LE MATELOT ÉCOSSAIS
Un matin le capitaine vint frapper à ma porte. J'en fus un peu étonné, carc'étaitdanslarue, suivant les habitudes marseillaises, que notre intimité s'était formée et se continuait.
« Qui vous amène de si bonne heure, capitaine? luidis-je.
— Euh! je me languis, je m'ennuie : j'ai besoin de prendre l'air... et je suis venu vous chercher pour aller nous promener ensemble.... Nous irons hors la ville, si vous voulez? »
Et s'asseyant avec une espèce de découragement, il se passa la main sur le front-€t demeura immobile et silencieux, les yeux fixés à terre. Son air me frappa : je ne l'avais jamais vu ainsi.
« Qu'avez-vous donc, capitaine? vous paraissez contrarié : je dirais triste, si la tristesse et le capitaine Marius Cougourdan pouvaient vivre une heure ensemble. »
Il leva les yeux sur moi ; son regard avait pris une expression
de douleur et de regret presque suppliante, et cette physionomie^ d'ordinaire si gaie et si dure en même temps, s'était transfigurée sous l'influence d'un sentiment mystérieux.
« Vous souffrez? » lui dis-je.
Comme s'il ne m'eût pas entendu, il appuya ses coudes sur ses genoux, se prit la tête dans les deux mains, et me dit d'une voix lente et sourde :
« C'est aujourd'hui le 25 mars, n'est-ce pas?
— Eh bien, est-ce que cette date vous rappelle quelque malheur, la perte de quelqu'un qui vous fût cher?
— Les parents et les amis que j'ai perdus, Dieu les a pris sans me demander la permission et sans m'avertir. On est en mer, on débarque, on revient tout content, et puis quelqu'un vous dit : Celui-ci est mort, celle-là est morte.... » Que voulez-vous! ils sont morts depuis un mois, depuis un an ; on pleure un moment, et puis on voit bien que ce n'est pas la peine de pleurer tout seul, parce que ça fait du chagrin à ceux qui sont consolés. Voyez-vous, le chagrin, c'est comme une noce : quand vous n'êtes pas arrivé à l'heure, autant retourner chez vous. D'ailleurs est-ce qu'il ne faut pas que tout le monde meure? Les uns meurent, les autres naissent, qu'est-ce que ça fait? C'est pas pour vous dire, mais — et ici le capitaine me saisit le poignet et mit sa figure contre la mienne — ce qui est affreux, c'est..., c'est d'être la cause de la mort d'un jeune homme! »
Je le regardai un moment en silence. Je comprenais qu'il y avait une relation douloureuse entre cette date et un événement de sa vie.
a J'avoue que je ne m'attendais pas à vous entendre parler ainsi : car enfin, si j'en juge d'après ce que vous m'avez raconté de votre existence, il y a dans l'autre monde plus d'un pauvre diable qui sans vous serait encore plein de vie à l'heure qu'il est. Mais voyons, cher capitaine, avouez que quelque chose vous pèse sur le cœur; si je ne me trompe même, la date où nous sommes aujourd'hui vous rappelle le souvenir qui vous oppresse. Je suis votre ami, vous le savez, confiez-vous à moi.
M-: M\'n;i,nT r^:(:oss.\is. 37
— .In n'oso pns, mo dil-il : si vous allie/ mo tTK'pi'isor on ino ])r('inli'(' (Ml horreur? »
.le lui |»ris les mains :
« Ne le (•,raign(v. pas, mon ami ! lui dis-je, ne le crai^aie/ |)as! Vous ave/ t'ié jelé par le sort clans des condilions de vie lellemenl diUércnlcs de celles où vivent les antres hommes, qu'on ne saurait sans injustice juger vos actions d'après les règles de la vie vulgaire. Ou je vous connais bien mal, ou, je rrois pouvoir vous le promettre d'avance, quelle que soit l'action dont vous allez me fjiirc le récit, je n'en garderai pas moins pour vous mon estime et mon amitié. »
Il me regarda d'abord avec une espèce de stupéfaction, puis sur ce visage de bronze je vis se dessiner un sourire d'une douceur inexprimable; il me prit la main, deux grosses larmes remplirent ses yeux et il me dit :
« Eh bien, vous serez mon juge. Depuis que je vous connais, j'ai voulu vingt fois vous en parler, parce que j'ai confiance en vous. Vous êtes un savant, vous : vous connaissez la philosophie, vous connaissez la loi et toute sorte de choses, et puis vous êtes un honnête homme. Moi je ne suis qu'un matelot; je ne sais que ce qu'on apprend sur la mer, et, ma foi, en mer on fait comme on peut. C'est égal, personne que vous ne saura jamais combien de nuits le capitaine Marins Cougourdan a passées sans sommeil.... Et pourtant....
