‹ Voyages et chasses dans l'HimalayaChapitre 10 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DANS ij:s neiges

ftareté du bunckowr ou yak sauvage . -—Lé cours de la rivière Dho^nà. — Lavage de l'or. — Le gio. — La route de la rivière Yong et ses difficultés. — Les mulets substitués aux coolies. — Surjoo le chas- Beur. — Traité avec de nouveaux coolies. -* Passage du défilé de Cher Hoti.

J'avais, en 1888, tué en différentes fois toutes les va* riétés ordinaires du gibier de THimalaya, et je désirais vivement employer une partie d*un congé de six mois que j'avais obtenu après les révoltes, à me procurer les espèces plus rares des animaux du Thibet^ entre autres et plus spécialement le bunchowr ou yak sauvage et le nyan ou mouton sauvage {ovis ammon). Le major Alexandre Cuninghàm, du Génie-Bengale, parle dû bunchowr dans les termes suivants, que nous empruntons à son Traité physique^ statistique et historique st^

Ladak et les pays environnants, publié par Allen et C% en 1854, p. 197 :

c Le yak sauvage, brong ou dong, habite^ dit-on^ les grandes prairies qu'arrosent dans leur cours supérieur la Sutly et le Sangpo.

c Les gens du pays croient généralement à l'existence de ces animaux, mais je n'ai jamais pu me procurer une seule de leurs cornes ni trouver quelqu'un qui ait vu réellement un de ces yaks sauvages en vie. On a dit à Yigne qu^on pouvait en rencontrer au nord et à l'est du Garo, dans le canton de Guari.

(C Comme le yak domestique a été apprivoisé depuis un temps immémorial, on est fondé peut-être à révoquer en doute l'existence dans le même pays de troupeaux sauvages de ces animaux; cependant la prédominance générale de cette croyance vaut la peine d'être signalée. »

Or le yak domestique connu sous le nom de chowrgai est un animal du plus noble aspect, si on le compare au bœuf commun de Tlnde; mais on peut juger de la taille du bunchowr par le mot des indigènes que c le foie d'un yak sauvage est une charge pour le yak domestique. »

Je résolus donc d'aller chasser le yak sauvage dans les vallées couvertes de neige où la Sutledge prend sa source entre THimalaya et les Kailas ou la chaîne de Gangree.

Pour exécuter ce plan, je gagnai, le 17 juin 1858^ avec rintention de pénétrer dans le Thibet, la vallée de Dhowlna, dans le canton de Gurhwal, laquelle se dirige vers le défilé de Niti et plusieurs autres passages plus dangereux à travers les neiges. J'avais auparavant traversé le défilé de Borenda, dans la vallée de Buspa, et visité Kanawur, en revenant par Rampoor et par la vallée de la Sutledge, au point où cette rivière se fraye une route à travers l'Himalaya. Je pense que le récit de ce dernier voyage sera la meilleure description possible des plaisirs et des périls que Ton trouve à voyager dans cette partie du monde, et qu'il pourra servir à indiquer les cantons les plus favorables pour chasser le gibier du Thibet.

On peut supposer que les vallées de neige comment cent à la ville de Joshimuth, située au confluent du Yishnoo Gunga et de la Dbowlna. De là, en suivant la rive gauche de la Dbowlna, un sentier escarpé en de certains endroits nous amena par une marche d'environ

Ht VOYAGER ET CflASSES DANS L'HIMALAYA.

dix milles à Tuppobnn, et le lendemain nous nous arrêtâmes à une petite hôtellerie ou cabane, au toit bas« de douze pieds carrés, à Summunghenta. Cette bôtell^ rie est assez en avant dans les vallées de neige pour êtrQ dans une certaine mesure à l'abri des pluies périodiques qui, bien que tombées en abondance un peu plus loia vers le Sud, n'avaient pas traversé les montagnes plus hautes, ni grossi les ruisseaux jusqu'aux villages situés dans les neiges. Au plus fort de la saison des pluies, néanmoins, des nuages remontent dans toutes ces val-* lées jusqu'au pied des dé&lés, et la pluie tombe souvent, ûnoB d'une façon constante^ sous la forme de nos broiiilr lards d'Ecosse.

