CHAPITRE X
Les Tartares nous empêchent d'aller plus avant. — Leur thé. — Faits se rattachant à l'infusion du thé. — Hoti et Leptel. — Je vois des kyangs et je tue une pheea. — Couches de fossiles à Takoolee. — Les impôts tartares. — J'aperçois Vovis ammon. — Chasse au 6urtii/. — Une visite à Shelshel. — Je dépèche un eiîvoyé au Zumpun
— Entrée dans la vallée de la Salkh. — Première apparition des bunchowr. — Une nuit sur les montagnes. — Arrivée à Kyungrung.
— Géologie du Thibet.
Noos étions arrivés à un endroit qui appartient au territoire britannique, d'après la ligne tracée par Tëcoulement des eaux> roais qui est réclamé et traité par les Hunnias, ou hommes des neiges, comme leur propriété, parce qu'il se trouve au delà de la principale ligne des défilés. Aussi, lorsque après une journée de marche je me trouvai, le lendemain, à Takolee-Shëm,
je rencontrai cinq zemindars tartares qui, ayant appris qu'un Anglais pénétrait dans le Thibet par le Cher Hoti, Tenaient, sur l'ordre des autorités chinoises, essayer de me faire rebrousser chemin. Ils n'avaient point d'armes avec eux, et, montés sur leurs petits chevaux de Tartarie, ils étaient chargés d'une multitude de couf vercles et d'ustensiles se rattachant à la cuisson du thé. Quand nous les atteignîmes, ils étaient activement occupés à préparer leur thé, cérémonie qu'ils renouvellent quatre ou cinq fois par jour, et ils me demandèrent, comme une faveur particulière sinon comme une nécessité péremptoire, que je voulusse bien camper immédiatement auprès d'eux, attendu qu'ils avaient à me dire quelque chose dont ils me parleraient le lendemain matin. Je consentis à camper comme ils m'avaient prié de le faire, bien qu'il eût été plus sage de continuer ma route, toute demande de celte espèce ayant pour but de savoir comment il conviendra de vous traiter, et toute concession faite autorisant de non* velles exigences.
L'Hundés est un marché qui promet d'être avantageux pour les qualités les plus communes du thé pro«« duit par nos manufactures de l'Himalaya. Tous les
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Hunnias boivent du thé qui leur arrive de Chine par petits paquets composés des feuilles les plus grossières, de petites branches^ des graines, etc., de Tarbre à thé, qui ne forment plus qu'une masse réduite par la pression au plus petit volume possible, et rendue parfois plus compacte encore par un léger mélange du sérum de sang de mouton. Les feuilles sont mai sécbées et souvent décomposées en partie, les paquets ressemblent à du tabac et le tout s'appelle thé en briques. J'ai acheté pour quatorze shillings (16 fr. 80 c), prix courant du marché, une de ces briques qui pesait quatre livres. Les Hunnias franchissent des distances énormes en ne vivant que de thé et de ce que les Hindous appellent suttoo^ c'est-à-dire de farine de fèves ou de gesses grillées. H est vrai qu'ils préparent leur thé d'uoe façon particulière. Hs font bouillir les feuilles pendant quelques heures, et même pendant toute la nuit, s'ils sont au camp, dans un petit vase de terre; puis ils versent l'infusion noire dans un grand bassin de cuivre plein d'eau chaude, où ils la mélangent avec du sel et du beurre clarifié (ghee), en y ajoutant un peu de suttoo^ s'ils en ont. Tout cela produit nature lement une espèce de soupe au thé, et les indigènes peuvent vivre
pendant des mois, et supporter de rudes fatigues en Toyage sans prendre aucune autre nourriture. J'ai vu depuis expliquer scientifiquement ce résultat dans l'ouvrage si connu et si intéressant intitulé Chimie domes^ tique {Chemisiry ofcommon life), par Jobnston. Il dit à la page 174 « que les feuilles du thé contiennent autant de gluten que les fèves et les pois, mais que nous le perdons par notre manière de le préparer. » L'analyse chimique comparée des feuilles du thé et des fèves donne les chiffres suivants, en prenant les échantillons ordinaires du marché :
Thé. Fèves.
