CHAPITRE VI
Le départ. — Passe-port. — Ordre de la marche. —Le cerf aboyeur et le gooral. — Les pilules d'HoUoway pour monnaie courante. — Exemple de la valeur de la quinine. — Une battue {fiankiva), — Uh voyage de nuit. — En bas du précipice. — Les haies à pièges des montagnes. — Description et cris des faisans des bollines. ^ Description et cris des perdrix des collines.
Lorsqu'on prépare une excursion de Mussouree à trayers les collines, il est d'une importance vitale pour le plaisir du voyage, sinon pour son accomplissement réel, de se rendre autant que possible indépendant, quant aux vivres, des villages situés sur la route. Tous les voyageurs ont coutume de prendre avec eux une certaine quantité de provisions, mais la plupart espèrent se procurer en chemin des œufs, du lait, du beurre, de la farine et du bois à brûler. Or il est de nombreux
endroits où il est impossible de trouver ces choses, et je recommanderais vivement à tout sportsman d'accepter volontiers la dépense da nombre de coolies nécessaire en surplus pour le transport des objets de celte nature pendant quelques relais au moins. On peut acheter presque partout du bois à brûler; cependant il est bon d'avoir un ou deux hommes de réserve pour en porter depuis la dernière localité où il était abondant, jusqu^aux campements particuliers où l^on ne peut s'en procurer. Une petite provision d'œufs, de pain ou de biscuit et de beurre suffit, attendu que, les maîtres seuls en font usage ; mais il faut compter sur le transport d'une quantité de farine considérable, soit la consommation de quatre ou cinq jours pour toute la troupe, vu qu'elle constitue presque exclusivement la nourriture des coolies. Le plan le plus simple au départ est de gagner le premier village important sur la route dans lequel se trouve un bunyaon marchand de grains, de remplir à sa boutique tous les vides qui se sont produits dans les charges de farine, et de s'informer auprès de lui de la prochaine localité sur la route où réside un bunya. Les mookias ou chefs- de tous les villages sont tenus, en théorie, de vous vendre des vivres moyen-
nant une rémunération avantageuse pour eux; mais en pratique, comme ils détestent les étrangers et les voyageurs, ils sont complètement indifférents à l'occasion d'un profit minime, et ne céderont pas leurs j)rovislonssi la résistance passive suffit pour cela. Ils vous exposent à des ennuis et à des discussions sans fin si vous avez le malheur d'avoir besoin d'eux. Néanmoins, en cas d'accident ou de retard qui épuise les provisions, ou de maladie parmi les coolies qui rende nécessaire de se procurer des moyens de transport en route, chaque voyageur fera bien d'emporter un purwanah ou ordre général donné par l'autorité civile des cantons qu'il devra parcourir, à tous les villageois de lui prêter assistance au besoin. Cet ordre est rédigé dans un style qui rappelle beaucoup les formules usitées dans les passe-ports du continent, et il est parfois tout aussi indispensable pour voyager dans les collines.
Vous dites adieu à la station gaie de Mussouree, vous avez loué des coolies, acheté des provisions et des kiltas couverts de cuir pour les charger, en disposant et pesant les différentes charges dont le poids ne doit point dépasser vingt-cinq seers ou cinquante livres environ pour chaque coolie, vous indiquez un endroit
couvert de gazon à environ trois milles de la station pour lieu de votre premier campement. Vous partez, suivant l'usage, peu après la pointe du jour, et vous conmiencez la très-délectable série des déjeuners à la fraîche; en effet, par un beau temps, la table, ou, si vous n'en avez point, la nappe est toujours mise à l'ombre d'un arbre auprès d'un ruisseau dans lequel se remplit facilement la chaudière, et sur les pierres unies duquel les coolies pétrissent et humectent la farine qui doit servir à leurs très-simples repas. Le kilta du sucre et du thé vous est apporté dès que le lard, les œufs, etc., sont prêts, et pour celui-là comme aussi pour tous les kiltas de munitions, il est utile d'avoir des cadenas à lettres qui sont tout à fait inviolables pour les indigènes, et dont vous pouvez perdre les clefs sans être jamais inquiété de la perte.
L'avantage de commencer ainsi en pratique le campement et de passer un jour si près de la station est de découvrir que vous avez oublié une foule de petites choses, et de pouvoir les envoyer chercher dans lôs magasins des marchands de la station, avant d'être définitivement lancé dans votre voyage.
J'ai trouvé, par une longue expérience, que le meil-
leur système pour régler la marche de rexpédition était de fixer, après avoir pris des renseignements auprès de vos hommes^ et des villageois les plus proches^ l'endroit où vous vous arrêterez le lendemain. Vous faites ensuite préparer, le soir, deux kiltas avec toutes les provisions nécessaires pour le déjeuner, afin de partir dès que vous serez éveillé le lendemain matin. Le khitmutgar (domestique de la table) accompagne ces deux kiltas^ et s'arrête auprès de tout ruisseau convenable à environ quatre milles du point de départ; il y fait préparer le déjeuner pour le moment de votre arrivée, ou allumer au moins un bon feu sous un arbre, et vous pouvez vous amuser à mettre votre habileté culinaire à répreuve* Pendant que vous êtes en train de déjeuner^ le reste des coolies et du camp arrive; on ne dresse aucune tente, et il n'en est pas besoin. Les coolies déposent leur charge et préparent rapidement leur unique repas de la journée; les sportmen s'amusent à se baigner pendant le jour dans le courant ou i tirer à la cible, ou à chercher du gibier dans le voisinage. Quelquefois, pourtant, ils font un détour pour gagner leur camp du soir, mais ils laissent comme à l'ordinaire, au chef des domestiques, l'ordre de faire
partir tous les coolies à deux heures de raprès-midi, de sorte que toutes les tentes soient dressées, les feux allumés et probablement aussi le dîner prêt pour l'instant où les chasseurs arriveront le soir au lieu du campement. C'est là que, suivant la pratique du Doon, ils parlent des aventures de la journée, et déplorent les mauvais coups qu'ils ont tirés ou les chances qu'ils ont perdues faute de présence d'esprit; c'est là que, si la chasse a été heureuse, ils surveillent les indigènes qui écorchent les cerfs et les autres animaux tués pendant le jour.
