LI-: nougiJKT
pnr aiir.unc des lèvres niarsoilhiises qui s'évertueront a !<• |(roiKHicer : ou ne l'appelait «loue que a la princ(!ss(î j^éorf^iciitu; -). (letle apjx'llation n'avait, du reste, d'autre porlé(i qu(î d'(;xprimer aussi liNperboliqueinent (juc possible l'enthousiasme du peuple de ses adorateurs, car elle était d'ailleurs sans aucune valeur ^éo^^rapliique, la dame étant née à l>j(;sk, aux bords du golfe d'Ormuz, dans ce paradis terrestre du Réloutcbistan, qui ne produit que des roses, des rêves, des femmes surnaturelles et un petit nombre d'élus pour jouir de tous ces biens.
« Oi\ LA VOVAIT PÊCHER DES CRABES.
Comment et pourquoi elle avait quitté Djesk pour venir à Marseille, d'où elle venait, par où elle avait passé, et surtout ce qu'elle venait faire dans la cité phocéenne où sa présence mettait tout sens dessus dessous, voilà ce que personne ne pouvait dire ; et sa vie, mélange indescriptible de magnificence et de fantaisie, ne faisait qu'embrouiller l'énigme et épaissir le mystère.
Le matin de très bonne heure, vêtue d'un costume de matelot des plus grossiers, elle montait dans son embarcation, allait inspecter son yacht et sortait ensuite dans la rade, où on la voyait tantôt ramer tout d'un trait jusqu'au château d'If ou à
Pomègue; tantôt naviguer de crique en crique le long des côtes, descendre parmi les rochers et pêcher des crabes, des oursins ou des poulpes, pour son déjeuner; tantôt arrêter son canot au beau milieu de la rade et se livrer, au mépris des requins et des règlements, à des pleine-eau de deux ou trois heures.
Après son déjeuner elle visitait en grand équipage les églises, les couvents, les hospices, les orphelinats, laissant partout les marques de sa munificence et le souvenir ineffaçable d'une grâce et d'une majesté toutes royales. Est-il besoin de dire que là elle n'était pas en matelot, mais en dame riche et décente?
A trois heures précises elle rentrait à l'hôtel, s'habillait en amazone, et se rendait, par les allées de Meilhan, le Chapitre et Longchamp, au Jardin des Plantes, où elle mettait pied à terre. Elle marchait droit à un palmier qui, à ce qu'il paraît, ressemblait à s'y méprendre à un arbre de cette espèce sous lequel elle avait été allaitée par sa mère; elle pleurait pendant quelques minutes, s'essuyait les yeux, faisait quelques tours de promenade, puis remontait à cheval et repartait au triple galop pour Marseille. En descendant de cheval elle prenait un bain, dînait, et le soir elle recevait des visites.
Au surplus on ne pouvait pas dire, malgré l'excentricité de sa vie, que la princesse géorgienne fût une aventurière, car elle avait, au vu et au su de tout Marseille, une lettre de crédit de trois millions sur les messieurs Arnavon.
Telle était l'étrange et merveilleuse personne que s'avisait d'aimer le plus étrange et le plus merveilleux des capitaines njarins que Marseille ait jamais vu naître dans ses murs.
On comprendra donc comment ce fut d'une voix tremblante d'émotion que je dis au capitaine :
« Mon pauvre ami, avez-vous réfléchi à toutes les conséquences qu'une pareille passion peut avoir pour votre repos? Songez....
— Réfléchir! me dit-il d'un air stupéfait, je m'en serais bien donné de garde : quand j'ai senti que ça me prenait, j'ai sauté à bas de mon lit pour venir vous trouver Réfléchir ! mais si j'ava's
Ll. IKM ni Kl. 23!
réllôclii unr ininiilc, v\U s(;rîiil |HMil-r!tn', qui sait? à l'IitMirc! qu'il ost, eniovôo vX (uuImnpH'f; ù mon Ixtr-d!
— Knlcv(Mî? Kinbar(|U(''(;? Qui?