Eau 5 14
Amidon, gomme, etc 27 48
Gluten 20-25 24
Graisse 3 2
Acide tannique 15
Glume ou fibre ligneuse 20 10
Gendre 5 2
Ainsi, non-seulement l'acide tannique empêche ou plutôt diminue les pertes des tissus animaux, mais encore le gluten permet de réparer ces pertes.
Le docteur Jobnston s'exprime ainsi : c Le thé con-
tient une forte proportion de gluten qui ne se dissout peint dans l'eau où nous le faisons infuser. On a reeom* mandé, comme méthode meilleure de le faire infuser, de mettre en même temps que les feuilles, dans l'eau bouillante, une pincée de soude. Elle aurait pour effet de dissoudre au moins une partie du gluten et de irendre, en conséquence, le breuvage plus nourrissant. La méthode adoptée par les Mongols et les autres tribus tartares pour la préparation du thé en briques est, à ce qu'on croit, celle qui extrait de la feuille le plus de nourriture possible. Ils râpent le thé en poudre fine, qu'ils font bouillir dans l'eau alcaline des steppes, à laquelle ils ont ajouté du sel et de la graisse, après quoi Us décantent la décoction et laissent le dépôt. Ils boivent de cette liqueur vingt ou même quarante tasses par jour, en la mêlant d'abord avec du miel et du beurre et un peu de viande rôtie. Mais, sans aucun rôti, en la mélangeant seulement avec un peu de lait, ils peuvent subsister plusieurs semaines de suite avec cette boisson pour toute nourriture. »
Le lendemain matin, après que les Hunnias eurent retardé aussi longtemps que possible l'importante communication qu'ils avaient à me faire, nous entrâmes
en conférence, deux de mes hommes servant d'interprètes entre nous. Tous leurs discours aboutissaient en somme à ceci : — qu'il était impossible que j'allasse plus arant; — qu'il était absolument interdit de voyager dans leur pays; — que les zemindars, ou résidents tartares, ne faisaient personnellement aucune objection contre ma venue, mais qu'ils seraient condamnés à l'amende par les autorités chinoises si je persévérais dans mon dessein. Je répondis que ni eux ni les Chinois n'avaient le droit de fermer ce pays aux voyageurs inoffensifs qui ne violaient en rien leurs coutumes et leurs lois ; '— que s'ils fondaient leur prohibition sur le principe que la force fait le droit, ou en d'autres termes, Hc i)0lo sicjubeo^ les Anglais s'épargneraient une foule d'ennuis en acceptant carrément la situation ainsi posée, et lés chasseraient de leur pays en leur défendant d'y revenir; j'ajoutai que nous serions enchantés de les voir de notre côté des défilés, que nous leur fournirions pour voyager toutes les facilités dont jouissaient nos propres sujets, et que nous nous attendions à quelque réciprocité de leur part. Enfin je déclarai que le territoire où nous nous trouvions alors était situé, d'après la règle de la ligne d'écoulement des eaux, dans
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les limites des possessions britanniques, et que s'il y avait sur ce point des intrus, c'étaient eux et non point nous. Je terminai en disant qu'il était parfaitement inutile d'argumenter avec eux, attendu qu'ils n'avaient aucune influence sur le Zumpun de Daba, chef chinois du canton, qui dépendait lui-même, quoique dans une moindre mesure, du bon plaisir du Garkoon de Gartok, son officier supérieur. Je pris en main ma carabine, et j'avançai en ordonnant à pies hommes de se mettre en marche; je signifiai en même temps aux Hunnias<iue je serais charmé de les revoir à ma prochaine halte, mais que quant à présent, je n'avais pas de temps à perdre avec eux. J'avais toutefois profité de l'occasion pour étaler mes ustensiles à thé, mes armes, des vêtements et un certain nombre de curiosités, telles que des vues stéréoscopiques, des perles, des colliers, etc., que j'avais apportés pour en faire des présents ou des échanges contre de la farine, si je pouvais en obtenin Les Hunnias remontèrent à cheval et galopèrent à notre suite; deux d'entre eux ne me perdaient point de vue et me suivaient partout où j'allais chercher du gibier. Je rencontrai sur ma route plusieurs couches de coquillages fossiles, ;et je remarquai nombre de mare$