A Summunghenta, la Dhowlna reçoit un petit ruis* seau sorti d'une vallée de neige, qui paraît n'avoir pas encore été explorée. On la désigne sous le nom de Gorge de la fumée ou de la vapeur; ses contours sont assez indécis sur nos cartes, et les indigènes du voisinage disent qu'ils ne l'ont jamais traversée, attendu qu'elle n'offre aucun sentier praticable, qu'elle ne renferme rien et qu'elle ne conduit nulle parti Le ruisseau qui en sort est toutefois des plus impétueux et brise dans son cours les rochers de quartz qu'il entraîne aussi;

chaque année, plusieurs Dhunias, ou laveurs d'or^ Yiennent le visiter pour extraire de For des sables de son lit. Ils emploient à cet effet une manière de sas mobile fait en roseau et d'une construction excellente, bien qu'elle paraisse primitive; quant au procédé d'extraction de Tor par le mercure, ils l'ignorent complètement. Les Dhunias appartiennent à la plus basse caste des montagnes, et je serais disposé à conclure de leur^ aspect général et de leur tenue habituelle que la re>cherche de l'or, comme ils la pratiquent, n'est pas une profession fort avantageuse.

Deux jours de marche nous amenèrent de Summunghenta à Malari, village principal de la vallée de Dhowlna. Pendant le voyage, nous traversâmes plusieurs fois la rivière sur des ponts composés simplement de deux ou trois longs pins jetés en travers du courant,'et reliés entre eux par de petites pièces de bois pour faire la voie. Ces ponts, qui sont parfois élevés dé trente à quarante pieds au-dessus d'un cours d'eau qu'aucun animal ne pourrait remonter ni passer à la nage, plient sous le poids de quiconque se hasarde à y mettre le pipd. Il me fut donc impossible de mener plus loim lin poney de Tartarie que j'avais eu Fintention de

conduire jusqu'au défilé. Mais il serait facile, au moyen de légères réparations faites aux ponts et au chemin, de faire traverser aux chevaux la vallée et de les conduire par le défilé de Niti dans le Thibet. Les chèvres, les moutons et'le gros bétail, employés au transport des marchandises par nos marchands Bhotias, franchissent néanmoins ces ponts avec une adresse merveilleuse.

L'ivrognerie existe dans des proportions extraordinaire chez les Bhotias; ils distillent une espèce de whisky qui, la plupart du temps, est de pur esprit de preuve. Le prix de cette liqueur est peu de chose ou nul> attendu qu'ils la fabriquent pour eux-mêmes, affranchie de toutes les restrictions de l'accise.-r- Aussi la fête bachique commence tous les soirs vers six heures et se montre plus universelle qu'en aucune partie de l'Ecosse. J'étais descendu au Punchayut Gurh ou hôtel de ville de l'endroit, sale bâtiment ou plutôt ignoble cabane qui présentait pourtant des portails et des toits curieusement sculptés, et j'avais envoyé chercher le chef du village vers huit heures du soir, lorsqu'il me fut répondu qu'il était trop tard pour voir aucun des habitants pour affaires ce soir-là, vu qu'à pareille heure ils étaient tous en état d'ivresse I Les ivro-

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gnes réguliers de l'endroit passaient, à ce qu'il paraît, chaque nuit dans un enivrement complet et systéma* tique qui les plongeait tout le jour dans une torpeur morne.

Quant à la société de tempérance de cette localité, ses membres ne se grisaient guère que les jours de beau temps et de fête. Il ne semblait pas que les femmes prissent leur part de ces orgies : l'opinion publique en ces cantons ne considère point qu'il soit dans la mission de la femme d'imiter en tout son seigneur et maître. Cependant tout le travail des champs, tel qu'il peut être à ces hauteurs où il ne pousse que peu de chose, est accompli par le sexe féminin, pendant que les maris sont absents pour des voyages de commerce dans le Thibet. Ceux qui restent dans le pays ne paraissent pas avoir d'autre occupation que de filer, ce dont ils s'acquittent tout à leur aise en traînant leur fainéantise dans rhôtel de ville du village. Ils portent à la ceinture un rouleau de laiue préparée à cet effets et ils en atta« chent quelques fibres au crochet d'une pièce de bois passée à angles droits au centre d'une croix de bois; ils tordent rapidement les brins, pour les filer, entre le pouce et l'index.

ne VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.

