I.K I'l{K.MIKIl PÈLKHINAiiF': DU CAPITAINK. IIW
«< hans If cas où In Ir Iroiives, je me disais, si tu fuis la moindni bcHisc, y ji pas à l'ima^iruM* (jiui In pourTas l'y reprcridrc pour la l'oparcr. D'ici \in^l-<pialrc hcin'cs, il laul (jik; lu aies aj^i, sans le Ironipei' uuc fois, cl (jue (oui couj) porte. Que l'aire, mon hicu?»
hiins celte terrible incerlilndc;, mon couir se tourna loul naturellement vers ma sainte patronne, et, tendant les bras vers la monlaj^ne de iNotre-Oame de la Garde, je lui adressai celle prière :
« Sainte bonne Mère, ma respectable patronne, vous pour (jui j'ai toujours brûlé de l'amour le plus pur et le plus sincère, vous voyez dans quelle position je me trouve. Je suis votre serviteur le capitaine Marins Cougourdan : vous me connaissez bien ; vous m'avez vu pas plus haut que ça; vous savez que je n'ai jamais manqué en aucune occasion de vous témoigner mon respect et ma confiance. Dans tous mes dangers je vous ai appelée à mon secours, et vous n'avez jamais manqué de me tirer de peine, à preuve que me voilà devant vous en bonne santé, moi, mon équipage, et ce beau navire qui porte votre saint nom! Mais tout ce que vous avez fait ne servirait de rien si vous m'abandonnez dans l'extrémité où je suis. Vous voyez, c'est par courage et par obéissance que mon second et mes matelots sont allés se fourrer dans ce port de Marseille, où une populace sans lois et sans religion va les exterminer si vous n'y mettez ordre. Moi et mon équipage, nous ne refusons pas de risquer notre vie et même celle des autres pour aller délivrer nos camarades. Inspirez-moi, conseillez-moi, nous sommes à votre commandement : s'il vous plaît que je fasse tout sauter dans Marseille, donnez-moi de la poudre tant que vous voudrez, sainte bonne Mère, et je le ferai sauter avec la plus entière obéissance. Mais rendez-moi ma chaloupe, je vous en prie, rendez-la-moi! Si vous me la rendez — et je me mis à genoux, — je jure sur les cendres de ce coquin que vous voyez là trembler devant vous — c'est pas de moi qu'il a peur, c'est de vous, — que je ferai un pèlerinage nu-pieds, portant un cierge de six livres et un bouquet de roses, avec tout mon équipage de même, dans votre chapelle de Notre-Dame de la Garde, là! Je le
ferai aussitôt que ce sera possible, yous m'entendez? Dans un an, dans dix ans, dans vingt ans, comme je le ferais dans deux heures si Marseille n'était pas au pouvoir de ces huguenots. »
Mon bon ami, ayant récité douze Pater et douze Ave, je fis le signe de la croix. A l'instant même je vis comme dans un rêve ce que j'avais à faire. Je fis descendre mon prisonnier dans ma chambre, et, m'étant appuyé le coude sur la table, le front dans la main, voici ce que je lui dis :
((Je vais appareiller pour entrer dans le port de Marseille. Le canot de la Santé va venir pour nous visiter : vous me ferez donner la libre pratique.
(( Je ne veux pas amener mon pavillon bla«nc.
(( Je ne veux pas que les forts me tirent dessus quand je passerai sous leurs batteries, à moins que ce ne soit pour me saluer.
(( Où se tient le tribunal révolutionnaire?
— Sur le port, à la Bourse, me dit-il-
— Eh bien, j'irai aborder là devant. J'ai besoin de poudre pour ma sûreté . vous en ferez immédiatement apporter vingt barils, en secret. Voilà du papier, des plumes et de l'encre : vous allez écrire vos ordres.
