‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 22 sur 47 · LA CHASSE AU TIGRE · texte numérisé non relu

LA CHASSE AU TIGRE

Mollement étendu sur la cage à poules, le capitaine Marins Cougourdan rêve à ses aventures passées et songe aux aventures nouvelles qu'il va chercher de l'autre côté de l'horizon.

Il a fait signe à son second de venir s'asseoir à côté de lui : tout indique qu'il éprouve le besoin de lui raconter une histoire. Glissons-nous auprès d'eux, et puissions-nous écouter, avec autant de plaisir que de coutume, cette voix qui nous a fait verser plus d'une larme soit d'émotion, soit de gaieté, selon....

« Eh bien, second?

— Eh bien, capitaine?

— Hé! que dites-vous?

— Hé! hé! Je dis... je dis..., qu'il fait beau temps.... »

Le capitaine regarda un moment dans le vague, fit tomber d'un doigt distrait la cendre de son cigare, puis releva vivement la

tête, et considérant son second avec cet air goguenard qui n'appartient qu'aux enfants de Marseille :

« Moi aussi, je le dis : mais quand nous le répéterions cent fois, cane ferait pas une conversation! »

Et il lui tapa sur le ventre.

Vous trouvez cette entrée en matière bien peu en rapport avec le sujet, n'est-ce pas, ami lecteur? Et pourtant, c'est ainsi que s'engagent les conversations et que surviennent tous les récits. Les affaires qui se traitent entre les hommes commencent toujours par.: « Bonjour, monsieur, comment vous portez- vous? » et il n'est pas de conclusion qui n'ait commencé par cet exorde.

Et quand on a commencé par : « Bonjour, madame », c'est bien autre chose.

Les philosophes connaissent cela : ce fil mystérieux qui promène tour à tour l'esprit des interlocuteurs de la fadaise à l'aperçu ingénieux, du bon sens à la sottise, sans que les propos cessent un moment de se déduire l'un de l'autre, ils appellent cela « l'association des idées », précieuse définition qui me dispensera de vous expliquer et de m'expliquer à moi-même comment la conversation commencée entre le digne capitaine et son second par ces mots insignifiants : « Eh bien, second? » finit parle récit d'une chasse au tigre, tel que je vais vous le rapporter.

« Voyez-vous, second, quoique vous ayez tué, du poste de la campagne de votre oncle, plus de moineaux que ce respectable vieillard n'avait de cheveux sur la tête, car il était chauve (ce n'est pas pour le lui reprocher, au moins !) comme la pomme de mon grand mât, je vous assure que chasser le moineau entre les quatre murs d'une campagne de Marseille, ou chasser le tigre royal au milieu d'une forêt de l'Inde, ce n'est pas du tout la même chose. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a point de danger à la chasse au poste, car enfin le fusil peut éclater. Mais autre chose est d'être à l'abri du soleil, dans un poste qui a des murailles de trois pieds d'épaisseur avec des meurtrières grillées de gros barreaux de fer, comme celui de votre oncle, et d'entendre de là

f.A CIIAS.SK Al IK.Iii:. i:>7

fliiirilcr l;Mi;:;iI(', oinrclrceii raso (;am|>a^;ii(î, (Titondanl les li^Tcs rii;;ii- aiiluur (h; vous, ctirayanl pour toute arino (ju'un élépliaiit. « IN)nr arme! un t3lé[)liant'.Mla|)itainn!... ol)j(M;la 1(3 sorond,

— INnir (lélenso, si vous \o\\\o/. : mais il nio scmhlc (ju'uri no pcul pourtani pas dire qu'on a un éléphant poui' (iélV'use?

— Pour abii....

— Comment, pour abri? Kst-cc que vous croyez p;ir hasard (|ue j'étais sous l'éléphant? J'étais sur son dos. D'abri, je n'en avais pas d'autre qu'un parasol tenu par un Indien sur notre tète.

— Pour refuge....

