‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 36 sur 47 · QUAND LA DOUZIÈME FLEUR FUT TOMBÉE, LA PRINCESSE SE LEVA · texte numérisé non relu

QUAND LA DOUZIÈME FLEUR FUT TOMBÉE, LA PRINCESSE SE LEVA

m; IlornIJKT. ^57

ffiml (jiK; soil re (jnc j'ai liiil, «'cliiil cncort' U'. plus sa^'c, el pour l'onor la princossc à dôcoiivrir son jeu il n'y avait pas d'autre iiioycMï (|u'un ('•(lai. J'ai Iroiiv»! l'oc.easion du bouquet, je l'ai prise. Kt maintenant voulez-vous savoir si j'ai eu raison? Honne/-inoi un ei{;are, asseyez-vous là et écoutez. »

Il alluma son cij^are et me r aconla ce qui suit : « Tout ce qu'on vous a raconté est vrai. Seulement il faut que vous sachiez que si j'ai fait oc('uper la rue et les maisons d'alentour el forcé les passants à attendre que j'eusse fini mon affaire, c'était pour éviler ([ue ces gens, en traversant devant la maison ou en se mettant à leurs fenêtres pour voir ce qui se passait, ne vinssent à recevoir quelque balle éctiappée de la serre : vous voyez donc que ce que j'en ai fait, c'était pour leur bien. Maintenant, comme je ne voulais pas être dérangé et que j'aurais été désolé d'avoir quelque bataille avec les gendarmes, soyez juste, il fallait bien empêcher les passants de s'en retournera Marseille avertir la police : j'ai donc été forcé de les prier de rester là un moment. Vous voyez que ça encore, c'était pour le bien de la paix et par respect pour l'autorité. Mais sitôt que j'ai eu fini, j'ai laissé passer qui a voulu, oh! pour ça, qui a voulu.

Vous voyez donc que dans tout ça y a pas de quoi fouetter un chat. Je payerai ce que j'ai cassé à M. Pierrugues et à ses voisins, je leur donnerai ce qu'ils me demanderont pour la peine que je les ai tenus enfermés quelques minutes, et tout sera dit. Mais maintenant vous allez savoir le reste.

Le soir, comme elle m'y avait invité, je suis allé voir la princesse.

Savez-vous comment elle m'a reçu? En me sautant au cou ! Quand elle m'a eu assez embrassé à sa fantaisie, elle m'a fait asseoir, et, calmant le désordre de ses idées, elle m'a parlé en ces termes :

« Brave capitaine, quoique la renommée m'eût dit ce que vous êtes, j'avoue qu'elle ne m'en avait pas assez dit, et que votre caractère vous place vraiment au-dessus de tous les hommes que j ai connus.

« Ma conduite à Marseille et avec vous aurait pu vous sembler inexplicable, et je ne me dissimule pas que je suis sortie bien des fois de la réserve que mon sexe m'aurait imposée. J'ai vu avec plaisir que, seul de tous vos compatriotes, vous avez dès le premier jour su deviner que quelque puissant motif me commandait d'agir comme je le faisais en foulant aux pieds toute retenue. »

Ici elle rougit, mon cher ami, et poussa un soupir, puis elle continua :

f( Ce motif, je vais vous le révéler, et alors, quand vous saurez tout, vous apprendrez ce que j'attends de vous et quelle récompense je vous réserve.

(( Je suis née àDjesk, dans le Béloutchistan. Mon père, qui était un grand seigneur de ce pays-là, avait une superbe bastide au bord du golfe d'Ormuz. Un jour que nous étions bien tranquilles dans notre jardin, prenant le frais devant la maison, une bande de corsaires turcs, qui avait débarqué dans le voisinage, paraît tout à coup, nous enveloppe, tue mon père, ma mère, mes frères, ma nourrice et jusqu'à mon pauvre chien, et m'emmène dans sa barque.

« Un mois après j'étais vendue comme esclave sur le marché du Caire et emmenée à Constantinople, où l'on m'acheta pour le sérail du Grand Seigneur.

