LE DERNIER VOYAGE
Hélas! tout finit en ce monde, et, si énergiquement que nous nous cramponnions à la vie, un jour vient où, à force de nous taper sur les doigts, la mort nous contraint à lâcher prise.
C'est ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver tôt ou tard à notre vieil ami; et quelque peine que j'éprouve à vous sépai'er de lui, il faut bien en prendre votre parti, la chose «'étant pas moins inévitable que tous les autres accidents de ce genre auxquels l'humanité est fort sujette, comme chacun sait.
L'aventure de la fièvre du Sénégal avait fait sur Cougourdan un terrible ravage. A le voir blanchi, l'œil éteint, la démarche découragée, la tête penchée en avant, on l'aurait à peine reconnu. De temps en temps, comme s'il eût eu le sentiment secret de sa décadence, on le voyait s'arrêter, se redresser, levant le nez en l'air et se demandant ce qui se passait en lui. Son caractère prenait peu à peu une teinte de tristesse. Il passait des heures
accoudé sur la lisse de son navire, regardant vaguement les embarcations et les portefaix aller et venir dans le port, et comme étranger à tout cela.
Cependant, vers les premiers jours du mois de février 1835, il prit chargement pour Smyrne avec un fret de retour qu'il alla chercher à la Goulette : mais cette campagne, qui dura deux mois seulement, fut la dernière. 11 mouilla son navire au Vieux- Port, un peu en arrière du bassin de carénage, et il m'annonça que sa résolution était de ne plus naviguer, et de mourir à son bord quand il plairait à Dieu.
Deux mois se passèrent ainsi. Mais quoique le capitaine n'eût pas cessé de sortir et de se promener avec moi, je m'apercevais que de jour en jour son visage s'altérait. Je lui conseillai de consulter un médecin, qui, après l'avoir examiné, déclara que l'habitation à bord de son navire, au milieu de l'infection constante du port, était mortelle pour le capitaine, et^ qu'il lui fallait absolument aller s'établir à la campagne aux environs de Marseille, de préférence sur un lieu élevé.
Cette prescription bouleversa l'âme encore fort irascible de mon pauvre ami. Il entra dans une violente colère (qui fut, hélas! la dernière de sa vie), et jura que jamais il ne se séparerait de son navire.
« Nous avons navigué ensemble, s'écria-t-il, ensemble nousappareillerons : je n'en sortirai que mort, je vous dis : ça, y a pas de médecin au monde qui m'en empêchera! »
.J'essayai vainement de le raisonner, il ne voulut rien entendre, et je le laissai plus ancré que jamais dans sa résolution.
Le lendemain, lorsque je revins à insister sur les prescriptions du médecin, à mon grand étonnement je le trouvai plus calme.
(( Bah! me dit-il d'abord, tout ça, c'est des bêtises. Vous avez trop de bon sens, mon cher ami, pour ne pas comprendre que quand un homme doit mourir, il faut qu'il meure. Le médecin aura beau faire toutes ses malices, la mort sera plus fine que lui. Que voulez-vous! j'ai fait mon temps. Voyez-vous, la vie, je
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no (lis pas (\\w co n'osl pas amusant, mais c'nsl loujours la mAmo rliose, et puis il arriv<; un monninl où on fini! par s'ap<'n:»;voir (juil est temps de se reposer un peu. On ne peut pas naviguer jus(|u'fi sa mort. J'ai vu trop de pays, j'ai trop roulé sur la mer, j'ai vendu trop de nègres, j'ai pris trop de navires, j'ai tué trop de monde, j'en ai assez.... »
Kl il cracha à terre avec un air de dégoût.
« Kl puis, continua-t-il d'une voix sourde et en baissant les yeux, il y a des nuits où je pense à ceux... qui ne sont plus de ce monde, et tout ça paraît devant mes yeux, pèle-méle : le gorille, l'Américain, le kraken, le tribunal révolutionnaire, et la princesse, jusqu'au pauvre tigre, oui ! et puis des nègres, des nègres, et des Anglais qui se noient ou qui tombent percés de coups. Mais, au-dessus de tout cela, toujours, toujours, ce matelot écossais qui me regarde avec ses yeux blancs sans vouloir me dire s'il était vivant ou s'il était mort....