— Pour refuge ! Vous croyez donc que je me sauvais? Au diable, après tout! I*our ce que vous voudrez. Je ne connais pas la philosophie, moi; ce qui est bien certain, c'est que l'éléphant était là et que j'étais monté dessus, et c'est l'essentiel, pardi! Alors, comme ça, je ne pourrais plus raconter mon histoire pour un méchant éléphant qui se met à la traverse? Allons donc!

— Hé oui! capitaine, allez toujours. Au surplus je ferai attention, et quand vous aurez fini votre histoire, je vous dirai quel mot doit être employé pour caractériser le rôle de l'éléphant dans la circonstance.

— Ca-rac-té-ri-ser le rôle de l'éléphant ! Voilà des choses que je serais incapable de trouver, voyez-vous, second ! Ah ! si j'avais eu de l'éducation ! Pensez donc, puisque je ne comprends même pas ce que ça veut dire, tant c'est beau ! Caractérisez donc du mieux que vous pourrez, et ne parlons plus de ce maudit éléphant, sans quoi mon histoire ne commencerajamais.

Au mois de mai 1815, je me trouvais à Bombay, chargeant du poivre et de l'indigo pour Aden, où un négociant turc devait me donner en échange une cargaison de nègres de première qualité que je comptais aller vendre à l'île Bourbon.

Le particulier à qui j'avais affaire pour le moment, et qui s'appelait..., attendez donc... Quel coquin de nom! Quand vous vous tortilleriez sept fois de suite la langue autour du cou, vous ne seriez pas en état de le dire :

Beejiipooting.... Que le diable l'emporte!

Enfin, c'était ce qu'ils appellent là-bas un rajah.

Vous ne savez pas ce que c'est qu'un rajah? C'est un homme qui a cinq cents domestiques, cent chevaux, douze éléphants, un palais à la ville, quatre ou cinq châteaux à la campagne, deux ou trois chambres pleines d'or et de pierreries, et avec cela des forêts, des montagnes, des champs de riz et d'indigo, des paysans et des paysannes, qu'il lui faudrait plusieurs années rien que pour les compter. Quant au gibier tel que crocodiles, serpents, bêtes à mille pieds, rhinocéros, scorpions, ours, chacals, vautours et autres reptiles, il y en a tant, qu'ils sont obligés de se ranger pour vous laisser le chemin libre quand vous les rencontrez dans le bois, sans quoi vous jie passeriez jamais.

Il y a encore des tigres. Mais cette bête-là, c'est pas du gibier, au contraire.

— Comment, capitaine, au contraire?

— Je dis au contraire, parce que quand cet animal vous rencontre, c'est vous qui êtes le gibier, et si vous ne le tuez pas avant qu'il vous mange, vous êtes sur qu'il vous mange avant que vous l'ayez tué.

Les paysans de là-bas, les soitdras, comme on les appelle, s'arrangent parfaitement avec le tigre et vivent avec lui en bons voisins. Ils vont aux champs et aux bois aussi tranquillement que s'il n'y avait pas de tigre dans le monde. Le tigre vient, cueille un soudra comme nous cueillerions une fraise dans notre jardin, et emporte son petit bonhomme sans que les autres se détournent seulement pour regarder : au contraire, ils n'en sont que plus tranquilles et ils se disent entre eux :

« Nous pouvons maintenant travailler sans crainte, le tigre n'a plus faim. »

Il est vrai que le lendemain le tigre recommence, mais ils se contentent de redire la même chose : seulement ils ne sont plus autant à le dire, voilà tout.

I,A CII.'.SSK AC TK.IU:, 1V>

J(î VOUS avoue (juc (|n;iutl j t'iilc^udais niconlcr ces liistoirtjs-là, j'écuniîiis (le rajçi' de Noirla làcliolô de; ces Itidiciis.