Mon but étail de visiter, en premier lieu, les vallées situées autour (le Shelshel et de Kyungrung, qui se trouvant en dehors de la route ordinaire par laquelle les commerçants botbias se rendent au Thibet, sont en raison de cela même plus susceptibles de voir dans leurs solitudes respectées depuis des années, errer en liberté les yaks sauvages qui descendent, dit-oi), des monta* gnes et pénètrent bien loin dans Tintérieur de la Tar^ tarie. Au premier coup d'œil jeté sur la carte/ il semblerait évident que le chemin le plus facile devrait se trouver le long de la rivière Yong à partir de Malari; mais j'ai quelques mots à dire sur ce sujet. La carte montre que près du défilé de Niti, qui se trouve juste au sud des grands marchés thibétains de Gartok et de Daba, la ligne de neige éternelle à travers laquelle passent nos défilés diflSciles et dangereux qui conduisent dans le Thibet, fait un coude dans la direction du Midi et abandonne la ligne d'écoulement des eaux qui fait notre limite et le long de laquelle s'étend (sauf sur ce point) la chaîne des montagnes neigeuses. Quoique tous les pics les plus élevés de l'Himalaya soient situés sur les arêtes placées au sud de la ligne d'écoulement des eaux, cette ligne elle-même atteint de telles hau-

teurs gur tout son parcours qu'elle ajoute comme un impôt de difficultés, presque prohibitives, à la valeur des marchandises volumineuses et de bas prix qui seules, jusqu'à présent, ont commencé à fonder notre edmmerce d'échanges avec TÂsie centrale, la Chine et le Tbibet. Ce fut cette difficulté qui engagea lord Dalkousie, lorsqu'il était à Simla, à ordonner le conamencernent de la grande route du Thibet qui profite du passage irayé dans l'Himalaya par la Sutledge, pour en faire une artère commerciale entre le centre de l'Asie et l'Hindoustan. Mais les pentes intenninables et diffi* ciles de cette route exigeront, pour être dignes du projet de son auteur, une somme de dépenses telle, que notre gouvernement ne pourrait guère la fournir dans l'état actuel de nos finances. Les sonmies nécessaires pour entretenir convenablement ce qui a été fait ne se peuvent déjà obtenir qu'avec de grandes difficultés, et jusqu'à ce que le Pendjab soit sillonné de chemins de fer, il faudra toujours considérer le point où cette route débouche dans les plaines comme un obslaole au transport en Europe des principales marchandises du Thibet. Quant à la grande valeur et à l'importance d'une large voie de communication avec le Thibet, et

aux avantages qu'elle nous procurerait ponr introduire nos produits directement dans l'Asie centrale,— au lieu d'entendre dire, comme nous l'avons entendu, que les marchandises à la pièce, de Manchester, ne peuvent y pénétrer que par l'intermédiaire des négociants russes,— personne ne saurait avoir le moindre doute à cet égard; aussi est-il vivement à regretter qu'elle se trouve actuellement ainsi arrêtée dans son progrès.

Quoi qu'il en soit, pour en revenir au point que j'ai indiqué sur la carte, les terres comprises dans le triangle formé par la chaîne des hautes neiges et la ligne d'écoulement des eaux sont complètement inhabitées. Elles sont situées au-dessus de la ligne de végétation des arbres, sauf à Yong même, où l'on trouve en abondance des bouleaux et une espèce de cyprès ; mais elles sont couvertes d'une herbe excellente et d'une quantité innombrable de plantes fleuries; la vesce, le lupin, l'oignon sauvage, le poireau, la rhubarbe et les atces (fort à la mode pour remplacer le quinine) y poussent de toutes parts.

, Le caractère des pentes et toute la formation géologique se rapprochent plutôt des plateaux du Thibet que de nos montagnes escarpées ; on y voit un grand nom-

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bre de petits lacs, ou plutôt de mares, qui sont alimentés par de Teau plus chaude que Talmosphère, et procurent ainsi des bains agréables pendant tout Tété.