D'ailleurs je suis fatigué, je vous dis : là, vrai, je n'en peux plus. Quand je pense que depuis cinquante ans mon âme et mon corps sont ballottés sur une planche, ça me donne une envie de me coucher sur la terre, d'y faire enfin mon trou, pour rester tranquille, pour tout oublier, pour ne plus penser à rien, que c'est une folie ! Tenez, je crois que mourir, c'est dormir, et j'ai sommeil, moi. Au reste, pour ce qui est d'aller à la campagne, ça m'est égal, et si ça peut s'arranger, je ne demande pas mieux. Mais j'ai besoin, avant, de causer avec mon constructeur.
Au bout de trois jours que Cougourdan avait employés en longs entretiens avec ce constructeur, il vint un jour me rejoindre sur les Allées et me fit connaître sa résolution.
Il avait acheté, à l'anse de Malemousque, derrière la montagne de Notre-Dame de la Garde, une grande propriété située sur une colline à laquelle on arrivait par le chemin de Gratte- Semelle. De ce lieu élevé on dominait la mer et l'on voyait à une petite distance le fort de Notre-Dame de la Garde.
On démonterait la Bonne Mère pièce à pièce, on transporterait le tout dans la propriété ; là, sur le point le plus élevé, on reconstruirait le navire dans un creux où il enfoncerait jusqu'à la ligne de flottaison, et Cougourdan, tout en se conformant aux prescriptions du médecin, ne se séparerait pas de son vieux compagnon.
Ce qui fut dit fut fait : pendant deux mois, de nombreux ouvriers charpentiers furent occupés à dépecer le navire, à charger les pièces sur des chariots et à les rassembler à mesure qu'elles arrivaient à la bastide. Quand la coque fut reconstruite, il fallut installer une machine à mater, puis gréer les mâts de leurs manœuvres et de leurs voiles. Et enfin, le 22 septembre 1835, Cougourdan put se rembarquer à bord de son navire qui, repeint, galipoté et redoré du haut en bas, n'avait jamais été plus beau.
Dans l'espoir de le rasséréner un peu, je lui suggérai l'idée de faire bénir son navire en grande pompe et d'inviter pour cette cérémonie quelques capitaines de ses amis et ceux de ses anciens matelots qui se trouvaient à Marseille.
« Je ferai donner la bénédiction, vous avez raison, me dit-il, mais nous ferons ça entre nous. Venez demain à dix heures, nous déjeunerons. »
Le lendemain j'arrivai à l'heure dite. Rien ne saurait rendre l'impression que produisait ce navire au milieu des pins et des rochers. Pour achever le tableau, un canot était au bas de l'échelle, et l'on y descendait par des marches comme au bord d'un quai.
Cougourdan était à la coupée, me souriant.
Je montai l'échelle et je trouvai près de lui un prêtre à cheveux blancs, revêtu d'une aube et d'un surplis. A quelques pas se tenaient un vieux matelot et un petit mousse, qui servaient de domestiques au capitaine et demeuraient avec lui.
(' Puisque vous voilà, mon cher ami, dit le capitaine, monsieur l'abbé va donner sa bénédiction, et nous déjeunerons après. »
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L.f jxilil iiioiisso pril le bassin et lo goupillon. .Nous nous découvrîmes, nous nous mimes h p'noux, el le prC'tre, ouvrant son n'Iuel, commença d'une voix {^nivt; el douce ses oraisons, auxquelles nous répondions de temps àîiutrc. Il se mit eïi marche, nous le suivant, et il parcourut I<î navire d'un bout à l'autre et du haut en bas, asperjiçcant d'eau bénite toutes les parties de la coque et du gréemenl.
J'ai assisté plus d'une fois à la bénédiction d'un navire, mais dans