Un jour (jue j'ou avais paili' a\<'c |»liis de uiépiis encore qu(î de couliiuie de\aiit le rajah, ajoulaiil (jin; c'élail iudi^ue, déslionoiiiiil. pour le peuple de riiid(!, el... (\[ui si un tijçre, même royal, se permetlail de venir- voler seulement un rai dans les (■;nnpaj;nes des environs de Marseille, loule la jiopulation se lèverait en masse pour l'exterminer, depuis les enfants à la mamelle jusqu'aux vieillards au bord de leur fosse, je vis la ligure du rajah devenir rouge sous sa peau cuivrée, ses yeux jeter des éclairs de feu, tandis que ses dents blanches reluisaient entre ses lèvres et grinçaient à me donner le frisson.

« Capitaine, me dit-il d'un air très pincé, vous ne rendez pas justice à nos Hindous : ils sont plus braves que vous ne pensez, et leur résignation, qui paraît stupide à vous autres Européens, tient à des causes profondes que vous ne pouvez guère comprendre, car il faudrait pour cela savoir quelle flamme de religion brûle derrière le masque impassible de ces hommes. Vous n'avez donc jamais vu leurs yeux?

— Ma foi! lui répondis-je, je vois les vôtres et cela me suffit.

— Hum ! dit-il d'un air rêveur, croyez-vous qu'un siècle de servitude et de civilisation n'ait pas un peu éteint dans ceux de ma caste l'éclair de l'œil hindou?

— Oh! que non pas, diable! rajah, et si un des deux yeux que voilà me regardait par le trou d'une serrure, quand ce serait à Terre-Neuve ou à Valparaiso, je le reconnaîtrais pour un œil de l'Inde. »

11 devint jaune clair, et me prenant vivement la main :

« Merci! merci ! me dit-il, vous ne pouvez pas vous imaginer quel plaisir vous me faites en me disant cela ! »

Après un moment de silence, il reprit :

« Oui, ils sont braves, nos hommes; seulement... comment vous dire cela clairement en français?... seulement, la mort ne joue pas le même rôle, ne remplit pas la même place dans leur

JSO VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGOURDAN.

existence que chez vous autres Européens : la vie terrestre L'est pour eux qu'une épreuve passagère, et la mort, le premier pas dans la seule vie qui compte. Si vous croyiez cela....

. — Si nous le croyions! Ah! par exemple, voilà qui est joli! Est-ce que vous me prenez pour un païen, dites donc, rajah? Sachez bien que j'ai la foi, et que j'ai toujours regardé la vie comme une traversée, comme une simple traversée, entendezvous? qui nous mène tout droit à l'enfer ou au paradis, selon qu'il plaît à la bonne Mère, ma sainte et respectable patronne, à qui je n'ai jamais manqué de faire des cadeaux de toute beauté au retour de chacun de mes voyages, — et qu'elle s'en souviendra, j'espère, quand elle me verra débarquer là-haut.

— Si les chrétiens croient, pourquoi vivent-ils comme s'ils ne croyaient pas? Ne voyez-vous pas, me dit-il en me serrant le bras, ne voyez-vous pas comme ils traitent mon pays?

— Ça, lui répondis-je, ce sont des affaires qui ne me regardent pas. Pour ma part, je sais que j'ai bien de la peine à mener ma barque sans faire de temps en temps quelque petit péché; je voudrais bien ne pas en faire, mais il s'en trouve toujours. Pour ce qui est des Anglais, ils font avec vous autres comme moi avec mes nègres, et tant pis pour qui se laisse faire : « Aide-toi, Dieu « t'aidera », dit le proverbe, pardi! »

Le rajah me regarda entre les deux yeux :

« Vous parlez bien, capitaine, mieux que vous ne pouvez le croire. Mais permettez-moi de vous donner un bon conseil : ne dites pas de ces choses devant les Anglais ou leurs amis,... surtout dans ce pays,... surtout... en ce moment. »

Et il passa la main sur son front comme pour en chasser une mauvaise idée.