Les noms marqués sur la carte, tels que Rimkim, Sbelshel, Hoti, Leptel, etc., indiquent seulement les campements où s'arrêtent les nombreux troupeaux de chèvres, de mulets, de bœufs, etc., que les marchands emploient, pendant Tété, sur ce chemin, au transport des marchandises. L'élévation des points nombreux sur la ligne d'écoulement des eaux où se trouvent des sentiers qui conduisent de la route principale dans le Thibet, n'est point de beaucoup supérieure à celle des plateaux qui bordent la Sutledge ; mais la rivière Yong, qui reçoit pour affluents tous les ruisseaux d'Hoti et de Leptel, se fraye un passage à travers la ligne des montagnes neigeuses, et forme ainsi ce qui serait la porte du Thibet, si l'on profitait de l'ouverture faite par cette rivière.

Il est déjà facile d'aller du Sud jusqu'au confluent du Girtee et de l'Yong, et de pénétrer, en venant du Nord, jusqu'au confluent de ITong et du Leptel; mais la partie intermédiaire est si escarpée, que le pied de l'homme ne l'a point encore traversée; et bien que le travail de

la mine et les plates-formes de bois de bouleau puissoBt peut-être arriver à établir Tétroit sentier qui sert de route en ces contrées, les bords présenteraient des escarpements d'une telle hauteur où, grâce aux éboulements de terre et de rochers^ les avalancbes de neige auraient lieu si souvent, que le chemin offrirait tou* jours des dangers. Toutefois, s'il ne se présentait pas de pentes soudaines dans l'encaissement de la route, et jusqu'à présent, il n'en est point de connue ou de visible, toutes les difficultés du nivellement susdit seraient écartées, et lorsque notre commerce avec l'Asie centrale aurait pris une extension suffisante, le chemin actuellement presque inconnu qui passe par Hoti et Leptel deviendrait un entrepôt important de com* merce.

Quand je fus parvenu à Malari, j'envoyai chercher un habitant du village de Gumsoli, nommé Surjoo, qui passait pour une grande autorité en matière de chasse, et d'après ses conseils, je me rendis le lendemain à Bompa, le premier village après 6umsali,à une courte distance deNiti, et le dernier endroit habité au sud des passages.

Il devient ici nécessaire de renvoyer les coolies qui

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scmt Tenus des chaînes inférieures^ et d'employer un certain nombre de joeboos, mulels provenus du croisement du yak domestique avec ie bœuf ordinaire^ et qui se louent avec leurs conducteurs; un indigène suffit pour en mener deux. Il faut engager aussi quatre ou cinq hommes en surplus, qui soient habitués à tra- Tailler dans une atmosphère raréfiée, pour porter les fusils et remplir les vides produits par la maladie ou les accidents.

Je payai ma première troupe de coolies et je leur donnai, en sus de leur salaire, quinze jours de paye, ce dont ils parurent enchantés. Ils achetèrent pour leur argent du sel de Tartarie qu'ils pouvaient placer, au retour, dans leur voisinage avec un profit de cent pour cent. Une couple de moutons ou de chèvres et un peu de tabac donnés de temps en temps aux coolies^ contribuent puissamment à les tenir en belle humeur.

Je m'en étais d'abord remis pour tous les arrangements nécessaires à Surjoo le chasseur, mais je découvris bientôt en lui un gredin de la pire espèce. Il perdit quatre jours sous des prétextes frivoles, en alléguant l'impossibilité de se procurer des animaux de transport, tandis qu'en réalité il ne faisait qu'accroître ses préten*

tiens relativement à son salaire. Comme la perte du temps rendait plus urgent mon départ, je m'adressai, pour en finir, à deux hommes de Bompa, mmimég Dhun Sing et Buchoo, que je recommande tous deux comme des serviteurs actifs, habiles et pleins de bonne volonté. Ils me recrutèrent douze coolies avec neuf mulets (jooboos) et deux bœufs. Mon chuprassie Kunhaya et un homme des plaines, que j'avais amené avec moi, résolurent de m'accompagner, bien qu'avertis par le récalcitrant Surjoo, des tortures effroyables qu'ils auraient à souffrir du froid et de la raréfaction de Talmosphère.