« Après huit mois de cette vie je réussis à m'échapper sous le déguisement d'un eunuque que j'avais intéressé à mon sort, et je revins à Djesk, où je recueillis mon immense fortune, résolue à m'établir en Europe pour me venger des Turcs, à qui j'ai voué une haine mortelle. Si je puis les exterminer tous, je le ferai.

(( A peine arrivée à Paris, j'ai appris que toutes les puissances chrétiennes préparent une expédition pour aller délivrer la Grèce du joug des mahométans. Je me suis mise aussitôt en rapport avec le gouvernement français. J'ai commencé par lui offrir trois millions pour contribuer aux frais de l'expédition.

\.K HOUQUKT. 250

« Mais ((M'i lie suflisîiit jkw à conlcntor ma haine. J'ai rc'isolii de jucikIic inoi-inùme un<; pari artivo à la guerre, et à (-et efïel, après in'èlro mise en état de passer mes «'xainens de capitaine au lon^ cours, je me suis fait dclivrer des l<;ltres de marque, et telle (jue vous me voyez, j(; suis corsaire ré};ulièrement commissionné par le gouvernement rran(;ais, car j'ai fait franciser mon yacht

« Cependant, comprenant Irop, hélas! que mon sexe m'embarrasseraiten bien des occasions pour commander dans un combat, j'ai résolu de m'en tenir au rôle de second et de me mettre sous les ordres d'un capitaine digne des entreprises que je veux accomplir. C'est dans ce but que je suis venue à Marseille, presque sûre de trouver dans ce port fameux l'homme héroïque qu'il me fallait. Les extravagances auxquelles je me suis livrée avaient pour but d'exciter l'imagination des hommes et de les pousser à faire de ces folies auxquelles une femme sensée reconnaît ce qu'un homme peut valoir. Vous avez dépassé mon attente, et si vous voulez me permettre d'embarquer à votre bord en qualité de second et de passer mes lettres de marque à votre nom, nous pourrons partir quand vous voudrez pour la Morée, car, d'après ce que je viens d'apprendre, le général Fabvier, commandant en chef de l'expédition française, vient d'arriver à Toulon et va appareiller d'un jour à l'autre.

— Vous, mon second ! je lui dis. Me battre avec vous contre les Turcs! Oh! madame, madame, vous me rendez fou de bonheur! Ah! ces gueux de Turcs! Comment! ils ont osé tuer monsieur votre père, massacrer votre pauvre chien, et vous fourrer au sérail ! Ah ! les coquins ! ils me le payeront, et cher ! Je crois bien, que je veux partir, et tout de suite ! Mais, lui dis-je tout à coup, votre yacht, vous le laissez donc?

— Mon yacht, me répondit-elle à voix basse, mon yacht,... entre nous, c'est tout bonnement un brûlot. N'en parlez pas, de oeur d'effrayer le monde, mais il a dans le ventre de quoi faire sauter la moitié de Marseille. Nous l'emmènerons et nous trou-

verons bien, j'espère, une occasion de l'utiliser dans l'intérêt de notre sainte religion.

— Notre sainte religion ! Vous êtes catholique, donc? je dis.

— Oui.

— A la bonne heure, trooûn de l'air! je lui dis. J'espère que nous ne partirons pas sans aller faire dire une messe à Notre- Dame de la Garde. Vous verrez les belles robes et les beaux bijoux que je lui ai donnés! Mais je vous en donnerai aussi tant que vous voudrez, quand vous ne serez plus mon second. Ah! vous savez, à bord, dans le service, y aura plus de princesse qui tienne, et, une fois sur le pont, il faudra m'obéir comme les autres, oui ! »

Bref, mon cher ami, conclut le capitaine, nous partons dans huit jours. Je n'aurai pas grand'chose à faire, entre nous, pour mettre la Bonne Mère sur un pied respectable. Pour la forme, j'achèterai deux ou trois caronades, mais vous savez que mon arsenal est toujours en assez bon état. Dieu merci. J'ai chargé un agent d'afTaires de régler avec ce bon M. Pierrugues et ses voisins du Chapitre pour les petits dégâts que j'ai pu faire. Je crois que, le bouquet compris, en leur offrant une vingtaiue de billets de mille francs ils seront contents. Quant au procureur du roi, il a reçu ordre de me laisser tranquille. Tout est donc arrangé de ce côté-là.