<( Et maintenant, continua-t-il, pour conclure sur la question, voulez-vous que je vous fasse voir une chasse au tigre, mais là, une chasse dont personne au monde, pas même le vice-roi des Indes anglaises, ne pourrait vous donner le spectacle? Oui, moi seul je le puis! Mais, avant tout, je dois vous prévenir que tout

I,A CIIASSK AU TKiMK. 161

U' Icmps (le la l'Iiass" on ost (mj (laii^(;r de morl, vl qn on n'a pas (le moyen de so défendre.

— C'est bon, dis-je, je ven\ hicn y aller tout de mémo, quand ce ne serait que pour l'aire lionnciir à votre i)olilesse.

— Je dois encore vous prév^;nir d'autre chose : ce que vous allez voir sera si horrible et si eiïrayant que vous en pourriez perdre la raison!

— Pour ça, lui dis-je en taisant résonner ma tète à grands coups de poing, vous pouvez èlre tranquille : quand une tète a vu le Krakcn et le Matelot Écossais, ce n'est pas la mauvaise conduite d'un tigre qui pourrait la fêler seulement.

— Très bien, capitaine, dit le rajah, je n'ai jamais douté de votre bravoure; mais j'espère que dans trois jours vous ne douterez pas davantage de celle des Hindous. »

Le 15 mai, vers deux heures du matin, une barque vint me prendre chez moi et me transporta sur le continent, à la maison de campagne du rajah. Au moment oCi nous entrions dans la cour, une porte s'ouvrit sur le perron, je montai les marches, et je trouvai le rajah, tout seul, enveloppé de la tète aux pieds dans une espèce de houppelande noire et blanche. Il frappa des mains, et, me précédant, se dirigea vers la fenêtre d'un balcon dont la balustrade s'abaissa d'elle-même, formant un petit pont. Au bout de ce pont était un canapé, et (derrière le canapé un Indien portant un parasol.

Le rajah m'invita à m'asseoir, ce que je fis, et je me demandais ce que nous faisions là assis en plein air, lorsque je sentis le canapé rouler et se balancer sous moi et tourner sur lui-même.

« Eh bien, dis-je au rajah en m'accrochant au bras du canapé, qu'est-ce que ça veut dire? Est-ce une farce ou un tremblement de terre?

— Ni l'un ni l'autre, me dit-il avec un petit sourire : c'est un éléphant. Il est venu se placer sous le balcon, et aussitôt qu'il nous a sentis installés sur son dos, il s'est retourné pour se diriger où il doit aller. »

En effet nous traversions la cour, balancés sur ce gros animal, qui marchait sans faire plus de bruit qu'un chat et remuait sa tête en ayant l'air de dire :

a Très bien, très bien, c'est entendu : je sais où il faut aller, soyez tranquilles.

— Mais vous montez donc sur ces bétes-là comme ça, sans cocher, sans bride, sans fouet? dis-je au rajah.

— Il sait où son cornac l'attend, et il y va. »

L'éléphant tourna à droite de la cour, passa sous une arcade et s'avança, par un long corridor à ciel ouvert, jusqu'à un kiosque où il entra et dont les portes se refermèrent sur nous. Aussitôt le rajah siffla, l'éléphant alla se placer juste au milieu du kiosque, rassembla ses quatre pieds sur une plaque ronde de marbre noir qui formait le centre du pavé de la. salle, et tourna trois fois sur place sans séparer ses pieds. Comme s'il eût dévissé la plaque de marbre, elle s'enfonça lentement en terre, et nous nous trouvâmes à l'entrée d'un immense souterrain en pente supporté de distance en distance par une rangée d'idoles épouvantables telles que ces païens savent les faire, avec des colliers, des bonnets pointus, et vingt ou trente bras en éventail portant chacun un sabre bu une tête coupée, si bien qu'on se serait cru plutôt au milieu d'une troupe de krakens que dans une église religieuse.

