‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 37 sur 47 · LA FIÈVRE DU SENEGAL · texte numérisé non relu

LA FIÈVRE DU SENEGAL

L'épidémie cholérique de 1834 ù Marseille a presque égalé en horreur la peste de 1720. Dans une ville toujours ouverte aux importations des provenances les plus suspectes du Levant, et où presque toute la population flottante connaît la peste pour l'avoir vue sévir ou pour en avoir entendu parler dans les pays où elle a son foyer, la terreur de l'épidémie est un sentiment inné, traditionnel et profond, à un point qu'on ne saurait s'imaginer si l'on n'a pas vécu longtemps à Marseille.

Lors donc que le choléra éclata, précédé depuis plusieurs mois des rumeurs qui, comme les hurlements d'un monstre, annonçaient son approche, il trouva une population d'autant plus démoralisée, qu'à l'effroi trop légitime de l'épidémie se joignaient chez les Marseillais l'exaltation du tempérament méridional et les souvenirs affreux de la peste de 1720.

Enfant de Marseille, attaché à ma ville natale par tous les liens

de la vie, je ne pus me résoudre à m'en éloigner. Je considérai que ce serait à moi une espèce de trahison d'abandonner dans les mauvais jours une ville où j'avais trouvé si bon de vivre au temps de sa prospérité.

Donc je restai. Il fallait du courage. L'épidémie éclata comme une tempête, et il n'y a aucune exagération à dire que le flot de la mort s'avançait à travers les rues, de jour en jour, d'heure en heure, comme une marée montante.

Prise au dépourvu par cet encombrement de cadavres, l'administration municipale ne pouvait suffire à l'enlèvement des corps qu'on déposait aux portes, qu'on jetait parfois par les fenêtres, et qui restaient là des heures sans que les tombereaux trop chargés qui passaient pussent les recueillir.

J'ai souvent entendu dire, et je l'avais cru jusqu'alors, que la crainte du mal est pire que le mal lui-même : la douleur, me disais-je, a des limites dans la nature des choses aussi bien ((ue dans la faculté de souffrir impartie à l'homme : l'imagination n'en a point.

Je me trompais. Les scènes à travers lesquelles j'ai erré comme dans le délire d'un cauchemar dépassèrent tout ce que j'avais cru en concevoir; et je vis alors combien sont vaines ces spéculations à distance où l'esprit humain s'égare lorsqu'il ose entreprendre de préjuger et de pressentir l'inconnu.

Comme dans toutes les grandes crises de la vie, les détails les plus terribles étaient ceux auxquels j'avais le moins songé : mon imagination avait bien entrevu les scènes qui se préparaient, mais ma raison n'en avait pas prévu les conséquences ; et quelle que fût l'horreur de cette agonie de tout un peuple, chez ceux de nous qui restaient debout, l'homme intérieur était encore plus effrayant dans son atonie que le cholérique dans ses convulsions.

Pendant les premiers jours, lorsque je voyais tomber d'heure en heure mes parents et mes amis, ce que je ressentis ressemblait, à la violence près, à ce que nous connaissons sous le nom

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(le (Idiilciii- : mais lorscjuc les coups des iiirciil plus pressés, lors(jiir la iiioil, au lieu df iVa|>prf comme lu i'oiidre, commença «le joui ahallrc et (h; loul t'am:her comme la milrailh^ on \il les yeux des survivants se séclior, épuisés de larmes, les co'urs s'arrèlci* de rali}:;u(^ et refuser de baltn;. Je me sentis moi-même envahir peu à peu par uiu' épouNaiilahle indilVérencc;. La terreui* s'empara de moi, el je restai toute une journée; sans sortir. Mais l'au^'oisse, mais le roulement sinistre des tombereaux que j'entendais passer sous mes fenêtres, ne me permirent pas de rester, et, poussé par un irrésistible besoin de faire quelque chose, de me déplacer, je sortis, allant devant moi.