— Khi pardi, la princesse j^éorf^icniuî, donc! Non pas, dial)lo! que non pas! je me suis dit: (;a pourrait manquer, a|)rès tout, et voilà poun|uoi j'ai voulu d'abord venir vous conter l'aiïaire.
— Ma foi, mou cher capitaine, je vous avoue que je suis fort embarrassé pour vous donner un conseil....
— Un conseil? Hé! mon cher ami, ce n'est pas ce que je vous demande. Qu'est-ce que vous me conseilleriez? De laisser ça là? Jamais de la vie !
— Cependant un homme ne doit pas se livrer aveuglément à ses passions, et....
— Ah bon ! me dit-il en se mettant les deux poings sur les hanches, en voilà une forte, par exemple ! Pourriez-vous me dire pourquoi je ne me livrerais pas aveuglément à mes passions? Du moment que je suis à terre, qu'est-ce qu'on peut me dire? Ah! si j'étais en mer, ah! à mon bord, ah! ça pourrait me faire faire quelque bêtise. Mais ici, que je sois amoureux d'une femme, après? Est-ce que c'est défendu, dites, d'aimer une femme? Est-ce que vous ne trouvez pas celle-là assez jolie? Hé! trooûn de l'air! croyez-vous qu'on dira pour ça dans Marseille que le capitaine Marins Cougourdan a mauvais goût? »
Et il pirouetta sur ses talons en faisant claquer ses doigts, puis il reprit :
« Je vous dis que celle-là me convient, et je vous dis que jamais je n'en trouverai une pareille. Ainsi, qu'elle s'arrange, il me la faut. Maintenant, le tout est que ça lui convienne : mais moi, vous comprenez, ça ne me regarde pas. Elle n'avait qu'à ne pas me rendre amoureux. Moi je n'y suis pour rien. Mais à présent que c'est fait, y a pas à s'en dédire, et.... »
Le capitaine fit vers moi trois pas comme un tigre, me saisit le bras, approcha sa figure de la mienne, et, me soufflant son haleine brûlante, il ajouta avec une espèce de râle sourd :
« ... Je l'aurai! »
Ce cri de bête fauve suffisait à m'avertir que toute tentative d'apaisement, dans l'état où je voyais le capitaine, eût été folie de ma part. Je baissai- donc la tête sous l'orage et je me bornai à dire à Cougourdan :
« Parlez; que voulez-vous de moi?
— Je veux que vous me la fassiez voir! »
J'avoue que malgré toute mon amitié pour le capitaine, ou plutôt à cause même de cette amitié, l'idée de mettre un si étrange cavalier en présence d'une dame de cette volée me causa une véritable épouvante. Comment un homme aussi absolument étranger aux usages du monde pourrait-il éviter le ridicule d'une pareille présentation, et, une fois ce mal fait, quelle issue restaitil au formidable roman qui bouillonnait déjà dans le cœur du capitaine?
Je ne pus m'empêcher de faire un mouvement d'effroi. Cougourdan le vit, et. m'ayant un instant considéré, la tête penchée de côté, il me dit d'un ton ferme et posé :
« Mon cher ami^ je vois ce que vous pensez : ce n'est pas difficile à voir et c'est justement parce que je pense comme vous que je suis venu vous trouver. Vous ne demandez pas mieux que de me rendre service, mais vous craignez que cette belle dame ne se moque de moi en me voyant fait comme je suis.
— Oh ! lui dis-je en l'interrompant, pouvez-vous croire. .. ?
