JE PUS ALORS EXAMINER DE PRES
« Ah! très bien : vous ne pouvez donc être que le capitaine du navire qui est entré aujourd'hui dans le port?
— Oui.
— Avec un pavillon blanc?
— Oui.
— Et le commissaire de la Convention est à votre bord?
— Oui.
— Et il vous a donné ce laissez-passer pour que vous alliez à vos affaires?
— Oui.
— Et pour visiter les curiosités de la ville? Eh bien, puisque vous ne savez pas ce que c'est que ça, je vous le dis : c'est la guillotine. »
Je sautai à bas et je m'enfuis presque en courant jusque dans la rue de Noailles. Là je m'arrêtai un moment pour respirer, puis je repris ma marche, ne sachant plus où j'allais, et je ne faisais que répéter entre mes dents :
« C'est la guillotine! C'est la guillotine! C'est la guillotine! »
Je marchai ainsi longtemps, et tout à coup je me trouvai devant la porte d'Aix. Là un factionnaire m'arrêta encore, je lui montrai machinalement mon laissez-passer, il le lut et me dit que c'était bien. Ceci me changea un peu les idées, et, me remettant tout à fait, je me dirigeai vers la rue Saint- Ferréol, où était la maison de MM. Arnavon père, fils et C'°.
En y arrivant je trouvai tout fermé. Je sonnai plusieurs fois de suite sans obtenir de réponse. Au moment où je m'en allais, une femme qui rentrait dans une maison à côté s'approcha de moi et me dit :
« Vous demandez la maison Arnavon? Il n'y a plus personne. Ils ont quitté Marseille depuis plus d'un an. Ils sont à Carthagène. Leurs biens sont saisis et eux sont tous condamnés à mort. S'ils ne s'étaient pas sauvés, à l'heure qu'il est ils seraient tous guillotinés. »
Je dis à cette femme qui j'étais. Elle me fit entrer dans sa maison, où elle me raconta toutes les horreurs qui s'étaient passées à Marseille. Elle me nomma une infinité de personnes qui avaient été guillotinées, que je connaissais pour la plupart et dont plusieurs étaient de mes amis. Quant aux affaires, on n'en faisait plus. 11 n'y avait plus d'argent, plus de crédit, et sauf quelques boutiques, toutes les maisons de commerce étaient
LK l'IU'lMIKlJ l'i;i.i:i{INA(iK 1)1 C A l'IT A | NK. 213
ftirnu'îos. l'illc-inr'iiir MMiil \ii ;;iiill()liii('r son iiiiiîlic, groH néj'Ociaiil, ri le (ils (le la maison, A^c; (h; soi/,(3 ans; h; reste de la famille s'('*(ail ('nl'iii en llalie, cl loujc pauvre el ineonnue (ju'ellc; lui. elle vivail dans la erainh; conliinKilh; d'èlro (iénoncéc, ce (|ui voulait <linî eondamm'M; à mort, car on n'épargnait nas plus les petits (pie les j;rauds, et il suffisait d'un ennemi pour être envoyé à l'écliafaud.
Je la quittai en lui souliailani ];i protection de la ijonne Mèr^ el je jn'en retournai à mon bord, bien résolu à quitter Marseille le lendemain si je pouvais, pour aller à Cartliagène avec ma cargaison retrouver iMM. Arnavon.
Je rentrai sans faire de rencontre. La nuit se passa tranquillement, mais je ne fermai pas l'œil, et je crois que personne à bord, pour une raison ou pour une autre, ne dormit non plus. Dès le petit jour j'allai réveiller le second, et nous décidâmes d'appareiller immédiatement coûte que coûte. Nous fîmes appeler le commissaire et je lui signifiai ma résolution.
