tout grossissait, mille objets nouveaux "semblaient pousser de tous côtés comme des champignons ou s'ouvrir comme des parapluies.

(( Té, une montagne! té, un arbre! té, un rocher! une prairie, un bois, un marais! »

Nous descendions sur le marais. Ce marais s'élargissait, s'élargissait, s'élargissait; les arbres de ses bords poussaient et devenaient énormes.

Le ballon descend toujours. Je vois de grandes îles par-ci parlà, des herbes, des troncs d'arbres renversés dans l'eau.

Nous approchons : des troupes d'oiseaux voltigent sur le marais.

Un bruit vient de la terre; il enfle : ce sont des sifflements, des cris de bêtes.

Nous descendons toujours. Le vent fait un peu dévier le ballon, nous voilà juste au-dessus du marais.

Horreur! nous ne sommes plus qu'à cent pieds de l'eau!

Le ballon file toujours, mais la rive est loin ! Nous ne sommes plus qu'à soixante pieds de l'eau!

Le vent redouble, nous fuyons plus vite, mais le gaz s'échappe, l'élofTe craque, le ballon s'abaisse; nous ne sommes pas à trente pieds de l'eau !

(( Soufflez fort, bonne Mère! soufflez de toutes vos forces! Tenez bon ! »

Encore trente pas, nous touchons la rive : vingt pieds de descente, je suis dans l'eau!

Une furieuse rafale entraîne le balkm, Je soulève de quelques pieds. Une de plus, je suis sauvé !

La rafale est finie. Le ballon recommence à descendre. Le vent se relève enfin, pousse le ballon jusqu'à deux pas du bord, au bas d'une espèce de banc de roche.

Je retire mon corps de la ceinture, et, me balançant avec mes

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milius, je saule duris l'eau, j»; ^'aj^ii»! le hord, cl jn f^rimrKi sur l<» rucher, .l'élais sauvé !

— Kt alors? (lis-jc au ca|»ilaine.

— Alors? me répondil-il eu se crois.ant les bras. Ali beu ! par exem|)le, vous ôles bou là, vous! Nous eu voulez eucore ! Vous trouvez que ce n'étail assez joli comme ça pour une fois et qu'il n'était pas temps de me laisser retourner à mon bord ! Vous ne trouvez pas que je l'avais bien gagné, que la bonne Mère me laisse retourner à mon bord?

— Sans doute, sans doute, mais enfin comment fîtes-vous pour revenir à Mobile?

— Té, pardi! est-ce qu'avec une langue on ne va pas à Rome? La preuve que je finis par retrouver mon chemin d'une manière ou d'une autre, c'est que me voilà. »

Puis, me prenant au collet et me regardant entre les deux yeux :

« Que dites-vous de celle-là, hé? Convenez que c'est un fameux proverbe, celui qui dit qu'on ne s'avise jamais de tout? Si je m'étais mieux tenu sur mes gardes, je n'aurais pas fait cette petite bordée aérienne ; si l'Américain s'était méfié, il ne se serait pas laissé enlever par moi comme un lapin par un aigle ; et s'il avait calculé ce qu'il y a de force et de courage dans le corps et dans le cœur d'un capitaine marseillais, il ne m'aurait pas laissé les mains libres, et il n'aurait pas oublié de m'arracher la boucle de mon pantalon !

— Eh bien, cher capitaine, moi je tire une autre morale de cette histoire. Ce qui me frappe dans tout ceci, c'est la force que le désespoir peut donne'r à un homme. Grâce à ce désespoir, vous vous en êtes tiré : mais vous l'avez échappé belle, et bien que vous ayez, en fin de compte, gagné la partie, la première manche que l'Américain avait sur vous pouvait compter. Par votre injustice atroce vous avez donné à cet homme, à ce pauvre diable, assez de rage et de volonté pour préparer pendant trois années une ven-

geance plus atroce encore. Mais vous avez eu le premier tort en dépassant au delà de toute limite votre droit de punir.

Souvenez-vous de ce précepte, qui est, suivant moi, un des plus utiles à méditer et des plus profitables à observer dans la bataille de la vie; c'est celui-ci :

IL NE FAUT JAMAIS POUSSER SON ADVERSAIRE A l'eXTRÉMITÉ.

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