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CHAPITRE III

(soite)

Sagacité de Téléphant. — Le kheddah du gouvernement. — Chasse à Boolawalla. — Visite nocturne de soixante-dix éléphants à Subrawalla. — Chasse de nuit. — L'éléphant blanc d'Umbavree. — A la piste d*éléphants sauvages à Motrowalla. — Un mâle à ivoires tué dans la forêt Horowalla. — Proportion des porteurs de défenses aux makuas ou éléphants sans défenses. — Les points mortels pour tirer l'éléphant. — Préjugés anciens et modernes.

Quelques-uns des éléphants de chasse les mieux dressés montrent une inlelligence presque humaine dans leur prompte appréciation du secours que leurs maîtres espèrent tirer d'eux. On a souvent décrit la finesse daliléenne avec laquelle les femelles de leurre savent choyer et ensorceler quelque Samson fort et «tupide dont les Philistins ont résolu la capture. La

femelle de leurre, comme on l'appelle, s'avance par un mouvement tranquille et discret à côté du vieux mâle, et arrivée là, elle le contemple dans une respectueuse admiration pour ses proportions massives et sa terrible face, jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive qu'elle a attiré et fixé son attention ; elle lui passe alors doucement sa trompe sur les épaules et sur la tête, et passe peut-être sa... main, non... sa trompe timidement dans la sienne. Le gentleman, clignant des yeux et jouant des oreilles, paraît enchanté d'une compagne qui fait à elle seule tous les frais de la conversation et se prête volontiers à passer d'une caresse à une autre, pendant que son amie lui pose le bout de sa trompe sur les lèvres ou plutôt directement dans la bouche, ce qui est la manière de donner un baiser chez les éléphants avant de commencer à lui lier les jambes. Cette dernière opération prouve de la façon la plus évidente l'étonnante puissance du raisonnement chez ces animaux, car la simple coquetterie et la fascination, se pratiquant dans l'état de nature, ne sont pas si remarquables que leur appréciation des moyens artificiels, des nœuds coulants et des cordes employés par les chasseurs.

Le surintendant deskhcddahs, le lieutenant Howell,

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me citait un cas dans lequel une femelle de leurre bien exercée avait appris, non-seulement à faire la figure d'un 8 par les plis répétés de laquelle sont attachées les jambes de Téléphant sauvage, mais encore à nouer le bout de la corde dans le dernier trou pour l'empêcher de se desserrer. Quant à faire la simple figure d^un 8, j'ai entendu souvent dire que plus d'un éléphant Favait appris. Pour ce qui est de se frayer un chemin dans les jungles, en cassant les branches des arbres ou en arrachant les plantes grimpantes qui s'opposeraient au passage du howdah, c'est une pratique très-conmiune parmi les. éléphants de chasse ou de selle, et ce n'est que très-rarement qu'ils se trompent par rapport à la branche particulière qui entrave la marche de la ligne. J'ai connu un cas où un éléphant, dans une expédition de chasse au tigre, commença tout à coup à trompeter, à jurer, à secouer la tète et à dénoncer énerglquement la présence immédiate du tigre; mais comme personne parmi les chasseurs n'en pouvait voir aucune trace, l'un d'eux dit au mahout de faire en sorte que Téléphant lui-même leur montrât l'animal, si c'était possible, et l'éléphant, interpellé par un mélange de reproches amers et de flatteries en hathee bolée ou argot

d'éléphant, saisit et enleva du sol une quantité de broussailles sèches sous lesquelles le tigre se tenait caché comme un chat.

Il y a dans presque tous les lits de torrents à travers les ravins et les jungles, au pied des collines, des sables mouvants composés de sable et de boue, appelés fussum par les indigènes, et dans lesquels/une fois enfoncé, un éléphant ne se tire d'affaire qu'avec les difficultés les plus grandes. Dans l'état sauvage, les éléphants évitent toujours les lits de fussum ; mais comme il est nécessaire, dans les battues d'une chasse au tigre, de se maintenir exactement en ligne, il arrive quelquefois que l'alarme est donnée par un éléphant embourbé. Tout le monde s'empresse immédiatement de lui venir en aide si l'animal est trop engagé pour se sortir par ses propres efforts, en débarrassant le howdah de tout ce qu'il contient et en l'enlevant de dessus son dos pendant que d'autres commencent à couper des branches aux arbres des jungles avec des hachettes placées en général dans chaque howdah pour ce besoin. Il suffit de tendre ces branches à l'éléphant, qui en devine l'emploi, et se hâte de lever une jambe le plus haut possible pour glisser dessous une forte branche, et de

