‹ Voyages et chasses dans l'HimalayaChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A c<iurt de TiTres. — Les fonctionnaires chinois et leur politique. — Les Toleurs de THundês. — Articles de commerce et moyens de transport. — Comment les Hunnias font la guerre. — Je tue des kyangSy un nyauy un hunyal et des chasa dans les plaines d'Hu* machul. — Entrevue ayec le zumpun. — Marche vers le Keo. *- Je tue le bunchowr, -* Retour à Bompa. — Un dernier conseil.

Les difficultés du passage par le Chor Hoti dans le mauvais temps font que les Anglais qui voyagent dans le Thibet sont susceptibles de se trouver à court de provisions quand leurs animaux de transport sont retenus au delà des défilés ou quand leur chasse n'a pas été heureuse. Trois jooboos, avec leur escorte, qui devaient m^apporter des provisions de Bompa furent arrêtés pendant trois jours par la neige, et comme j'avais négligé de me faire adresser un envoi pareil par le défilé de Niti, nous nous trouvâmes réduits à un ordi-

naire des plus maigres. Le seul gibier qu'il m'avait été possible d'approcher, dans les derniers temps^ consistait en quelques^ malheureux moutons des neiges, tombés des rochers dans les précipices et revêtus, par l'hiver, d'une enveloppe de glace qui les rendait naturellement d'une nourriture impossible, bien qu'ils fussent d'ailleurs admirablement conservés. Leur triste destinée prouve qu'il arrive des accidents non-seulement dans les familles les plus prudentes, au milieu de la civilisation la plus raffinée, mais qu'ils sont inséparables aussi de l'état de nature.

On peut se procurer quelques espèces de légumes sauvages dans les environs d'Hoti et de Leptel; ils forment une addition agréable au dîner, qui peut ne se composer que de la viande obtenue à la chasse, et de la farine apportée par la route des défilés. Je vais en donner les noms indigènes, car j'imagine qu'on ne les trouverait point imprimés dans un dictionnaire, et peut-être serait^il difficile d'obtenir les objets en ques-* tion sur une simple description :

Oignon sauvage. Jvmbo.

Poireau sauvage. .,•••..,«.• Dûmm.

Rhubarbe rouge *. Tatree,

[^ Rhubarbe verte... Dôdloo.

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Ce M sont Ik que des variétét naines» mais ellfs possèdent beaucoup de saveur générique. Il y a des groseilles à grappes et à maquereau ainsi que des framboises, à des latitudes moins élevées dans nos vallées de neige, *— mais les premières ne sont point man* geables; les dernières, au contraire, viennent à matU" rite et sont fort agréables au goût.

J'envoyai quelques hommes acheter des vivres aux résidents d'une station de pâturage située à deux milles plus loin et appelée Dungpoo. J'avais vu quan* tité de gibier au moyen de ma lorgnette à de longues distances, et j'aurais tué une foule de moutons sau* n vages à Kyungrung, si j'avais pu commencer mes chasses avec Texpérience que j'ai acquise depuis sur la vue, Touïe et l'odorat; mais, bien que je suivisse la piste avec un soin et une précaution qui auraient paru inutiles à un chasseur des plaines ou de l'Himalaya inférieur, je ne réussis qu'à effaroucher tous les animaux du voisinage. Mes envoyés revinrent de Dungpoo sans avoir pu effectuer aucun achat; ils me dirent que les habitants ne demandaient pas mieux que de vendre, mais qu'ils n'osaient pas déplaire aux autorités chinoises. Je fis cependant acheter par mes hommes quel-

ques jeunes chëyres à châles, des queues de yaks domestiques, etc., à des marchands qui passaient, et comme mes provisions franchirent peu de temps après le défilé, nous nous trouvâmes indépendants des gens du pays. J'avais prié le coolie que j'avais envoyé au zumpun de profiter de l'occasion pour acheter à Daba du thé en briques, des queues de yaks domestiques et des turquoises. Il revint à Kyungrung avec toutes ces marchandises, et me répondit que le zumpun n'était pas chez lui, mais que sa femme s'était emparée du plaid, qu'elle avait grandement admiré, et qu'elle l'avait assuré que son mari viendrait me trouver à Surkya^ quand je serais arrivé dans celte ville. Les peuples de tous les pays et de toutes les religions, à l'exceptioû des Européens, ont toute liberté de faire le commercé dans l'Hundés; — les Ghoorkas, les Hindous, les Sikhs et les Willayutees peuvent tous voyager à Gartok ou ailleurs. Mais^ si les indigènes montrent envers nous de bonnes dispositions, les autorités nous interdisent l'entrée du pays, et défendent de nous fournir des vivres ou des marchandises de quelque espèce que ce soit. 11 leur est toutefois impossible d'exclure complètement les Anglais; aussi, pour se venger, elles impo^

