‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 46 sur 47 · LB PRÊTRE PARCOURUT LE NAVIRE · texte numérisé non relu

LB PRÊTRE PARCOURUT LE NAVIRE

des conditions bien différentes : ici le silence qui nous entourait, ce pont désert, ce navire pétrifié pour jamais, donnaient à la scène un aspect aussi imposant que fantastique. Il me semblait entendre, des profondeurs de la cale et de l'entrepont, s'élever des cliquetis d'armes et des grincements de chaînes ; sur l'avant, dans la mâture, à demi voilés dans l'ombre des écoutilles, je voyais surgir et disparaître tour à tour des matelots à figures démoniaques se montrant de loin d'autres fantômes vêtus d'uniformes rouges, qui semblaient fuir devant eux; puis tout disparaissait, comme si, de son aile invisible, la mort avait balayé tous

les vivants et tous les mourants qui tant de fois avaient ensanglanté le pont de la Bonne Mère !

Le déjeuner fut triste; nous parlions peu et à voix basse : chacun de nous sentait bien que ce que nous venions de faire était moins une inauguration que l'apprêt d'un départ.

Quoi qu'il en soit, Cougourdan s'installa à son bord comme s'il eût été en pleine mer. Chaque matin le matelot allait aux provisions tandis que le mousse lavait le pont et nettoyait les cuivres. Le vieux prêtre faisait souvent visite au capitaine et avait avec lui de longs entretiens.

Deux fois par semaine, Cougourdan venait déjeuner avec moi à Marseille, et deux autres fois j'allais dîner à son bord, où je passais la soirée. Tous les dimanches il allait entendre la messe à Notre-Dame de la Garde, et il y remplissait ses devoirs religieux avec un grand recueillement.

Cependant il s'affaiblissait de jour en jour. Vers la fin de novembre il cessa de venir à Marseille. Le médecin, à qui je fis part de mes inquiétudes, n'essaya pas de me dissimuler la situation.

« C'est un homme qui s'en va, me dit-il, un peu de partout. Le corps et l'âme sont usés par la vie effroyable qu'il a menée. La machine humaine n'est pas faite pour supporter pendant cinquante ans de telles secousses, et il faut que le capitaine soit de fer pour y avoir tenu si longtemps. En réalité, quoiqu'il n'ait que soixante-sept ans, il meurt de vieillesse. Il s'éteindra au moment où on y pensera le moins. »

A partir de cette triste révélation je ne laissai guère passer de jour sans aller voir mon pauvre ami. Il me recevait toujours avec sa bonne grâce habituelle, mais il ne riait plus, et surtout il évitait avec soin toute allusion à son passé.

Il me consulta à plusieurs reprises au sujet de ses dispositions testamentaires, qu'il finit par arrêter en léguant toute sa fortune, s'élevant à plus de trois millions, à la ville de Marseille, pour établir une école de mousses et un hospice de vieux matelots.

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« A la bonne heure, lui dis-je, voilà la sjiiilé qui revient : nous reprenons les vieilles habitudes!

— Par exemple! me dit-il avec une espèce de sourire, vous ne voyez donc pas que c'est le dernier?

— Comment pouvez-vous dire des choses pareilles, cher capitaine?

— Je le dis parce que c'est comme ça, pardi! Ce matin, en me levant, quand j'ai vu ce beau soleil, je me suis dit : allons, encore un jour pour toi, pauvre Marins, mais après celui-là, c'est par heures qu'il te faudra compter. Et alors, pour faireune dernière t'ois semblant comme si j'étais encore en mer, je me suis assis sur le pont, de manière à ne voir que le ciel, et j'ai fumé un cigare. Et savez-vous à quoi j'ai pensé? A toutes les femmes que j'aurais voulu aimer! C'est pas drôle, ça? Et que justement vous arriviez par là-dessus, vous mon meilleur ami ! »

J'essayai en vain de le ramener à des pensées moins lugubres.

« Je n'en ai plus pour longtemps, mon cher ami. N'en parlons plus puisque ça vous fait de la peine. Maintenant, j'ai un petit service à vous demander. Quoique je sois dans une triste passe, ce n'est pas une raison pour que je laisse pourrir mes voiles, qui n'ont pas été déferlées depuis longtemps et qui ont besoin de prendre Fair; faites-moi l'amitié de mettre ce petit mot à son adresse : c'est afin qu'on m'envoie quelques matelots pour ce que j'ai besoin de faire. »

Lorsque, le lendemain matin, je revins le voir, je le trouvai fort occupé. Une douzaine de matelots étaient grimpés dans les

manœuvres et travaillaient à déferler les voiles. J'assistai à cetie opération, qui dura environ une heure, après quoi Cougourdan congédia les matelots en leur disant qu'il les ferait avertir lorsqu'il aurait besoin d'eux.

Nous causâmes pendant quelques instants de choses indifférentes, et je lui dis au revoir.

« Au revoir? me dit-il en hochant la tête, qui sait? »

Et il me serra la main avec une singulière énergie. Je partis tout ému, et, m'étant retourné avant de sortir du jardin, je le vis qui, penché sur le bordage, m'envoyait de la main un adieu.

Je ne l'ai plus revu.

A peine fus-je descendu du navire, que Cougourdan, appelant le matelot et le mousse, leur ordonna d'arrêter les écoutes des voiles, qui jusqu'alors flottaient librement. Cela fait, il remit à chacun un pli cacheté qu'ils devaient aller immédiatement porter, l'un à Marseille et l'autre à Endoume.

Lorsque les deux marins furent partis, Cougourdan se leva, regarda au large.

Un point blanc, visible seulement aux yeux d'un vieux matelot comme lui, se marquait au-dessus de l'horizon. Bientôt un petit nuage cotonneux parut à sa place, et ne tarda pas à se dissiper.

Un léger changement de nuance altéra au loin la couleur de la mer, et s'approcha, formant à sa surface une traînée brune.

Une demi-heure se passa. Le capitaine, assis sur son banc de quart, la tête haute, regardait le ciel.

Tout à coup un sifflement aigu passa dans les cordages; les voiles, secouées d'abord, se gonflèrent en hurlant; les mâts, tremblant sous la rafale, fléchirent, se relevèrent trois fois, et tombèrent enfin, fracassés, couvrant de leurs débris le pont et la dunette de la Bonne Mère.

Le vieux navire avait vécu. Cougourdan, toujours assis sur son banc de quart, était immobile, les yeux grands ouverts et fixes.

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