alimentées par des eaux de sources dont la température était plus chaude que Tatmosphère. Je m'y serais volontiers baigné, si le vent froid qui soufflait ne m'eût para désagréable quand il aurait fallu me rhabiller ensuite. Je vis en plaine, pour la première fois, quelques chevaux sauvages (kyang\ un certain nombre de marmottes appelées pheea , et des moutons des neiges (burrul). Les marmottes rappellent exactement, par leur aspect, les chiens des prairies de l'Amérique; elles ne s'écartent jamais beaucoup de leur terrier tant que les voyageurs restenten vue, etelles répandent promptelement Talarme parmi celles qui pourraient n'être pas sur leurs gardes, en faisant entendre un sifflement aigu qui se trouve reproduit à peu près par le mot pheea (/lîa), dont les Hunnias se servent pour les désigner. Elles se dressent souvent- sur leur train de derrière comme les lapins, et l'une d'elles, que j'avais tuée d'un coup de carabine, s'était fourrée si vite dans son trou, que je dus creuser jusqu'à une profondeur de quatre pieds pour la retrouver.
A Takolee-Shêm, je trouvai deux couches trés-étendues de formation de lias, dont ta surface avait été réduite à l'état terreux, ou rendue extrêmement friable
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par suite d'aûe exposition ôonstante au froid et à Tair, eu même temps que la fonte des neiges et la pluie avaient enlevé la terre qui les recouvrait, et laissé à dôeottverl sur Tune des couches un très-grand nombre d'ammonites, et sur l'autre toute une moisson de bé^ lemnites de l'aspect le plus singulier. Je pus choisir Ittr la première couche, dans l'espace d'uûe heure, une ViUgtaine ou une trentaine de très-beaux spécimens, dont la dimemion variait entre une pointe d'épingle et un mètre de diamètre. L'intérieur êlaît souvent revêtu de cristallisations superbes et éiincelait de pyrites de fer. Je brisai plusieurs grosses pierres noires qui semblaient d'un seul bloc, et je trouvsti souvent que le noyau de la masse était une ammonite ou quelque autre fossile qui remplissait exactement le centre.
CôS ammonites sont três-recherchèes par les pèlerins qui se rendent à Budrinath et à Kylas, où elles sont quelquefois achetées par les marchands. Ils apprécient spécialement celles qui ont été rongées, par Inaction de quelque ruisseau, et ne conservent plus que la forme de nautile flottant, suivant les lignes du fossile. Les Hindous de la plaine les désignent sous le nom de w/grams, ou plus exactement de salikrams, et supposent
qu*il sufBt, pour se les procurer, de prier avec persévérance sur le bord d'un ruisseau dans les montagnes (tout ce qui semble merveilleux provient d'une localité spéciale dans une montagne ou dans une île, au dire des savants de la plaine), et le sulgram arrive en nageant sur la surface de Peau jusqu'au dévot pieux dont la prière Ta touché.
Pendant que j'étais à Takolee, je partis un jour à là chasse du mouton sauvage {ovis ammon)^ et, bien que cet animal soit rare dans ces contrées, j'en vis trois, à l'aide de ma lorgnette, près du sommet d'une montagne voisine. Escalader les précipices sur les routes d'Hoti et de Leptel, où je me trouvais alors, était chose facile, comparativement au danger que présente la chasse dans nos montagnes, attendu que le pays se rapproche de la nature des plateaux du Thibet plutôt que de celle de nos montagnes escarpées, à l'exception seulement des côtés qui regardent les rochers inaccessibles et les glaciers en surplomb sur le passage par lequel on traverse la chaîne des neiges de la rivière Yong.