— Laissez donc! c'est tout juste, pardi! Hé! croyez-vous que je serais en rage comme vous me voyez, si j'étais frisé et pommadé comme un de ces mirliflors qui lui font la cour? Vous croyez que je ne me vois pas? Sans ça, je serais allé tout bonnement lui faire ma visite comme les autres, et, tenez, peut-être que je n'en serais pas tombé amoureux. C'est de l'avoir vue de loin, d'avoir entendu toutes les histoires qu'on raconte sur elle, et puis de l'avoir vue galoper sur ce cheval. Enfin voilà. Ce qui est bien sûr, c'est qu'elle ne ressemble à personne. A force de penser à elle et à tout ce qu'elle fait, je n'ai pas pu m'empê-
M-; HnrniJKT. ii'Xi
v.lwv iU'. ("l'oiro (lu'rllt' a iiii sccrcl. {'.m (Miliii pourquoi osl-flU; venue ù Marseille? Pour (juoi faire a-t-elle un yacht (Ut celte tournure? Pour(|Uoi fait-elle le matelot? Pourquoi répand-elle partout (les charités dans un pays où elle est étrangère? Ma parole, on dirait qu'elles a juré de rendre Marseille folle. Tous les autres y sont allés, pourquoi je n'irais pas aussi, moi? Hé! trooCin de l'air! j'en vaux bien un autre, moi, et s'il s'agissait de sauter à l'abordage d'un vaisseau anglais, je voudrais voir quelle figure ils foraient, les autres, et ce qu'elle dirait, elle, si elle me voyait à l'ouvrage! Cette femme aime la mer, puisqu'elle navigue pour son plaisir : eh bien, quand je causerais avec elle de mer et de marine, croyez-vous que ça l'ennuierait tant que cela? En voitelle beaucoup, de ces mirliflors, qui aient tué des krakens, des tigres, des mouches noires, et qui aient pris tant de frégates, de corvettes et de goélettes anglaises, sans compter les navires marchands? Bah ! une femme ne me fait pas tant peur que cela, après tout, et je ne vois pas pourquoi une femme aurait tant peur de moi. Au surplus c'est dit, et si vous me refusez le service que je vous demande, je ne prendrai conseil que de ma sagesse, et... arrivera ce qu'il pourra! »
La sagesse du capitaine Marins Cougourdan ! Il me menaçait de sa sagesse! J'en eus le frisson.
Et tout aussitôt, chose étrange, je ne pus m'empêcher d'être frappé des considérations bizarres par lesquelles il avait essayé de justifier la folie apparente de sa candidature. Le fait est qu'à moins qu'on ne supposât cette femme tout à fait folle, une personne aussi haut placée dans le monde devait absolument avoir de très graves motifs pour agir comme elle le faisait, et qu'en choisissant Marseille pour y séjourner dans ces conditions, elle venait sûrement y préparer ou y poursuivre quelque entreprise mystérieuse. Aussi fut-ce sans hésitation aucune et même avec une espèce d'élan que, prenant la main du capitaine, je lui dis :
« Eh bien, puisqu'il en est ainsi, à Dieu va-t' ! Ce soir ou demain
VOUS serez présenté à la princesse géorgienne. Mais vous savez, à vos risques et périls, comme vous dites!
— Ça va de soi, pardi! me répliqua-t-il en me serrant la main d'un air entendu. Mais vous viendrez bien avec moi la première fois?
; — Je n'ai rien à vous refuser, vous le savez bien. » Mais au moment où j'allais sortir, une inquiétude amicale me fit arrêter. Je me demandai si la toilette habituelle de Cougourdan n'était pas de nature à jeter quelque désarroi dans les relations de bonne amitié qu'il allait essayer de nouer avec une femme vivant dans tous les raffinements du luxe. Je lui fis part de mes craintes, en y mettant tous les ménagements possibles. Après m'avoir écouté avec beaucoup d'attention, il fit deux ou trois tours dans la chambre en claquant des doigts. Je craignis qu'il n'eût mal pris la chose :
" Ce que je vous en dis, cher capitaine....
