CHAPITRE VIII
Plantation et fabrique de thé à Gwaldung. — Je tue un cerf aboyeur et un cerf des montagnes, — Les mouches des sables. — Un chevrotain porte-musc. — Jungle de buis gigantesque. — Je tue un ours et prends une chèvre sauvage. — Le miel empoisonné et la procession des coolies ivres. — Le voyage pendant les pluies. *- Chiens et léopards. — Les sangsues.
Les provinces de Kumaon et de Gurhwal sont admi* rablement favorables à la culture du thé. L'escarpement des. pentes des montagnes permet aux planteurs européens d'établir leur habitation à une hauteur de six ou sept mille pieds, où ils jouissent de la température de l'Angleterre, en même temps qu'ils ont sous la main leurs plantations, qui ne doivent jamais remonter au delà de cinq mille pieds.
On trouve dans le Gurhwal et dans le Eumaon une grande quantité déterres inoccupées et disponibles pour y installer des plantations de thé. Les conditions auxquelles elles sont concédées à cet effet par le gouvernement sont extrêmement avantageuses. Dans un endroit appelé la forêt de Gwaldung, dans le Gurhwal, je rencontrai une location qui avait été prise par un jeune Anglais pour y planter du thé. Le jardin à thé du gouvernement, situé à Ayartoli, était à un jour de marche, et le jardin de Paoree à deux ou trois jours de marche environ de l'autre côté. Notre jeune planteur avait eu l'idée très-sensée de consulter quelques-uns des Chinois employés dans le jardin du gouvernement, sur le meilleur site à choisir pour y établir une plantation. Les Chinois, qui sont de très-ardents chasseurs etparcourent de très-longues distances à la poursuite du gibier, lui indiquèrent Gwaldung comme une des locations les plus avantageuses qu'ils eussent jamais vues. Je recommande cette manière de choisir un site aux émigrants qui auraienM'intention de venir dans l'Himalaya pour cette fin. Il obtint alors du sous-commissaire la permission d'ériger des piliers pour bornes aux points qu'il avait choisis à cet effet; aucun village n'avait des terres
dans le voisinage, aussi l'affaire ne présenta point de difficultés. Suivant la règle mise en vigueur par le gouvernement à cet égard dans les deux provinces, toute terre stérile ou couverte de jungles dans les limites tracées lui fut accordée libre de toute redevance; il ne devait également rien payer pour toutes les terres à thé pendant quatre ans. Après ce temps, ces dernières sont soumises à une redevance d'un atina, ou un penny et demi par acre pendant la première année, de deuxaunas pendant la seconde, de trois aunas pendant la troisième et ainsi de suite. Mais le gouvernement s'est engagé à ne jamais prendre plus de seize aunas, soit deux shillings, par acre, et comme il faut vingt ans pour atteindre ce maximum, pendant lesquels tout le reste de la location demeure franc d'impôt, tant que la redevance pour la partie cultivable est payée, le prix de la terre, comparé aux profits de la culture du thé, est très-minime.
Il est nécessaire, dans les endroits où la pente de la montagne est très-escarpée, de former en terrasse toute la terre cultivée, au moyen d'une série de petits murs bas en pierres qui composent comme les marches d'un escalier gigantesque et procurent des bandes étroites
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de terre unie pour les champs de thé. Il en résulte que si des pluies torreAtielles emportent la terre d'un champ supérieur, elle n'est rejetée que sur le champ inférieur voisin et ne va point se perdre dans le ravin le plus proche. Dans la plupart des villages^ on rencontre de grandes étendues de champs en terrasse qui restent sans culture et pourraient être louées à ceux qui les possèdent avec des baux à long terme, moyennant trois ou quatre aunas par an. Les planteurs obtiennent gratuitement, des jardins du gouvernement les plus voisins, tout le thé en plants et en graines qui se trouve disponible. L'arbre à thé met quatre ans à parvenir à une hauteur suffisante pour la cueillette, et il produit alors, en moyenne, de quatre-vingts à cent soixante livres de thé manufacturé par acre. Il se vend h présent sur place trois ou quatre shillings la livre, ce qui explique suffisamment pourquoi il n'en parvient jamais que peu ou point en Angleterre.