sent souvent une amende aux habitants du canton par lequel ils passent. Les Hunnias, qui me gardaient, m'apprirent que deux Anglais, quelques saisons auparavant, avaient gagné, par le défilé de Byans, le lac Munsarâwar, sur 'lequel ils avaient navigué dans un bateau en cuir (probablement en caoutchouc) qu'ils avaient apporté avec eux. Les Hunnias, bouche béante et immobiles de surprise, ne trouvaient pas un mot en face d'une telle impudence. Le garkoon considéra évidemment que^ la dignité du lac avait été outragée; il condamna le zumpun de Daba à une amende de 200 roupies, et renvoya ensuite à Gartok pour répondre à Taccusation d'avoir permis qu'un délit aussi flagrant fût commis dans son canton. Le zumpun ne revint pas; je présume qu'il fut destitué.

Le zumpun est le chef du district ou le sous-préfet de la vallée de la Sutledge. Le titulaire actuel est, à ce qu'il parait, plus intelligent que la généralité de ses prédécesseurs, et il restera probablement en fonctions au delà du terme ordinaire de trois années. 11 semble exercer une autorité absolue sur le peuple de son district. Il vient d'une partie éloignée de l'empire, de la province de Bood , et n'a pas de revenu fixe en dehors

de ce que peuvent lui rapporter les amendes imposées au commerce. La majeure partie de ces amendes est payée par lui à Tautorité supérieure h titre de revenu. Sa maison se compose d'une douzaine d'agents de po** lice et d'un secrétaire sans traitement qui porte le titre de vizir. îl peut toutefois convoquer un nombre quelconque d^habitanis de son canton pour tout service militaire ou autre. Ses administrés ont grand*peur de lai, et il professe à son tour le plus profond respect pour le commissaire de Oartok, son supérieur immédiat. Le garkoon n'est pas installé sur un pied beau-* coup plus splendide que le zumpun. Il a sous lui, pour faire exécuter ses ordres, une espèce de capitaine de police, appelé surpoon, qui commande à une centaine d'hommes, soldats de paille, armés de fusils à mèche mal faits et portant chacun deux ou trois sabres. Ce luxe d'armement formidable a pour but de les rendre de taille à lutter contre les voleurs de l'Hundês, qui* parfois sont très-nombreux et qui apparaissent et disparaissent ensuite mystérieusement à la façon des cailles ou de la grippe. Quand ces voleurs ont déchargé leurs armes à feu, ils se précipitent en avant, un sabre à chaque poing et une troisième lame à la ceinture.

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Le fonctionnaire supérieur au garkoon est une espèce de sous-gouverneur portant le titre de schibehidy qui réside à un mois de marche environ de Oartolc, dans la province de Bood, Telle est la série de tous les fonctionnaires du district, qui tous appartiennent à cette province.

Mes hommes me racontèrent que le ssumpun luimême, en voyage, avait été volé par les Dacoïts de i'Hundês, et que pendant l'hiver, quand tous nos villages des vallées de neige sont abandonnés, ces hardis voleurs avaient osé franchir le défilé de Niti et piller les habitations désertes. Us ont une crainte presque superstitieuse des armes à feu anglaises, auxquelles ils attribuent une puissance illimitée. Une fois, mon guide, Dhun Sing, voyageait avec un certain nombre de marchands jowarree , quand ils furent attaqués juste au commencement des défilés du côté du Thîbet, par une bande de Dacoïts. Les voleurs ne les tuèrent point pour ne pas avoir une peine inutile, puisqu'ils ne songeaient même pas à résister, et se contentèrent de s'emparer des chèvres chargées de marchandises qu'ils réunirent en un seul troupeau. Les marchands passèrent la nuit à se lamenter de ce qu'ils étaient obligés

de revenir chez eux le lendemain matin, dépouillés de leur propriété ; mais par bonheur, au point du jour, un jeune Anglais avec deux guides, en partie de chasse, survint au même endroit, et les Dacoïts eurent si peur de son fusil, qu'ils se cachèrent aussitôt en abandon* nant leur butin. Le plus diflQcile pour les marchands fut de séparer leurs troupeaux respectifs. Ils eurent grand soin, ajoutait Dhun Sing, de quitter la place avec le gentleman, et de se rendre avec lui à Millum où il revenait.