L'éléphant s'avançait au petit trot et la trompe en l'air. De dix pas en dix pas, debout sur des carrés de pierre rouge, des figures d'Indiens nus sauf les reins portaient de grands flambeaux brûlant sans fumée avec un éclat qui m'aveuglait. Je dis des figures, car ils avaient les yeux fermés et ils étaient tellement immobiles que je ne saurais dire s'ils étaient morts, vivants ou empaillés. Plutôt empaillés, je crois bien.

Après un grand quart d'heure de cette drôle de promenade, la pente du corridor se releva peu à peu, et nous finîmes par arriver à une ouverture bouchée par un rideau de lianes à travers lesquelles on apercevait les rayons d'une lumière bleue. L'éléphant s'arrêta, le rajah fit son petit sifflement, et des mains

I,A CIIASSK AI TKilli:

in:i

iiivisihh's (•cailrifiil les limics de liu on ;i nous laisser h» pnssap;e liln'c. li't'h'pliaiil lil (|iit'l(|ii('s pas, I<'s lianes S(î rdciinrrciil, (il MOUS nous IronvAiiies an hord d'une plaine à perle de \ue.

« l'éléphant s'avança pak un long corridor. >)

Pendant que je regardais, l'éléphant s'arrêta, baissa la tête, et tout d'un coup un Indien, qu'il venait de ramasser je ne sais où, se trouva à cheval sur son cou, tenant à la main une espèce de gaffe dont ils se servent pour conduire ces bêtes.

« C'est son cornac, c'est clair, je me dis. Il faut qu'il ait marché jusqu'ici sous le ventre de l'éléphant. Té! une de plus, une de moins, qu'est-ce que ça me fait? »

En effet, mon cher ami, tout cela était tellement extraordinaire que j'avais pris le parti de ne pas me casser la tête à chercher la raison des choses; je m'étais dit tout de suite : « Marins, mon ami, tu sais bien que tu as affaire à un homme de bon sens et même d'esprit. Tu ne t'attendais pas, à propos d'une chasse au tigre, à voir ce que tu vois, mais tu peux être sûr que ce rajah a ses raisons pour agir comme il fait dans la circonstance. Contente-toi donc de regarder et de veiller au grain, et ne fais pas de questions : le rajah croirait que tu as peur!

Nous avançâmes d'abord assez vite sur un terrain pierreux couvert de broussailles. Au bout d'ime heure environ le sol devint marécageux ; l'éléphant commença par patouiller dans la boue à travers des herbes de six pieds de haut. Peu à peu ça devenait plus profond, et l'éléphant, tout en flairant et sondant par-ci par-là avec sa trompe, tout en faisant des tours et des détours pour chercher des passages, enfonçait de plus en plus et en avait jusqu'au poitrail.

« Nous avancerions plus vite, me dit le rajah, si nous n'étions pas obligés de conformer notre marche à celle de notre escorte.

— Notre escorte ! lui répondis-je tout étonné, où diable la prenez-vous, notre escorte? Je ne vois que des herbes, et à moins que notre éléphant n'ait fait exprès de choisir le plus mauvais chemin, je défie bien que des hommes, même des diables, aient pu passer où nous avons passé.

— Eh bien, me dit-il, regardez donc! »

A l'endroit où nous étions, les herbes et les broussailles étaient devenues un peu moins hautes. Il fit arrêter l'éléphant, siffla, et je vis tout autour de nous, à une grande distance, sortir de terre peut-être cinq cents Indiens droits comme des piquets. Le rajah, m'ayant regardé avec un sourire, remua son bras d'une certaine façon, et tout ça disparut comme un rêve.

LA CHASSK AU TKJHK. l«"i

« Mu foi! nijiili, vous pouvez vous vaulci- <r;i\oif une maison l)it'n luoiiléo (il dos (lomosti(|u<s joliuieut dressés!

— <!(' n»' sont pas des doiiiesliques, ce sont des gens libres, mais ((ui mo sont dévoués et qui aiment la chasse.

— Au ti^MM»?