Après que tous les préliminaires eurent été arrangés, je me déterminai à laisser plusieurs paquets de mes bagages à Bompa sous la garde de deux domestiques. Le chef du village me promit de me procurer promptement toutes les provisions nécessaires en farine, etc., quand j'enverrais du Thibet mes mulets pour les rapporter. Je perdis encore un jour à cause de la célébration d'une fête importante à Gumsali, dans laquelle tout habitant ayant quelque prétention à la notabilité était tenu de s'enivrer, et pour laquelle avait été préparé en conséquence une large provision d'eau-de-vie

extra-forte. De tous les territoires de Niti, de Charko, de Bompa et de Malari, devaient y accourir les maîtres de la création, et ce devait être, en fait, un grand péché ce jour-là que d'avoir conservé sa raison après sept heures du soir. Je ne pouvais pas naturellement blesser les sentiments religieux des gens dé ma suite, par des remontrances déplacées contre l'accomplissement d'une aussi sérieuse cérémonie. Nous avons appris aux in« digênes que le meilleur plan pour se les concilier était d'avoir un préjugé religieux pour tout ce qu'ils aiment faire, et un préjugé religieux contre tout ce qu'ils n'aiment point faire; aussi la liste de ces préjugés s'estelle grandement allongée depuis le temps de Menu.

Mes hommes se réunirent le lendemain, et je crois qu'ils auraient fort goûté le cadeau de quelques douzaines de bouteilles d'eau de Seltz, si l'on avait pu se procurer cette boisson dans le voisinage. Je transportai mon camp, le soir méme^ à Tamersen, dernière limite de la végétation des arbres, sur la montée qui mène au défilé du Cher Hoti, dans l'étendue du pays que j'ai décrite ci-dessus. M. Surjoo, le guide qui avait jusqu'alors monopolisé les profits de cicérone vis-à-vis des quelques Anglais qui étaient entrés dans cette vallée,

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me yoyant à même de me tirer d'affaire sans lui. Tint me pnqposer de m'aceompagner k des conditions rai* soQBables; mais je lui déclarai que je ne voulais plas entendre parler de lui. Le jour suivant, nous aUeigntmes Kala Jubbur, la d^nière place où il soit possible de s'arrêter avant de franchir le défilé. Nous renconU^âmes sur notre route plusieurs troupeaux de moutons des neiges, naais ils étaient beaucoup trop sauvages pour qu'un novice en fait de chasse, à des hauteurs pareilles, se hasardât à les poursuivre. Nous fûmes obligés de transporter au lieu de notre campement les racines et les branches d'une espèce de buis* son rabougri qui poussait à une élévation moindre, pour alimenter notre feu. Les plaines du Thibet se trouvent situées au-dessus de la hauteur oix cesse la végétation des arbres , et le seul combustible employé dans ces parages est un arbuste rabougri dont les branches, la plupart du temps, né s'élèvent pas, à cause du vent, à plus de six pouces du sol.

Je puis ici mentionner les conditions de mon contrat avec mes nouveaux employés. Les hommes devaient recevoir quatre aunas (60 centimes) chacun par jour, et je payais une somme égale pour chaque joo^oo (mulet)

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aa propriétaire dô l'animaL Ceux qui étaient employés comme shikarees, c'est-à-dire comme chasseurs, ou plutôt comme guides, devaient en outre recevoir des proYîaioBs pour leur nourriture et des bëksheesh ou gratifications proportionnelles à la quantité de gibier qu'ils me signaleraient. C'était plus que ne gagnent habituellement les indigènes de la classe ouvrière; mais le temps de ces hommes avait son prix, attendu que je les employais pendant la saison du commsroe, et qu'ils perdraient au moins un voyage d'affaires dans le Thibet. Tous les habitants de nos vallées des neiges font le commerce. Ils résident de mars à novembre dans les villages situés juste au-^dessous des défilés, où leurs femmes entretiennent de maigres cultures, et d'où ils importent dans le Thibet de la farine, du riz, du sucre, du coton, etc., pour rapporter en échange du borax, du sel et de la laine.

