LE BOUQUET
Un matin vers six heures, au moment où j'étais plongé dans la plus intéressante et la plus douce des occupations qu'un mortel puisse goûter ici-bas, c'est-à-dire au moment où je dormais de tout mon cœur, la porte de ma chambre s'ouvrit avec fracas. Je me réveillai en sursaut et je vis le capitaine. Il fît en long et en large quelques pas tragiques, tira son immense foulard jaune et rouge et le fît voltiger trois ou quatre fois dans les airs, après quoi il le remit dans sa poche, s'approcha de mon lit, me considéra un moment d'un air hagard et, me posant sa large main sur l'épaule :
« Comment avez-vous passé la nuit, mon cher ami? » cria-t-il d'une voix de tonnerre.
Et, sans attendre ma réponse ni même paraître s'en soucier, il se laissa tomber, la tète basse et les bras pendants, sur une chaise au pied de mon lit.
« Très bien, merci, lui répondis-je en bâillant et en n^e détirant.
— Merci de quoi? dit-il comme sortant d'un rêve.
— Vous me demandez comment j'ai passé la nuit : je vous réponds que je l'ai très bien passée et je vous remercie de votre bienveillant intérêt.
— Il s'agit bien de mon bienveillant intérêt ! s'écria-t-il en se dressant debout et en recommençant à se promener à grands pas dans la chambre, il s'agit qu'il faut vous lever tout de suite. Je suis amoureux!
— Amoureux! criai-je en me mettant sur mon séant. Et de qui?
— De la princesse géorgienne.
— De la princesse géorgienne ! Miséricorde ! il va y avoir du grabuge dans Marseille ! »
Et je sautai à bas du lit avec autant de hâte que s'il se fût agi de courir à un incendie.
Pour faire apprécier la portée et l'étendue des bouleversements et des catastrophes dont l'éventualité s'était instantanément déroulée à mes yeux au seul nom de la princesse géorgienne, quelques détails ne seront pas inutiles sur cette femme, aussi extraordinaire dans son sexe que Cougourdan pouvait l'être dans le sien. Ces détails donneront la mesure des légitimes appréhensions qui devaient m'agiter à la pensée de voir ces deux formidables puissances prêtes à en venir aux mains sur le plus brûlant des champs de bataille.
L'incomparable créature qui venait de faire éclater comme une bombe le cœur du capitaine Cougourdan était un de ces êtres à la fois exquis et dévorants que la nature ne produit qu'à de longs siècles d'intervalle. Elle les fait naître dans des régions fantastiques, à des époques chevaleresques, dans une de ces accalmies qui de temps à autre font trêve un instant aux platitudes et aux grossièretés de l'histoire réelle des empires. Et alors, au milieu de l'enthousiasme et des acclamations des peuples, on
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l< s \()il. purcMls à dos romèlcs, s'clevor tout étiiicelants el décrire un orho lumineux dans le ciel de l'idéiil.
.)(; crois |)oii\((ii' vous assurer (|ii(' les phrases ci-dessus, dont je n'essayerai pas de contester la pompe el l'éclat, ne sont (jiie le cérémonial strictement in(lisp(;nsable pour annoncer, avec les honneurs (|ui lui sont dus, l'entrée en scène de l'héroïne de ce véridique récit.
Le 17 mars 1828, jour de jeudi, vers trois heures trente-six minutes environ, un yacht d'une finesse inouïe et d'une envergure démesurée entrait à pleines voiles dans le port de Marseille. Au moment précis où il passait par le travers de la grande tour du fort, un coup de sifflet partit du pied de son mat, et son immense voilure se replia comme les ailes d'un oiseau, laissant se découper sur le ciel les profils d'un gréement si fantastiquement léger qu'on eût dit des fils d'araignée tendus sur une baguette de fée.
Par une coïncidence qui étonna beaucoup les spectateurs amenés là par leur bonne fortune, le milieu du port se trouvait entièrement libre : aucun navire n'arrivait, aucun n'appareillait en ee moment ; il n'y avait pas une embarcation, pas un chaland, pas une gabare, en mouvement dans le port, et le yacht, s'avançant majestueusement par la seule impulsion de sa vitesse acquise, arriva jusqu'au milieu du port et, à un coup de sifflet, laissa tomber son ancre.
A l'instant même, des palans de l'arrière où elle était suspendue, une embarcation d'acajou verni, aussi longue qu'une chaloupe et aussi mince, ou peu s'en faut, qu'un couteau, descendit à la mer. Un seul rameur y était assis, tenant les avirons droit en l'air. A peine l'embarcation eut-elle touché l'eau que le rameur, bordant ses avirons, cria de larguer, et, ayant contourné le navire, se dirigea à force de rames vers l'embarcadère de la Cannebière.
Par un nouveau hasard non moins étrange, l'embarcadère était
absolument libre, et il ne s'y trouvait pas un seul des nom-
breux bateaux de promenade qui sont toujours amarrés en cet endroit.
A quinze pas de l'embarcadère, une calèche découverte attelée de quatre chevaux isabelle, avec trois laquais et un cocher en livrée de velours noir à aiguillettes d'or, épaulettes à graines d'épinards, chapeau monté à plumes et glands d'or, était arrêtée, la portière de droite ouverte et le marchepied baissé. Au bord du quai, un majordome en habit, veste et culotte de satin noir, jabot, manchettes, souliers à boucles, claque sous le bras et canne à pomme d'ivoire à la main, se tenait dans une attitude théâtrale et cérémonieuse. Un chasseur de six pieds, disparaissant sous les galons, les baudriers, les brandebourgs, les plumets de son chapeau et les ébouriffements de sa barbe et de sa chevelure, était planté immobile à une distance respectueuse du majordome et lui faisait face.