mouvoir dans toutes les directions sa trompe arec une rapidité fiévreuse pour saisir les supports aussi vite qu'ils peuvent lui être présentés. Il se fait bien vite une chaussée pour revenir au bord si le bois abonde; mais lorsqu'on ne trouve aux environs que les herbes des jungles, il s'enfonce graduellement en faisant de temps en temps des efforts désespérés pour échapper à la mort, pendant que la boue perfide l'engloutit. La dernière chose que l'on voit de lui est le bout de sa trompe, qu'il tient levée avec son curieux petit appendice en forme de doigt, pour aspirer l'air jusqu'au moment où elle disparaît aussi dans le gouffre. Et le corps restera ainsi peut-être embourbé jusqu'à ce que son lit de sable se change en pierre , et que dans les âges futurs l'éléphant victime d'une mort prématurée obtienne la renommée et l'immortalité, à titre d'échantillon merveilleusement complet des races fossiles disparues.

Pendant que j'étais surintendant de la vallée du Dehra Doon, le gouvernement fit pour la première fois un essai pour prendre au piège des éléphants $auvages. Un jeune officier du 2* Européens, nommé Howell, fut chargé d'organiser les dispositions nécessaires, et j'eus ainsi l'occasion de voir chasser sur

une échelle beaucoup plus grande qu'on ne le pratique en aucune autre partie du monde.

On appelle kheddah Tenceinte jie poutres grossièrement taillées dans laquelle on prend quelquefois au piège les éléphants; mais le nom s'applique ici à l'équipage des chasses, qui se compose de dix ou douze éléphants de différentes grosseurs, d'un nombre égal de phunnetts ou porteurs de cordes chargés de lancer les i)oeuds coulants, de cornacs et de faucheurs pour le fourrage, comme aussi d'une troupe dindigènes armés de fusils k mèche. Les éléphants du kheddah ont chacun une petite sellette comme une se)Ie de course, attaclràe solidement sur le dos; la corde est passée deux fois autour du corps et une fois autour du cou, et elle se termine en un large nœud coulant. Le phunnett, pendant une chasse, est assis sur la petite selle, tenant en main le nœud coulant et conduisant Téléphant avec ses pieds. Un faucheur est aussi ur l'animal, cramponné à une bride qui descend de la selle sur la queue, et lorsqu'il en reçoit Tordre, U le po,usse à toute vitesse en lu^ martelant Tarrière-train avec un maillet de bois muni en saillie de quelques clous en fer émoussés.

Le camp du conducteur des chasses est continuelle-

ment en mouvement, attendu que la sagacité des éléphants sauvages leur apprend bientôt à craindre soq voisinage. Tout brinjara ou bûcheron qui apporte au camp la nouvelle de Texistence d'un troupeau et con* dait l'ofiBcier de service à portée de la vue des animaux, a droit à une récompense de cinquante roupies. Une fois, le camp était assis au sud de la passe de Boola-. walla, quand un vieux brinjara, nommé Ruttun Sing, vint annoncer qu'une troupe très^considérable d'élé^ phanls était en train de paître dans un amphittaéitra des Sewalik, à quelques milles de là. En un clin d'œil tout le camp parut comme bouleversé; on selle et l'on monte les éléphants, les porteurs de fusils prennent leurs armes et allument la mèche, des hommes sont envoyés en avant pour garder les défilés du cercle de collines escarpées dans lequel les éléphaqts devront être enfermés. Il est naturellement défendu, en pareil cas, de tirer avec des cartouches à balle; la foule employée en ces chasses fait toujours fuir au loin les mâles dangereux, tandis que Ton poursuit et l'on tâche de prendre les femelles pu les jeunes éléphants.

En arrivant à l'endi^oit indiqué par Ruttun Sing, on aperçut un troupei^u d'une ceptaine d'éléphants de

iSS VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.

différentes grosseurs, entourés de toutes parts d'escarpements et de jungles. Les divers passages où les torrents entraient dans Tamphithéâtre , et les endroits où les pentes allaient en s'affaiblissant, furent occupés par les hommes porteurs de fusils, et les éléphants de chasse , au nombre de neuf, entrèrent dans l'espace en plaine. Il paraissait n'y avoir que deux mâles pourvus de défenses avec le troupeau, et ne sachant pas quelle pourrait être leur conduite, Howell donna Tordre que le plus gros des éléphants domestiques, porteur d'ivoires, et nommé Cham (nom emprunté par les écrivains musulmans et accordé à l'éléphant par son cornac), se dirigeât en avant près du troupeau. Le plus petit des deux mâles, qui se trouvait être le plus près de M. Cham, accourut immédiatement à la charge et le frappa en plein flanc; le choc suffit pour lui faire aussitôt quitter la place dans une consternation profonde, et pour ébranler vivement son système nerveux pendant plusieurs mois à la suite de cet accident. Le troupeau commença sérieusement à prendre Talarme; les éléphants essayèrent de s'échapper par les défilés naturels, mais ils étaient ramenés par les décharges des fusils tirant à poudre; c'est alors que saisissant Tocca-

sion favorable, les phunnets se précipitèrent en avant et parvinrent à saisir dans leurs nœuds coulants, et à entraîner vers des arbres convenables pour les attacher, quatre femelle^ et quatre bûchas ou jeunes éléphants, avant que le troupeau fût parvenu à se frayer un passage hors du cercle fatal.