Les Hunnias qui nous suivaient firent, à notre visite du retour à Takolee, une petite affaire qu'il convient de noter ici, en exigeant les droits de passage de quel-
ques marchands rajpoot qui campaient à Takolee, et se disposaient à transporter au delà du défilé leur laine, leur borax et autres marchandises. Le gouvernement chinois ne paye que peu ou point de salaire à ses fonctionnaires; mais ceux-ci jouissent de grands privilèges pour leurs opérations commerciales, vu qu'ils ont le droit d'exiger sur tout ce qui entre dans le pays ou en sort, un impôt dont ils sont, dans .une certaine mesure, exemptés eux-mêmes. Une longue habitude et retendue des relations, comme aussi Timportance vitale du commerce des céréales pour les Hunnias eux-mêmes, ont amené rétablissement d'un tarif obligatoire qui limite leurs exactions.
Un des marchands, bel homme d'un aspect robuste, me fut présenté comme un grand chasseur, et, après avoir fraternisé avec moi au sujet du gibier du Thibet, il consentit à m'accompagner le lendemain matin et à me montrer quelques troupeaux de moutons des neiges. Nous partîmes au point du jour, suivis de deux de mes hommes, et gravîmes un petite colline au sud, d'où nous avançâmes le long des pentes dans la direction de la rivière Yong, au-dessous de Rimkini. Ces pentes sont coupées, en plusieurs endroits, par de petits ruis-
seaux qui coulent des glaciers à la rivière, et nous * dûmes en passer un ou deux à gué. Dans le plus large, nos jambes, jusqu'au genou, furent exposées au courant pendant deux ou trois minutes environ, et, bien que la circulation fût en très-bon état chez chacun de nous, grâce à l'exercice que nous avions pris avant d'y entrer, le froid intense de l'eau nous causa d'abord de vives douleurs aux jambes et une décoloration visible, même à travers la peau noire de mes compagnons. J'éprouvai ensuite la sensation d'innombrables piqûres d'aiguilles et d'épingles me parcourant les jambes, comme lorsqu'elles s'engourdissent à la suite d'un temps d'arrêt, et si nous ne nous étions pas retrouvés bientôt sur la terre ferme pour ramener la vie au moyen d'une friction énergique, je crois que nous aurions eu les membres inférieurs gelés en partie.
D'après les précautions extrêmes et les manœuvres de mon guide, je conçus, plus que je ne l'avais auparavant, une idée claire de la finesse extraordinaire de nez que possèdent tous les animaux des neiges. L'ouïe, la vue et l'odorat sont les premiers obstacles contre lesquels le chasseur doit prendre ses précautions, et tendre toutes ses facultés pour cacher
sa présence au gibier qu'il poursuit. Le mouton des neiges et le mouton sauvage {ovis ammon) s^effarou* chent à la moindre odeur de Thomme flottante dans Tair à une distance de deux ou trois milles ^ pour peu que le vent soit favorable et souffle doucement vei*s eux. Il y avait plusieurs troupeaux de moutons des neiges, séparés à des intervalles d'un ou deux milles sur les pentes des montagnes, quoique leur ressemblance avec les grosses pierres grises, répandues çà et là, les rendit tout à fait invisibles à cette distance. Mon guide reconnut le troupeau à un mille environ, et se précipita aussitôt à plat ventre sur le gazon. Nous imitâmes son exemple et restâmes immobiles dans cette position jusqu'à ce que nous eussions clairement déterminé dans quelle direction le troupeau prenait sa pâture. Nous nous retirâmes ensuite avec précaution derrière une petite éminence située en arrière, tout près d'un ruisseau où nous nous trouvions les avoir en face de nous.