— Hé! pardi, je vou en remercie, et c'est le conseil d'un bon ami. Mais, voyez-vous, tout bien considéré, je me présenterai tel que j'ai coutume d'être. Si je m'avisais de m'afîubler, comme vos beaux messieurs, d'un habit vert à queue de morue, avec un pantalon collant de nankin et des escarpins, j'aurais l'air d'un chien habillé et je me ferais moquer de moi... quoiqu'ils en aient l'air aussi, eux, moi je trouve! Non, non, j'irai habillé à mon goût : et, ma foi, si cette dame n'est pas contente d'un habillement que je trouve assez beau pour quand je vais faire mes dévotions à Notre-Dame de la Garde, digue li que venyué! »
Le soir même, grâce à mes relations avec la maison Arnavon, la visite du capitaine Marins Cougourdan était annoncée à la princesse géorgienne, qui fit répondre qu'elle l'aurait pour très agréable.
Le lendemain, à quatre heures, nous entrions dans le salon de la princesse. Sa beauté, vue de près, était encore plus merveilleuse que je n'avais pu en juger en la voyant passer dans la rue.
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Ello était NrliK! <l'mi(' lon^^iic lol)!' de vcIouf's ikmi- à iiiaiicliL'S pcnduntos, sorréo ii lu tiiille pur iim; (îspè<^c d'unnoau d'or mat fermé d'iino boiicio noin^ où étincelaiciit des i^araclères mystérieux formés de jj;ros diamants. Elle avait les cheveux pendants sur les épaules et soutenus sur sori front par* un mince bandeau d'or uni.
lUi iuiut dosa grande taille elle inclina la tète en nous montrant des sièfçes vis-à-vis d'elle; nous nous assîmes et la conversation commen(;a.
<( J'ai été fort heureuse, capitaine, d'apprendre que vous vouliez me faire niotineur de me rendre visite.
— L'honneur est pour moi, madame, répliqua Cougourdan avec un sourire gracieux et un geste arrondi, et j'y ai de plus un grand plaisir, car j'avais une grosse envie de vous connaître. C'est bien naturel, vous êtes si belle!
— Et vous bien galant, capitaine !
— Madame, nous autres de Marseille, nous nous connaissons en jolies femmes. Toutes nos femmes sont jolies, ici, vous avez bien pu le voir. Moi, j'ai beaucoup navigué et je n'en ai trouvé nulle part qui les vaillent. Mais vous, ah ! vous, ça, y a pas à dire, il faut baisser pavillon. Vous aimez la mer?
— Oh! capitaine, c'est la grande passion de ma vie.
— A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle avoir de l'esprit! Si toutes nos belles dames faisaient comme vous, les voyages ne seraient pas si tristes et les équipages si difficiles à mener.
— Hum ! hum ! fis-je en écrasant le pied de Cougourdan.
— Capitaine, dit la princesse, vous n'êtes pas un inconnu pour moi. Je sais quels exploits vous avez accomplis dans nos dernières guerres avec les Anglais. Votre nom appartient à l'histoire, et je suis, je vous le répète, fort honorée de votre visite. On m'a beaucoup parlé aussi de votre navire : il est digne de celui qui le commande, et....
— J'espère bien, dit le capitaine, que vous viendrez le visiter?
— Avec le plus grand plaisir !
— Il faut venir déjeuner à mon bord, hé?
— Très volontiers.
— Vous devez vous y connaître, car vous avez vous-même un yacht !
— Oh! une embarcation de plaisance....
— Peste ! vous appelez ça une embarcation Je plaisance ! Avec une embarcation de plaisance comme celle-là, si on me donnait un bon équipage et quelques caronades, je me chargerais bien de faire des promenades en mer qui ne seraient pas des promenades de plaisance pour les Anglais! Et qui vous le commande, votre yacht?
— Moi-même, répondit en souriant la princesse; je suis capitaine au long cours : j'ai passé mes examens et j'ai un brevet en règle.
— Capitaine au long cours ! s'écria Cougourdan en se levant et en ouvrant les bras, mais alors vous êtes un matelot pour de vrai ! »
Et, se précipitant vers la princesse, il lui donna une double poignée de main et s'assit à côté d'elle.
La glace était rompue. La conversation s'engagea entre les deux capitaines, et ce fut pour moi une scène charmante de voir ce triton et cette sirène causer ensemble de leurs campagnes et de leur métier comme deux vieux loups de mer.