Lorsqu'on s'approche d'un troupeau dans les jungles en plaine, sans être favorisé d'un lit de torrent se ter« minant en cul-de-sac^ dès que l'on voit les animaux les plus vieux et les plus prudents battre en retraite, on lâche la meute des éléphants domestiques, et le galop le plus vif commence à travers champs, course folle dans laquelle il faut aux conducteurs une dextérité et une agilité extrêmes pour les empêcher d'être, enlevés ou assommés par les branches des arbres. Le troupeau sauvage commence bientôt à s'allonger en forme de queue, les animaux les plus faibles tombent en arrière, et comme le phunnett qui le premier arrête un éléphant de la hauteur réglementaire pour le commissariat (huit pieds) reçoit cinquante roupies en récompense, il en résulte une vive émulation entre les phunnetts hindous et musulmans, et tous font de leur mieux à l'envi les uns des autres.

Aussitôt qu'un pbuanett a pris dans son nœud coulant un éléphant sauvage, il crie de toutes ses forces tmuddudi muddudîi^ (au secours! au secours!). S'il lui arrive de fixer son nœud sur le penchant d'une colline, l'animal sauvage, qu'il soit saisi par le pied ou par le cou, entraîne toujours l'éléphant domestique avec une vitesse dangereuse, car il se précipite en bas de la pente en fracassant tout sur son passage à travers les buissons et les arbres. Il est du devoir de tout phunnett à portée de la voix d'accourir aussitôt au secours d^un camarade qui vient d'arrêter son nœud, et dés que deux ou trois liens de plus ont été fixés, l'animal sauvage, ancré à un nombre égal de puissants éléphants, ses frères apprivoisés, se trouve réduit à l'impuissance.

Dans la mêlée qui suivit la course après les éléphants, un des tirailleurs fut renversé et tué sur place, et le vieux Ruttun Sing fut enlevé de l'éléphant sur lequel il était assis. Une chute violente sur la terre d'une hauteur de dix à onze pieds est plus que suffisante pour troubler les idées; il avait, dans sa frayeur de se voir, à ce qu'il croyait, emporté par son éléphant, commencé à crier vigoureusement « duttîduttt » terme qu'il savait

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employé dans le jargon de Téléphant pour signifier f arrête! » Lorsqu'on le troura sur le terrain, il était assis et répétait solennellement c duttî duttt > longtemps encore après qu'il eut été relevé et placé en sûreté sur un autre éléphant, il continua leméme refrain qui fut, à partir de ce jour, ajouté comme un titre additionnel à son nom.

Les bûchas ou petits éléphants à la mamelle, de quatre ou cinq pieds de haut, sont de risibles petits monsU'es. Ils deviennent importuns à force de familiarité après deux jours à peine d'initiation aux manières de la Tîe civilisée. Un étranger qui arriverait au camp d*Howell et se rendrait, dans toute la simplicité de son cœur, au quartier où les éléphants se trouveraient à leurs piquets» serait immédiatement soumis à l'examen indiscret de ces curieuses petites bêtes. L'une d'elles peut-être }ui enlèverait son chapeau en manière de jeu comme pour examiner sa tête au point de vue de la phrénologie; une autre, gaiement familière, Tobligeralt à se tenir debout sur un seul pied, en enroulant sa troqipe autour de l'autre jambe. J'ai vu Tan de ces jeunes animaux étonner au plus haut point un gentleman par son adresse à lui fouiller dans sa poche avec le bout de sa

trompe, et par la rapidité et la facilité avec lesquelles illui déboutonnait ses habits.