Nous examinions par-dessus le bord de la rive la marcbe que suivaient les moutons. Les derniers avaient bien vite expédié le peu de gazon laissé par ceux qui les avaient précédés, et prenaient alors une avance de
AU DEI.A DES miQ%S. M9
quelques pas ; I0 troupeau contiQuaitaiosi àmareber dans une direction quelconque, jusqu'à ce que deux ou trois des chefs s'étant couchés, le reste imita leur exemple. Mous n'avions aucun moyen d'approcher d'eux dans U position qu'ils venaient de prendre; et, comme ils au* raieat pu, en se levant, modifier leur direction pre* miëre, nous dûmes nous tenir tranquilles pendant une demi-heure, après laquelle ils se remirent à pattre de la môme façon qu'auparavant. Mon guide finit par me placer dans une position admirable, vers laquelle le troupeau s'avançait en trottant, comme si instinctive*» ment il avait eu le sentiment inquiet d'un danger h éviter; mais je perdis cette excellente occasion en tirant deux coups exécrables qui ne tuèrent rien et ne firent naturellement que dégoûter mon guide. Nous répétâmes toutefois la même cérémonie un peu plus loin à l'égard d'un autre troupeau, et, après un mau*' vais coup, je déchargeai à tout hasard mon canon sur les fuyards à six cents mètres de distance, et j'eus li chance d'atteindre un jeune mouton d'une balle qui le traversa de part en part et le fit rouler mort. Mes hommes, qui n'avaient rien eu à manger le matin, dépe^ cèrent immédiatement l'animal et allumèrent, avae les
racines et les tiges de quelques buissons rabougris, un bon feu sur lequel ils faisaient rôtir les morceaux. Nous nous accroupîmes tous à Tentour et, sans plus d'étiquette, dés que l'un de nous apercevait un morceau suffisamment saisi par la flamme, il le retirait des cendres, le frottait entre ses deax mains pour le débarrasser de tout charbon superflu, de la cendre ou du sable du foyer, et le mordait à belles dents, en même temps qu'il péchait dans les tisons la bouchée suivante. La chair, pour les raisons que j'ai exposées dans le chapitre Y, se trouva parfaitement tendre, et, après avoir lavé nos mains et notre visage au ruisseau le plus proche, nous envoyâmes un homme porter à nos t^tes le mouton que nous avions vidé pour le rendre moins lourd, puis nous nous remimes en quête d*un autre troupeau. L'expérience que je fis à cette occasion peut servir à détourner de l'emploi des balles coniques allongées pour des chasses pareilles ; l'effet produit par une balle ronde est incomparablement plus puissant que celui des pointes d'aiguille qui terminent les projectiles de Jacob. Une fois déjà auparavant j'avais traversé ungooral (^chamois de THimalaya) de part en part, la balle à pointe conique étant entrée par une épaule et
sortie par l'autre. Et cependant le choc avait été si léger, bien que la blessure fût mortelle, que l'animal se releva aussitôt d'un bond et se mit à trotter sur un terrain mauvais pendant plus d'un mille, si bien que je ne pus l'a* voir que par un coup de hasard qui lui cassa une jambe. Dans le cas présent, nous nous étions approchés à soixante-dix mètres d'un troupeau de moutons. J'avais appuyé le bout de ma carabine sur une pierre devant moi lorsque j'avais mis le genou à terre pour tirer, et j'avais choisi pour viser deux moutons qui paissaient ensemble et dans une position telle qu'une seule balle devait les traverser tous deux. Je pressai la détente. Tous deux bondirent sur le coup comme avait fait le gooraU frappés de la même manière, et, tandis que le reste du troupeau détalait à notre gauche, je remarquai deux moutons qui partaient dans une autre direction et qui, j'en étais parfaitement sûr, étaient mortellement blessés. Ils s'éloignèrent trop cependant pour que nous pussions les poursuivre, comme il se faisait tard, et le guide, qui n'entendait rien aux raisons scientifiques qui expliquaient la fuite de ces animaux, ne trouvait pas un mot à dire, tant il était dégoûté de ce qu'il considérait comme une maladresse insigne dé ma part Je
ses VOYAGES BT CHASSES DANS L'HIMALAYA.
n'ai jamais depuis lors chargé ma carabine pour la phassesaus couper d'abord la pointe aiguë de mes balles, ei je recommande à tout sportman ayant un moule à pointe d'aiguille d'y adapter un godet de cuivre ou de fer mobile pour y fondre les balles destinées au gibier. Nous regagnâmes nos tentes, suffisamment fatigués par la besogne de cette journée.
