‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 24 sur 47 · PREMIER PÈLERINAGE DU CAPITAINE · texte numérisé non relu

PREMIER PÈLERINAGE DU CAPITAINE

« Je suis né en septante-un. J'avais quinze ou seize ans quand éclata la Révolution. Mon père m'avait déjà fait faire une campagne au Sénégal en qualité de mousse, lorsqu'il mourut. Je continuai à naviguer, ne m'occupant pas de ce qu'on appelle la politique, et à quoi je n'ai jamais rien compris.

De temps à autre je revenais à Marseille pour mon commerce ; je demandais bien ce qu'il y avait de nouveau, mais chacun me racontait son histoire, les uns disant que tout allait mal, les autres, que jamais ça n'avait été si bien. Moi je ne voyais rien de changé : les soldats étaient à leur guérite, ils portaient les armes et mettaient genou en terre quand le saint sacrement passait; on faisait la procession comme à l'ordinaire. Même

je vis deux fêtes où tout le clergé, toutes les autorités et des milliers de peuple criaient : Vive le roi! comme je ne l'avais jamais entendu crier, et s'embrassaient en pleurant à chaudes larmes.

Allons ! je me disais en moi-même, les autres ont beau dire, tout va bien : il n'est pas possible qu'un pays qui aime son Dieu et son roi, et où les petits et les grands s'embrassent en pleurant à chaudes larmes, soit un pays où tout va mal. Quant à leur politique, je m'en..., et c'est pas ça qui m'empêchera de conduire mon navire quand je serai reçu capitaine au long cours.

Ce qui ne tarda pas, mon cher ami. A vingt ans je fus reçu par le conseil du port de Marseille, et un armateur, un Arnavon, grand-père de ceux que vous connaissez aujourd'hui, et qui n'attendait que ça pour me confier un de ses navires, me donna le commandement d'un grand trois-mâts, la Bonne Mère, en partance pour les Indes avec un chargement d'huile d'olive, de vins de Bordeaux et de farine, à destination de Calcutta. Là il me laissait carte blanche pour mon fret de retour, et il m'autorisait même à faire l'intercourse entre l'Inde, la Chine, Manille, Bourbon et les côtes d'Afrique, selon les avantages que je trouverais pour sa maison, ayant partout par là des représentants avec qui je pourrais m'entendre en cas de besoin.

J'appareillai donc de Marseille le 25 novembre 1791, à deux heures de l'après-midi, par une jolie brise et une mer superbe, bien fier, à vingt ans que j'avais, de me voir capitaine d'un si beau navire avec des pouvoirs aussi étendus, et tout ça pour le compte d'une maison aussi grande que la maison Arnavon père, filsetC'% de Marseille!

J'arrivai à Calcutta dans les premiers jours de mai 92. Là, au milieu d'un tas d'histoires qu'on racontait sur la France, je vis qu'il y avait quelque chose de très sûr au moins, c'est que les Anglais remuaient ciel et terre pour nous faire attaquer par toute l'Europe, et qu'ils ne demandaient qu'à se mettre contre nous.

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(!('l;i me piiiiil si st-riciix (|im', loiil «n r.iisîinl îincc oiix mos ulliiiros (1(1 homic aiiiilif, jr ju^ciii |)iii(l('iil(l(' im; pi-rMiiiilionucr se("r(3teiTicnt de (luchiucs iinn(3S telles (|ii(' piciriers, espiiifçolcs, luiehcs et suhres d'ahordajiîe, caronades, Ixjulets, pa(|uets do iiiitraillc, el ime douzaine d(î barils de poudre. De plus, je renfon-ai mon t)(iuipagc de dix matelots, dont six Bretons et quatre l*roven(;auv, et je j)artis pour Manille avec un chargement d'indigo que j'y devais laisser pour prendre en échange des épices et de la soie que je transporterais à Bourbon. Arrivé à Bourbon, je chargeai des sucres ; et je revins en faisant deux escales, l'une sur les côtes de Guinée, où je pris de l'ivoire, et l'autre à Dakar, où je trouvai à me procurer de la poudre d'or.