La plupart d'entre eux ont quelque membre de leur famille qui réside à Daba ou à Gyanee sur le lac Nunakhar dans le Thibet, pour réunir au moyen de payements partiels la quantité de marchandises dont ils ont besoin. Mais à partir de novembre jusqu'en mars, le froid et la neige obligent tous les habitants de nos

vallées à abandonner leurs résidences d*éié pour venir s'installer sur les bords de FAluknunda, à Kumpryag, Nundpryag, etc., d'où ils vont faire des échanges avec les bêoparees ou marchands de la plaine, à Nujeebabad.

Les moyens de transport qu'ils emploient sont le chawr-gai, ou yak domestique, qui porte une charge de iâO à 200 livres et s'achète pour dix ou quinze roupies; mais il meurt s'il est transporté dans les chaînes de montagnes inférieures. Il vient cependant d'être acclimaté en France. Lejooboo, mulet provenant du croisement du yak domestique avec le bœuf ordinaire des montagnes, se paye de vingt à trente roupies. Il porte de 100 à 150 livres, et peut sans inconvénient être amené, l'hiver, à Nujeebabad. Enfin les chèvres et les moutons, qui coûtent de deux à trois roupies par tète, portent de 10 à 15 livres et ne souffrent point relativement du changement de climat.

Les yaks et les jooboos sont amenés en vente du Bussahir où on en fait l'élève ; les moutons et les chèvres viennent du canton de Chumba.

Nous avions, le matin où nous devions quitter Kala Jubbur, la perspective d'une rude journée de fatigues devant nous, attendu que le seul endroit où il nous se-

rait possible de nous arrêter ensuile était Rimkim, à environ douze milles de là, mais de Tautre côté du défilé. Nous partîmes en conséquence au point du jour, et laissant derrière nous toute trace de végétation, nous gravîmes des montées tristes et désertes, pavées de pierres grises et coupées de pièces de neige. Des traces légères laissées par le pied des voyageurs qui nous avaient précédés indiquaient seules, de temps en temps parmi les pierres, la route que nous devions suivre. Au-dessus de nos tètes s'élevaient des rochers titanesques parmi lesquels se montraient çà et là des masses obscures d'un bleu céleste, figurant comme les fantômes de vieux pics disparus, qui nous annonçaient que nous approchions de la région des glaciers.

Les endroits les plus dangereux dans des ascensions pareilles sont en général les passages sur les monceaux de neige en pente qui recouvrent des crevasses ou les lits des torrents. La neige suivant une pente de 45 degrés environ, s'élève d'une part bien au-dessus de la ligne de marche, et de l'autre s'enfonce à des profondeurs inconnues. Le guide de la caravane s'avance le premier, une hachette à la main, et se creuse, en deux coups, une place dans la neige pour y mettre le

pied ; il s'élève sur cette entaille improvisëe pour en faire une autre en ayant, et ainsi de suite, sur une longueur de quarante à cinquante mètres. Tous ceux qui le suivent, y compris les coolies avec leur charge au besoin, montent pas à pas dans les mêmes degrés. Il va sans dire qu'un faux pas serait fatal, et le voyageur court en sus le danger que la solidité de la neige ne soit pas suffisante, dans le petit espace où le pied s'appuie, pour supporter le poids du corps, auquel eas il peut être entraîné sur la pente et perdu à jamais* Il faut traverser avec les plus grandes précautions toute inclinaison de neige dont on ne peut voir la fin ou qui se termine à un précipice à pic ou qui aboutit à un trou sur là surface glacée d'un torrenl. J'ai franchi certains passages qui mettaient les nerfs à une rude épreuve sur la Borenda^ avant que le commerce régulier ne fût établi sur cette route, et j'ai entendu parler d'un officier qui avait perdu ainsi un de ses coolies dont le pied avait glissé sur une pente de neige» L'officier et ses gens firent un long détour qui leur permit d'arriver au bas de la pente qui aboutissait au lit glacé d'un ruisseau ; mais le coolie avait sans doute perdu le sentiment, sinon la vie, avant d'arriver à Tei^ré-

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mité de la neige^ et il s'était troaré emporté sons la g^ace. On pouvait voir son corps à une petite distance du trou, mais on ne pouvait l'atteindre, et il eût été complètement inutile de le retirer au prix d'un danger.