Le lendemain» nous nous dirigeâmes vers Shelshel, et^ tandis que nous marchions sans nous attendre à voir aucun gibier, nous rencontrâmes tout à coup un grand loup du Thihei (chanko) qui nous échappa. Ma carabine était confortablement casée dans son étui de cuir, et bien que je fusse prêt à suivre tout gibier qu'il aurait fallu dépister, je ne l'avais pas sous la main au moment où cette apparition inattendue eut lieu sur le cbe* min. Je tuai quelques pigeons des neiges, qui ressemblaient beaucoup, quoiqu'un peu légers, à nos ramiers communs. Nous campâmes tout près de la ligne d'écou* lement des eaux à Sheishel, attendu que j'avais résolu de consacrer un jour ou deux à visiter les bords de la Salkh et les environs, qui sont complètement inha* bités, sans qu'aucune route commerciale les traverse, et restent parfois des années ayant d'être foulés par le
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pied d'un homme, ce qui en fait la retraite préférée des 7«k« sauTages des montagnes de Kailan.
Les Tartares de mon escorte se trourërent tout à cemp en proie à une grande émotion. De nouTeaux cavaliers arrivaient tandis que d'autres partaient avec des mes^ sages pour le zumpun de Daba. Les zemindars Bhoteea me i^essaient de prendre vi&-à-tis d'eux un engagement quant au temps de mon séjour et autendroilB (pie je voudrais visiter, pour qu'ils pussent le faira savoir au Eumpun, et lui prouva ainsi leur zèle et leur habileté diplomatique. Je leur dis que j'étais venu pour tuer du gibier, que mon intention actuelle était de dhauer dans les environs de Tazang^Kyungrung, de Chounglas et sur les bords de la Salkh, du Leptel et du Keo, et que je resterais un mois environ. Pour éviter au surplus toute espèce d'ennui aux zemindars, désireux que fêtais d'ailleurs de voir le zumpun ée Daba, j'envoyai un de mesoooliesen ambassade auprès de ce potentat. Mon envoyé reçut pour instructions de présenter au zumpun un magnifique plaid deeachemire en tartan Victoria, de solliciter pour moi une entrevue, et de donner à entendre que j'avais apporté un stéréoscope, avec plusieurs peintures photographiques,
Uh VOYAGES ET CHASSES DANS LHIMALAYA.
et d'autres cadeaux que je serais heureux d'offrir en personne au zumpun de Daba. Le coolie, ayant subi tout un cott» sur les principes de la photographie et passé une série d'examens stéréoscopiques, partit avec des idées un peu confuses au point de vue de la science, mais parfaitement préparé à élaborer une longue description des prodiges qu'il avait vus, description qui serait encore plus merveilleuse que la réalité. Je savais que les Hunnia^ qui sont jusqu'à un certain point connaisseurs en étoffes de laine, admireraient la matière et la couleur du plaid.
Le 5 juillet^ je partis de ma tente de Shelshel pour visiter la Salkh, et je n'emportai avec moi qu'un peu de nourriture et de thé pour moi et les quatre hommes qui m'accompagnaient, et quelques couvertures. J'avais peu l'espoir de rencontrer un yak sauvage dès le premier jour, et notre petite troupe remontait les gorges qui entourent la Salkh sans éclaireursen avant, quand tout à coup, comme par l'effet d'un choc électrique» nous nous jetâmes tous à plat ventre, et je vis, à environ cinq cents métrés devant nous, six magnifiques taureaux bunchowr^ tous noirscomme du jais. Ils avaient malheureusement les yeux et le mufle tournés vers nous» et il
était évident qu'ils nous attendaient depuis longtemps et se tenaient sur le qui-vive après nous ayojr éventés. J'eus beau me glisser à quatre pattes hors de leur vue et remonter aussi loin que possible sous le couvert, je ne pus arriver à une distance suffisante pour les frapper à la tète ou au cœur, et, m'imaginant à tort qu'ils ne s'éloigneraient que de quelques milles s'ils n'étaient pas effarouchés par des coups de feu, je les laissai continuer tranquillement leur marche majestueuse jusqu'aux neiges de la gorge où ils entraient, en me réservant de les suivre le lendemain. Il était top tard pour nous éloigner, et nous