Tout cela ne s'était pas fait en un jour et il y avait vingt-six mois que je naviguais, lorsque, le 25 février 1793, vers les dix heures du matin, nous eûmes connaissance du port de Marseille.

Je ne peux pas vous dire quelle joie je sentais. C'était la première fois de ma vie que je rentrais ù mon port d'attache sur un navire à moi. La campagne avait été magnifique : je n'avais pas fait pour mille francs d'avaries, quoique j'eusse eu à essuyer dans les mers de la Chine un typhon où plusieurs navires avaient péri corps et biens. Je rapportais deux cent mille francs de bénéfice net en argent comptant, et ma cargaison, consignée à mes commettants, en valait ou moins autant, de sorte que je pouvais compter d'être joliment reçu.

Cependant, dire que j'étais tout à fait tranquille, non. D'abord ce que j'avais entendu de côté et d'autre, surtout à Bourbon, me faisait craindre que les affaires ne fussent décidément bien gâtées en France : mais il y avait encore autre chose, c'est que, deux fois, dans la traversée de Bourbon en Afrique, j'avais rencontré des navires suspects dont l'un au moins avait eu l'air de vouloir prendre chasse sur moi, et que, dans le doute si ce n'était pas quelque brick de guerre anglais, je l'avais évité en changeant de route pendant la nuit.

Tout cela me revint au moment où, vers midi un quart, nous

nous trouvâmes en pleine vue de Marseille. Bientôt nous pûmes distinguer la montagne de Notre-Dame de la Garde, puis, la colline, les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, et enfin les mâts des r.avires mouillés dans le port.

« Té ! je parie qu'on nous signale déjà, dis-je au second. Prenons un peu la longue-vue, pour voir. »

Nous prenons chacun une longue-vue, nous regardons, et en même temps elle nous tombe presque des mains. Le second, aussi étonné que moi-même, me regardait en ouvrant de grands yeux.

« Second, lui dis-je, est-ce que j'y vois de travers?

— Non, capitaine, il me répond, vous n'y voyez pas de travers.

— Ce n'est pas un signal, ça, c'est un pavillon.

— Hé oui! capitaine, c'est un pavillon; c'est le pavillon mecklembourgeois, bleu, blanc, rouge.

— Mille millions de tonnerres ! second, dites un peu, est-ce que les Mecklembourgeois se seraient emparés du port de Marseille, par hasard?

— Hé! qui sait, capitaine? Depuis le temps que nous manquons de Marseille, avec toutes leurs diableries de rrrévolution et de rrrrrévolution, tout est peut-être sens dessus dessous en France. En attendant, ce pavillon-là ne me dit rien de bon. Et voyez, que ce n'est bien sûr pas un signal, car il est sur le fort Saint-Jean, sur le fort Saint-Nicolas et sur Notre-Dame de la Garde. »

Mon second était un officier trop respectueux pour se permettre de me donner un avis avant que je le lui demande, mais ses yeux me disaient clairement :

« Que vas-tu faire ?

— Je suis d'avis, lui dis-je après un moment de réflexion, de ne pas nous aller jeter sous le canon des forts avant de savoir de quoi il retourne à terre. Que feriez-vous, second? Moi, je mettrais en panne et j'enverrais ma chaloupe, avec huit des meilleurs matelots, raisonner avec les autorités ou les embarcations qu'ils pourraient rencontrer. Je leur donnerais deux pierriers, quatre espingoles et ce qu'il leur faut de fusils et de sabres, qu'ils tien-

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(]rfti(-'iil caclK's : cl je rcsinniis en |»iimir jiuiii- preiidn.' une décision après It'iii- rrloiir. iic! (iiic dites-vous?

— iMoi, capitaine, me répondit le second, je ferais encore autre chose.

— Kt (juoi?

— IJalï I je ferais armer l'équipage et je mettrais mes caronades sur le pont : on ne sait pas ce qui peut anivor,... ça no peut pas nuire.