Le borax coûte, au marché de Gyanee, de deux à trois roupies le maund (80 livres). Il vient du lac Ghaba, qui est situé au delà de la chaîne des montagnes Kailas, à environ trois semaines de marche pour un troupeau de chèvres venant de Gyanee. Au lac Chaba, il suffit de payer un impôt d'une roupie pour avoir le droit de charger son troupeau d'autant de borax qu'il en peut emporter.

Le prix de la laine de mouton, à Daba et à Gyanee, est d'une ctUdar ou roupie de la Compagnie, pour quatre ou cinq toisons, suivant leur grandeur^ ce qui revient en moyenne à un auna et demi ou deux aunas (30 centimes) par livre. Le prix du pushum varie

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considérablement; on Tacheta en général dans la toison de la chèvre mêlé aux poils.

Les Hunnias dépendent presque entièrement du territoire britannique pour leurs farines; la seule espèce de grain qu'ils cultivent sur les plateaux près des rives de la Sutledge est Towa, une sorte d'orge, mais en petites pièces seulement. Ils comprennent si bien leur position précaire 5 cet égard, qu'ils conservent en magasin, dans tout le Thibet^, des provisions de grains pour trois ans, afin de parer à tout accident qui pourrait interrompre leur commerce avec nos montagnes. Comme ils sont complètement barbares, et comme les Chinois qui les gouvernent redoutent extrêmement les visites et les enquêtes des voyageurs anglais qui pénètrent sur leur territoire, on pourrait peut-être, en les prenant par la faim, les amener à diminuer la rigueur de leurs règlements à notre égard. Il suffirait de fermer les défilés de notre côté et d'exempter de tout impôt, pendant cette clôture, les habitants de nos vallées de neige. Ce serait sans doute causer un grave préjudice à nos sujets aussi bien qu'aux Hunnias, mais les résultats vaudraient la peine de subir cet inconvénient temporaire. 11 existe dans l'Hundês une masse

la

vit VOYAGES ET CHASSIS DANS L HIMALAYA.

énonDe de matières premières de divers genres disponibles pour le commerce, et tons les traites que nous pourrons conclure à Pékin ne seront pas exécutés pendant des années, si même ils le sont jamais dans le Thibet.

Le système dimpdts que nous avons établi dans le Kumaon et le Gurh^al est très-doux, et le produit est inférieur au revenu dépensé dans cetle province par le gouvernement pour ses établissements, ses troupes^ ses plantations de thé, etc.; les marchands des vallées de neige, qui payaient des sommes considérables aux Ghoorkas à titre d'impôts, n'ayant que très-peu de terres cultivées, ne nous payent presque rien. Les commissaires de ces districts, qui sont en dehors du règlement (c'est-à-dire affanchis des misères que le dédale de nos cours civiles inflige aux habitants des plaines), ont été toujours très-indulgents dans l'exercice de leurs fonctions; c'est pourquoi les montagnards se montrent aussi loyaux qu^il est possible aux Hindous de l'être vis-à-vis de tout gouvernement. Ils n'ont pas encore oublié la tyrannie des Ghoorkas chassés par le général Ochterlony, et ils ont conservé vivant dans leur mémoire le souvenir des nobles efforts du msiior

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Henry Ramsay, G. B., leur oommissalre actael, pour subvenir à leurs besoins pendant les deux dernières années de famine dans les montagnes.

Aussi, appréciant la position de nos sujets par les récits que leur font nos montagnards dans leurs voya* ges de commerce, les Hunnias ont coutume de dire que, si quelque gouvernement étranger vient s'établir dans leur pays, ils espèrent que ce ne sera point celui des Sikhs ou des Ghoorkas, mais bien le gouvernement anglais qui régit nos hommes des montagnes.