« Voici le moment, lui dis-je, où tout va se décider pour vous et pour nous. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais ne perdez pas de vue que, quoi qu'il nous arrive, vous partagerez notre sort. Je vous donne une demi-heure pour réfléchir aux moyens que vous pourrez employer : si d'ici là vous n'avez rien trouvé, nous sortirons de force à vos risques et périls. »
Il ne dit rien, mais pâlit un peu. Le fait est qu'il devait être assez embarrassé pour trouver une raison de nous faire sortir du port, lui qui était censé nous y avoir amenés pour nous livrer au tribunal révolutionnaire. Je le laissai et descendis dans ma chambre pour arrêter avec le second les derniers ordres à donner.
Nous étions là à causer lorsqu'un bruit de tambours et de cris venant du «fond du port nous fît monter sur le pont, et nous vîmes s'avancer de notre côté un groupe d'individus à plumets et à écharpes comme notre commissaire, escortés de soldats et de gendarmes et suivis d'une foule armée. Tout ce monde poussait des cris et faisait de grands gestes.
Je les voyais approcher, approcher. Bientôt je pus voir qu'ils nous désignaient de leurs poings, et enfin, lorsqu'ils furent à cent pas, il devint évident que c'était à nous qu'ils en voulaient. Je dis rapidement quelques mots à mon second, qui descendit aussitôt dans la cale avec quatre hommes, et ayant fait mettre le commissaire à l'avant, je lui dis de voir ce que c'était. En l'apercevant, la foule se mit à hurler : (( Le voilà, le voilà, le traître! à mort! à mort! » Et ils prenaient déjà des planches pour monter à bord. Mais les chefs qui étaient avec eux agitèrent leurs chapeaux pour marquer qu'ils allaient parler; il se fit un silence, qu'on aurait entendu voler une mouche, et un des chefs, s'avançant au pied de ma poulaine, parla ainsi à notre commissaire:
:( Citoyen, la ville de Marseille et l'univers ont admiré l'héroïsme que tu as déployé dans la mémorable journée d'hier en prenant à l'abordage, à la tête d'une poignée de volontaires et de défenseurs de la patrie, l'infâme vaisseau chargé de conspirateurs et de traîtres qui avaient, les insensés ! conçu le ténébreux dessein d'attaquer la République une et indivisible dans ce port, un de ses plus fiers asiles! Mais quelle que soit notre confiance en ton patriotisme et en ton inviolable dévouement à la liberté, je ne puis te cacher que des bruits fâcheux commencent à circuler sur ton compte. On s'étonne, avec quelque apparence de raison peut-être, de ton inexplicable obstination à ne pas mettre le pied hors de ce foyer de corruption et de complots, quand ton premier devoir aurait été, ce semble, de -t'empresser d'aller déposer aux pieds du Comité de salut public les trophées de ta victoire et les preuves du complot. Il y a plus : on assure que tu aurais réquisitionné hier soir vingt barils de poudre pour le fort Saint-Nicolas, et que ces barils de poudre n'y seraient point arrivés. Tu as fait extraire, hier soir aussi, les prisonniers arrêtés sur la chaloupe, pour les confronter avec le reste des conspirateurs, et tu les gardes encore. Enfin il résulte d'un rapport de l'adjudant de ronde de la section de la Cannebière,
i,K i'ui;mii;h i'i:ij:niNA(iK dc capii ai.m;. jin
(|ii(' tu as (loiiiii'* lin siiiil-coïKliiil au iioinin*' Marius roti^'ouidau, <-a|)ilaiu(> des conspiralcurs, (|ui a |)U rirculcr irupunf'iiHMit dans Maiscillc toulc la nuit, et qui est inallicurousoinent rentre à f)onl avaul (juc les autorités, avcriiesdc sa présence, aienl pu Ir faire arrèlci*.
— hial)I('! j(^ me dis en moi-même, il paraît que je l'ai échappé belle !
— (litoyen commissaire, continua-t-il, ces citoyens, ce peuple {^'énéreux, justement alarmés de ces apparences, ont besoin d'être éclaircis de leurs soupçons. Leurs bras ven^çeurs sont levés pour punir les traîtres, mais tout prêts h s'ouvrir pour embrasser les héros! Vive la République! »
Un affreux hurlement répondit, et notre commissaire, s'avançanl vers le bordage, agita son chapeau pour faire signe qu'il allait parler à son tour. On fit silence.