Nous n'avons aucune raison de dissimuler que ces coïncidences et cet appareil, se produisant au moment précis où le yacht entrait dans le port, n'étaient point l'effet d'un pur hasard. Des ordres venus de fort loin et de fort haut avaient prescrit les dispositions nécessaires pour « assurer la libre entrée du port à un certain yacht qui devait se présenter le 17 mars 1828, à trois heurestrente-six minutes environ, à l'entrée du goulet ». En exécution de cette dépêche arrivée par télégraphe, le capitaine de port avait mis embargo sur tous les navires et toutes les embarcations, et de trois heures trente à trois heures trente-cinq minutes, une paralysie générale avait, par ordre, suspendu tout mouvement dans le port, où l'on avait enlevé les chaînes et les bouées qui auraient pu se trouver en travers de la marche du yacht.
Pour ce qui était de la voiture, des laquais, du majordome et du chasseur, leur réunion sur le même point n'était pas non plus fortuite.
Trois jours auparavant, on avait vu arriver à l'hôtel d'Orient une chaise de poste amenant le majordome. Il avait retenu, au prix de mille francs par jour, tout le premier étage, tous les
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coiiihlcs cl lit nioiliù des cuisiiirs de l'iiôlcl. Sur ce prix de milli' IVaiits (h^vaieiit ôlrc (M)inpris la rourniUire des provisions (!»' Iioiiclie el (les vins |)oni' un niaîlrc! (ît douze doin(;sti(jiies, ainsi (pie le lo';(Mnentel lu nourriluie de liuil chevaux. Quant au service ri à la cuisine, cela ne regardait pas le maître de l'iiôtel d'Orienl. Le l«Mi(lemain avaient paru trois fourgons, portant : le premier, la garde-robe; le second, le service de table; le troisième, douze domestiques de sexes variés et de nationalités tellement panachées que leur arrivée eut tout l'imprévu d'un débarquement de masques. Enfin, le surlendemain, la calèche, avec les laquais et le chasseur, était entrée dans la cour de riiôlel.
On peut se faire, d'après ces détails qui d'ailleurs s'étaient répandus dans tout Marseille, une idée de l'anxiété palpitante avec laquelle la population, réunie presque au complet sur la Cannebière, dévorait des yeux l'embarcation à mesure qu'elle approchait du quai. Approcher du quai est trop peu dire, car elle volait sur l'eau, et deux minutes étaient à peine écoulées lorsque le rameur, ayant débordé d'un seul coup ses deux avirons, mit un pied sur l'avant du eanot, l'autre sur le bord du quai, repoussa le canot au large et s'arrêta, promenant sur la ville et sur la foule le plus beau et le plus doux des regards qui aient jamais brillé dans cette ville, laquelle est cependant renommée, et à bon droit, je vous le jure, pour produire les plus beaux yeux de l'univers !
Un hurlement d'admiration, rugi par cent mille hommes, s'éleva d'un bout à l'autre du port et de la Cannebière! Le rameur, ce personnage mystérieux, si magnifiquement annoncé, était une femme !
Mais quelle femme! Six pieds de taille, mince comme un roseau; avec cela une grâce de jeune fille, une dignité de reine, une beauté d'ange, un esprit de démon, un courage de héros : tout cela exprimé si clairement dans son regard, que si quelqu'un, parmi les cent mille hommes qui la dévoraient des yeux, s'était avisé d'en douter un instant, il se serait fait écharper!
Quant à sa beauté, c'était le surhumain, l'invraisemblable, l'impossible, si vous aimez mieux. N'espérez donc pas, que je vous la décrive, puisqu'elle était indescriptible : je vous dirai seulement, à titre de renseignement très vague, d'esquisse très pâle, qu'elle était brune, mais d'un brun à reflets dorés; qu'elle avait les yeux bleus, mais avec des lueurs vert-de-mer; qu'elle avait la bouche moyenne, mais avec des lèvres pourpres et des dents d'un blanc rosé; que ses sourcils étaient nets comme un coup de pinceau de Raphaël; qu'elle avait un nez droit avec de larges narines roses et palpitantes. Et, tenez, épargnez-moi le reste, car mon émotion ne me permet pas d'aller plus loin.
Son costume n'était pas moins merveilleux que sa beauté : c'était celui d'un marin grec, avec la calotte rouge, la veste et le gilet brodés, la jupe courte, la ceinture et les molletières, mais tout cela tellement enseveli sous les perles et les diamants, qu'on aurait dit le soleil. Elle avait à la ceinture deux pistolets et deux poignards étincelants de pierreries si éblouissantes qu'ici encore je suis obligé de m'arrêter faute d'expressions convenables.
En quatre pas elle fut à sa voiture ; en quatre sauts l'équipage arrivait à l'hôtel d'Orient et s'engouffrait, avec un roulement de foudre, sous la porte cochère.
Vers huit heures du soir on vit arriver le préfet; puis le général; puis l'évêque, puis le président du tribunal avec le procureur du roi ; puis le receveur général; puis enfin M. le maire de Marseille, qui, avertis on n'a jamais su comment, venaient rendre leurs hommages à la dame et lui offrir leurs services les plus empressés. Tout ce que Marseille contenait de personnages considérables était venu se précipiter, dans les jours qui suivirent, aux pieds de la noble voyageuse, et au moment où commence ce récit, la moyenne des cas d'aliénation mentale déterminés par sa beauté foudroyante s'élevait à quatre par jour.
Comme si tout avait dû être extraordinaire dans cette créature sans précédent et sans pair, son nom, composé d'une trentaine de consonnes sans une seule voyelle, ne put jamais être articulé