On peut se procurer facilement des ouvriers à raison de quatre roupies ou huit shillings par mois; et des Indiens ayant appris des Chinois importés par le gouvernement l'art de griller le thé, peuvent être engagés à raison d'une livre sterling ou d'une livre et
demie sterling par mois. C'est ainsi que s'explique le fait que tous les planteurs de thé réalisent à présent de deux à trois cents pour cent sur le capital qu'ils ont placé, et que tout planteur qui peut consacrer à cette industrie son trayail personnel et deux ou trois mille livres, aie droit de compter certainement sur un revenu annuel de deux ou trois mille livres pendant les quinze premières années au moins. En effet, les limites de la demande pour l'Inde ne sauraient guère être atteintes avant celte époque, sans parler des facilités de transport pour l'Europe que procureront bientôt les chemins de fer. A six pence la livre, la culture et la fabrication se trouveraient payées, et dans aucune hypothèse concevable en ce moment, le prix de vente ne pourrait tomber au-dessous de deux shillings en dix ans ou d'un shilling en vingt ans.
Le temps où l'on est le plus occupé pour la fabrication du thé est compris entre avril et septembre; pendant le cours de ces sept mois, il y a toujours quelque chose à faire soit pour préparer, soit pour empaqueter la récolte du printemps et celle de l'automne. Le planteur peut avoir ainsi cinq mois de congé dans l'année, d'octobre à mars, s'il laisse un homme de confiance surveil-
1er les travaux à sa place. Les jeunes feuilles qui poussent pendant la première période ont toutes une teinte brune qu'elles perdent quand on les laisse sur Tarbre quelques semaines; ce sont les seules feuilles bonnes pour faire le thé; les feuilles adultes ne donnent qu'une infusion ne valant guère mieux que celle du foin. Aussi quand la cueillette vient d'être faite sur un arbre, pa*ratt-il au premier aspect aussi garni et aussi touffu que jamais. La récolte ne commence que dans la quatrième année de la croissance de la plante, quand elle a deux ou trois pieds de haut, et l'enlèvement des boutons et des rejetons pour la fabrication du thé maintient à cette hauteur la plantation tout entière.
Il y a naturellement divers degrés de qualité entre les feuilles les plus jeunes et les meilleures et les feuilles adultes qui sont inutiles. Elles sont toutes cependant cueillies ensemble^ et apportées dans les mêmes paniers aux séchoirs, où l'on en remet une partie à ceux qui font le thé noir et une partie à ceux qui fabriquent le thé verL Le thé noir se frise en se grillant dans des bassins de fer, et quand il est complètement desséché^ la nature différente des feuilles qui le composent devient manifeste à première vue. On recueille dans l'Inde
quatre espèces de thé noir. Les feuilles les plus grossières et les plus mal frisées sont séparées d'abord au tamis, et forment la qualité la plus commune du thé noir, appelé t bohea. » Les trois autres qualités se choisissent à la main et constituent le ^pouchong^ » le « souchong » et le € fin souchong. »
Les feuilles destinées à faire le thé vert exigent plus de manipulations que les autres. Elles sont roulées et frisées en grande partie à la main sur une table, et quand toute la sève en a été retirée, elles sont séparées en poudre à canon (la meilleure qualité), en jeune hyson et en peau d*hyson.
La différence de la couleur des thés verts et noirs est quelquefois développée par le fait que les parties employées pour le thé noir sont conservées, avant la dessiccation par le feu, un peu plus longtemps que les feuilles destinées à donner le thé vert. Mais elle dépend en grande partie de la manipulation que les ouvriers font subir aux feuilles quand elles sont dans les bassins du séchoir, puisqu'ils peuvent changer un panier de feuilles cueillies au même endroit et séchées en même temps, moitié en thé noir et moitié en thé Verl4
lœ VOYAGES BT CHASSES DANS L'HIMALATA.
Les petites gelées qui ont lieu en hiver, à une élévation de cinq mille pieds dans l'Himalaya^ ne font aucun mal à Tarbre à thé. Il n'est jamais attaqué de la rouille, et ne soufifre point des alternatives des bonnes et des mauvaises saisons qui affectent Tindigo, le sucre el l'opium.
Les diverses plantes dont les fleurs et les feuilles servent, en Chine, à donner au thé du parfum, ont été introduites dans nos plantations de Tlnde; mais je n'ai jamais ouï dire qu'elles aient été employées dans cette même intention. Le gouvernement désire avec raison que le thé qui sort de ses manufactures soit parfaitement pur, et s'oppose môme à ce que le parfum naturel en soit modifié. Quand les spéculateurs particuliers entreprendront plus sérieusement le commerce du thé dans les Indes, ils fourniront sans doute au public ce qu'il achète avec le plus d'empressement, comme les Chinois qui n'hésitent pas à accommoder quelques-uns de leurs thés verts avec du . bleu de Prusse et du gypse, tout en exprimant la plus grande surprise de ce que le goût barbare de leurs clients préfère une composition pareille.
Mon ami n'avait fait que dresser sa tente sur un
monticule couvert de gazon dans une éclaircie de la forêt, et il commençait tout à la fois à bâtir un bun* galow, à semer du thé et à sécher du bois au feu; aussi, presque chaque jour, il recevait la visite de cerfs des collines et autres animaux des montagnes. Son domestique indigène, qui avait du goût pour la chasse, lui apporta, pendant que je me trouvais là, quelques faisans qu'il avait tués avec le fusil de son mattre. Je fis un tour dans les jungles des environs et je tuai un cerf aboyeur à deux cents mètres de la location, et un peu plus loin, un cerf des montagnes presque aussi haut qu'un cheval de Galloway. On trouve généralement ces animaux à une élévation modérée, comme celle de Gwaldung, qui est de cinq mille pieds, parce qu'ils y trouvent la nature de forêt et de nourriture qu'ils affectionnent le plus.
En descendant de Gwaldung, à la rivière Pindnee, nous fûmes persécutés par une petite espèce de mouche qui, bien qu'à peine perceptible, tant ses proportions sont minimes^ produit cependant par sa morsure une irritation vive et laisse une tache noire de sang coa* gulé sous la peau. Elles ne se montrent que dans les vallées chaudes, et si leur tatouage est presque invi-
sible sur une peau noire, elles donnent un curieux piquant à la figure et aux mains d'un Européen, et prêtent un caractère audacieux et expressif au nez qu'elles gonflent et couvrent de mouchetures.
A namnee, à quatre marches au nord de Gwaldung, je rencontrai un bon terrain de chasse pour les faisans bleus et les chevrotains porte-musc ; je tuai là un de ces derniers animaux. Le poil du chevrotain portemusc, comme celui de la plupart des cerfs qui vivent dans la neige, se compose de tubes gris et blancs qui sont extrêmement cassants; mais chaque brin est si lai^e que Ton distingue parfaitement le trou intérieur quand l'un d'eux vient à être brisé. Cette précaution de la nature permet à ces animaux de se coucher sur la surface de la neige glacée sans perdre leur chaleur vitale et sans souffrir de l'influence engourdissante de leur lit, comme le cas aurait lieu, n'était le coussin d'air naturel qu'interpose leur épaisse enveloppe de poils, en même temps que près de la peau se trouve, comme un second vêtement, le chaud duvet de laine pushum. Le sac à musc ou follicule, comme on dit en langage technique, n'est porté que par le mâle ; il est environ de la grosseur d'un œuf et situé sous la peau,
entre roriflce de Furètre et les daintiers. Quand on l'ouvre, le musc ressemble à des pilules de rhubarbe, et contient parfois de petits brins d*herbes sèches, bien qu'il soit difficile de concevoir comment l'herbe parvient là. Le follicule contient habituellement une ou deux onces de musc qui valent trente shillings Toncet attendu que cette substance sert de base à un grand nombre de nos parfums anglais. Mais comme ces animaux jettent leur musc dans de certaines saisons, la poche se trouve quelquefois presque vide. M. Wilson m'a dit avoir tué, lui et ses chasseurs, en une saison, cent cinquante chevrotains porte-musc.
Au delà de Ramnee, à un endroit appelé Sem Khurruck, je rencontrai un bois ou mieux un jungle de buis que je recommande à l'attention des deux journaux illustrés de Londres, ou de toute personne ayant à faire des gravures sur bois d'une étendue considérable. Les arbres étaient aussi hauts que les sapins d'Angleterre, et quelques-uns avaient l'épaisseur du corps d'un homme. Les indigènes appellent ce bois pdbur lukeree, et quiconque en a besoin peut en couper une quantité. indéterminée, sans empêchement aucun et sans obstacle. Le seul usage auquel les gens du
pays rappliquent consiste dans la fabrication des peignes pour leur usage personnel. Je sais encore une autre place dans THimalaya où se trouvent des buis d'un développement pareil, et si Ton donnait commission à quelqu'un au courant 4es localités, on pourrait se procurer, pour la gravure, des blocs d'un poids de soixante livres, c'est-à-dire la charge d'un homme, qui ne coûteraient absolument rien que le sciage et le transport jusqu'au Gange.
Il y a, sur les bords du lac d'Evanee, à cinq milles plus loin que Sem Khurruck, des cerfs de la grande espèce et des ours noirs. Un jour que je chassais le faisan moucheté avec un chasseur du pays appelé Leopooree, sur une colline au-dessus de Kowar, je rencontrai un ourson que je tuai, et mes hommes prirent une jeune chèvre sauvage que j'élevai pendant quelque temps en lui donnant pour nourrice une chèvre domestique; mais elle périt plus tard à la suite de longues marches dans les pluies. Le domestique indigène qui s'était emparé de cette chèvre était un coolie de la plus grande taille, sinon de la plus grande beauté, qui portait sur la tête une espèce de touffe hérissée comme une queue d'yak, et je me rappelle qu^il se
mit à se plaindre amèrement de la nature et de la qualité des provisions qui nous avaient été fournies au village dans lequel nous nous étions arrêtés, et qu'il disait entre autres choses que sa chevelure se trouvait complètement perdue faute d'huile pour la graisser.
Gomme je traversais le ruisseau de Birch Gunga entre le Tâl de Goodyar et le village d'Elanee, quelques-uns de mes hommes me montrèrent un énorme gâteau de miel suspendu à un rocher en surplomb à une centaine de pieds au-dessus de nos têtes, qui le couvrait complètement comme un toit et le rendait absolument inaccessible. Les villageois me dirent qu'un Anglais, l'année précédente, y avait lancé une balle de sa carabine, mais qu'il n'y avait fait qu'un petit trou par lequel avaient coulé quelques gouttes do miel seulement. Je vis tout d'abord qu'en frappant la surface du rocher juste au-devant du rayon de miel, la balle de ma lourde carabine irait s'aplatir comme une feuille de papier, et détacherait le miel du rocher; je tirai en conséquence mes deux coups à la même place. Aussitôt s'écroula la plus grande partie du rayon avec un ruisseau de miel et un nuage d'abeilles furieuses. Nous prîmes tous la fuite immédiatement,
les coolies jetant leur charge et cherchant un refuge dans les fourrés, pendant qu'un troupeau de chèvre qui descendait la rive opposée se trouvait dispersé dans toutes les directions. De temps en temps, un hurlement grave des chiens préposés à leur garde prouvait que les abeilles avaient découvert que leur nez, du moins , n'était pas couvert de poils. Il suffit de s'envelopper complètement dans une couverture pour être à l'abri des piqûres, vu que l'aiguillon n'est pas assez long pour traverser l'enveloppe et percer la peau; et comme tous les coolies portent des couvertures, trèspeu d'entre eux, comparativement parlant, se trouvèrent piqués. Dès que les abeilles commencèrent à bourdonner de nouveau autour des restes du gâteau suspendu au rocher, les indigènes déclarèrent que tout danger était passé, et se précipitèrent pour recueillir le miel qui en découlait. Les villageois du voisinage s'emparèrent des plu3 larges morceaux du rayon, qui étaient, à leur avis, un remède puissant pour les maladies des bestiaux; quant à mes coolies, qui ne reconnaissaient point la nature du miel qu'ils recueillaient, ils ramassèrent de la partie liquide le plus qu'ils purent en trouver et se mirent tous à en manger. Je ne
fis qu'y goûter, attendu que le miel se trouvait mélangé d'herbes et de gravier, mais je remarquai que les abeilles étendues çà et là autour de nous étaient d'une espèce beaucoup plus grosse que toutes celles que j'avais vues jusqu'alors, et bientôt le miel manifesta de tristes effets parmi les coolies, qui se mirent à chanceler comme dans l'ivresse. Nous avions gravi un étroit sentier entre deux pentes escarpées ; la plupart des coolies qui avaient mangé du miel avaient abandonné leurs charges au bas de la colline, mais il leur restait encore assez de bon sens pour comprendre que s'ils continuaient plus longtemps à chanceler comme' ils avaient fait jusque-là , ils tomberaient dans le précipice. Aussi le premier qui ouvrit la marche descendit gravement à quatre pattes, les autres imitant son exemple et, parmi les éclats de rire de leurs camarades plus sobres , les coolies enivrés remontèrent l'escarpement en procession solennelle. Il va sans dire que ceux qui n'avaient pas réussi dans leur tentative pour se procurer du miel comme les autres, et qui ne se trouvaient point malades, ne laissèrent point échapper cette occasion de s'étendre sur les inconvénients de la gloutonnerie. Les villageois eurent alors seule-
ment rattention bienveillante de nous infonner que le miel en question était empoisonné, et qu'ils ne rem« ployaient que comme médecine.
Pendant mon dernier voyage dans le Thibet, où j'avais eu Pintention de rester jusqu'à ce que la saison des pluies fût passée dans les montagnes, je me trouvai si fatigué de vivre entièrement seul sans un compagnon européen avec qui je pourrais parler ou pratiquer Tanglais, que je résolus, bien que les pluies fussent alors dans toute leur force, de partir de la région des neiges et de traverser la région des pluies pour regagner Mussouree. J'avais quelque désir de tenter cette expérience et 4e constater par moi-même s'il était possible de voyager pendant cette saison. Je trouvai que le seul moyen de se conserver en bonne santé dans un pareil voyage, dépendait de la possibilité de se procurer un abri sec pour sécher ses vêtements et passer la nuit. La pluie tombe par torrents pendant presque tout le jour et toute la nuit; aussi devient-il impossible de se maintenir à l'abri de l'humidité depuis le moment où l'on se met en marche après le déjeuner, jusqu'à celui où l'on arrive au village désigné pour la halte du soir. Il est Impossible également
de dresser une tente ou de dormir sous ses plis hu«> mides quand elle est dressée. Aucun indigène, quels que soient vos embarras ou vos ennuis, ne consentirait à vous donner asile, à moins qu'il ne votis prenne pour un des fonctionnaires du canton; c'est pourquoi le seul plan à suivre consiste à se diriger au plus vite vers le premier abri venu qui se trouve inoccupé par les villageois, puis à y faire du feu pour les gens de sa suite. Naturellement, il faut payer largement le bois i brûler et les égards que daignent vous accorder les gens apathiques de ces contrées; ils ne songent, toutefois, jamais à se montrer utiles ou agréables que quand ils en ont reçu l'ordre d'un ton impérieux. Je m'étais fait une loi de payer une roupie ou deux shil^ lings pour une nuit dans tout endroit que j'occupais, et bien que cette somme pour un villageois eût suffi à payer le loyer d'une année, je crois que les propriétaires aimeraient mieux encore, lors même que ces conditions leur seraient garanties, empêcher les voyages et exclure les étrangers.
Un malade qui arriverait dans un village indigène, s'il ne se trouvait personne de sa caste, pourrait mourir au pied du premier arbre sous lequel il se
serait couché, sans obtenir le moindre secours des habitants.
Pendant toutes mes tournées de chasse, je n'ai jamais rencontré plus d'une demi-douzaine de léopards dans les jungles. Ils se cachent avec tant de soin que, même dans les endroits où ils abondent et causent de sérieux dommages aux chiens et aux chèvres, ils sont pris souvent dans les pièges, sans se laisser jamais apercevoir par le chasseur.
Je voyageais un jour pendant les pluies, suivi de mon valet de chiens, qui menait en laisse un jeune chien du Thibet, d'une taille assez forte* appelé Pluton, lorsqu'une courte lutte et un cri du chien me firent tourner la tête juste assez à temps pour voir un léopard qui avait bondi sur Pluton du milieu des herbes épaisses dont le chemin était bordé, et qui descendait au plus vite l'escarpement vers la vallée. La bête nous avait évidemment suivis depuis quelque temps pour trouver une occasion de s'emparer du chien ; mais elle avait manqué son coup. Toutefois, sans se montrer déconcerté le moins du monde, le léopard remonta tranquillement sur la hauteur qui dominait notre route, et se mit à courir en suivant un chemin parallèle an
nôtre; ses yeux affamés ne pouvaient se lasser d'admirer les belles proportions de Pluton; mais une balle qui lui arriva de mon revolver dans l'estomac le détourna de la contemplation de cette nourriture , plus facile à digérer que l'autre.
Un officier qui habitait les montagnes m'a raconté qu'un de ses amis lui avait envoyé une levrette favorite qui devait, d'après l'avis du médecin, passer la saison chaude dans un climat tempéré. Un jour, le domestique la promenait de long en large sur une allée sablée, en face de la maison, tandfs que l'officier luimême était occupé à les regarder, quand un léopard s'élança de derrière un buisson voisin, et bien qu'il ne réussit pas à saisir le chien lorsqu'il bondit derrière le domestique, il lui fit sur le flanc une égratignure qui montrait l'imminence du danger auquel la pauvre petite bête venait d'échapper. Elle n'avait poussé, néanmoins, aucun cri de surprise ou d'épouvante, comme si elle eût été stupéfiée et forcée au silence par la grandeur du péril ; mais elle ne fut pas plutôt ren^ trée dans la maison, derrière la porte bien fermée, qu'elle se dédommagea de la contrainte qu'elle s'étai
imposée en poussant des hurlements prolongés pénis
dant quelques minutes^ et en s'abandonnanl tout entière à une attaque de nerfs dans les régies, visible parodie dé certaines organisations féminines plus sensuelles que sensibles.
Dès que les pluies commencent à tomber régulièrement en leur saison, le gazon et les jungles, sur toutes les montagnes^ se couvrent de petites sangsues qui, lorsque vous marchez sous un costume quelconque autre que le jupon des Écossais, montent dans le pantalon, descendent dans les bas et se gorgent de sang avant que Ton se doute de leur arrivée. Leur morsure esta peine visible, mais Tirritation qu'elle amène ensuite est intolérable. Elles ont l'étrange fantaisie de se fixer dans les narines des chiens, où elles produisent un chatouillement qui les oblige à se frotter continuellement le nez avec leurs pattes. Elles vivent ainsi en sûreté dans leur étroite retraite jusqu'à ce que, dans un moment d'oubli, elles laissent pendre leur queue hors des narines^ de l'animal. Le maître alors saisit l'extrémité de la queue avec des pinces et leur fait lâcher prise au moyen d'un peu de sel, ou bien encore les arrache au prix d*un long hurlement du pauvre animal dont elles avaient fait leur victime.