Les éléphants sauvages possèdent d'une façon merveilleuse la faculté de se rappeler exactement la saison pendant laquelle le fourrage des plantes qu'ils préfèrent est bon à manger dans les différents cantons. A droite de la route, entre Dooeewalla et Kansvao, à la jonction des rivières Song et Sooswa, s'étend un vaste champ de roseaux ou herbe au tigre qu'on appelle c ntil, > et < murkut » en hindoustani. Il paraît que les éléphants ont déclaré^ dans leur almanach mental, que ces plantes atteignaient le degré de maturité le plus agréable à leur palais vers le 12 ou le 13 février; et chaque année , en conséquence, vers la môme date, ils viennent au rendez-vous et se tiennent cachés dans les collines Sewalik, juste au sud de ce champ, pendant le jour, pour visiter ensuite à leur aise la plantation chaque nuit. J'étais une fois campé non loin de ces jungles de nul^ sur le bord de la Sooswa, couvert près de cet endroit d'un lit épais de cresson de fontaine, avec mon ami le major Ratnsay des Kumaonees. Nous avions dans le camp plusieurs éléphants qui, vers minuit, se montrèrent inquiets et turbulents et commen-

cèrent par poiïsser les notes aiguës de ce cri si souvent appelé mal à propos trompette par les Anglo-Indiens, attendu que la seule trompette qu'il rappelle est Tinstrament d'un sou qu'on se dispute à la foire au jeu trèsaristocratique de «la tante Sarah» (^AuntSally). Bientôt ils firent entendre le bôl ou mugissement retentissant par lequel les éléphants sauvages ébranlent souvent retendue des jungles, et presque aussitôt après, il leur fut répondu d'abord d'un point, puis d'un autre, dans l'espace, jusqu'à ce que la nuit parût peuplée de leurs voix.

Chacun fut bientôt éveillé dans le camp; les indigènes, se parlant à voix basse, se hâtèrent d'ajouter des cordes et des chaînes aux pieds de nos éléphants, de peur qu'ils ne prissent la fuite. Il y avait quelque danger à les attacher ainsi, car s'ils eussent été attaqués par les éléphants sauvages, ils auraient été naturellement dans l'impossibilité de leur échapper; mais si d'autre part ils avaient été détachés, il est probable que les mâles auraient été tués et les femelles emmenées avec le troupeau. Chacun des éléphants apprivoisés qui aurait été perdu ou blessé nous aurait coûté huit cents roupies (2,000 francs).

Comme noua essayions de regarder à travers les ténèbres» nous reconnûmes soudain la présence d'un grand pionnier porteur de défenses près de nos éléphants; puis des masses mouvantes dans le voisinage qui semblaient s'élever et s'abaisser. Parfois un large corps opaque que nous avions pris pour un arbre en buisson» et négligé comme tel, s'évanouissait dans l'espace en un silence solennel pendant que les contours obscurs de dos voûtés et de trompes passaient devant nos yeux ainsi que les fantômes d'un rôve qui se perdent dans la nuit. Tout à coup le corps principal du troupeau dans les jungles de nul sembla prendre alarme» et nous entendîmes un long clapotement pendant que les éléphants se dirigeaient de notre côté à travers les flots de la Sooswa. Il y avait une brèche à la rive près de nos tentes, qui se trouvaient à une centaine de mètres de la rivière, et comme les éléphants conducteurs choisirent cette roule, nous vîmes bientôt la sombre colonne tout entière glisser à côté de nous dans une lumière bleuâtre, aussi régulièrement que les images dans la coulisse d'une lanterne magique. Ils étaient bien, je croîs, autant que j'ai pu le deviner, au moins soixante-dix dans le troupeau, et je remarquai

çà et là la lueur pâle de l'ivoire, ce qui me fit regretter yivement de n'avoir pas là une arme, telle par exemple que celle que j'ai depuis obtenue de Witton et Daw, sur le principe du général Jacob, dont les balles explosjbles m'auraient assuré une couple au moins d'éléphants.

Dans la situation où fêtais, au poinl (Je vue de mon armement, tirer n'eût été qu'une cruauté inutile, attendu qu'avec une telle clarté je n'aurais pu que les blesser, et je les aurais peut-être provoqués à tirer une vengeance sommaire de cette attaque.

Les éléphants avaient effarouché au loin tous les autres animaux du voisinage, et quelques minutes après leur départ, tout le camp, au milieu d'un silence jnusUé, dormait d'un profond sommeil.

J'essayai peu de temps après, au môme endroit, d'attirer des éléphants près du camp pendant la nuit en faisant mugir une de mes hutnees (éléphants femelles), çt je réussis complètement à cet égard. J'avais pris position sons un arbre avec une paire de fusils fortement chargés pour attendre leur approche ; mais lorsqu'ils n'étaient plus qu'à une centaine de mètres de moi, un animal de tattoo (poney de transport) qui était attaché il un piquet où il avait été oublié près de leur ligne

d'approche, se mit à hennir et à frapper du pied. Sa couvrerture noire, qui lui était nouée autour du cou, se mit à flotter comme un manteau de sorcière, et deux . éléphants, qui sans doute n'avaient jamais vu un spectre pareil jusqu'alors, s'enfuirent par un autre chemin en ronflant de terreur.