— Au li^ru'.., et à toutes les IxHes l'éroces. »

Et en me disant cela, ses yeux avaient une expression tellement cruelle que je ne pus m'empècher de me demander si ce n'était pus une menace i\ mon adresse. Mais enfin, je me dis : « Marius, quoiijuc lu aies plus d'un gros péché sur l'estomac, on ne peut pas dire en conscience que tu es de l'espèce des bêtes féroces ! »

Le rajah ne souffla plus motet resta la tète baissée et encapuchonnée dans son manteau blanc et noir.

Nous traversâmes une foret de bambous qui en se brisant éclataient comme une fusillade, en même temps que le bruit des paquets de feuilles tombant les unes sur les autres imitait les hurlements d'une bourrasque.

« Nous voilà sur le terrain », me dit le rajah d'un ton bref.

L'éléphant donna un dernier coup de tête, et, sortant de la forêt, nous nous trouvâmes dans un lieu que naturellement je n'oublierai jamais.

Au milieu d'un espace immense, où l'on ne voyait qu'une terre rouge avec quelques touffes par-ci par-là d'herbes sèches et de petites broussailles grises, un arbre s'élevait tout seul, mais quel arbre ! Le tronc, formé d'environ cent mille branches grosses chacune comme mon corps, pouvait bien avoir une demilieue de tour, peut-être plus\

Ça ne pouvait être que le Cob'w-Bar^ le fameux Figuier sacré des Indiens, qu'on appelle aussi V Arbre des Banians. On m'en avait bien parlé, de cet arbre qui est célèbre dans toute l'Inde : mais que voulez-vous qu'on puisse croire, à moins de l'avoir vu

1. L'arbre dont il est question est un arbre des Banians, qui est dans le Guzurate, et dont le tronc mesurait, au commencement de ce siècle, 2 500 pieds anglais de circonférence. Il a dû augmenter beaucoup depuis.

166 VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGOUaDAN.

de ses propres yeux, que deux brigades de l'armée anglaise aient pu s'abriter dessous?

L'éléphant traversa tout droit sous Farbre, le dépassa et alla s'arrêter, la tête faisant face au levant, sur une petite élévation de terrain d'oi!i l'on découvrait une plaine immense et plate, couverte d'un côté par la forêt de bambous que nous venions de traverser et de l'autre par des jungles entrecoupées de flaques d'eau. Au fond, vers le nord-est, s'élevaient des montagnes neigeuses que nous avions vues au départ, mais elles paraissaient encore plus éloignées. Je crois bien! c'était tout bonnement l'Himalayti, d'après ce que j'ai vu depuis sur mes cartes.

La brume, de rousse, était devenue rose pâle. De gros nuages roulaient dans le ciel et s'illuminaient rapidement. Bientôt on vit le soleil se lever tout rouge. Peu à peu il se débarbouilla de trois ou quatre pointes noires qui lui traversaient la figure, et ses premiers rayons partirent comme le bouquet d'un feu d'artifice. Immédiatement la brume prit son vol par petits flocons, et si vite qu'au bout de cinq minutes il n'en restait plus trace.

A l'instant, de toute la surface de la terre s'éleva une clameur sourde et profonde comme quand, le jour du vendredi saint, le grand orgue de Saint-Victor commence à jouer Ténèbres : depuis le ver de terre jusqu'à l'aiglej depuis le rat jusqu'au rhinocéros, toutes les bêtes de la création se mirent à crier, chanter, siffler, rugir, qu'on se serait cru dans l'arche de Noé un jour de gros temps !

Pendant que j'écoutais ce charivari prodigieux, je sentis un mouvement, et à côté de moi se dressa une vision qui me fit rester bouche béante.

Rejetant le manteau dont il était enveloppé, le rajah était debout, les bras tendus vers le soleil levant et la tête renversée vers le ciel. Il était habillé d'une robe d'or sous laquelle on voyait passer des pantalons d'argent. Sa poitrine, ses bras, son cou, n'étaient qu'un diamant. Sur la tête il avait un bonnet tout en rubis avec une aigrette, aussi de diamants, longue comme mon

Page 1