Pendant que j'étais à Eyungrung, les Hunnias se trouvaient vivement excités par la crainte d'une inva** sion des Sikhs de Cachemire qui menaçaient du côté de Ladakb. Us avaient été, deux ans auparavant, attaqués par les Gboorkas, à la suite d'une contestation sur le droit des uns ou des autres à certains villages des fron<> tières, et du temps de Runjeet Sing, une grande armée de Sikhs commandée par un vizir Jwalla avait envahi leur territoire. Les Hunnias n'ont pas de troupes régulières, et conmie il faut beaucoup de temps pour que celles envoyées de Chine viennent à leur secours, ils ne peuvent aucunement se défendre pendant Tété. Mais c'est un peuple nomade, et quand ils ont emmené

tSO VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.

leurs bestiaux et leurs familles dans les montagnes, ils ne laissent littéralement rien que les envahisseurs puissent enlever ou détruire. Leurs villages ne sont que des camps composés de tentes mobiles ; leur principale ville, Daba , ne contient qu'un seul édifice bâti en pierres et en mortier: c'est la résidence du rampun, Gartok en a deux pour ses fonctionnaires, et tout le reste de ces cités ne consiste qu'en un assemblage igno* ble de tentes en toile ou en laine plus ou moins sales. Pendant l'hiver, toutefois, qui est si rude que peu d'envahisseurs des nations du sud peuvent résister au climat, les Hunnias prennent leur revanche et revien* nent tous armés, comme ils firent lors de l'invasion du visir Jwalla. Ils harcelèrent les flancs de l'armée d'invasion, coupèrent les traînards, et quand les Sikhs commencèrent à mourir par centaines, de froid et de faim, les Hunnias les entourèrent et les massacrèrent près de Kyungrung et de Purung, au nord du Naipaul. Le visir Jwalla périt avec les autres.

Pendant mes chasses dans les yallées de la Salkh et de Kyungrung, je rencontrai plusieurs restes de digues basses en pierres qui avaient servi de positions aux Hunnias fuyant les Sikhs. Us me dirent qu'ils avaient

surtoat confié le soin de leur défenée à leur lama, et que celui-ci avait fait tomber la neige en hiver pour tuer leurs ennemis. Je leur fis remarquer qu'il vaudrait encore mieux, en cas d'urgence, qu'il la fît tomber en été, et que je me chargerais au besoin moi-môme de la première cérémonie.

Dans mon voyage de Kyungrung à Surkya, à travers les plaines et les ruisseaux qui entourent Tazang^ je parcourus un pays fourmillant de gibier. Le voyageur placé sur une hauteur au sud de ces plaines peut voir au nord le cours de la rivière Sutledge, qui se dirige de Test à l'ouest sur un plateau élevé de quatorze mille pieds et coupé de nombreux ravins. Les Himalayas, au sud, ne paraissent qu'une chaîne de montagnes ordinaires, à peine aussi haute que celle qui est située au delà de la Sutledge, et qui borne l'horizon en montrant, vers Test, les pics sublimes de Kailas. Çà et là de petits groupes de collines s'élèvent de la plaine, et partout on voit paître en liberté de vastes troupeaux de chevaux sauvages. Le cheval sauvage ou kyang ressemble plus à un âne qu'à un cheval : il a le corps rougeâtre, le ventre blanc ainsi que les jambes ; il est

haut de quatorze mains environ ; il porte la crinière en

le.

S8t VOYAGES ET GHASS:ES DANS L'HIMALAYA.

brosse, une raie le longdu dosetla queued'un âne; il brait au lieu de hennir; la tète est d'une grosseur disproportionnée, et le nom de cheyal sauvage est mal choisi pour désigner cet animal. On rencontre par-ci par-là quelques troupeaux demoutonssauvages(ovûamm(m) de la grande espèce; les femelles ef les petits sont toujours séparés des mftles. Les cornes des femelles diffèrent d'une façon remarquable de celles des mâles; elles sont à peine recourbées, un peu plates, et longues d'un pied environ, tandis que les mâles ont des cornes comme celles du bélier commun d'Angleterre, qui mesurent peut-être trois pieds et demi en courbure. Dans les montagnes, au bord de la plaine; on rencontre en foule des moutons des neiges (burrul), et dans les broussailles et les herbes pullulent quantité de grands lièvres bleuâtres qui deviennent blancs pendant Thiver, comme nos lièvres d'Ecosse. Le jour que je me rendis à Surkya, je tuai un kyang (cheval sauvage), plusieurs lièvres et un faisan des neiges (hunyal).