— Vous ave/ raison, second. Eh bien, nous allons prendre Arène, là, qui est un solide, et nous l'enverrons à terre avec sept matelots choisis.

— Si vous vouliez, capitaine^ j'irais, moi. En cas de difficulté, vous savez, un officier.... Qui sait ce qui les attend là-bas? »

Voilà ce que c'est que la, vie de mer, mon cher ami ! Vous avez navigué vingt-six mois, vous avez battu la moitié de la mer sans que ni mauvais temps, ni ennemi, ni pirates, ni maladies, aient pu vous loucher seulement le bout du petit doigt; vous arrivez en vue du port, vous croyez avoir fini, et vous n'êtes qu'au commencement. Je voyais devant moi Marseille, Notre-Dame de la Garde, le château d'If, le Pharo, la Joliette, la Major : rien de changé, tout aussi beau que le jour où je l'avais quitté; mes parents, mes amis, mes commettants, étaient là derrière tout prêts à me recevoir : mais uniquement parce qu'il y avait sur le fort Saint-Jean un pavillon de trois couleurs au lieu d'un pavillon blanc, je n'osais pas mettre le pied sur la terre de France, et il me fallait d'abord envoyer des parlementaires et faire branle-bas de combat à mon bord comme devant un port ennemi.

Ce ne fut donc pas sans de bien tristes réflexions que je donnai mes ordres pour l'armement de la chaloupe et des hommes qui allaient la monter. Je fis mettre en panne, on descendit la chaloupe, on y plaça les armes et les munitions, et à deux heures précises elle mettait à la voile par un bon petit mistral qui devait la mener au port en moins d'une heure.

Aussitôt on mit en batterie mes six caronades, deux à l'avant,

deux à l'arrière, une à tribord et une à bâbord, tous les pierriers sur les pivots; on tira les sabres, les haches, les espingoles, on chargea tout jusqu'à la gueule, et après avoir rassemblé l'équipage au pied du grand mât pour lui expliquer de quoi il s'agissait, je leur dis que j'espérais bien que ce n'était qu'une mesure de précaution, mais qu'en tous cas je savais que je pouvais compter sur eux.

Cela fait, chacun à bord, après avoir reconnu son poste et y avoir déposé ses armes, se porta à l'avant pour suivre des yeux la chaloupe qui s'en allait en sautant sur les lames. En cinquante minutes elle était arrivée au pied des forts, et elle disparut dans le goulet.

A ce moment, mon cher ami^ j'eus comme un serrement de cœur, et, sans pouvoir me dire pourquoi, je regrettai d'avoir envoyé le second et de ne pas y être allé moi-même. Je pris ma longue-vue, et je vis que les parapets des deux forts étaient bordés d'une ligne épaisse où il y avait beaucoup de rouge et où brillaient de temps en temps des espèces d'étincelles ou d'éclairs. Cette ligne paraissait remuer. Je passai la longue-vue au maître voilier, qui se trouvait près de moi :

« Dites donc, maître voilier, regardez donc le fort Saint-Jean, là, en haut : que diable est-ce que c'est que cette ligne rouge qui remue? Voyons si vous aurez la même idée que moi. »

Le maître voilier regarde : il devient tout pâle et me dit :

« Sainte bonne Mère! Dieu me pardonne, ce sont des soldats anglais habillés de rouge, et ce qui brille au soleil, c'est leurs baïonnettes !

— Ainsi vous voyez comme moi des gens habillés de rouge, et des baïonnettes qui reluisent ! Que va-t-il arriver? Pauvre chaloupe ! Pauvre second ! Pauvres matelots ! Ah ! c'était ma place là !

— Et nous autres, capitaine, et le navire? Qui nous sauverait si vous n'étiez pas là?