11 était six heures du soir; le soleil couchant illuminait la ville de ses lueurs dorées : je descendis les allées de Meilhan, \t\ rue de Noailles, et, traversant le Cours, je me trouvai à l'entrée de la Cannebière. L'immense rue était absolument déserte, sauf qu'à son extrémité, vers le coin du port, on apercevait une charrette garnie d'un drap blanc. Les boutiques étaient fermées. Presque à chaque porte il y avait un cadavre. Je me dirigeai vers le port; je suivis le quai à droite, et, montant un escalier, je me trouvai sur la place de la Major.

La vue de la mer me calmait : c'était là que, depuis l'invasion du choléra, je me sentais attiré par un instinct secret.

Là, du sein de la mort qui m'environnait, il me semblait voir au loin la vie, et je buvais l'air pur de la mer comme s'il eût pu me désinfecter des miasmes de l'épidémie.

Qui m'eût dit que, du fond de cet horizon où je venais chercher un peu de repos pour mon cœur, allait m'apparaître un tableau plus tragique encore que celui dont je cherchais à détourner mes yeux!

J'étais là depuis près d'une heure et le soleil allait disparaître, lorsqu'un navire, que je n'avais pas encore aperçu à cause du reflet du soleil, se montra par son travers à l'ouest de la rade, manœuvrant pour entrer dans le port.

Un navire se dirigeant sur Marseille à ce moment, c'était un

fait assez étrange pour éveiller mon attention, et je me mis à suivre avec un profond intérêt les mouvements de celui-là. Au bout d'une demi-heure il devint évident qu'il cherchait les passes du port, et à la manière dont il s'y prenait pour arriver, on voyait qu'il devait les connaître parfaitement. La brise était assez forte. Il courait sur le port, mais tout d'un coup il changea de bordée et piqua presque droit dans le vent, sans que je pusse m'expliquer cette manœuvre au moins inutile; au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait voulu seulement rectifier une mauvaise position, il reprit le vent au plus près, et je le vis par tribord se dirigeant franchement vers le goulet.

Je pus alors le voir, et l'état où il était me fit comprendre pourquoi il avait dû être obligé de manœuvrer d'une façon aussi insolite.

Il avait pour toute voilure son taille-vent et sa brigantine ; le reste des voiles n'était ni largué ni cargué, mais battait en lambeaux après ses vergues. A la pointe de son grand mât flottait un pavillon jaune, à son avant se tordait une flamme noire, et à l'arrière le pavillon tricolore était en berne. Je vis briller un éclair à son bord et j'entendis bientôt après le bruit d'un coup de pierrier; un quart d'heure se passa, et un aecond coup retentit : le navire était en détresse !

Il approchait toujours, et je distinguais de plus en plus l'état de délabrement de sa voilure. C'était cependant un beau navire, d'une construction hardie, et à mesure que je le considérais, il me semblait, tout défiguré qu'il était, le reconnaître vaguement.

Le sémaphore de Saint-Nicolas faisait signaux sur signaux, et de Notre-Dame de la Garde on signalait aussi. Les pavillons montaient et descendaient avec une activité singulière. Il y avait en efTet quelque chose d'inexplicable à voir un navire se présenter pour entrer en libre pratique, alors qu'il arborait le pavillon jaune, signe réglementaire indiquant qu'il arrivait d'un pays infecté de contagion.

Quelques minutes se passèrent; il approchait toujours. Je vis

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alors lo ciinol de la Sanlé <|ui dépassait h; fort Saint-Nicolas et s'avançait l'i forco d« rames. Kn mémo temps le fort répéta trois fois de suite un signal évidemment adressé au navire, et à peine une minute s'était écoulée (|u un (;oup de canon partit de la batterie, et qu'un boulet alla tomber à une encablure du bAtiment, qui changea aussitôt de direction, et, tournant un peu sur lui-même, me laissa voir en plein son arrière. Je pus y lire alors ces mots :

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