Le tir des éléphants pendant la nuit ne saurait, tou* tefois, être qu'un exercice dangereux et peu satisfaisant; malgré l'emploi des facilités pour viser que j'ai détaillées au chapitre V, il est presque impossible de les tuer d'une balle dans la tête, attendu qu'il est à peu près impossible aussi de saisir en les couchant en joue la direction de la cervelle ; et bien qu'en employant des balles explosibles et en logeant le projectile dans la poitrine, on puisse être certain de frapper à mort l'animal et de le retrouver probablement ensuite en le cherchant dans la forêt, cependant les chances en grand nombre sont contre le chasseur pour qu'il perde la vie s'il vient à être chargé par l'animal. L'éléphant voit aussi bien la nuit que le jour, tandis que le chasseur se trouve comparativement aveugle dans les ténèbres, et s'il tire .sur le troupeau sans jeter bas un éléphant, il court le risque de les chasser absolument

du canton et de perdre ainsi l'occasion d'un combat à chances égales à la clarlé du jour.

J'ai passsé, ou plutôt j'ai perdu bien du temps à guetter, de nuit, un éléphant qui est encore dans le Doon, et qui s'appelle le Bouré Hathee ou Téléphant couleur de cendre, et quoique je ne Taie jamais rencontré, j'en ai tiré plusieurs autres, mais sans succès. J'avais lu un livre d'Herman Melville, intitulé la Baleine blanche, et j'avais, par une conséquence naturelle de cette lecture, rêvé d'un combat quelque peu semblable contre un éléphant blanc^ combat dans lequel, comme de raison, la carabine rate toujours au moment le plus critique. Je fus assez étonné d'entendre peu de temps après quelques-uns des zemindars faire un long récit à propos d'un éléphant blanc. L'éléphant blanc du Doon n'est pas, toutefois, naturellement de cette couleur, je crois, comme celui qui est adoré dans l'empire Birman, trésor le plus superbe de Sa Hautesse noire «le maître du pied d'or. » Quiconque a vu un ou deux éléphants domestiques peut avoir remarqué les pustules blanches en manière de lèpre qui leur viennent à la trompe et sur la face; et d'après tout ce que j'ai pu apprendre sur ce point, j'imagine que ces taches

confluentes sur loul le corps du Bouré Halhee, lui donnent cet aspect blanchâtre par lequel il est connti* On dit qu'il a de splendides ivoires, et j'espère eue quelques-uns de mes lecteurs pourront encore arriver dans le Doon et décider la question controversée de sa couleur en s'emparant de ce glorieux butin.

Comme mes visites dans le voisinage du Doon^ après ma promotion, dépendaient de l'état de ma santé, el comme le congé de convalescence ne peut, sauf de rares exceptions, s'obtenir que pendant la saison où les plaines deviennent malsaines sous l'influence de la chaleur et des pluies, je ne pouvais choisir mon temps pour chasser l'éléphant. J'avais cependant reçu d'Angleterre une carabine à deux coups faite sur commande par C. P» Swinburn et fils, à trois rainures, du calibre de seize , longue de trente-six pouces et pesant dixneuf livres. Ce poids, qui était excessif relativement au calibre de la balle, me permettait d'employer de très* fortes charges de poudre, et je pouvais tirer avec huit drachmes sans recul incommode* Vers la fin de la sai* son des pluies de 1856, c'est-à-dire pendant le mois d'octobre, me trouvant à Mussouree, je résolus d'essayer ce qu'on pouvait faire dans le Doon quand le ri2 mû»-

LA CHASSE A L'ÉLÉPHANT. tt

rissait. Le premier rapport qui me parvint après avoir envoyé mes gens à la découverte, fut d'un gros ôlè-» phant mâle qui visitait, disait-on^ les champs de rii de Motrowalla pendant la nuil; Motrowalla n'est qil'h trois milles au sud-est de Dehra. Je pris avec moi ml petite tente de montagne, une lourde carabine et un panier contenant tout Tattirail nécessaire pour le thé< Je passai ma nuit à dormir sous un arbre prés de l'en» droit visité habituellement par l'éléphant sans avoir aucunement l'intention de le tirer de nuiti car ce pro*» cédé, qui paraît réussir parfaitement en Afrique, ûê vaut rien dans le Doon, mais bien en vue de le suivre promptement à la trace le lendemain matin. Au point du jour, les indigènes qui étaient restés à veiller vin* rent m'annoncer que l'éléphant avait fait sa visite ON dinaire ; aussi, après avoir avalé quelques tasses dd ' ihé très-fort pour supporter la fatigue d'une longue journée de chasse, je partis avec deux chasseurs du pays en quête de la piste, qui se dirigeait, comme nous l'avions pensé, droit vers les Sewaliks.