continuâmes à nous diriger vers le lieu de notre campement, en envoyant un éclaireur à cinq cents mètres en avance sur nous. Nous lui fîmes bientôt signe de revenir, car nous aperçûmes, à la distance d'un mille devant nous, parmi des entassements de rochers, une colline en forme de cône tronqué au sommet de laquelle, immobile comme sur un piédestal digne de lui, se tenait un gigantesque taureau, promenant au loin sa vue sur les déserls qui l'entouraient, seul monarque vivant de cette solitude, où de loin il semblait un monument énorme de bronze ou de fer. La tète et la dépouille de ce monstre figurent mainte-
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nant pirmi les trophées qui ornent ma demeure, iQAîs U ïn'i falla bien des jours de rude fatigue ponr les con^ quérin Je me précipitai en avant parmi les pierre» et la neige, où je ^bûchais en courant aussi vite que te permettait la double nécessité de dissimuler ma présence et de me tenir sous le vent de ranimai; mais quand J'atteignis le grand piédestal, il était vide. Je le gravis avec précaution, et je vis le taureau qui, du haut d'un pic h trois milles de là tout aumoii|s, semblait me menacer et défier ma poursuite. Mon guide pensait quele premier troupeau que nous avions vu était parti jusqu*à Leptel, à deux jours de marche plus loin^ et que le solitaire se dirigeait vers le Keo, ce qui nécessitatt Han voyage de trois journées au moins. Il se trompait ^luant à sa première conjecture, mais il avait rais<m pour la seconde. Nous revînmes au bord de la Salkh,et comme nous n'avions point de tentes avec nous, à une élévation où il gèle chaque nuit pendant toute Tannée, nous commençâmes à édifier un petit mur avec des pierres pour nous abriter contre le vent, et à allumer du feu pour chauffer Teau de notre thé. Pendant que nous étions occupés ainsi, le guide me saisit la maia et me fit voir sur la crête d'un rocher, bien au-dessus de nos
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tètes, dans un ciel clair, la silhouette noire du troupeau des six yaks que nous avions rus le matin, et qui paraissaient stupéfiés de l'insolence de notre coupable in- Tasion dans leurs domaines. Ce fut là toutefois le der^ nier regard échangé entre nous; ils partirent pendant la nuit pour d'autres pâturages, et, quoique j'aie chassé dans les environs tout une quinzaine, je ne les ai jamais rencontrés depuis. Nous trouvâmes naturellement la nuit horriblement froide^ et quand je m'éveillai le matin, ma couverture de dessus était couverte de gelée blanche, et près de moi une tasse de thé se trouvaitglacée.
Le lendemain^ nous ne vtmes absolument rien, et le soir nous gagnâmes Ey ungrung, où j 'avais donné l'ordre de transporter le camp laissé par nous à Shelshel.
Je passai plusieurs jours dans la vallée de Kyungrung, où je trouvai des traces nombreuses de yaks sans voir aucun de ces animaux. A l'entrée de la vallée s'élève une colline en forme de cône, appelée Jelmowrhill^ et formée de pierres auxquelles les indigènes attribuent de précieuses vertus médicinales. J'en ramassai quelques-unes sur le lieu même. Elles sont savonneuses, teintées de vert et paraissent contenir une grande quantité de magnésie.
Les couches géologiques de ce côté des défilés rappellent tout à fait celles de la plus grande partie de rHimalaya, surtout les schistes et les siénites les plus anciens; on trouve cependant de nombreuses roches volcaniques aatour de Kyungrung et de Kuntchego. Le trapp, le basalte^ la serpentine et Tamygdaloide abondent de toutes parts. Les Hunnias rencontrent quantité d'ossements fossiles dans le plateau rocheux situé au nord de l'Himalaya; ces ossements et le terrain qui les contient ressemblent tout à fait à ceux de nos montagnes Sewalik situées au sud. Les indigènes appellent ces fossiles c bijlee har » (os du tonnerre). Les aérolithes sont très-communs dans les défilés, et j'en ai ramassé moi-même plusieurs, que les gens du pays désignent sous le nom de tOevee-Golai^ (balles de la déesse Devee).