(( Maintenant, comme il ne faut pas qu'on se doute que vous faites tout ça par force, vous allez écrire à ceux de là-bas, comprenez bien, que c'est moi qui suis votre prisonnier, que vous avez capturé mon bâtiment et que vous amenez en triomphe votre prise dans le port de Marseille. Nous allons embarquer vos hommes, on démontera la platine de leurs fusils, on cassera la pointe de leurs sabres et de leurs baïonnettes, et ils auront l'air de monter la garde autour de mes matelots, qui feront comme s'ils étaient prisonniers. Vous, vous vous tiendrez sur la dunette, avec vos bottes, votre sabre et votre panache, et vous commanderez la manœuvre; je vous soufflerai. Vous ne descendrez pas à terre. Vous direz que vous restez à bord pour faire des perquisitions et écrire tout. Voilà. Après, nous verrons. »
Il se mit à l'ouvrage. Il écrivait très vite et très bien. Oh! il
I,K l'UKMIKK l'KMlHINAfiK 1)1 C A l'IT A I NK. ^201
raiil rlic jiislt' : il ôliiiL hini laid ri bien raiiaillc, mais il a\ail mic crrilmc siijxm'Ix!. (loiniiu; jv lui ou laisiiis complimcMit — |K)iir rciiiounigor un jx'U, vous compnîuc/., nioii ilniîimi, car il «Ml avilit gnind besoin, — il me dit en se renj^orgeant qini ce n'élail pas étonnant, car avant d'être représentant du peuple il avait été pendant trois ans clerc chez le plus gros huissier d'Aubagn«\ Arrivé à son rapport, il eut h; front de leur raconter qu'il élait monté à l'abordage, le s.ibre d'une main et le pistolet de l'autre; que nous nous étions défendus, mais que quand nous avions su qu'il venait au nom de la République une et indivisible, nous avions été frappés de terreur et avions demandé grâce. C'était si drôle que, malgré le sérieux de la position, je ne pus m'empècber de rire. Et il rit encore plus fort, lui, sans doute ^pour me flatter.
Quand il eut fini, je le regardai un peu plus doucement.
<( Allons! lui dis-je en lui tapant sur l'épaule, voilà qui va bien. Ça serait-il drôle si vous alliez vous tirer de celle-là! Patience, nous verrons bien. Maintenant, pas un mot à vos hommes, ni aux gens de la Santé, que je vois arriver là-bas à force de rames. Je ne vous prends pas en traître : au premier mot,... Vous m'entendez? »
Je fis alors embarquer les gens du canot. On leur prit leurs armes, qu'on mit hors d'usage, après quoi on les mit en faction pour rire auprès de mes matelots, qui faisaient les prisonniers. Les agents sanitaires sautèrent à bord; on me donna la libre pratique, et le commissaire de la République remit au patron des lettres pour les autorités des forts et de la ville, le menaçant des peines les plus terribles si ces lettres n'étaient pas, avant une demi-heure, remises à leur adresse.
Tout étant ainsi préparé, je montai sur ma dunette, je pris mon porte-voix et je fis appareiller pour entrer dans le port.
A six heures dix minutes, la pomme de mon beaupré dépassait la tour Saint-Nicolas. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis un signe de croix en me recommandant une dernière fois à la bonne Mère, et je donnai l'ordre de porter l'amarre à terre.
A peine avions-nous dépassé les forts que ma première pensée., naturellement, fut pour ma chaloupe. C'était facile, il ne manquait pas de place pour regarder. Ce port, que j'avais laissé quelques mois auparavant couvert de navires, était presque désert : on aurait dit qu'un vent de mort avait passé par là. Savezvous combien il y avait de canots allant et venant? Deux ! Pas un navire respectable : contre le Vieux-Port, trois ou quatre misérables felouques; et sur le quai opposé, peut-être une dizaine de bateaux de pêche et pas vingt canots en tout.
J'eus beau chercher, je ne pus découvrir ma chaloupe. Qu'étaient-ils devenus?
Mais un autre spectacle me força bien de regarder ailleurs. Les parapets des forts, l'escalier de la Joliette, tout le quai, étaient couverts d'une foule énorme qui criait en agitant des chapeaux et en brandissant des sabres, des piques et des fusils. A mesure que nous approchions du quai, je distinguais mieux leurs visages, leurs gestes, leurs accoutrements et leurs cris.
Ma parole, on aurait dit des fous furieux ou des diables! Ils levaient les bras, ils se serraient les mains en tournant les yeux au ciel; d'autres riaient, d'autres pleuraient, d'autres dansaient en rond, et puis lançaient leur chapeau en Tair, et puis se jetaient dans les bras de leur voisin ou de leur voisine.
Quant à leur costume, on n'aurait pas pu dire si c'étaient des brigands ou des masques; beaucoup avaient une longue veste rouge ; la plupart portaient une espèce de bonnet rouge relevé en avant et déchiqueté par derrière; d'autres, des mouchoirs à tabac, des casques, des chapeaux montés. J'en vis un qui était coiffé d'une mitre d'évêque, avec un tablier de taffetas vert sur le dos; un autre avait mis une chasuble de prêtre et la faisait voler avec ses bras en dansant. Il y avait autant de femmes que d'hommes, et armées comme des soldats; une, presque nue, avec une espèce de blouse jusqu'au milieu de la cuisse, sans bas ni caleçon, rien! les pieds dans des petites bottes, les cheveux épars, un bonnet rouge campé sur l'oreille, portait un fusil en travers du dos, un tam-
M-: ntlOMIKU l'KI-KHINArJK DU CAPITAINE, 203
hmir sui- le vciilrc, cl raii, [tliiii, plan, «'ii lapaiL sans s'arrcHor.
Ils cliaiilaienl. J'ai su (|iioi, (Irpuis : la Marscillnise cl Ça ira, ça ira! i]o ('a ira, mon cIht ami, (-'était lo plus hideux : je ne pouvais pas croiro que ce l'ul <lii l'rangais ni du patois. Kn hraillaiit ça, les yeux leur sortaient de la tôtc, leurs fifçuresse crispaient comme des mufles de chiens; ils montraient les dents, ils suaient, ils havai(Mit, et le dedans de leurs gueules était si rouge qu'on aurait dit qu'ils allaient vomir du sang!
A mesure que le navire approchait, les cris et les gambades redoublaient. Ils se poussaient à qui serait le plus près du bord, et quand ils virent à quel endroit nous allions mouiller, ils s'y portèrent en foule et préparaient déjà des planches pour sauter à bord.
« Pour ça non, par exemple, dis-je au commissaire de la République, qui depuis notre entrée n'avait pas cessé d'être à côté de • moi sur ma dunette, donnant tout haut les ordres que je lui dictais. Vous vous arrangerez comme vous voudrez, mais sachez bien, pour votre gouverne, qu'il y a un matelot avec une mèche allumée dans la soute aux poudres; que mes hommes sont à leurs pierriers et à leurs caronades, et que si ces gens-là font seulement mine de mettre le pied sur mon navire, je tire dessus. Donnez d'abord ordre de stopper, et arrangez- vous. »
Le pauvre gredin était fort embarrassé. Enfin il prit le parti de monter sur l'avant, et, ayant salué la foule, lui fit un discours d'une demi-heure peut-être, criant toutes les cinq minutes : « Vive la République ! » A quoi les autres répondaient en hurlant et en agitant les chapeaux et les armes.
Autant que je crus comprendre, il leur dit qu'il était fier d'avoir sauvé la République une et indivisible en capturant un vaisseau chargé de conspirateurs et de traîtres, heureux d'avoir bravé la mort pour défendre les droits sacrés et imprescriptibles du peuple français, touché du glorieux accueil qu'ils lui faisaient, et aussi impatient qu'eux de voir châtier les coupables : mais que ces coupables appartenaient à la justice révolutionnaire; qu'il ne
voulait pas quitter le navire avant d'avoir fait ses perquisitions et interrogé les accusés pour rassembler les preuves du complot, et que, comme il lui fallait le secret, il interdisait toute communication entre le port et mon navire, et que quiconque enfreindrait cette défense serait considéré comme suspect, et comme tel traduit avec nous devant le tribunal révolutionnaire.
« Qu'une garde de trente défenseurs de la patrie, continua-t-il, se place en faction ici, et que tout citoyen qui tentera de s'approcher du navire soit à l'instant arrêté et mis aux fers en attendant son jugement. »
Aussitôt on vit se détacher plus de cent individus armés qui firent reculer la foule et lui ordonnèrent de se disperser. Il commençait à faire nuit ; c'était l'heure du souper, presque tout ce monde disparut, et le quai devint désert, à l'exception d'une cinquantaine de gens armés, qui se mirent à se promener de long en large, les uns d'un côté, les autres de l'autre, en marquant le pas comme des sentinelles. A sept heures et demie le navire était mouillé.
Je fis aussitôt amener dans ma chambre le commissaire, et je lui dis :
« Vous allez à l'instant même faire reconduire à mon bord ma chaloupe, mon second et mes hommes, et ayez soin qu'il n'y manque ni un cheveu ni un bout de corde! Et puis mes vingt barils de poudre, tout de suite.
— Mais, mon cher monsieur le capitaine, me dit-il, s'ils sont dans les cachots du tribunal révolutionnaire, on ne voudra pas les lâcher.
— Ah çà! je n'entre pas dans tout ça : il me faut ma chaloupe. Prenez garde à ce que vous faites, entendez-vous? Vous savez que je ne suis pas patient.
— Mais si on me refuse?
— Il vous en cuira, c'est tout ce que je peux dire. Cherchez, que diable ! Qui veut peut. Voyez-moi plutôt : si on m'avait dit ce matin que je serais ce soir dans le port de Marseille, en pleine
M-: l'UKMiKii pP:LF:iiiNA(ii': f)|] CAr-iTAiNi:. m-)
Torroiir, plus <>ii sftrclé que le {oiiiiriissainî de la Convention envoyé à mon bord pour ni'nrn;ler, moi-même je ne l'aurais pas cru. Tirc/-vous de h\. Si vous n'étiez pas un païen, vous deman deriez conseil à la sainte Vierge.