La visite se prolongea pendant près de deux heures. La princesse accepta pour le surlendemain un déjeuner de garçons à bord de la Bonne Mère, Cougourdan, un dîner pour le jour suivant à bord du yacht, et il fut de plus convenu qu'au premier jour de mauvais temps il ferait faire à la princesse une promenade en rade dans la chaloupe de la Bomie Mère, qui était une chaloupe sans pareille.
Dans les jours qui suivirent, tout s'exécuta comme il avait été convenu. Une effroyable bourrasque arriva comme à point nommé pour favoriser, si j'ose ainsi parler, la promenade que Cougourdan avait offerte à la princesse.
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Le l)riii( (le celle j^iiliuileri(; marine a\ail alliié une Joulc
(MjoruK' (lo (uiriêux, (|iii jissislèroiil, à rcniharqucment et allèrent
se masser sur la place de la Major pour suivre les Dériuéties de
« CAPITAINE AD LONG COURS 1 » s'ÉCRIA COCGOCRDAN.
cette promenade insensée. On eut là un spectacle dont les vieux matelots de Marseille se souviennent encore et dont ils ne peuvent parler sans frémir. Mais ce qui mit le comble à l'admiration des spectateurs, ce fut de voir sortir du port, en même
temps que la chaloupe et la suivant presque bord à bord pour lui porter secours au besoin, la Donne Mère elle-même, montée par le second et exécutant, les unes après les autres, par une des mers les plus épouvantables qu'on eût vues devant Marseille, les moindres évolutions de la chaloupe.
Lorsque Cougourdan, trempé comme un phoque, débarqua sur le quai de la Cannebière, ayant à sa droite la princesse ruisselante d'eau et à sa gauche le second à demi noyé, une immense acclamation s'éleva dans les airs.
« Vive la princesse ! vive le capitaine Marins Cougourdan ! cria le peuple. Té ! faut qu'ils se marient ensemble, puis! »
Quoique la dernière partie de ces cris se fût confondue dans le chœur de toutes les voix qui s'élevaient en même temps, et ne fût pas arrivée aux oreilles des deux personnes qu'elle intéressait le plus, le vœu qu'elle exprimait ne fut pas perdu pour une partie du public, et dès le soir, à ce que j'ai su depuis, le mariage du capitaine Cougourdan avec la princesse était chose convenue entre les répétières et les portefaix du port.
Huit jours s'étaient écoulés depuis la première visite de Cougourdan à la princesse. Il l'avait eue à déjeuner à son bord, il avait dîné abord du yacht, il avait fait avec elle sa « promenade » en rade, et il y était retourné une fois : il l'avait donc vue en tout cinq fois. Chaque soir il venait me rejoindre au café, nous allions nous promener sous les Allées, et là il me donnait des nouvelles de son cœur.
Que n'ai-je pu écrire mot à mot, à mesure qu'il me les débitait, les folies que lui inspirait sa passion ! Cet amour-là ne ressemblait pas plus à l'amour ordinaire que le capitaine Marins Cougourdan ne ressemblait aux hommes ordinaires : c'était un mélange de fureurs de lion et d'attendrissements de colombe, avec des soubresauts et des surprises, avec des labyrinthes de naïvetés et de roueries, qui vingt fois en une minute me donnaient tour à tour envie de rire ou de pleurer. Au fond il souffrait, mais malgré ses rugissements on voyait qu'il était
M-: MOL'QIIKT. Î3».
cmporli' |>iir l'i-lati «l'iiiir in(liiiii|ilal)lr espériiiicc». Il ôlail vraiiiH'iil sii|k'iIk' dans rvs moments-là, et je n'ai jamais mieux compi'is la puissant»' de l'aniuiir cl ses épouvantes.
