‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 34 sur 47 · ON NE PASSE PAS · texte numérisé non relu

ON NE PASSE PAS

ou de résistance. A quinze pas en arrière de la sentinelle, un groupe de sept à huit matelots également armés jusqu'aux dents était posté au milieu de la chaussée, et de chaque côté les maisons qui bordaient l'avenue étaient occupées par d'autres matelots placés en vigie aux fenêtres et en sentinelle aux portes. Sur ces entrefaites arriva un valet de ville qui s'en venait tranquillement, regardant de droite et de gauche si rien n'allait de travers sur le Chapitre. Ayant aperçu le matelot qui

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montait sa faction avec calme et régularité, il s'avança vers lui et lui demanda ce qu'il faisait là.

« Est-ce que ça vous regarde ? lui répondit le matelot d'un air de dignité offensée.

— Hé! oui donc, que ça me regarde, que je suis valet de ville.

— Ah ! c'est bon. Je suis ici de faction.

— De faction? Qui vous y a mis?

— Quelqu'un qui a le droit de me commander.

— Vous n'êtes pas marin de l'Etat.

— C'est possible. En attendant, vous ne passerez pas.

— Comment! je ne passerai pas? Je m'en vais vous montrer

— Non, vous ne vous en irez pas non plus : vous resterez là.

— C'est ce que nous allons voir, par exemple! »

Et prenant ses jambes à son cou, le valet de ville s'enfuit pour aller avertir la police. Mais avant qu'il eût fait vingt pas, quatre matelots, sur un cri de la sentinelle, s'étaient élancés à sa poursuite et le ramenèrent à côté des gamins.

Quelques promeneurs arrivèrent, puis une charrette, puis une voiture, puis des chevaux qu'on menait en main. Les uns s'arrêtaient sans réclamer, d'autres élevaient la voix, d'autres cherchaient à forcer la consigne : mais à mesure qu'il arrivait du monde, de nouvelles sentinelles venaient prêter main-forte à la première; peu à peu, en avant et en arrière du point occupé par les matelots, un encombrement de voitures et de piétons s'accumulait, si bien que ceux qui étaient derrière ne savaient que penser au travers des colloques et des injures qui s'entrecroisaient d'un cocher à l'autre et que les piétons échangeaient en se poussant et en se bousculant. C'est au moment où cette confusion était à son comble que les cinq gamins, se faufilant entre les roues des voitures, étaient parvenus à s'échapper et s'étaient répandus dans les rues de Marseille pour y semer l'alarme dans tous les quartiers.

Pendant que les gamins fuyaient vers la ville et que de nouveaux éléments de confusion venaient, sous forme de véhicules

(liNcrs <'l (le |)('rsoniîagos plus ou iintiiis ('(lurës, s'a(!(;inmil<*r coulrc les deux hurraf^es (|iii iiikii'cnptaiciil la circulation sur U; puiiil (lu Chapitre occupé, coiiii-c luiil (li(»il cl toute convcuaiico, par CCS marins (|ui, suivant l'observation ju(li<:ieuse du valet <le ville, n'étaient pas des marins de l'Ktat, un nuage de poussière s'élevait j\ l'iMitrée du (lliapitrc, et à l'instant un des matelots |)lacés en vigie à l'une des fenêtres des maisons envahies cria :

« Navire au vent! »

Un coup de sil'llet per(;a les airs, et quinze matelots, le sabre à la main, marchèrent sur la foule et sur les voitures en criant :

« Que tout se range de côté ! »

Merveilleux effet de la peur! en deux ou trois minutes, un passage s'ouvrait au milieu de cette masse tout à l'heure inextricable, et un cordon de sentinelles, s'alignant de distance en distance, maintenait l'espace libre.

Quelques minutes se passèrent encore. Tous les yeux se tournèrent du côté de la ville : on pressentait un événement!

Trois points noirs, du fond de l'avenue, grossissaient à vue d'oeil. Bientôt on entendit d'abord un murmure, puis un bruit régulier, puis un fracas, puis un tonnerre, et trois cavaliers, passant comme la foudre entre les deux haies d'hommes et de voitures qui bordaient le Chapitre, vinrent ventre à terre s'arrêter devant une maison.

Cette maison était celle de M. Pierrugues.

Ces trois cavaliers étaient la princesse géorgienne, vêtue de son habit d'amazone, et deux grooms qui la suivaient.

La porte de M. Pierrugues s'ouvrit, et le capitaine Marins Cougourdan, revêtu de son habit bleu-barbeau à boutons d'or, avec son gilet de satin à fleurs, sa cravate bariolée, son pantalon de nankin, parut sur le seuil. II était rasé de frais; il avait l'air souriant quoiqu'un peu animé. II tenait d'une main son grand chapeau de castor gris, et de l'autre un pistolet. Il descendit les marches de la porte, fit trois pas

252 VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGOURDAN. vers la princesse et, lui montrant de son pistolet l'entrée de la maison :

« Madame la princesse, je vous ai écrit hier soir pour vous prier de vous arrêter aujourd'hui à trois heures ici, pour me donner occasion de vous offrir quelque chose que vous désirez. Si vous voulez bien prendre la peine d'entrer, je vais vous cueillir devant vous le bouquet de fleurs de vanille dont vous avez envie. »

La princesse sauta à terre, et Cougourdan, lui offrant galamment la main, la fît entrer dans le vestibule et de là dans la serre.

Là une scène inouïe attendait la noble capricieuse. Rangés à droite et à gauche du vanillier, dont les fleurs s'épanouissaient en touffes opulentes, douze matelots se tenaient debout, ayant chacun à la main un pistolet armé, le canon en l'air. Au pied d'un grand bananier tout enguirlandé de lianes, l'infortuné M. Pierrugues, assis sur un fauteuil de bambou de Chine, poussait des gémissements étouffés sous l'œil paternel de deux matelots qui ne le perdaient pas de vue. Les arbres les plus rares, les fleurs les plus merveilleuses, formaient des bosquets où l'on voyait voltiger des colibris et des oiseaux de paradis, tandis que, dans les vasques et les cascades des fontaines et des rocailles, nageaient des canards fantastiques et des poissons invraisemblables irisés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

« Daignez vous asseoir sous ce bananier, madame, à côté de ce bon M. Pierrugues, et vous allez voir comment le capitaine Marins Cougourdan fait quand il veut offrir un bouquet à une belle dame comme vous. »

Armant alors le pistolet qu'il tenait à la main, il visa posément la plus belle fleur du vanillier, pressa la détente, et la balle fit tomber la fleur, après quoi, continuant sa course, elle fracassa une vitre et sortit de la serre pour aller frapper contre une des maisons voisines.

Douze fois le capitaine, prenant des mains de ses hommes un

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