(( Que diable allez-vous lui répondre? lui dis-ie.
— Je n'en sais rien. Ce que vous voudrez. »
Il se mit à leur parler. Ce qu'il disait, je ne m'en souciais guère, mais je comprenais bien que le moment était venu de me perdre ou de me sauver, et je n'avais que quelques minutes. Tous ces gens-là étaient prêts à se jeter sur mon navire, et une fois qu'ils y seraient, il ne me restait plus qu'à me faire sauter.
Dans ce moment critique, mon cher ami, j'appelai à moi tout mon sang-froid et toute ma raison, et ayant calculé d'un coup d'œil ce que je pouvais faire, je résolus de descendre à terre avec quinze hommes d'équipage, laissant à bord le second et treize hommes, d'aller prendre le tribunal révolutionnaire, de l'emmener prisonnier et d'appareiller pour Carthagène.
Tout bien considéré, c'était le parti le plus sage. »
A ce moment du récit de Cougourdan, je ne pus m'empècher de faire un saut en arrière et de lever les bras au ciel, incapable d'exprimer par des paroles ma profonde stupéfaction. Le capitaine me regarda un instant en souriant de son sourire
de tigre en belle humeur, puis, fronçant le sourcil, serrant les dents et ouvrant ses deux mains :
(( Je le fis. Et autre chose encore de plus fort, comme vous allez voir. En effet, me penchant vers mon commissaire, qui continuait à leur débiter de grandes phrases en faisant aller ses bras comme un moulin à vent, je lui dictai sa réponse, qu'il leur expliqua ainsi :
a Maintenant, citoyens, afin qu'il ne vous reste plus aucun doute sur ma loyauté, voici ma réponse. Oui, tout ce qu'on vous a dit est vrai : je ne désavoue aucun des actes que j'ai cru devoir accomplir, car il n^en est pas un qui n'ait été nécessaire pour assurer le châtiment des conspirateurs en dévoilant leurs complots. Entrez au tribunal révolutionnaire, asseyez-vous au milieu du redoutable appareil de la justice du peuple, je vous y rejoins à l'instant, traînant derrière moi la troupe infâme des conspirateurs que vous allez frapper avec le glaive auguste des lois, et apportant les preuves irrécusables de leurs crimes et de leurs noires machinations. »
Des cris furieux répondirent à ce discours. Les chefs, escortés de leurs gardes et suivis par la foule, entrèrent dans la salle de la vieille Bourse, et je donnai aussitôt mes ordres pour le débarquement.
Je fis d'abord descendre les défenseurs de la patrie avec leurs fusils sans platine et leurs baïonnettes cassées, pour former la haie et faire reculer le peuple. Aussitôt ils furent rejoints par mes quinze matelots. Ou débarqua ensuite le commissaire; je me plaçai à côté de lui, nous nous mîmes en marche au milieu des huées de la populace, et nous entrâmes dans l'enceinte du tribunal, où les juges étaient déjà.
Après un instant de brouhaha, chacun prit place et la séance commença. Il y avait tant de monde qu'on n'avait pas refermé les portes, de sorte qu'on pouvait voir au dehors la foule qui s'agitait et les baïonnettes et les piques qui étincelaient au soleil.
LK PHKMIIiH l'KIJlIlINAfJK 1)1" CA IMTA I N Iv 217
Le |n-(''si(l('iil, |irrii;iiil iiii |iii|ii<'|-, dit ;i liaiilr \oi\ : (( A|»|»<'1('/. riilVaiic (1rs coiis|)iratL'iirs royalistes du saisscau I h fuie Mère. »
l'ii luiissicf, (|iii iiNail mik^ |)(;litc Noix (rciiiUKjiK^ ciia : « Les coiispiralt'iiis i-oyalisles du vaisseau lionne Mèrel » J'étais assis à la gauche du liii)imal, mes irialelols aiiloiii- do moi. .1(1 me levai :
u .l'ai à parler. Sous peine de la \ie, (jue p(M'soiiiie ici ne dise un mot ou ne fasse un geste, ou nous sautons tous en l'air. »
J'avais oublié de vous dire, mon cher ami, que sur mes quinze matelots, il y en avait six qui portaient en bandoulière, en guise de serinette, un petit baril. A ce moment ils s'étaient levés, avaient tiré de leur chemise un pistolet armé et en avaient fourré la gueule dans la bonde de leur baril.