Rien de plus simple que de suivre un éléphant à la trace peu de temps après les pluies dafls le Doon; les vieux sentiers battus étant recouverts par le gazon et

les jungles, chaque pas que fait l'animal laisse comme l'histoire, lisible pour tous, du moment où il a passé et de la vitesse de son allure, La fraîcheur ou la sécheresse des branches et des feuilles brisées par sa trompe ou par l'accident de son passage, la rosée enlevée du gazon dans des endroits situés à l'ombre, la quantité d'eau en filtralion dans les empreintes laissées par lui sur un terrain marécageux, l'angle suivant lequel ses pieds se sont enfoncés dans la boue, indépendamment de différentes épreuves par les traces de toute nature, tout rend témoignage de ses mouvements; et un sportsman anglais apprend, dans uni espace de temps prodigieusement court, à distancer tous les indigènes dans l'art de suivre la piste K L'empreinte du pied de devant est beaucoup plus large et diffère complètement de forme avec celle du pied de derrière, et c'est un fait remarquable que le double de la circonférence du pied de devant donne presque la hauteur exacte d'un éléphant; ainsi une empreinte de vingt-quatre pouces environ en travers mesure six pieds de tour, et donne

1. Nous sommes loin de partager cette opinion^ les naturels sont trop bien doués pour que les hommes du Nord puissent les égaler sur ce point.

une hauteur de douze pieds pour le propriétaire du pied. Oa peut prendre ce chiffre pour la hauteur extrême à laquelle parviennent les éléphants mâles de l'Asie; la moyenne pour les femelles est de neuf à dix pieds. Nous suivîmes cet éléphant de Motrowalla pendant dix ou douze milles, et nous nous trouvâmes enfin face à face avec un éléphant mâle certainement magnifique, mais privé de défenses ; c'est pourquoi, conformément à ma détermination antérieure, je ne l'attaquai point, et comme il chargeait à travers les jungles à angle droit sur nous, je revins en toute hâte au camp et fis partir mes bagages pour un point situé sur la rivière Tonse et appelé Punditwarree, à quatre milles environ au nordouest de Dehra, d'où j'avais reçu un nouveau rapport. Les fermiers du village de Punditwarree se plaignaient de ce qu'un troupeau de cinq ou six éléphants visitait leurs champs de riz presque chaque nuit, et de ce que chaque visite leur coûtait cinquante roupies de riz mangé ou détruit. Ils étaient, par suite, très-désireux que j'attaquasse le troupeau dès qu'il serait arrivé, et cinq fois pendant la nuit, on vint me prévenir que des éléphants ravageaient les champs voisins. Mais bien que je partisse chaque fois avec Tespoir de trouver une

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occasion favorable pour en tuer un^ je ne tirai qu'ttû seul coup, et quoique j'eusse touché ranimai, il ne tomba point sous ma balle.

Les indigènes ont des cages en charpente ou en bambous, perchées sur des poteaux ou sur des arbres, en manière de tours d'observation et appelées machûns^ sur lesquelles ils veillent à leurs moissons pendant la nuit; elles sont placées à une hauteur qui les protège contre les animaux sauvages, et si des éléphants sont dans le voisinage, on choisit pour installer ces cages les arbres les plus forts. Lorsque les veilleurs se Iransportent d'un champ à un autre ou d'un machân à un autre machân, ils perlent une torche gigan* tesque composée de tiges du bâjara ou moisson de jo* war, dont le feu couve et se conserve allumé longtemps et qui éclate en flammes quand on la fait tourner rapidement autour de sa tête. Gela suffit généralement pour effaroucher tout animal sauvage; mais j'ai vu un éléphant de chasse bien dressé charger deux ou trois fois à travers un véritable rideau de feu produit pAr l'incendie des herbes des jungles.

Le lendemain matin, de bonne heure, je partis pour chercher la piste, et je résolus, pour m'éviler autant

que possible la fatigue, de suivre les traces sur un élé* phant femelle pourvu d'une selle, dont je ne descen* drais que lorsque je serais en vue des éléphants sauvages ; nous trouvâmes le troupeau à environ trois milles à Touest de la Tonse, dans la forêt de Dholekote» Ar* rivé là, j'essayai quatre fois de m'approcher à pied du vieux père de famille, orné de respectables ivoires ; mais lui et les siens paraissaient prendre alarme dès que je descendais de ma monture, tandis qu1ls semblaient con^ lempler sans crainte notre éléphant apprivoisé, qui ûe* vait, à leur avis, avoir sur son dos des excroissances peu convenables. Il n'y avait évidemment aucune brise dans l'air, et dans tous les cas nous étions sous le vent. Je résolus donc, en dépit des nombreuses remontrances du cornac, qui doutait que ma carabine pût an*èter court un éléphant dans sacharge, d'aller droit au vieux mâle et de le tirer du haut de mon éléphant. J'avais une carabine de tir américaine, portant soixante-quinze à la livre, dont je désirais très-vivement éprouver la force, et je tirai avec cette arme l'animal à la tempe^ à une distance de quarante pas. A cette portée, je pouvais facilement briser le pied d'un verre, et d^ lors, j'étais parfaitement sûr d'avoir frappé l'endroit visé ; mais le