Écoutez :
Le 25 mars 1802, vers cinq heures du soir, j'étais... pas trop près d'ici, puisque j'allais de la Nouvelle-Orléans à Pernambouc.
11 était cinq heures, donc. Je venais de me mettre à table avec mon second et un vétérinaire espagnol qui nous servait de chirurgien, lorsqu'un de mes canonniers descend quatre à quatre l'échelle et vient me dire de la part du lieutenant que la vigie signale navire au vent.
Je me lève de table, je monte sur le pont, et en effet je recon-
nais qu'à cinq milles de distance environ il y a un navire aui vient sur nous.
Nous avions toutes voiles dehors, il ventait frais, nous courions grand largue, le navire ne paraissait pas bien fort :
« Té! me dis-je, en l'état, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que tout le monde dîne le plus tôt ^ssible pour se donner du cœur au ventre, et puis nous verrons. »
Je jetai un dernier regard par-ci par-là, dans la voilure, sur le pont, à l'avant, à l'arrière; je vis que tout allait bien, je fis distribuer une ration de vin à l'équipage, et je redescendis dans ma chambre achever mon dîner.
Quand j'eus fini, nous remontâmes tous sur le pont, et à mon grand étonnement je vis que le navire s'était rapproché sensiblement de nous, si bien qu'ayant pris ma longue-vue je pus reconnaître son pavillon et sa voilure, et que c'était une barge anglaise. Mais quelle barge, mon cher ami! ce n'était pas une barge, c'était une diablesse enragée ! Concevez-vous ça, la Bonne Mère toutes voiles dehors et grand largue, marcher plus vite, une barge!
Je remis ma longue-vue au lieutenant.
« Ah çà! ils sont fous, à bord de cette barge, ils nous courent après, pécaïré! Ils nous prennent donc pour une caisse à chandelles? Enfin! que voulez-vous! s'ils viennent se jeter dans la gueule du loup, ce n'est pas notre faute. Ah! ils marchent mieux que la Bonne Mère! C'est la première fois que je reçois pareil affront d'un navire inférieur au mien! Us me payeront ça, les chiens d'Anglais, et cher ! »
Et baissant la tête d'un air sombre, le capitaine murmura lentement, comme s'il se fût parlé à lui-même :
<( Tout est venu de là, pourtant ! C'est bien sûr le Malin qui m'a tenté par l'orgueil. Ah! c'a été cause que j'ai fait plus d'une folie, d'avoir appelé mon navire la Bonne Mère! Ceux qui essayaient d'y toucher,... c'est comme s'ils avaient levé la main sur la bonne Mère de Notre-Dame de la Garde, qui est tout en argent, comme vous savez !
I,K M\Ti;i-(»T KCOSSAI'.î. :«»
I ne (l('ini-ln'Uit' apirs, la hai'jçe jrétail |>Iiis (jii à (Ifiix milles (le nous. Mais, la hris«î ayunl. IVah^lii, je ne lardai pas à itirndrc siii- elle un loi'l a\aiilaj;(î, <l(; sorlo (jui; [xjur ^'a^'uci- i-inon- un inilh; sur ntuis il lui l'allul plus (TutK' licurc.
\'<)us voyez, ir.oii cher, (pu; ce n'élail pas moi (|ui lii (iiciriia '-. l'Mle me eourail après. Ouaiid le sori, y osl, l'homme a heau s(; (léballre, le venl de malheur l'emporte comme; une plume ... Non, je ne les cherchais pas, bonne Mère, je vous l'assure! >»
II leva les yeux en écartant les bras, les mains ouvertes, comme lorsqu'on se justifie, et il reprit :
« A preuve, c'est qu'à ce moment, quoique je fusse fortement en rage de ce que cet Anglais eût osé marcher plus vite que moi, le voyant si petit et si faible, j'en eus pitié. On ne sait jamais ce qui peut arriver, puis, tout petit qu'il était, avec son canon de 3G il pouvait me fourrer un boulet à la flottaison et me couler.... Je fis donc mettre toutes les bonnettes dehors, et la Bonne Mère se mit à filer de telle sorte qu'en une heure la barge devait nous perdre de vue.