— C'est admirable, dis-je tout émerveillé; mais reste un point dont vous ne me parlez pas : le mariage. A quand le mariage?

— Ça, dit Cougourdan, nous en causerons à bord; il faut commencer premièrement par ce qui presse le plus, qui est d'aller crever la paillasse à ces huguenots de Turcs. »

Sur ce, m'ayant serré la main, le capitaine me laissa pour aller à ses affaires.

Huit jours après, c'est-à-dire le 28 avril 1828, le port de Marseille présentait une animation extraordinaire. Une flottille de bâtiments de transport nolisés par le gouvernement français appareillait pour aller à Toulon rallier la flotte en partance pour

ij-: iHHncKP. -lin

la Morde. Coiij^oui'daii élail (^liar^^'ô de (-oiiiiiiaii<i<i U tlollille jus(|irà Toulon.

\'(M's sept lunircs dit iiiaiiii, (iii cortège composé d»; tons les ofliciers el malclols de ces navires, chacun portant un ciei'^c à la main, jj;ravissail majestueusement la montée de Notre-iJame de la (larde. Kn tète, revêtus lous deux de l'uniforme d'enseif^nc de vaisseau, auquel leur donnait droit leur grade de capitaines au long cours, marchaient Cougourdan et la princesse géorgienne : celle-ci avait placé dans le revers de son uniforme un bouquet de tleurs sèches. Un peuple immense les suivait et entra avec eux dans l'église, où une grand'messe, servie par le plus vieux matelot et par le plus jeune mousse des équipages présents, fut célébrée pour appeler les bénédictions de Dieu et la protection de Notre-Dame de la Garde sur les armes de Cougourdan.

A midi et quelques minutes, au bruit des fanfares, des acclamations, et des musiques de tous les régiments en garnison à Marseille, Cougourdan et la princesse montaient à leur bord.

La Bonne Mère, pavoisée du haut en bas de tous ses signaux et pavillons, ses caronades et ses pierriers en batterie, tout l'équipage en armes rangé sur le pont, se présentait pour la première fois dans son port d'attache sous l'aspect martial qui constituait, dès qu'elle était au large, le fond véritable de son caractère. Pour la faire paraître plus belle encore, et aussi pour la rendre plus digne de l'hôte gracieux qu'elle allait porter, Cougourdan avait cru devoir l'orner de fleurs et de feuillages. Une bordure de roses garnissait d'un bout à l'autre les platsbords, les embrasures et les fenêtres ; au dehors, de la poulaine au couronnement, des guirlandes de feuilles de laurier entremêlées de fleurs étaient suspendues aux flancs du navire. Sur la dunette, un autel de lis et de roses blanches supportait la statue de Notre-Dame de la Garde entourée de cinquante gros cierges. C'était très joli.

A midi et demi Cougourdan, monté sur sa dunette, emboucha

son porte-voix et donna l'ordre d'appareiller. Aux coups de sifflet des maîtres, les matelots se répandirent dans les manœuvres, le cabestan commença de tourner, et la princesse, s'inclinant devant son capitaine, alla prendre son poste à l'avant pour faire exécuter les ordres qu'elle venait de recevoir.

A deux heures précises, la Bontie 31 ère, prenant la tête de la flottille, passait sous les forts, saluée par les vivats et les adieux de la foule réunie pour assister au départ.

On sait comment la délivrance de la Grèce fut accomplie par les flottes combinées des nations chrétiennes liguées contre les Ottomans. Je ne surprendrai personne en disant que Cougourdan, secondé par la princesse, fit des prodiges et se couvrit de gloire.

Mais quant au dénouement de la partie romanesque de cette histoire, c'est ce que je n'ai jamais pu éclaircir, et j'en reste réduit à des conjectures....

if ' J

Page 1