‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 44 sur 47 · NE POUVANT PLUS ME TENIR DEBOUT, JE GOUVERNAIS A GENOUX · texte numérisé non relu

NE POUVANT PLUS ME TENIR DEBOUT, JE GOUVERNAIS A GENOUX

pierrier que j'entendis le canon du fort et vis tomber le boulet qu'il m'envoya.

Ils me rendirent service : ça me fit une secousse et je repris mon bon sens. Je donnai un coup de barre et je mis en panne.

Lorsque les agents de la Santé se furent approchés à portée de voix, j'eus encore la force de leur raconter en deux mots ce qui m'était arrivé. Ils me dirent de rester tranquille, qu'ils allaient m'amarrer sur une bouée, et qu'on viendrait me prendre à la remorquepour me conduire à Ratonneau. Jeteur filai une amarre,

et quand je vis qu'ils la tenaient bien, je me mis à genoux : je commençai une prière à la bonne Mère....

L'intention y était, je vous assure! Mais aux premiers mots je tombai comme une masse....

J'ai dormi comme ça vingt-quatre heures de suite, mon cher ami. On a remorqué le navire au Lazaret, on m'a débarqué, mis au lit à l'infirmerie, sans que je m'en sois aperçu. Le médecin a dit qu'il n'y avait qu'à me laisser dormir tant que je voudrais, et voilà.

J'ai eu quelque peine à me remettre, comme bien vous pensez. C'est une drôle de chose comme la vue des personnes vivantes me faisait peur : chaque fois qu'il en paraissait une, au commencement, je croyais qu'elle allait tomber la tête la première, comme mes matelots. Ça m'a duré plus de trois jours. La nuit j'ai fait des rêves qui n'étaient pas gais, mais les rayons du soleil, le matin, faisaient partir tout ça. Petit à petit j'ai senti mon cœur se desserrer, ma tête se rafraîchir, et j'ai fini par éprouver que, rien que de se sentir vivant, c'est une grande joie.

Quand nous sommes entrés dans les rues de Marseille, j'étais si heureux de revoir mon pays que j'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de vous sauter au cou! C'est pourtant comme ça! Vous me trouverez peut-être mauvais cœur, je parie, de ne pas avoir été plus sensible à la vue de tant de morts : mais, que voulez-vous, ça ne prenait plus sur moi, la cloche était cassée à force d'avoir sonné.

Ici le capitaine, fouillant dans sa poche, en tira un paquet enveloppé de papier et attaché d'un ruban noir.

« Voilà, me dit-il, le portrait de la femme du second. Elle habite au bout du boulevard de la Madeleine. Je veux aller la voir tout de suite. Ça, c'est le plus dur. »

Nous partîmes. A travers des rues et des places désertes, nous arrivâmes devant une jolie petite maison à contrevents verts précédée d'un jardinet ombragé d'un gros figuier. Des vignes couraient le long des fenêtres, et des rosiers de Bengale y mêlaient leurs fleurs.

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« Pauvre socoml ! iiir dit le .•;i|iil;iiin'. rroyez-voiis que ce n'est pus dur (le mourir quand ou sait «lu'uu Imniu pclil nid comme; (;a vous atl(;nd, avec; uu(! jolie Icmmc ol (juatre p<;lils «'iiCanls pour vous sauter au cou! Ali ! je n'ai |tas le courage de parler le |)reinier! Kutre/. d'abord.... »

il était neuf heures du soir. Par la porte entr'ouvcrteoD voyait s'agiter une lumière à l'intérieur. Je sonnai.

Une vieille femme, tenant une lampe, \iiil m'ouvrir et me demanda, en abritant de sa main la lumière, ce que je voulais.

.< Madame h^spitalié, est-ce ici?

— Hé! boùn Diou! mes pauvres amis, elle est morte du choléra, il y a huit jours, pécairé! VAh l'a pris en soignant ses enfants !

— Ah! mon Dieu! Et les enfants, que sont-ils devenus?

— Dans la terre, monsieur, à côté de leur pauvre maman. » Je me retournai vers Cougourdan.

« Nous n'avons plus rien à faire ici », dit-il.

Nous marchâmes longtemps en silence. Cougourdan, perdu dans ses réflexions, baissait la tète. Tout à coup il s'arrêta, me prit par le bras :

« Ce que c'est que de nous, mon cher ami! Hein? quand je voyais le pauvre second agoniser sous mes yeux, si on m'avait dit qu'à ce moment le bon Dieu lui faisait une belle grâce, je n'aurais pas voulu le croire ! Allez, la mort est bien dure sur le moment, mais la vie est bien longue quand on souffre, et je vous certifie que pour vingt ans d'existence je ne voudrais pas revivre les quatorze jours que je viens de passer sur la Bon?ie Mèrel Et ce pauvre second, quand il a débarqué en paradis, et que les premières personnes qu'il a vues sur le port, c'étaient sa femme et ses quatre enfants, croyez-vous donc qu'il n'a pas été joliment content d'être mort ! Bah ! le bon Dieu fait tout pour le mieux : ceux qu'il fait mourir, il leur épargne bien des chagrins; ceux qu'il laisse vivre,... il leur donne le courage d'oublier les morts. »

Il jeta un regard autour de nous :

u Dans un mois, dans deux mois, ces rues que vous voyez désertes se repeupleront; on rouvrira fenêtres et boutiques, on reprendra le goût de la vie, chacun retournera à ses affaires. On portera le deuil plus ou moins de temps,... puis... peu à peu... on se consolera.

Je peux bien vous dire ça, moi !

Quand je pense à ce que j'ai vu, ce qui se passe actuellement sous mes yeux,... que vous dirai-je? Se voir enfermé entre les planches d'un navire avec des morts et des mourants, et les requins qui flairent votre cadavre avant que vous soyez mort, et ne pas même pouvoir dormir, ah! mon ami!...

Ici, au moins, on meurt sur la terre, dans son pays, entre les bras de ses parents et de ses amis.... Et puis.... »

Un tintement nous arrivait de loin, porté par le vent du midi, qui commençait à souffler; Cougourdan me prit la main, et tournant vers le ciel ses yeux où brillèrent deux grosses larmes :

« .... Et puis,... dit-il, on entend les cloches! »

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