L ÉCOSSAIS M EWOY.V F, O C L E R SIR LE PLANCHER
La lune était voilée d'un gros nuage dont l'ombre couvrait le navire ets'étendait en un grand cercle autour de nous; la mer était phosphorescente comme rarement je l'ai vue. Vous ne pouvez pas vous imaginer l'effet que ça fait quand on est dans l'état où j'étais : chaque lueur, on dirait l'àmed'un noyé qui cherche à sauter hors de l'eau!
Je tirai ma montre, je laissai écouler cinq minutes, et je descendis l'escalier de la dunette.
Je descendais lentement. Je me demandais ce qui allait se passer. J'aurais donné beaucoup pour être plus vieux d'une minute!
Je mis la clef à la serrure, et je restai un bon moment sans oser ouvrir, tant le cœur me battait.
Enfin j'ouvre,
La chambre était vide ! Évanoui, parti, disparu ! Personne, rien !
Je cherchai. Chercher dans une chambre grande comme la main! Un pur enfantillage, pardi! Y avait pas à dire qu'il s'était sauvé, ou qu'on était entré dans la chambre pour le jeter à la mer : ma clef n'était pas sortie de ma poche. S'était-il jeté luimême à la mer, comment le croire? Et d'ailleurs la fenêtre était aux trois quarts fermée.
Je cherchai partout si je ne trouverais pas, sur le plancher ou sur les meubles, des traces de sa présence : la bouteille de rhum était là, encore débouchée; mon paletot, déchiré au coude sur lequel j'étais tombé lorsqu'il m'avait renversé. Mais le plancher était sec, et il me semble qu'il aurait dû être mouillé par l'eau qui ruisselait de ses habits : il est vrai q^u'il faisait une chaleur affreuse, et d'ailleurs je ne sais pas au juste combien cette scène avait duré. En examinant la fenêtre, je crus voir surl'appui une goutte de sang : mais en passant le doigt dessus il me parut que c'était sec comme de la peinture, ce qui ne pouvait pas être si ce sang était tombé là des blessures du matelot au moment où il se serait jeté à l'eau, car il n'y avait pas huit minutes que j'étais sorti de la chambre. Au surplus, dès que le jour parut, j'y allai voir, mais le sabord était peint en rouge, et je ne vis qu'une espèce de trace brune et brillante que mon doigt avait étalée.
Que vous dirai-^e, mon cher ami ? Depuis cette nuit funeste, j'ai passé bien d'autres nuits à songer au matelot écossais, et je ne sais pas encore si l'homme que j'ai vu n'était qu'un fantôme ou si c'était vraiment un des naufragés de la barge. Mais, fantôme ou matelot vivant, son image est toujours devant mes yeux : tantôt je me dis que c'était l'âme d'un des Anglais noyés, qui venait pour me faire repentir de la mort de ses camarades; tantôt, quand je me rappelle cette conversation effroyable et les menaces que j'ai fini par lui faire, je me demande si je ne
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l'ai pas comnio assassine'', en le lor(;anl presque ^i se jotor h l'caii....
(Jiir (lilos-vous, Ik'? (Iroyo/.-voiis (|iio rr, fût un spocfrc on un lioninic en (^liair cl en os? Kl puis..., et puis.... »
Ici le rapitaine baissa la voix el me re^^anla de côlé d'un air (le crainle :
« Kl puis,... croyez-vous (pic j'aille pour ça en iturizaloiic ou en...? »
Kl il lil un geste d'elTroi.
<( Capitaine, lui rcpondis-jc après un moment de silence, je ne crois pas aux revenants, et je suis étonné qu'un homme (le votre trempe puisse se laisser aller à une pareille faiblesse. Jamais créature vivante ne se relèvera lorsque la mort l'aura frappée, car à l'instant môme où elle est tombée commence le partage de son corps et de sa vie entre toutes les créatures de l'univers. Écartez donc cette idée que ITime d'un des naufragés vous soit apparue pour vous donner des remords. »
Il poussa un formidable soupir de soulagement. Je continuai....
« Vous n'en aviez pas besoin, et dans vos terreurs de cette nuit-là comme dans les angoisses des nuits d'insomnie que vous avez passées depuis, vous avez assez montré que vous vous êtes repenti.
« L'homme que vous avez vu ou cru voir n'était donc pas un fantôme : mais l'avez-vous réellement vu, ou l'épouvantable scène que vous venez de me raconter n'est-elle qu'un rêve ou une vision, c'est ce que j'ai peine à démêler. Et d'abord êtesvous bien sûr de n'avoir pas dormi?
— Pour ça, j'en suis bien sûr, car le lendemain le lieutenant m'a reparlé de la manière dont je l'avais reçu, et m'a demandé si j'avais quelque chose contre lui.
— Ainsi vous étiez bien éveillé Tout cela est sans doute fort
extraordinaire : ce De profimdis chanté par un homme qui se noie, ce sauvetage si rapide, l'aspect fantastique du matelot, ses réponses, sa force surhumaine, votre effroi, son obstination dans un
relus qui le perdait, votre colère, vos menaces, ce suicide entin si • difficile à expliquer, tout cela ne me paraît guère conciliabie avec les réalités ordinaires de la vie
Après cela pourtant on pourrait admettre que ce malheureux, désespérant de se faire entendre et croyant son heure venue, ait psalmodié une dernière prière ; qu'en ne voulant se laisser inscrire ni comme déserteur ni comme matelot à bord d'un pirate, il ait simplement obéi à un sentiment d'honneur; que le même sentiment l'ait dominé lorsqu'il a refusé de se tenir caché; qu'une indomptable fureur de vengeance l'ait animé lorsqu'il a refusé encore de jurer qu'il ne vous dénoncerait pas; qu'à la menace d'être pendu, enfin, et pendu par des pirates, il n'ait pu supporter l'idée de ce supplice déshonorant pour un militaire, et qu'il ait préféré se suicider. Il avait été blessé dans le combat, il avait vu périr tous ses compagnons sous ses yeux, il lui avait fallu se débattre longtemps contre la mort et s'épuiser à crier avant de se faire entendre; enfin il avait perdu beaucoup de sang : il n'en fallait pas tant pour qu'au n^oment où vous l'avez recueilli il se trouvât dans un état d'exaltation voisin du délire.... Qui sait même si le malheureux n'était pas devenu fou?
Quoi qu'il en soit, je comprends, capitaine, que depuis cette nuit fatale vous ayez plus d'une fois revu dans vos insomnies l'image du matelot écossais, et que ce souvenir vous pèse d'un grand poids. Ce n'est pas moi qui vous dirai de l'oublier, car, je dois vous l'avouer, le fait sur lequel vous me demandez mon jugement est beaucoup plus grave que je ne m'y serais attendu.
Je ne puis pas vous répondre tout de suite, j'ai besoin de me recueillir. Revenez demain ; une nuit de réflexion m'aura permis de reprendre, pour les examiner froidement avec tout le calme de la raison, des faits et des circonstances dont les détails sinistres et l'aspect vraiment fantastique m'ont troublé le cœur. »
Le lendemain il revint, et voici ce que je crus pouvoir lui dire :
« Vous n'auriez pas dû attaquer la barge. Vous n'êtes pas cou-