JE ME CRAMPONNAIS A I. A ROUE
LA l'IKVItK 1)1! SKNKGAL. 291
Dans ['('ilul où «îlail ma soilurc, je; ru; disais j^iiôr»; comptor y urrivLT avant deux jours, mais dans le voisiiui^c^ d'un port aussi l'rc(|ueuté je ne pouvais manquer d<; renconlrer des navires qui me porteraient secours. Je me remis doni: à la barre, et, jusqu'au soir, je me maintins en bonne direction.
Le navire, comme bien vous pensez, n'avançait guère. Je voulus jeter le loch pour voir combien nous avions de nœuds : à peine touchiiil-il la mer qu'un requin, sans doute, se jela dessus et l'avala; je n'eus que le temps de couper la corde.
Vers dix heures je commençai à m'apercevoir d'une chose, c'est que je n'en pouvais plus de fatigue et de sommeil. Ce n'est pas une petite affaire que de manœuvrer le gouvernail d'un troismâts comme la Bonne Mère, et puis il y avait trois jours que je n'avais pas dormi deux heures sur vingt-quatre. Les émotions m'avaient soutenu jusque-là, mais actuellement la nature était épuisée et voulait du sommeil à toute force.
Ah! le sommeil, vous ne savez pas ce que c'est! Ce que j'ai souffert, ce qu'il m'a fallu lutter pour me tenir éveillé pendani cette nuit, vous ne pouvez l'imagineri A force de rhum et de café, cependant, à force de fumer, de me plonger la tête dans l'eau froide, je parvins à tenir bon jusqu'au jour. Là je tombai comme un plomb, mais d'un sommeil tellement inquiet qu'à huit heures je me réveillai en sursaut. La journée se passa sans que je visse aucun navire. Je pris hauteur et je reconnus qu'il me restait encore une dizaine de lieues au plus pour arriver. D'un moment à l'autre je pouvais voir la terre. Cet espoir redoublait mes forces, et à tout moment je prenais ma longue-vue pour regarder.
Vers trois heures le vent changea un peu, tourna vers le nordouest, et ralentit la marche du navire; avec mes deux pauvres voiles je ne pouvais pas résister beaucoup. Je fus donc rejeté jusqu'au soir hors de ma route, et quand, à la nuit, je pus remonter dans le vent, je vis que j'avais perdu beaucoup d'avance.
Le sommeil et la fatigue commençaient à devenir intolérables. Avec les forces mon courage m'abandonnait par degrés. A la fin
de la nuit, n'en pouvant plus, j'attachai la roue avec une corde passée dans une poulie, je mis la corde sous mon pied, et je maintins tant bien que mal le gouvernail. Enfin le jour paru de nouveau.
Je me levai et fouillai l'horizon. Rien. Une demi-heure après, rien encore.
Le soleil se lève ; à ce moment-là quelque chose me dit :
« Capitaine Marins Cougourdan, prends ta longue-vue et regarde! »
Dieu du ciel! Comprenez-vous, mon cher ami, c'était la terre !
Oh! là je perdis tout mon sang-froid. Je me mis à pleurer, puis je riais, puis je me mettais à genoux, et je criais :
« Marseille! Marseille! Bonne Mère! Marseille ! Père Éternel! Marseille! »
Enfin je n'y tenais plus. Ça dura une heure au moins, cette folie : mais je me dis que ce n'était pas le moment de faire la bête, et que si je ne profitais pas de la bonne brise que j'avais, je pouvais encore être emporté au diable. Or je sentais, au milieu de ma joie, que ça ne pouvait plus aller longtemps : je ne tenais plus sur mes jambes, et mes yeux se fermaient d'eux-mêmes.
Mais Dieu avait décidément pitié de moi. Vers deux heures de l'après-midi, je vis paraître nettement toute la côte. Sur les quatre heures, je pouvais compter les montagnes; à six heures, je distinguais Notre-Dame de la Garde, et bientôt après, le fort Saint- Jean et le fort Saint-Nicolas!
A partir de ce moment je ne restai pas plus maître de ma volonté qu'un noyé qui a attrapé une corde. De minute en minute je me sentais m'évanouir de faiblesse et de sommeil. Ne pouvant plus me tenir debout, je gouvernais à genoux. Je ne faisais plus attention aux signaux des forts, je ne voyais plus qu'une chose, Marseille ! Vous croyez que je songeais à mon équipage mort, à mes amis, à mon navire? Non : dormir ! pouvoir dormir ! quand je ne devrais plus me réveiller ! Mais dormir ! Je ne pensais pas seulement à mon pavillon jaune, et je m'imaginais qu'on allait m'en-
LA FlKVIiK DU SÉNfXiAL.
voycf loul IjonnoiMciil un ('(jiiipap' ;'i Ixiid, là, sans s'in(|uiélor de ma provoiianco. .le lAtli.ii un inshml le {gouvernail, je me traînai vers un pierrier et je tirai puni' niontier que j'étais en détresse. Ce moment si court suffit pour changer la dire(;tion du navire ; je vis (juo j'allais mancjuer l'enlrée cl donner sur les roches. Je fus oblif^é de prendre une bordée pour rectifier ma route, et je remis le cap sur le goulet. A peine avais-jc tiré un second coup de