Gomme nous approchions du sommet du défilé, qui est situé à 18,300 pieds au-dessusdu niveau de la mer, c'est«à-dire à 2,600 pieds plus haut que le mont Blanc, un des conducteurs des jooboos^ qui était venu d'une autre partie du pays, tomba épuisé par le manque d'air ou par les efforts qu'il avait faits pour monter et conduire sa béte, avec une charge sur le dos, dans une atmosphère si raréfiée; mais aucun autre, dans notre petite caravane, n'éprouva de sensations pénibles.

A une telle élévation, on peut s'attendre à des tempêtes de neige et à des bourrasques de grésil à toutes les époques de l'année. Le ciel, qui avait été trés-pur quand nous avions quitté Kala Jubbur, devint sombre et nuageux ; un brouillard épais déroba à nos yeux la vue de plusieurs pics lorsque nous approchâmes du sommet du défilé. C'est juste avant l'époque où les passages se trouvent fermés par l'hiver, que les tem* pêtes de neige sont lourdes et dangereuses; il ne se passe guère d'année sans que plusieurs marchands

aient perdu la vie pour avoir essayé de franchir les défilés trop tard dans la saison. En pareil temps, le froid est si intense, les flocons de neige aveuglent tellement et contribuent à tel point à égarer le voyageur en effaçant absolument toute trace du chemin, que si un convoi se trouve surpris par l'orage, hommes, mulets, chèvres et moutons, tous périssent ensemble ense* velis sous la neige. Mes gens me firent remarquer plusieurs tristes vestiges de désastres pareils, dans les vêtements de voyageurs perdus qui restent épai^ çà et là à l'endroit où ils sont tombés; quant aux cadavres, ils sont brûlés dés que les défilés redeviennent praticables à la saison suivante. Un des hommes qui m'accompagnaient reconnut un manteau de laine rayée, une couverture et quelques autres restes de vêtements ayant appartenu à son frère, qui avait péri deux ans auparavant.

A partir du sommet du défilé, du côté du Nord, pendant cinq à six cents mètres, la descente se présente escarpée sur un terrain toujours couvert de neige et plus ou moins praticable, suivant la condition particulière où se trouve cette neige au moment du voyage. Si elle est trop molle, les animaux de transport, etc.,

s'y enfoncent et s'y perdent, si bien que les débarrasser de leur charge et descendre les bagages pièce à pièce devient un travail intolérable. Si elle est dure ou glacée à la surface, ce serait courir à sa peite que de se risquer à y mettre le pied, aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Nous éprouvâmes la neige, qui fut déclarée trop molle; les yaks s'y enfon* cèrent d'abord, mais ils parvinrent à en sortir. J'avais pris les devants, suivi de près par mon chasseur Kontaaya, mais il commençait à tomber une neige qui nous fouettait au visage, et comme je me retournais, je vis que les autres ne nous avaient pas suivis. J'eus quelque peine à remonter pour m'informer des causes de leur retard, et je trouvai tous mes coolies assis en désespérés sur des pierres au-dessus de l'amas de neige, la plupart accablés par le froid, et quelques-uns gé* missant à fendre le cœur et assurant à leurs compa* gnons pour les consoler que nous allions tous périr. Ils avaient, avec la complète apathie qui caractérise les indigènes, renoncé à tout effort, et si j'eusse été membre de la Société protectrice des Aborigènes, j'aurais pu, moi aussi, m'asseoir à côté d'eux et verser des pleurs sympathiques jusqu'à ce que nous eussions