Je trouvai que le zumpun m'attendait, comme il l'avait promis, à Suricya ; il avait envoyé deux ou trois messagers pour constater mon approche avant que je fusse arrivé, car il paraissait redouter comme un dét-

honneur d'avoir à m'attendre, et dès que je fus venu, il me fit avertir que conune il se trouvait de son côté des défilés, je devrais lui rendre visite dans sa tente avant qu'il se présentât à la mienne. Je me dirigeai aussitôt vers sa demeure, et mon arrivée causa unremue-ménage extraordinaire parmi les meubles; on apporta deux sales petits dais, on opéra un changement complet dans Tintérieur avant que je fusse admis en la présence auguste de ce fonctionnaire. Je trouvai dans le zumpun un petit homme sec^ d'une quarantaine d'année, plus chinois de figure que les Hunnias qui m'accompagnaient, et revêtu d'une robe de soie à fleurs jaunes, avec le chapeau ordinaire des mandarins en* touré d'une frange rouge et le bouton de verre uni, indice de sa qualité. 11 me parla de la capitale de Tem* pire chinois, qu'il appelait gyanuk^ et^ me dit qu'il connaissait la rivière Yang*tse-Kiang; mais il n'avait pas, à ce qu'il prétendait, entendu parler de la guerre avec les puissances européennes. Use moqua beaucoup du bruit relatif à une invasion des Sikhs, et se montra très-désireux que je partisse aussitôt que possible. Je lui promis que je ne resterais à Surkya que trois jours; mats je refusai de m'en revenir par le défilé de Niti^

comme il me demandait de le faire, attendu que j'avais résolu de tuer un bunchowr^ si c'était possible, dans les vallées de Keo ou du Leptel.

Le zumpun avait amené avec lui un lama» comme une sorte de chapelain particulier, lequel avait les cheveux ras et portait une robe d'un rouge sombre, à la façon des gens de son espèce. Je lui trouvai la mine d'un fieffé jésuite, avec la face longue, les joues creuses, le nez aquilin, au lieu du nez camard desHunnias, la bouche sensuelle et quelque cMse de sinistre dans le regard, — tout ce qu'il fallait en un mot pour en faire un père confesseur puseyite à la mode. Le zumpun ayant une suite d'une douzaine de personnes et son petit garçon avec lui. je pris mon chasseur, Kunhaya, et deux de mes hommes de Bompa pour servir d'interprètes dans cette audience. On me présenta de la soupe épaisse au thé, en usage chez les Hunnias, et j'en avalai deux bouchées sans être malade, mais je fus obligé de déclarer que, môme au risque d'une guerre éternelle entre nos nations, je me refusais absolument à prendre une cuillerée de plus d'une telle médecine. J'offris de faire du thé à la mode anglaise pour le zumpun, mais il refusa en me priant de lui envoyer plutôt

du thé sec. Je présentai une douzaine de peintures stéréoscopiques au fils du zumpun. Elles furent examinées sens dessus dessous, en long, en travers, et frottées avec des doigts sales pour voir si elles ne pourraient pas être débrouillées ainsi, jusqu'à ce qu'enfin elles furent déclarées n'être rien du tout. Mais dés que la première fut placée dans le stéréoscope, ce fut un cri de joie général, et le zumpun, qui prenait du tabac dans un flacon d'agate verte, comme un flacon d'odeurs^ multiplia ses prises afin de maintenir son esprit à la hauteur voulue pour examiner de telles merveilles.

Je donnai au zumpun un flacon d'essence de roses pour remplacer son tabac, mais tous les Hunnias qui le sentirent tour à tour déclarèrent l'odeur abominable. Les dames anglaises peintes sur les épreuves stéréoscopiques furent estimées décidément inférieures en beauté aux houris de THundés à face d'hippopotame; mais les photographies qui sont maintenant à Daba finiront peut-être par améliorer le goût des habitants. Quand je quittai le zumpun, il me dit qu'il serait obligé de partir le lendemain, attendu que l'odeur du kyang que j'avais tué, et qui se trouvait à deux milles de là, lui faisait mat au cœur. Il fallait avoir une imagination

Mê VOYAGES ET CHAS6ES DANS L'HIMALAYA.

bien ingénieuse pour inventer un pareil prétexte; car tons les chevaux morts de la Chine ne pourraient en cinq heures empester l'air autant qu'un seul Hunnia vivant. Il me présenta un échantillon de lainages fabriqués à Daba, une couple de queues de yak et un cha* peau de très-beau feutre, qui aurait pu s'adapter à ma tète quand j'avais six mois, mais qui pour l'instant faisait sur elle l'effet d^une tasse à thé renversée. Nous nous séparâmes naturellement les meilleurs amis du monde.