(( C'est des barils de poudre, dis-je en les montrant du doigt. Maintenant, vous comprenez, je ne vous demande pas ce que vous allez faire : je vous le dis. J'emmène à mon bord tout le tribunal révolutionnaire, jusqu'à ce gueux d'huissier qui s'est permis de nous appeler conspirateurs. Mon second est là avec vingt-six barils de poudre : si nous sautons il saute, et la moitié du port avec.
« Quant à vous autres, dis-je en me tournant d'un air majestueux vers les soldats et le peuple, que ça vous serve de leçon. Vous n'avez pas de honte, de vous laisser mener comme des moutons à la boucherie par ces quatre ou cinq coquins qu'il n'aurait tenu qu'à vous de tuer à coups de pied au derrière si vous l'aviez voulu I Voyez tous les crimes qu'ils ont commis : n'avez-vous point souci de votre âme, et ne savez-vous point que pour les y avoir aidés comme vous avez fait, vous grillerez en enfer si vous mourez sans qu'un prêtre soit là pour vous donner l'absolution? Dites-moi un peu, n'avez-vous point de honte? Mais vous êtes donc possédés du démon, que vous voilà devenus pires que des bêtes féroces? Comment, c'est des Marseillais, ça! Et des femmes, encore!
Qu'elles ont mené leurs petits à ce sabbat, pécaïré! Voyez un peu si ce n'est pas abominable de voir celle-là — oui, toi, je te vois bien, gueuse ! c'est à toi que je parle ! — avec son pauvre petit enfant! C'est-il une éducation à donner à un pichoun comme ça? Mauvaise mère ! Tu ne sais donc pas qu'il y a une sainte Vierge dans le ciel? Non, tu ne le sais pas ! Eh bien, il t'en cuira, c'est moi qui te le dis, entends-tu?
« Lâches que vous êtes! voyez ce qu'un homme seul peut faire, et vous êtes cent mille dans Marseille contre une 'demi-douzaine peut-être de ces gueux-là. Vous me direz que j'ai beau jeu pour parler parce que j'ai trente-deux barils de poudre. Que n'en prenez-vous aussi? Allez aux Récollets, vous en trouverez par centaines. Faites comme moi, délivrez-vous. Aide-toi, Dieu t'aidera. Vous croyez que c'est moi qui ai trouvé le moyen? ' Vous croyez que si je n'avais pas demandé la protection de la bonne Mère j'em serais où j'en suis? Non, non, l'homme n'est rien sans la bonne Mère, et c'est pour l'avoir oublié que vous étiez tous là crevant de peur devant ces gredins, et que vous crevez maintenant de peur devant moi: et moi, pour m'en être souvenu, vous voyez comme je me suis tiré d'affaire!
« Que dites-vous de tout ça, hé? »
Je n'ai pas besoin de vous dire, je pense, quelle figure tout ce monde faisait? Vous voyez ça d'ici : ils n'étaient pas pâles, mais jaunes comme des citrons pourris.
Je restai un moment sans rien dire à les regarder. Vous me croirez si vous voulez, mon cher ami, mais là, vrai, leur peur me faisait honte !
« Aurais-tu cru, me disais-je en moi-même, que la lâcheté de l'espèce humaine pût tomber à ce point? » Quatre paroles et un peu de poudre ! Je n'en revenais pas !
Mais tout à coup je pensai à mon vœu.
« Misérable pécheur que tu es, dis-je en faisant le signe de la croix, tu t'imagines dans ton fol orgueil que c'est ton courage qui a abattu la fureur de ces monstres, et tu ne vois pas la