Quand elle voit ça, elle hisse son pavillon et me signale de mettre en panne.
Je réponds en arborant le pavillon hollandais, sous lequel j'avais l'habitude de naviguer, et je lui signale en même temps, par manière de politesse, que je ne la connais pas et que je la prie de me laisser tranquille.
Alors elle arbore sa flamme, hisse le pavillon royal d'Angleterre, et elle me tire un coup de canon à boulet!
(( Mille millions de tonnerres! ah! tu me traites comme un petit garçon ! Je m'en vais te faire voir, moi, si tu me fais peur! Pare à virer ! Branle-bas de combat ! Tout le monde sur le pont! Amène le pavillon hollandais ! La flamme noire au grand màt et le pavillon rouge à l'arrière ! Timonier! droit sur la barge! »
Et je fais lâcher quatre coups de canon à boulet.
Ah! monsieur, si vous aviez vu comme \a Bomie Mère virait dans ces moments-là! Elle tourna sur elle-même, repliant ses
voiles en un instant, absolument comme un oiseau qui replie ses ailes pour changer de route, et, à peine son tour fait, vous auriez vu toute la voilure gonflée comme si l'on n'y avait pas touché depuis vingt-quatre heures. Mais aussi quel équipage! c'est qu'ils étaient enragés de colère, puis de ce coup de boulet!
— Ah! dis-je au capitaine Cougourdan, nous allons avoir le récit d'un combat naval !
— Un récit? ah! ce ne sera pas long. Nous courions l'un sur l'autre toutes voiles dehors. Un quart d'heure ne s'était pas passé que nous l'abordions en travers, notre beaupré engagé dans ses haubans. Mes quarante hommes sautent dessus, et en cinq minutes on leur tue ou blesse quinze hommes. Ils se rendent.
Bon ! je me dis, voilà une bonne affaire de faite. Ça leur apprendra. Quant à la barge, tu la coules : mais que vas-tu faire de tous ces prisonniers? Eh bien, faut les mettre sur leur canot, avec des vivres, ils s'en tireront comme ils pourront : à la guerre comme à la guerre !
En effet, nous choisissons tout ce que nous trouvons à notre convenance en vivres, armes, munitions, rechanges et argent, nous embarquons les prisonniers dans leur canot avec des vivres pour huit jours, nous sabordons la barge, nous prenons le canot à la remorque pour leur donner le temps de s'arranger avant de mettre à la voile, et nous reprenons notre route, abandonnant la barge, qui s'enfonçait petit à petit.
— Mais, capitaine, objectai-je à Cougourdan, en laissant aller ces gens-là ne vous exposiez-vous point à être dénoncé plus tard par eux comme pirate? Car vous m'avez dit que vous n'aviez pas de lettres de marque.
— Vous allez voir. Mais à ce moment-là, non, parce que j'avais soin de temps en temps de faire quelques petits changements à la peinture de mon navire, surtout quand j'avais eu quelque affaire un peu délicate, et la Bo?i?îe Mère, qui était partie de la Nouvelle-Orléans peinte en galipot, ne serait pas arrivée à Pernambouc sans quelques petits ornements de plus. J'avais surtout
\A. MATKI.OT KCdSSAIS. H
iilUi siriMU! (iorùo à qiKMUî de iiionic «jik* j«î m'étais (ail côdor a l)f)n complc par un navinr («spaj;ii()l ; y. devais la iricllnî à ma potiiaiiir II' pi-(>mi<'r jour (lu'il ini'iiil un peu beau temps. OuanI au pa\ill(m, dont j(M-lian^oais comme de eliemiso, nalurejlemenl, ce n"(''lail pas ('a (jui pouvail iirin(|iii(';l('r beaucoup, de sorte que je ne (iaif;nais pas (ju'on put donner le signalement de mon navire.
— hon, mais les papiers de bord?