Le jour suivant, je tuai quatre kyang$^ un hunyal et tant de chasa que tout mon camp fut pourvu de soupe au lièvre. Le lendemain, je pus m'emparer d'un beau mouton sauvage, et je tuai une cavale sauvage dont je pris le poulain. Je l'attachai à un piquet devant ma tente; mais comme il disparut pendant la nuit, quoiqu'il fût trop jeune pour s'égarer au loin ou pour aller pattre de lui-même, je soupçonne fort les Hunnias de se l'être approprié. Je désirais vivement pousser jusqu'au lac Chaba, d'autant que mes hommes me disaient qu'aucun Européen ne l'avait encore visité; mais les Hunnias me déclarèrent qu'ils avaient reçu l'ordre de s'opposer par la force à ce que je pénétrasse plus avant

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sur leur territoire. La promesse que j'avais faite au zumpuD m'empêchait de demeurer plus longtemps sans sa permission, et je craignais d'en venir aux mains avec les Hunnias; car, bien qu'ils fussent relativement peu dangereux, je me serais trouvé compromis vis-à-vis de mon gouvernement.

Je quittai les plaines de lazang avec regret^ et trois jours après, j'entrais dans les vallées du Keo.

Les Hunnias de la garde, qui me surveillaient toujours de près, me disaient que je n'avais aucune chance de trouver des bunchowrs cette année, attendu que les yaks sauvages ne viennent qu'une fois par hiver dans nos montagnes, et s'en retournent toujours pour visiter leui^ familles sur les monts Gangri, par Gartok, au commencement de juillet. Je résolus héanmois de m'avancer avec toutes les précautions possibles vers cette dernière localité, où je pouvais espérer rencontrer le gibier que j'avais été chercher si loin. Je ne voulus pas permettre aux hommes de mon camp de remonter la nullah, et je leur fis dresser les tentes beaucoup plus bas, tout près du cours d'eau principal, dans l'endroit le plus abrité que je pus trouver.

Je parcourus un espace de terrain considérable le

premier jour de mon arrivée, et je trouvai des pistes fraîches, mais je ne vis pas de bunchowr. Les moutons des neiges se montraient en foule; je ne voulus pas tirer sur eux et courir le risque d'effaroucher un plus noble gibier. Le second jour, je devais terminer mes recherches; mais il restait encore assez de terrains à visiter parmi les ruisseaux du Keo pour occuper toute une journée de marche. Vainement Dhun Sing m'avait déclaré tout le long du chemin que le solitaire de la Salkh devait être allé au Keo; je partis pour gravir les hauteurs qui dominaient le cours le plus éloigné du ruisseau avec de mauvais pressentiments quant au résultat. Nous avions franchi huit ou dix milles sans rien apercevoir, quand Tœil perçant de Buchoo, mon guide, découvrit un point noir bien loin devant nous. Je l'examinai avec soin à l'aide de ma lorgnette et je reconnus que c'était un yak. Nous avions été à l'ouest, au nord et à l'est de l'endroit où il se tenait, sans avoir été vus, et le bonheur voulait que le vent vînt du sud; aussi l'animal restait-il couché à ruminer dans une sublime indifférence à l'égard de notre voisinage. Il n'y avait toutefois aucun couvert qui nous permît de Tapprocher, sauf du côté du midi; mais, comme nous n'au-