perdu le nez^ les mains et les pieds par le froid. Mais cette sensiblerie douce manquait à mon caractère, et je trouvais la défection de mes hommes et leur affaissement non-seulement inopportuns et incommodes, mais encore peu justifiés par les circoàstances, puisque leur habitude de vivre dans les pays de neige leur permet-^ tait de supporter le froid mieux que moi-môme. Je vis qu'il ne me restait plus qu'à frapper à tort et à travers parmi les gens, et je fis promener mon bâton de voyage sur la tète et les épaules dé tous ceux qui se trouvaientà ma portée. Cette correction inattendue effaça pour l'instant le souvenir de leurs autres infortunes, et je les vis bientôt défaire activement les charges des mulets, pousser les animaux dans la neige et descendre euxmêmes les bagages^ opération dans laquelle je les aidai moi-même pour éviter toute distinction fâcheuse. L'hiJH midilé, le froid et la fatigue nous rendirent, pour la plupart, livides de pâleur, et nous employâmes deux bouteilles d'eau-de-vie, apportées dans cette intention^ à rétablir la bonne harmonie entre nous et à oublier complètement toutes les distipctions et tous les préjugés de caste et de fortune. Je crois qu'en thèse générale les spiritueux purs sont mauvais pour un chasseun

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Hiais je suis obligé d'avouer que dans cette eircons*tance exceptionnelle, notre petite débauche nous fit le plus grand bien, et comme le reste de la descente était comparativement facile, mes hommes eurent bientôt repris leur belle humeur, et nous finîmes la route gaiement jusqu'à Rimkim, où nous arrivâmes avant la nuit.

Dans l'exemple que je viens de citer, l'usage de Teaude-vie était strictement ce que Ton prétend à tort qu'il est la plupart du temps, une affaira d'hygiène; l'importance de l'excitation momentanée valait bien la peine de subir ensuite rabattement qui en est la conséquence, ou une irritation du système nerveux pendant quelques jours. Je n'ai personnellement aucun préjugé en faveur du système d'abstention complète ou momentanée de l'usage des liqueurs fortes, mais j'ai renoncé entièrement à boire de la bière, du vin ou des esprits, sans toutefois prendre aucun engagement à cet égard, uniquement parce que j'ai trouvé que ces boissons avaient des résultats fatalement funestes. J'attribue la fermeté de ma main dans le tir à la carabine à la pratique de ne boire ni vin ni bière, et je n'ai jamais vu dans ma vie un chasseur se mettre sérieusement au ré*

su VOYAGES ET CHASSES DANS L HIMALAYA.

gime de l'eau sans qu'il n'ait constaté qu'il pouvait marcher, tirer et supporter toute fatigue infiniment mieux que lorsqu'il employait, pour se fortifier, la bière et les toniques spiritueux. Même dans le cas exceptionnel que j'ai raconté , j'ai vu que les hommes habitués à boire avaient été les premiers à souffrir de l'affaissement produit par le froid extrême sur la circulation, qu'ils avaient profité le moins du bienfait du stimulant^ et qu'ils avaient perdu le plus tôt l'élan de force anormale ou factice qu'il avait procuré à tous les autres.

Au bas de la pente, nous rencontrâmes des traces innombrables des os, des charges et des marchandises de plusieurs troupeaux de chèvres perdus dans les années précédentes, qui perçaient la neige. Tous les marchands paraissent avoir une répugnance superstitieuse à l'égard des marchandises ainsi échouées dans le défilé ; ils disent qu'il arriverait certainement malheur à celui qui, n'étant pas héritier immédiat despropriétaires décédés, s'emparerait de cet héritage, et comme la plupart des membres de la famille peuvent avoir péri avec leurs bestiaux et venaient probablement de villages fort éloignés (la propriété se trouvant d'ail-

leurs hors de la portée de l'administrateur général da canton), la laine, le borax, le sel et les bagages blan-, chissent parmi les ossements des animaux qui les portaient, jusqu'à ce qu'ils se trouvent trop détériorés pour valoir la peine d'être enlevés.

Les difficultés que nous avons éprouvées pour franchir le défilé de Cher Hoti étaient, il ne faut point l'oublier, en partie exceptionnelles et dues à l'état défavorable de l'atmosphère; mais on peut évitercomplétement ce passage, quand on ne regarde pas à perdre quelques jours, en faisant le tour par le défilé de Niti, qui n'atteint que seize mille pieds de haut.

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