— Les papiers de bord? »
Il trotta son pouce contre l'index :
« Avec un peu de ceci, dans ce temps-là on trouvait, à Pernambouc et ailleurs, des douaniers et des capitaines de port qui lisaient tout ce qu'on voulait sur les papiers d'un navire; en ce monde il ne s'agit que de s'entendre, pardi! Souvenez-vous de ça, mon cber ami. »
Il continua.
« Nous leur donnâmes la remorque pendant une demi-heure environ. Au bout de ce temps ils firent signe qu'ils étaient parés et que nous pouvions larguer l'amarre.
Accoudé sur le couronnement, je les regardais, et je vous avoue que j'avais le cœur un peu gros.
Il me vint une idée. J'appelai un homme de mon équipage, qui était déserteur de la marine anglaise et qui s'appelait Dick :
« Demande à leur commandant si, dans le cas où je leur donnerais la remorque jusque dans les eaux d'une île anglaise, il me jurerait sa parole d'honneur de ne point chercher à savoir qui nous sommes, et, quand bien même il le saurait, de ne point nous dénoncer comme pirates. »
Dick leur transmit ma demande, puis il me traduisit ainsi la réponse du commandant, — un enseigne de vingt ans tout au plus, mon cher ami! — la réponse d'un homme de cœur et d'honneur :
« Le commandant du canot remercie individuellement la personne qui lui fait faire cette communication, mais sa qualité d'officier de l'armée navale britannique le place, à son grand regret, dans l'impossibilité absolue de prendre aucune espèce d'engagé-
menl envers le capitaine d'un bâtiment que les règles du droit des gens l'obligent à considérer comme pirate. D'ailleurs, quand bien même il prendrait pour son compte un pareil engagement, il ne pourrait le faire au nom des hommes de son équipage. 11 prie donc le capitaine de faire larguer l'amarre du canot et de l'abandonner à la fortune de mer et à la Providence. »
Je renvoyai Dick à son poste et je donnai l'ordre de larguer l'amarre qui tenait le canot anglais attaché à nous.
A ce moment, à l'avant de cette embarcation, un petit homme gros, court, à cheveux et à barbe rouges, habillé moitié matelot moitié civil, peut-être le coq de la barge, se leva tout droit, me regarda d'un air de défi, et, me tendant le poing, me cria en bon français :
« Capitaine Marins Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne Mère, du port de Marseille, au revoir et bien du plaisir, en attendant qu'on te pende à la grande vergue, toi et ton équipage! »
Il y avait là quatre ou cinq de mes matelots. Je les vis pâlir, serrer les dents. Ils poussèrent une espèce de hurlement sourd, et, saisissant l'amarre :
« Hôôôô hiss! Hôôôô hiss ! Hôôôô hiss! » ils se mirent à tirer dessus.
Et avant que j'eusse pu me faire entendre d'eux, l'avant du canot anglais se souleva, l'arrière plongea, et l'embarcation commença de se remplir d'eau.
<( Misérables! dis-je en courant sur eux, j'ai dit de larguer!
— Larguer? ils me répondent, ah ! c'est différent ! »„
Et tous en même temps lâchent l'amarre, qui file comme un serpent et tombe à la mer.
Le canot s'enfonce, se couche, chavire, sombre. Les quinze hommes se débattent un instant, et la mer se referme comme s'il n'y avait jamais eu de canot anglais dans le monde.
Je fais mettre mes deux canots à la mer, je fais jeter des bouées, des espars, des bailles, des cages à poules, je fais diminuer la
M-: MATKLOT KCnSSAIS.
voilure snns ponlrn de mk' le lirii <lii sinistre, liicn. l'as un • hal. Tous uoyrs.
— (!;i|)iliuii(îl (lis-j(^ iï (IdU^'ourdaii sans pouxoir iiiailriscr ;ui
inoiiNciiicnl (l'hoiTcur, capiliiiiu!! n'y étic/-vous pourrien? N'avez-
vous poini, par \\n j^oslcj ou par un rcf^ard, donné à vos lionnmos
nu de ces ordres mucls qui sont plus éloquents que la parole? »
Il se leva, sauta sur moi et, me saisissant les mains :
« Non! jamais! .le \oiis le jure sur mon honneur de marin, par