calibre se trouva insuffisant, et le patriarche s'en fut au pas de course, suivi de quatre balles de ma batterie que je lui tirai assei follement dans le vain espoir de l'arrêter dans sa fuite. Nous recommençâmes alors à suivre la piste, aidés çà et là par des gouttes de sang. Après une poursuite de cinq milles, nous nous aperçûmes que nous avions changé de voie, après avoir perdu Téléphant blessé, et puis celle d'un éléphant qui s'écartait absolument de la direction suivie par le troupeau; que nous suivions en fait les empreintes fraîches d'un vieux solitaire mâle dont nous Venions de troubler les médi* lations, à dix milles environ de l'endroit où mon premier coup de feu avait été tiré. Nous étions maintenant dans la forêt d'Horawalla, où l'on est toujours sûr de trouver des éléphants à l'époque où le riz mûrit. J'essayai, cette fois, ma lourde carabine en tirant du haut de mon éléphant de selle à quinze pas environ; ma visée ne fut point parfaitement sûre, le vieux mâle, touché, trébucha et tomba sur ses genoux ou plutôt sur ses coudes; mais comme il beuglait furieusement, i! était clair que la cervelle n'avait pas été pénétrée. Je me laissai, en conséquence, glisser en bas de ma monture, et tirant l'autre balle droit au front du solitaire, à trois

pas de distance, je le tuai instantanément, puis, gra< vissant son cadavre énorme, je m'assis en triomphe sur mon ennemi mort. J'ai eu plaisir à voir dans l'ouvrage d'Anderson sur l'Afrique du Sud qu'il fit précisément la même chose, lorsqu'il eut tué son premier éléphant porteur d'ivoires.

J'avais promis à un ami, à Dehra, que si je réussissais dans ma chasse, je lui enverrais un pied pour qu'il pût essayer de faire une étuvée à la façon de Gordon Cumming. Je coupai d'abord la langue avec un couteau de poche, et je tentai ensuite, avec les mains couvertes de sang, de détacher le pied en me servant du kookery, ou coutelas recourbé, employé par les gens du Népaul à la guerre; mais il était si émoussé qu'il ne pouvait pas même pénétrer la peau. J'essayai alors, en joignant mes deux mains autour du manche et en pesant de tout mon corps sur l'instrument, d'enfoncer la pointe de la lame dans le cou-de-pied, mais le sang fit glisser mes mains, qui descendirent étroitement serrées le long de la lame; ce fut un bonheur pour moi qu'elle se trouvât si émoussée, car je n'aurais plus eu désormais d'autres chasses à raconter. En cette affaire, l'os du petit doigt sauva le reste de la main; mais les muscles et les

nerfs ayant été coupés, ne m'ont laissé l'usage que de trois doigts à cette main. J'eus beaucoup de peine à faire apporter à Dehra, le lendemain, la tôle 4e mon éléphant, et je rentefrai pendant une couple de semaines, pour que les muscles, etc., qui maintiennent et fixent les défenses pussent se décomposer et permettre l'extraction facile de Tivoire. Il faut placer la tête à une profondeur telle que, tout en étant couverte complètement par la terre, elle laisse les défenses en dehors, protégées naturellement par l'ombre d'un arbre ou par un paillasson, pour empêcher l'action funeste du soleil. Lorsqu'elles commencent à branler, il convient de faire bonne garde ; car elles sont susceptibles de devenir la propriété de quelque gentleman indigène, d'une moralité relâchée, ou comme les gens du pays appellent ces personnages en jargon anglo-indien, d'un c lime wallah, »

L'espèce asiatique n'a que de légères défenses, comparativement à celles qui sont importées d'Afrique; ce mâle que je venais d'abattre, bien que parvenu à toute sa grosseur, avait des ivoires de moins de quatre pieds de long et ne pesant que trente-deux livres à peine; mais j'ai connu des cas où elles atleignaient une lon^

gneur de six pieds et un poids de près de cent livres.