— C'est vrai, lui dis-je. J'ai un navire sous les pieds, de braves matelots autour de moi : avec ça on fait bien des choses. Je ne

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sois pas ce; ([ui va arriver... (vous savez, mon cher ami, on mer, souvenl les choses qui paraissent les |)lus terribles (inisscnt en (jueuede rai) : mais ce (jnicîst bien sur, c'(!st (juc; quand nous devrions prendre h; Tort Saint-Jean et le fort Saint-NicoUis à l'ahordaj;e, j'aurai ma chaloupe, mon second et mes matelots, et s'il y man(|ue un poil, gare ! »

Il (lait (juatre heures. A mon estime, une heure avait dû suffire pour raisonner avec le port. En supposant que les Anglais fussent les maîtres dans iMarseille, le pavillon blanc que j'avais fait mettre à la chaloupe couvrait mes matelots comme [)arlementaires. Mais à mesure que le temps passait, il me semblait qu'un danger, quelque chose d'effroyable, grossissait, grossissait et marchait sur eux.

Ah! j'ai passé là peut-être les heures les plus cruelles de ma vie, criant de rage à l'idée que mes matelots étaient sans doute à l'article de la mort! et que c'était moi, moi leur capitaine, qui les avais envoyés se mettre dans la gueule du loup! Et que peut-être je serais forcé de les abandonner? Jamais! quand j'y devrais périr, moi, mon équipage et mon navire!

Une grande heure se passa encore sans que rien parût hors du port. J'étais dans un état épouvantable, et quoique je ne disse rien à mes matelots, je voyais dans leurs yeux la même inquiétude et la même rage. J'avais pris et rejeté tour à tour cent résolutions plus folles les unes que les autres.... Je n'avais que vingtdeux ans, mon cher ami : plus tard j'aurais été moins vif. J'étais décidé à mettre toute ma toile au vent et à forcer l'entrée du port, au risque de me faire couler, lorsque je vis une embarcation dépasser les forts et, hissant sa voile, mettre le cap sur nous.

Ah!... Dans des moments comme ceux-là, mon cher ami, quoique ça ne nous apprît encore rien, je ne peux pas vous dire le soulagement que ça me fit. Je sautai sur ma longue-vue et la pointai sur l'embarcation.

Ce n'était pas ma chaloupe!

« Ils les ont gardés ! » je criai.

Mais aussitôt je ne pus m'empècher de me dire que rien ne m'assurait que cette embarcation fût pour nous... Elle allait peut-être tout autre part....

Au bout d'une demi-heure, il devint évident que l'embarcation gouvernait sur nous. Avec la longue-vue nous pûmes l'examiner à notre aise, et comme elle nous présentait son travers, nous distinguions de plus en plus son équipage, qui était nombreux et habillé de diverses couleurs, mais plusieurs de rouge. Il portait un grand pavillon bleu, blanc et rouge, à l'arrière, ce qui indiquait un officier supérieur à bord.

L'embarcation approchait ; dans quelques minutes elle allait nous accoster. Je comptai de l'œil mon équipage : nous étions vingt ; je fis allumer les mèches des caronades, tourner les pierriers sur le pont et les espingoles la gueule vers la mer, et, faisant descendre l'échelle, je me mis devant la coupée avec quatre matelots armés de leurs fusils et présentant les armes. Le canot accosta. Je me penchai dehors en demandant :

« De quelle nation êtes-vous?

— Français.

— Français! Ah! Bonne Mère, ma chaloupe est sauvée! Montez, commandant. »

Il monta, et après lui tout l'équipage de son canot se préparait à monter aussi. Mais quand je le vis devant moi, lui et quatre escogriffes qui paraissaient être ses officiers, je fis signe aux matelots de garde de relever l'échelle ; je leur donnai à voix basse l'ordre de pointer deux pierriers sur l'embarcation, et, me reculant pour regarder mon homme, je lui dis :

« Qui êtes-vous et que venez-vous faire à mon bord ? »

Mon cher ami, j'ai vu bien des choses ridicules et dégoûtantes, mais je n'ai jamais rien vu d'aussi ridicule et d'aussi dégoûtant que ce bonhomme-là.

C'était un avorton haut comme ma botte, maigre comme un clou, rouge comme un coq, les jambes de travers, avec une trogne toute bourgeonnée de violet, des cheveux ébouriffés qui

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