AVANT SALLE LA FOLLE, IL LOI FIT UN DISCOURS
— A la sainte Vierge? répondit-il d'un air presque railleur.
— Ah! mon bon, faites bien attention de ne pas rire quand Marius Cougourdan prononce le nom de la sainte Vierge ! Vous ne ririez pas une seconde fois, au moins en ce monde! Mais,
gredin, tu ne vois donc pas que ta vie tient à un fil, que dans une heure, que dans un quart d'heure, que dans cinq minutes peut-être, tu vas paraître devant ton juge! Y a pas de République, là-haut, hé !
« Va, tu n'es qu'un imbécile. Je vais vous dire, monsieur le commissaire du diable, ce que tu as à faire. Vous allez écrire que vous avez besoin des autres conspirateurs pour les interroger, et qu'il faut les amener à mon bord, sans oublier ma chaloupe.
« Quant à la poudre, envoyez-la chercher sous prétexte de la porter au fort Saint-Nicolas, et dites qu'on vous l'amène d'abord afin que vous soyez bien sûr qu'on a fait la commission. Vous avez là ce qu'il faut d'hommes parmi ces factionnaires qui montent la garde. »
Le misérable ne se le fit pas dire deux fois. Il écrivit les ordres, on appela un factionnaire, et deux patrouilles se mirent en marche, l'une vers la prison et l'autre vers les Récollets, où on avait un magasin de munitions.
La patrouille revint peu après. On refusait de laisser sortir les prisonniers : il fallait un ordre du Comité de salut public.
En apprenant ce refus, le commissaire crut sa dernière heure arrivée. Dans la peur qui le tenait, il écrivit une lettre si épouvantable au gardien de la prison, donnant ordre aux soldats de l'arrêter et de le ramener lui-même s'il refusait, que ce guichetier eut peur à son tour, et à huit heures seize minutes, mon cher ami, mon second et mes matelots rentraient à bord.
Vous pensez comme on les reçut! Le second me raconta qu'à peine embossé entre les deux felouques génoises, il avait vu arriver une telle foule de gens armés, les uns sur le quai, les autres sur des bateaux, qu'il n'avait pu songer à la moindre résistance. Sûr de périr s'il avait essayé de se défendre par les armes, il avait pris le seul parti possible, gagner du temps. Car enfin, si mauvaise que soit une position, mon cher ami, du moment que c'est une question de vie ou de mort, rester envie est encore quelque chose, n'est-ce pas? Il avait donc, après avoir montré ses armes et ses
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inmiilioiis, dil (juc s'il ;i\ail soii^j'* à se mettre en délrnse, c'était uiiicHU'inciil il taiise des airs ineiiarants qu'on avait pris avec lui ; (ju'il n'avait aiiciiiic manvaisi; inlcnlioii, et qu'on le verrait bien si on le menait (levant les autorités. Les autres, qui ne demandaient i\uv (;u et qui n'avaient pas envie de recevoir de mauvais coups, avaient consenli avec empressement. La chaloupe, «îscortée par des embarcations armées, avait traversé le port, et, j^rAce aux soldats (jui les entouraient, nos matelots avaient débarqué au milieu de la foule sans qu'on leur fit de mal, car on savait que c'était pour les mener à la guillotine. Le chef devant qui on les avait conduits leur avait simplement demandé leurs noms, et les avait envoyés en prison, leur annonçant qu'ils seraient jugés le lendemain, sans dire à propos de quoi.
L'arrivée de mon second et de ses matelots nous apportait un renfort de neuf hommes, qui me donnait à moi plus d'aise et à l'équipage un redoublement de courage. Je les mis au courant de notre position, et je fis connaître au second mon plan, avec ordre de le poursuivre si par malheur je venais à manquer.
La nuit était tout à fait noire lorsque nous entendîmes le roulement d'une charrette : c'étaient nos vingt barils de poudre qui arrivaient. Je fis monter le commissaire sur le pont, et il donna Tordre d'acculer la charrette au bord du quai. Un quart d'heure après, les vingt barils de poudre étaient embarqués et descendus dans la cale à côté des autres.
Ah! fit Cougourdan avec un soupir de soulagement, voilà deux bonnes affaires de faites, hé? Il s'agissait maintenant de me faire rendre ma chaloupe, de voir ce que je pouvais faire de ma cargaison, et puis de m'en aller.
Le commissaire, que je fis amener dans ma chambre, nous promit que le lendemain dès le matin il enverrait reprendre ma chaloupe. Quant à ma cargaison, il commença par me dire que très probablement elle serait confisquée et mon argent aussi.
« Confisquée! lui dis-je en le regardant entre les deux yeux, vous voulez rire, je pense? »
Il paraît que j'avais l'air assez gai en lui disant ça, car il baissa les yeux, devint tout pâle et dit :
<( Je disait ça pour plaisanter. »
— Mauvaise plaisanterie. Me confisquer ma cargaison et mon argent! Digue li que vengué^! Qu'ils viennent la prendre, hein, second? » .
L'état où je voyais Marseille ne me laissait guère entrevoir comment je pourrais me débarrasser de ma cargaison. J'interrogeai le commissaire sur les afîaires et le commerce : il ne me répondit que des bêtises, prétendant que le port de Marseille n'avait jamais été plus florissant, que tout le monde avait confiance, etc. Comme il suffisait de regarder le port pour voir combien cela était faux, je résolus d'aller moi-même aux informations, et je dis à mon homme que je voulais descendre à terre, que j'entendais y circuler librement; qu'il allait me donnor un papier pour ma sûreté, et de prendre garde que si on touchait à un cheveu de ma tête, sa vie en répondait.