J'ai entendu dire qu'une fois on avait vu réunis jusqu'à vingt-cinq ou trente mâles pourvus de défenses, dans un des ^ts (gorges profondes ou ravins) situés au âud des Sewalik; mais ce n'est là qu'une circonstance tout à fait exceptionnelle^ attendu qu'il est très-rare qu'on en puisse rencontrer plus de deux ou trois dans HO jour de marche. Aucune des femelles n'a rien qui mérite le nom de défenses, et un grand nombre de mâles, peut-être un quart environ, sont ce qu'on appelle mucknas.

Il y a un spécimen du crâne de l'éléphant africain maintenant au SoiUh Kensington Muséum^ et Ton peut en voir plusieurs des éléphants asiatiques au Coilege of Surgeons.

Si le sporisman s'est muni de la carabine que je lui ai recommandée dans mon chapitre I«* *, il sera maître de la cervelle de l'animal toutes les fois qu'il en pourra voir la télé. Tout ce qu'il y a de nécessaire seulement, c'est de se rappeler la position exacte de la cervelle à la jonction du crâne et de la moelle épinière, et d'y

!. On trouve aussi à Paris, chez Devisme, de bonnes carabines à YéiéphMt et des balles explosives.

88 VOYAGES E T CHASSES DANS L'HiMALAYA.

viser directement sans se préoccuper des os intermédiaires.

, Toutefois, lorsque le chasseur aura le temps de choisir le point à viser, ou de changer de position, la meilleure méthode consiste à prendre pour but la tempe droite ou gauche. On y peut presque toujours parvenir en faisant un pas ou deux à droite ou à gauche, même quand l'animal s'approche directement en face du chasseur. Une ligne imaginaire, de l'ouverture de l'oreille à l'œil et divisée en deux parties égales, donne exactement la direction à suivre pour atteindre la cervelle. C'est là le seul coup par lequel le sportsman peut bien espérer sauver sa vie, si l'éléphant qui le charge couvre et protège sa cervelle en tenant sa trompe repliée en l'air. Si pourtant, avec l'éléphant d'Asie, l'occasion se présente de tirer en plein front, il importera de viser assez juste pour éviter la masse charnue de la trompe à sa base; l'os frontal est épais mais cellulaire ou spongieux, et la balle n'y rencontre aucun de ces os des parois latérales qui seraient si susceptibles de la faire dévier, môme quand elle aurait traversé tous les muscles à la base de la trompe.

Sur une plaque au-dessous du crâne de l'éléphant

d'Afrique, au Kensington Muséum^ il est écrit que le coup à tirer lorsqu'on est en face de Téléphant doit frapper au point B, dans la figure 5, et non au point A. Quand le front est très-fuyant ou en forme de hure, il pourrait devenir naturellement impossible d'atteindre la cervelle en visant le front; mais, dans de telles circonstances, je préférerais tirer à droite ou à gauche obliquement.

L'examen d'un crâne quelconque expliquera pourquoi M. Baker, à Geylan, a toujours trouvé que le coup de droite ou de gauche, en arrière, lui a été si favorable.

Quant à viser l'os de la jambe de devant, je crois que dans pregqife toutes les circonstances, c'est beaucoup trop s'en remettre au hasard, et certainement je n'aimerais pas tenter moi-même cette chance.

L'un des grands avantages que l'on trouve à porter une carabine de Jacob, c'est que, si Ton est muni de balles explosives convenables, en tirant par derrière l'épaule, le cœur d'un éléphant, même quand la direction est mauvaise, on est presque aussi sûr de tuer l'animal que si l'on employait une flèche empoisonnée *.

1. Avec cette différence que la flèche ne fera mourir l'animal que

De petits animaux sont abattus par ces projectiles aussi vite et aussi complètement que s'ils étaient frappés de la foudre, et une balle disposée pour le tir à l'éléphant, c'est-à-dire dans laquelle l'épaisseur du cuivre est réglée de telle sorte qu'on obtienne une pénétration considérable avant l'explosion, peut être aussi foudroyante qu'un coup de tonnerre.

Le capitaine Harris, dans une note au bas d'une page de son ouvrage sur « le gibier et les animaux sauvages du sud de l'Afrique » et sir Emerson Tennant, dans son « Ceylan^^ » citent le renseignement suivant, merveilleusement primitif quant aux idées de nos ancêtres sur les us et coutumes des éléphants et de leur*chasse. D'après les « Erreurs vulgaires * » de sir Browne : — t II dort contre un arbre, et les chasseurs, ayant remarqué ce fait, scient l'arbre presque en entier, si bien que l'animal comptant sur cet appui, quand l'arbre tombe, tombe aussi lui-même et ne peut plus se relever. •

Cet ancien éléphant devait passer sa vie dans un étal honteux d'ivresse, et ne méritait guère d'être décrit au-

longteinps après le coup, tandis que la balle explosive le tuera instantanément.

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