rions plus que cent cinquante mètres à franchir après ' qu'il nous aurait érentés, je résolus de courir la chance, et nous nous dirigeâmes droit vers un rocher situé à une soixantaine de mètres de lui, sans oser regarder jusqu'à ce que nous l'eussions atteint. Nous trouvâmes alors que le yak nous avait éventés et s'était levé pour prendre la fuite. Il était trop tard pour lui; le yak ne s'éloigne jamais beaucoup lorsqu'il est blessé, comme s'il était siupéQé de l'effet de la blessure, bien qu'il charge furieusement le chasseur si celui-ci vient à se montrer. Une balle de ma carabine dans l'épaule et une autre dans la jambe qui le rendit boiteux, décidèrent de son sort. Il fit quelques pas seulement et nous le suivîmes. Quand il se tourna pour nous regarder, les deux hommes qui m'accompagnaient commencèrent à crier, ce qui lui fit secouer ses cornes et baisser la tète pour nous charger sur trois jambes; mais une nouvelle balle dans l'épaule le mit dans l'impuissance de courir. Deux autres balles tirées à bout portant achevèrent son agonie. Les jambes sont si courtes que la hauteur de l'animal ne parait pas diminuée de beaucoup quand il tombe sur le poitrail. Il avait une quantité extraordinaire de longs poils sur les flancs et sur les jambes,

tM VOYAGES ET CaJlS6ES DANS L'HIMàLâYà.

quoique ceux du dos fiissent unis. Il mesurait oeuf pieds de circonférence au poitrail, et ses cornes avaient seize ponces à la base et onze pouces au milieu. De face, il ressanblait à un énorme bison d'Amérique et aurait, je crois, pesé beaucoup plus que cet animal, bien qu'il ne fût pas aussi haut au garrot à cause de la petitesse de ses jambes, lesquelles se perdaient presque dans les l<mgs poils qui lui pendaient des flancs, ce qui paraissait lui faire une espèce de jupon.

Le jour touchait à sa fin, quand le yak fut tué; BOUS regagnâmes nos tentes au plus vite, en emportant la queue conune preuve de notre succès. Elle se trouva égaler en poids eten dimension trois des queues de yaks domestiques que J'avais acl^tëes. Nous passâmes trds jours, moi H mes hommes, à enlever la peau et à ^parer la tète pour le transport. Non-seulement les Hunnias nrasaidéi^it dans cette besogne, mais encore ils s'en «tonnerait k C(Bur joie avec la chair que, pour ma part, je trouvai excellente* La plupart des hommes, étant rajpoots, ne pouvaient naturellement goûter la viande d'un animal qui ressemblait tant au bœuf sacré des I»*ahmines; leur empressement à le chassa et à faire tout le reste, sans en excepter rien que le fait de

le parler réellement à leur bouche, prouve à quel point les Hindous oublieraient leurs préjugés s'ils ne leur étaient pas continuellement rappelés par les scrupules ou rindiscrétion des Anglais. Et de fait, on en troure de plus fanatiques que les Hindous eux-mêmes pour tous les caprices religieux de Tlnde et toutes les dis* tinctions de caste haute ou basse; aussi les Hindous affectent naturellement un < préjugé religieux » contre tout ce qui leur déplatt ou leur répugne à faire, du momeni qu'ils trouvent qu'en agissant ainsi ils obligent les individus isolés et le gouvernement à céder par peur à tous leurs désirs, tandis que menés convenabtoaoiant, ils laisseraient tomber dans l'oubli leurs superstitiûns les plus vieilles.

La meilleure méthode pour conserver ëtjpréparer les peaux est celle adoptée par les Indiens de l'Amérique pour la dépouille du buffle, et qui consiste simplement à enlever avec le plus grand soin toute la chair et tonte la graisse du cuir, que l'on frotte ensuite con* linuellement avec un os ou un morceau de bois arrondi jusqu'à ce qu'on ait obtenu dans la peau la souplesse et l'amollissement désirables. Gomme il faut plusieurs jours pouf une opération pareille, pendant laquelle la

i9a VOYAGES ET CHASSES DANS UHIMALAYA.

peaa ne doit pas cesser d'élre humide un seul instant, il convient de la rouler avec soin, quand la besogne de la journée est finie, et de l'envelopper dans un drap mouillé pour la nuit. Cette manière de préparer les peaux est naturellement impossible dans les plaines, où la chaleur amène la décomposition dans les vingt-quatre heures. Je me bornais alors simplement à étendre les peaux sur le sol au moyen de petites chevilles de bois fichées sur les bords, et de les laisser sécher au soseil, ce qui prenait trois ou quatre heures, ou encore de répandre à Fintérieur des cendres de bois ou un peu d'eau de chaux. Ce dernier procédé n'est pasdugoûtdesappréteurs qui ont à préparer la peau ensuite, parce qu'il la brûle^ et rend parfois impossible de lui donner de la sou-

Quatre jours après, notre petite caravane arrivait à Rimkim pour repasser le Chor-Hoti. Nous partîmes au jour, et trouvâmes la neige et le temps si favorables, qu'à midi nous étions rendus à Kalajubbur. Mes hommes se trouvaient dans les meilleures dispositions, et me proposèrent de pousser tout de suite jusqu'à Bompa, en réunissant trois marches en une seule, ce qu'ils effectuèrent aisément dès que je leur eus promis de leur

compter le salaire de trois jours pour cette besogne.

Bien que nous fussions habitués à plus d'une scène étrange par nos chasses au milieu des neiges, l'aspect le plus ordinaire d'un canton habité^ môme après une si courte absence, avait pour nous toute la fraîcheur de la nouveauté, et, comme nous approchions de nos villages, un des jeunes coolies provoqua des éclats de rire en nous indiquant, avec la même excitation que s'il se fût agi d'un yak sauvage, un point noir près du village de Niti, en annonçant gravement : c Vuh to ze^ nani hait » (C'est une femme !)

Notre arrivée et l'étalage bizarre des peaux, des cornes et des queues produisirent une sensation profonde parmi les habitants de Bompa, où mes hommes passèrent deux jours en fêles, pendant que je préparais mes bagages pour Mussouree. Je n'avais rien de plus à gagner sur les terrains de chasse autour de Bompa, et, sans vouloir attendre le beau temps, je résolus de faire tête à l'orage et d'affronter quinze jours de marche à travers la pluie.

La conséquence de mes peines et fatigues dans les montagnes de l'Hundês fut une découverte souvent faite par les chasseurs et qui rappelle beaucoup l'en-

fantement de la montagne en travail, à savoir qae si j'avais pu partir avec toute l'expérience que je rapportais au retour, mon butin eût été bien plus considérable.

Pour conclure, je demanderai à mes confrères la permission de leur donner un dernier conseil sur un sujet beaucoup plus important que la vénerie. J'ai vu, je le dis à regret, un grand nombre d'Anglais, une fois éloignés des scènes et des relations de leur patrie^ au milieu d'un peuple de païens, ne plus juger obligatoire la due observance du culte chrétien, et s'imaginant faussement que leurs compagnons mahométans on idolâtres attribueront à une certaine largeur de vues l'oubli ou l'indifférence quant aux manifestations de leur foi, chasser et tuer indistinctement tous les jours de la semaine. Je crois qu'une telle conduite, non-seulement n'augmente point l'attachement, mais encore diminue sensiblement le respect de leurs serviteurs indigènes.

Je sais qu'il est des hommes qui, d'après les principes les plus élevés, conserveront, avec un soin jaloux, cet attachement et ce respect pour notpe culte chrétien, dont ils ont été pénétrés dès leur enfance en Angleterre, en même temps que des premiers sentiments nobles

qui font un Anglais digne de ce nom; mais quand même il n'existerait pas de meilleur motif, je tiens pour assuré qu'à tous les points de vue, même de Tutilité et de la bonne politique, il est convenable de consacrer un jour au moins au repos et à la réflexion. Et le chasseur anglais, dans les gorges les plus reculées de THimalaya ou dans les plaines les plus sauvages du Thibet, où peut-être il sera le seul représentant de sa nation, pourra, pendant un moment, oublier les influences étrangères, — les formes sombres des pics énormes et couverts de neige dont il est entouré,^ — pour voir passer devant ses yeux quelques tableaux d'une contrée plus chère à son coeur, et, bien loin du son des cloches, il pourra s'imaginer par la pensée,

• Combien de groupes joyeux, ce jour-là, suivent, dans les sentiers fleuris des prairies de l'Angleterre, le chemin qui mène au clocher et à la tour, et montent à l'ombre des ormes pendant que de joyeux carillons proclament le saint jour; et des manoirs vieillis des âges héroïques descendent de' beaux enfants, et des humbles hameaux, où le vent se joue parmi les arbres en fleurs du verger, sortent les habitants en une longue foule heureuse. »

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