Il se mit à mon bureau et me donna une lettre où il menaçait du tribunal révolutionnaire tous ceux qui ne laisseraient pas passer, repasser et librement circuler... ici il me demanda quel nom il fallait mettre.
(( Hé, pardi ! lui dis-je, moniiom, donc! »
Il hésita un moment, mars 'enfin il se décida, et, après avoir donné devant lui à mon second des instructions à faire trembler pour le cas où il m'arriverait malheur, je pris une paire de pistolets et je partis.
Il était huit heures du soir. La lune éclairait, mais à tout moment de gros nuages passaient dessus et faisaient tout rentrer dans l'ombre. Les quais étaient complètement déserts, seulement de temps à autre je rencontrais une sentinelle appuyée sur son fusil ou assise sur une borne. Je parcourus tout le port sans entendre un bruit et sans voir une lumière à une seule fenêtre.
1. En patois : « Dis-lui qu'il vienne! » terme de défi très usité dans la langue populaire.
ij; l'KK.MiKn i'i:ij;i{i.N Mil-: di: cai-itaim:. nr.)
Kniiii. iiv.iiil Idiii-rH- i'i dioilc. j'iM-riv.ii par le liavcrs de la (.aiiiii'liicn'.
li n'y a\ail pas un clial. .le ni' |»()Uirais pas vous (lir(M;(3 «pif je sonlais à \nir ccl air de inoiL apn'-s lo linnnll(î ollVoyahlc (l«! la jonrnct'. .le me dcinandais si je n'avais pas rové tout(;a, si jt-lai^ l»i(Mî à .MiirsiMllc, si c'était bien moi....
i;i pnis, h mesure que je me rappelais les événements de cette journée, je cherchais où pouvaient être passés ces démons enragés (|ue j'avais vus se démener en hurlant; où ils étaient; ce qu'ils faisaient à cette heure; comment ils avaient pu s'arrêter de crier et de sauter; comment ils avaient la patience d'attendre jusqu'au lendemain pour recommencer; à quoi ils passaient leur nuit; à quoi ils pensaient s'ils étaient éveillés.
Que voulez-vous, mon cher ami, le tigre lui-même a besoin de dormir pour reprendre des forces !
.l'ai repassé plus d'une fois, depuis, sur le pavé de la Cannebière, mais je n'ai jamais manqué de frissonner.... Et tenez, rien que d'en parler, j'en frissonne encore, au souvenir de cette nuit duia février 1793!
A peine avais-je fait cent pas dans la Cannebière que, là devant moi, au beau milieu de la rue, je vis se dresser quelque chose dont la forme m'était inconnue.
Dans l'état d'esprit où je me trouvais, tout me faisait impression, et, voulant me rendre compte de ce que ce pouvait être, je m'approchai.
C'était une espèce de grand corps-mort carré, et au-dessus deux mats plantés l'un à côté de l'autre et réunis par une traverse.
Je tournai de l'autre côté : il y avait une échelle de quatre ou cinq marches.
Je montai par cette échelle et je me trouvai sur une plate-forme.
Je pus alors examiner de près : les deux montants n'étaient
pas des mâts, mais des poutrelles; au bas il y avait une grande
planche en deux morceaux, avec un trou au milieu. Je levai la
tète en l'air et je vis qu'au-dessous de la traverse il s'en trouvait
210 VOYAGES DU CAPITAINE MAHIUS COUGOURDAx\\
une autre plus épaisse. A ce moment un rayon de luile vint frapper là, et un triangle de fer poli étincela sur le fond noir de l'ombre des maisons.
« Que diable ça peut-il être? » disais-je en tournant autour de cette machine.
Et apercevant un petit anneau de cuivre sur un des montants, j'y accrochai le doigt et je tirai.
Pouk! je vois tomber devant mes yeux un large éclair attaché à une masse noire, et un coup sourd ébranle tout sous mes pieds.
Je fais un saut en arrière, et je me remettais à peine de mon saisissement, que je sens une main de fer se poser sur mon épaule, et une voix sèche me dit :
« Que fais-tu ici, citoyen? »
Je me retourne : c'était une espèce d'adjudant. Derrière lui montaient deux soldats portant une lanterne de ronde.
« Mais,... lui dis-je, je regardais ça.
— Ah! tu regardais ça! Apparemment tu ne connais pas ça, hein? Et tu as envie de faire connaissance avec ça? C'est ce qui pourrait bien t'arriver, et plus tôt que tu ne penses. Allons, marche! Tu t'expliqueras au district.
— M'emmener, lui dis-je, oh non! ce ne sera pas pour aujourd'hui. » Et je lui montrai mon laissez-passer. Après l'avoir longtemps examiné et fait voir à ses hommes, il finit par me dire d'un air de mauvaise humeur :
« Hon,... bon.... Enfin,... puisque le commissaire t'a donné un laissez-passer, passe, passe, citoyen, mais ne recommence pas....
— J'ai donc fait quelque chose de grave en montant là-dessus?
— Grave,... grave,... il faudrait voir,... mais enfin suspect.
— Et pourquoi?
— Parce qu'on ne peut pas avoir de bonnes intentions quand on rôde à pareille heure sur l'instrument de la justice du peuple. > Par ta coupable curiosité tu as failli ébrécher le glaive de la loi î
— La justice,... la loi,... le glaive? Qu'est-ce que c'est donc que
LK i'iti;Mii;i{ i'i;i.i:iii.N \(ii; m caimt.mm:.
<;!\ sur (jiioi ikhis sumiiirs.' .le iiJivij;ii(; depuis viiijil-si\ mois, j«; (l('l)ar(jii(' ('(î soir d jr nous juir (|im; je na suis pas ce que c'est. » L'iidjudanl, me plîi(;aiil su lanlcnic sous le nez, me dil, en me regardant avec une ntlenlion singulière: