NOUS APERÇÛMES LE MAITRE PENCHÉ SUR UNE TULIPE
— Monsieur Pierrugues, faut pas vous fâcher contre votre domestique : il ne voulait pas nous laisser entrer, mais j'ai forcé la consigne, parce que j'ai un grand service à vous demander. Pourriez-vous me dire où je trouverai un vanillier?
— Capitaine, dit le vieillard avec un mouvement d'orgueil, il n'existe en Europe qu'un pied de vanillier, et c'est moi qui l'ai. Tenez, le voilà au-dessus de ce bassin. »
Cougourdan devint pâle d'émotion. Se précipitant sur le vieil amateur, il lui saisit les deux mains et lui dit :
« Ah î vous me sauvez la vie ! »
Et s'arrêtant tout à coup :
(( Mais au moins est-il en fleur?
— Non.
— Quand y sera-t-il?
— Demain. » «
Il y eut un silence. Cougourdan, comme écrasé sous le poids dé son bonheur, hochait la tète et secouait les bras en me regardant :
« Hé ben! vous voyez, mon cher ami! Quand je vous disais! Monsieur Pierrugues, dit-il en se retournant vers l'amateur, il faut que vous me vendiez un bouquet de fleurs de votre vanillier. Je ne regarderai pas au prix. Mille francs, est-ce assez? »
Monsieur Pierrugues leva sur Cougourdan un œil étonné.
« C'est pas assez! Dix mille? »
Monsieur Pierrugues pâlissait.
« Vous ne voulez pas pour dix mille? Vingt mille! Trente mille ! »
Monsieur Pierrugues serrait les poings. Il voulait parler, mais ne pouvait pas.
« Trente mille ne vous suffisent pas, monsieur Pierrugues? Eh bien! cent mille! »
Monsieur Pierrugues porta la main à sa gorge, se tordit pendant quelques instants comme un homme qui étouffe, et enfin, faisant trois pas en arrière, levant ses deux poings avec un geste de malédiction, il s'adossa à son vanillier comme pour le couvrir de son corps et s'écria d'une voix étranglée :
u Vendre les fleurs de mon vanillier, du seul vanillier qu'il y ait en Europe! Pas pour mille francs, pas pour cent mille francs, pas pour un million, pas pour cent millions, entendez-vous! » ^ Et il se laissa tomber sur une chaise, pâmant et à demi suffoqué d'horreur.
Cougourdan était raide et immobile comme une statue. Je vis passer sur sa figure une de ces tempêtes qui présageaient chez lui quelque résolution terrible.
•' Ali! c'csl (•(miiiic <;ii, moiisiciii- l'it'ir'iijiiics? rlil-il ;i\cc !<; |»lii>^ ^riiiid ciiliiu;. Vous ne xoiilc/ pas me vcndic un l)oiif|iiol do llcurs de voire vanillier? C/esl. him ri je vous salue. Ilésolé de ne pouvoir l'aii'e alïaire avee nous. »
Nous soi'llnies. la |)ortc se n;forina sur nous.
« Qu'allous-uous faire? »> dis-jc à Cougourdan.
Il s'arrêta, jela un rej^sird rapide sur la porte de M. Pierruguos et sur les maisons avoisinantcs, et, hochant éïlergiquemeul la lète, il lira sa montre et regarda l'heure.
« Il est onze heures et demie, dil-il lentement : demain, à trois heures un quart, la princesse aura son bouquet de fleurs de vanillier.
— Mais comment ferez-vous?
— Ça, ça me regarde », dit-il d'un air sombre.
Il se mit à siffloter, et nous arrivâmes dans la ville, où je le quittai sur le Cours sans qu'il eut prononcé une parole.
Le lendemain, 20 avril 1828, fut un jour à jamais mémorable dans les annales de la cité phocéenne.
Dès le matin, inquiet des dispositions où j'avais laissé le capitaine, j'allai le chercher à son bord et à un pied-à-terre qu'il avait en ville : il était sorti depuis longtemps. Je le cherchai encore inutilement partout où nous avions coutume de nous retrouver. J'allai à mes affaires jusque vers deux heures, et je me disposais à rentrer chez moi en faisant un tour par la rue Saint-Ferréol, lorsqu'une rumeur lointaine arrivant du haut de la Cannebière attira mon attention. Les passants s'arrêtaient, je m'arrêtai aussi.
Quelques secondes à peine s'écoulèrent, et je vis passer devant moi, courant de toutes leurs forces, cinq ou six gamins couverts de sueur et de poussière, tels qu'on représente d'ordinaire les messagers, et qui, avec les gestes du plus profond désespoir, hurlaient ces mots :
« Le Chapitre est pris! Le Chapitre est pris ! »
Et ils disparurent comme un rêve au milieu des tourbilloiis
de poussière et suivis d'un cortège d'autres gamins qui se mettaient à courir à leur suite sans savoir pourquoi.
Tous tant que nous étions là, nous nous retournâmes les uns vers les autres d'un air ébahi, chacun interrogeant son voisin sans aucun succès, puisque personne ne savait rien.
Après quelques minutes de pourparlers aussi incohérents qu'infructueux, la foule massée sur les trottoirs commença d'onduler, puis il se fit un courant dans la direction des Allées, et tout ce monde, incapable de supporter plus longtemps l'angoisse où venait de le jeter le cri d'alarme des gamins, se dirigea au pas accéléré vers le Chapitre, lieu de l'événement.
Pour bien faire comprendre au lecteur combien étaient graves les faits que les gamins s'étaient spontanément chargés de porter à la connaissance du public, quelques éclaircissements ne seront pas ici hors de propos.
Ces petits drôles, qui joignaient à leur qualité de polissons la profession de négociants en hannetons, et qui faisaient beaucoup d'affaires avec les écoliers de la ville, étaient partis ensemble pour se rendre au Jardin des Plantes, où ils comptaient se procurer, en secouant les arbres, des marchandises de leur commerce. Ils s'en allaient, faisant à leur ordinaire toutes sortes de méchancetés et de sottises le long du chemin, lorsque, arrivés à peu près au milieu du Chapitre, ils trouvèrent en travers de la chaussée un matelot armé jusqu'aux dents et qui, se promenant en long et en large, paraissait faire sentinelle.
Au moment où les enfants arrivèrent près de lui, il s'arrêta, les regarda d'un air terrible, et leur dit :
« On ne passe pas! »
A cette apostrophe inattendue, le chef des gamins, qui naturellement était le plus effronté, essaya de lever la tète en ricanant.
(( On ne lève pas le nez comme ça, et on ne rit pas ! » dit le matelot.
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A (Uîllc! ohsLTvalioii l'aile d'iino voix sévère, Jes (gamins se rognr(l«';rent entre eux d'im iiircllaré e( dirent Ions :
« Allons-nous-en !
— On ne s'en va pas! reprit le iiialejrd \{\rv noii inoin^ d'ainénil»' : il tant restei* là. »
l"]| il lit l'elnire la l.iine (dïroyable d'un sabre qu'il Inandissait d(^ lii main di-oile.
Mais un anir-e spoctiicle, bien lait pour ajouter à 1.
surprise et à la terreur des gamins, vint paralyser e eux toute velléité de t'uiti