VA. en même tcMups, chosi^ adniirabh^ (jui le relevait enrore à mes yeux, c'était ce bon sens, ccî sun}^-tVoi(i, que rien ne pouvait altérer el (|ui, à travers le désordre de son lime et de ses sens. Kî conduisait vraiment, dans cette incroyable entreprise, parle cliemiu le plus sur et le plus droit.... Il me semblait le voir à son bord, calme au milieu de latempète, gouvernant son navire vers un point que seul il pouvait deviner au delà de l'horizon. Car, tout bien considéré, il n'avait pas fait une seule faute, et plus cet étrange roman se développait, plus il devenait évident qu'il y avait là un mystère : quels que fussent les projets de la princesse, l'empressement de Cougourdan auprès d'elle ne semblait pas de nature à les contrarier, car elle l'accueillait toujours avec une distinction marquée.
Quinze jours encore se passèrent. Cougourdan ne dormait plus, ne mangeait plus, et, sans être pale, ce que sa peau cuivrée rendait impossible, il était positivement moins rouge. Plus le temps marchait, plus la situation devenait inquiétante; malgré toute ma confiance dans la sagesse fantastique du capitaine, je ne pouvais m'empêcher de craindre que l'aventure où il s'était si follement embarqué ne le conduisît en fin de compte à quelque désespoir et par conséquent à un coup de tête.
« Voyons, capitaine, où en sommes-nous? Cette situation ne peut durer. Que comptez-vous faire pour en sortir?
— Ce que je compte faire? C'est bien simple : je la demanderai en mariage.
— En mariage !
— Oui, c'est décidé. Cette femme, voyez-vous, si je ne l'épouse pas, j'en perds la tête! Vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qui se passe en moi. C'est clair que sans elle la vie m'est insupportable.
— Mais enfin lui avez-vous parlé de votre amour?
— Té! pardi, je crois bien, que je lui en ai parlé!
— Que lui avez-vous dit?
— Hé ! je lui ai dit : « Madame, savez- vous ce que vous devriez « faire? Vous devriez m'épouser! » Je lui disais ça, vous comprenez, pour voir ce qu'elle répondrait.
— Est-ce qu'elle s'est fâchée ?
— Fâchée ! j'aurais bien voulu voir ça, par exemple! Non, non, elle m'a regardé entre les deux yeux et m'a dit en souriant :
« — Vous, capitaine?
« — Et pourquoi pas? je lui réponds. Est-ce que je ne suis pas <( capitaine comme vous? Nous naviguerions tous les deux en- « semble, et moi ie vous jure que ça me ferait plaisir. Je serais (( votre second, si vous vouliez : vous seriez à la fois mon chef et « mon épouse. La Bonne Mère pourrait se vanter d'avoir un beau « capitaine et moi une jolie femme !
(( — Ah ! vous voulez plaisanter, brave capitaine, dit-elle en <( riant. Eh bien, je vous répondrai, en plaisantant moi aussi, que (( je n'ai aucun goût pour le mariage. Je suis trop indépendante, (( trop impérieuse, si vous voulez. Pour me décider à me marier, « il faudrait que je trouvasse un homme comme il n'y en a « point. »
Et elle se mit à parler d'autre chose.
« Voilà, continua Cougourdan, où nous en sommes. Vous voyez qu'elle a dit non, mais remarquez-vous qu'elle a dit : en plaisantant^^ Demain je vais la voir. Hé!... »
Et ayant regardé un moment dans le vague, il me serra la main et me quitta.
Le lendemain soir je le vis arriver tout agité.
« Eh bien? lui dis-je.
— Eh bien, je l'ai vue, et... il y a du nouveau. Je lui ai encore parlé de mariage; je lui ai demandé pourquoi elle en est si ennemie.
« — Ennemie n'est pas le mot, m'a-t-elle dit. Mais moi, pour
IJ; iHMJyURT. '241
« in<i (l('M'i(l<>i' à (loiiiici' mon ((riii' à un lioiiiiiir, il iaiidriiil (|iir « ccl lioiiiiMc-liï IVil al)S()hnn('iil |ti("'|. ù Wiwo, tout n-, (jiic \(' lui « oi'dtiiiiicr.iis : (lu'il se scntll capaMr de (loiiiiri- jiisjjn à sa vu; " pour in'ohéir. .lo voudrais crirorc, ajoula-l.-(di(; ou faisant les « yeux doux, (|u'il me prouvai — je ne sais comment, ce serait a « lui à chcrciier — qu'il est capable de tout pour me plaire.
«< — Mais enlin, madame, que faudrait-il fain;? Dites un peu, '« pour voir.
« — Oh! me dit-elle en câlinant encore plus, est-ce que je sais? « C'est selon,... satisfaire un caprice, savoir deviner un désir....
,( — Qu'aimez-vous? Qu'est-ce qui vous plaît?
« — Mon Dieu, tout... et rien.... Ah! tenez, les fleurs....
« — Quelles fleurs? Dites, dites!
« — Pas les roses. Pas les tulipes. Pas les pensées. ... La fleur, . . . « tenez, de vanille.
« — La fleur de vanille? Ah ! ça, ce n'est pas facile. Il n'y en a « pas en France.
<< — Il n'y en a pas en France? Bien sûr?
« — Bien sûr, pardi.
« — Gapitaine, dit-elle en se renversant sur son sofa et en jetant « d'un air de mépris une rose qu'elle tenait à la main, est-ce que « vous ne trouvez pas que ce doit être exquis de respirer un bou- « quet de fleurs de vanille? »
En disant cela, mon cher ami, elle avait un regard si caressant que je faillis tomber à la renverse d'amour ! Je ne répondis rien, mais je jurai en moi-même qu'elle aurait son bouquet, quand il me faudrait aller le lui chercher jusqu'au bout du monde.
Si tu lui promets, je me dis, et que tu ne puisses pas lui tenir, ça fera plus de mal que de bien. Vaut mieux te taire : si tu lui apportes son bouquet, elle en aura la surprise.
— Très bien, dis-je alors à Cougourdan, mais maintenant venons à l'essentiel. Vous dites qu'il y a du nouveau. Quest-ce qui s'est passé?
— L'essentiel? Du nouveau? répondit-il, hé ben! pardi, c'est ça- C'est la vanille.
— Comment! mon pauvre capitaine, c'est là ce que vous considérez comme si important? Parce qu'elle vous. a dit en badinant qu'elle désire une fleur d'ailleurs introuvable, vous vous imaginez que vos affaires ont fait un grand pas ! Oh ! les amoureux !
— Un grand pas,... je ne dis pas qu'il soit fait, mais... on peut essayer de le faire. S'il n'y a pas de vanillier à Marseille, il y en a peut-être à Toulon. On peut chercher, ça n'engage à rien. Qui cherche trouve. On dit qu'il n'y a pas de vanillier à Marseille : qui le sait ? Je vais d'abord m'en assurer : après, nous verrons.
— Mais en supposant, lui dis-je, qu'il y ait un vanillier à Marseille et que vous parveniez à le découvrir, encore faut-il qu'il soit en fleur
— Commençons d'abord par trouver le vanillier. Après, nous verrons.
— Capitaine, lui dis-je en lui prenant les deux mains et en hochant la tête, vous êtes un grand enfant!
— Un grand enfant? Et vous un tout petit, entendez-vous, mon cher ami? Eh bien, je vous dis, moi, que j'ai plus de raison et de sagesse dans mon petit doigt que vous dans toute votre personne, entendez-vous? C'est vrai que je suis embarqué dans une affaire du diable, je ne dis pas non : mais j'y suis, et je dois faire tout ce qui dépendra de moi pour arriver à bon port. Je ne sais pas oii je vais, je ne sais pas où la dame veut en venir : que voulez- vous que je fasse? Je marche à tâtons comme un aveugle : je sens une corde, je l'empoigne, et je ne la lâcherai pas que je ne sois au bout. Dans des positions pareilles^ ne pouvant rien par vous-même puisque votre sort dépend d'un autre, il ne faut rien mépriser, faire attention à tout, et agir dans la plus petite chose avec autant de soin et de force que si tout en dépendait. Cette histoire de bouquet a l'air d'une badinerie de