Les premiers cerfs des montagnes que Ton tue habituellement au sortir de la station sont le gooral ou chamois de l'Himalaya, et le petit cerf aboyeur rouge; ce dernier fréquente les couverts boisés à une faible hauteur. On le rencontre souvent même dans le Doon, et il donne la plupart du temps avis de son voisinage par l'aboiement rauque dont il tire son nom. Il court vite quand il est troublé, et s'esquive parmi les buissons et les arbres. Sa chair rappelle beaucoup celle du mouflon, et comme il habite un terrain facile, on le tue généralement dans les battues où l'on cherche des faisans argentés ou des perdrix; aussi devrait-il être de
règle constante, pour tout chasseur dans l'Himalaya, de ne jamais souffrir que sa carabine soit hors de sa portée. Il faudrait choisir un serviteur intelligent pour cet usage, et il apprendra bien vite à mettre promptement l'arme entre les mains du chasseur quand le gibier se présentera. J'ai rarement porté moi-môme ma carabine dans les collines, car si Ton perd certainement quelques coups, par suite du délai qu'il faut pour saisir Tanne aux mains d'un homme qui est naturellement susceptible de rester en arrière dans une longue marche, ou d'avoir peut-être de temps en temps des distractions, il n'en est pas moins vrai qu'un bien plus grand nombre d'animaux échapperaient par l'effet du manque de fermeté de la main, fatiguée de porter loin une arme lourde sur un terrain difllcile.
Les chamois de l'Himalaya {gooraf) fréquentent les hauteurs les plus escarpées couvertes de gazon, et ils mettent à l'épreuve la tête du chasseur qui se hasarde à les poursuivre. Ils ne bougent et ne paissent que le matin à la pointe du jour, et pendant quelques instants le soir; mais on peut les chasser dans la journée quand ils se reposent couchés sous des buissons, ou des saillies à pic d'où ils se précipitent sans peur s'ils sont troublés
ISe VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.
dans leur retraite. Ils ressemblent à de petites chèvres grises, et leur chair prend tout à fait le fumet du gibier quand elle a été gardée quelque temps. Il existe un certain nombre de chamois sur le devant des rocher» escarpés qui se trouvent à Test et à l'ouest de Mussouree, et j'en ai tué dans les environs de la colline de Deobun, Toutefois, on fera bien à chaque village, en route, de prendre avec soin un shikaree ou chasseur exercé qui indiquera les meilleurs endroits et que Ton payera bien sMl fait voir du gibier, mais auquel, au cas contraire, on ne donnera que le salaire de la journée. Ces shikaree demandent toujours de la poudre, et c'est au voyageur de décider, en pareille occurrence, jusqu'à quel point il lui convient de pratiquer le principe de les aider à détruire le gibier; mais comme dans certains cas il n'y aurait pas moyen d'obtenir autrement des renseignements utiles sur la reposée exacte des animaux, on fera bien d'emporter une petite provision de poudre plus grossière qui convienne à leurs fusils à mèche pour récompenser ceux qui fourniront les meilleures indications.
Pour ce qui est d'acheter de bons renseignements, je puis mentionner que tous les habitants des coUiiies
SUR LES COLLINES. Ui
ont une confiance aveugle (c'est-à-dire tous ceux qui ne les ont point éprouvées) dans nos drogues, et qu'il» apporteront souvent des provisions de lait, d'œufs ou de bois à hrûler pour les échanger contre des médica^ ments lorsqu'ils ne se soucieront point d'obtenir u|i équivalent en numéraire. Un voyageur intelligent, aveq un peu de discernement, pourra souvent faire beaucoup de bien en administrant l'onguent d'HoIloway ç\ quelquefois même ses pilules, ou en passant de temps en temps sur un goitre le pinceau chargé d'iode. J-a plupart des montagnards connaissent et apprécient l^ valeur de la quinine dans les cas de fièvre ou de rj^u-? matisme intermittent, et il serait bon d'en emporter uuq bonne provision, comme aussi de l'essence de gingembrci d'Oxley. Les coolies sont très-sujets à de$ crampes d'estomac, surtout quand ils approchent de la région des neiges, ou lorsque par la rareté du combustible leurs galettes ne sont pas cuites sufiSsamment,
Je me rappelle qu'une fois j'avais passé toute unq longue journée de fatigues à chasser la grande chèvre sauvage (tahf), et bien que je fusse parvenu à en tirer une que nous avions suivie longtemps aux rougeurs, je n'avais à rapporter pour tout gibier qu'un faisan
bleu que j'avais abattu d'une balle, et j'étais resté dehors plus tard et plus loin qu'à l'ordinaire. Nous avions franchi un terrain assez mauvais et nous étions parvenus à une hauteur considérable. J'étais accompagné, comme de coutume, par mon fidèle serviteur Kunhaya, jeune rajpoot au corps leste qui semblait pouvoir marcher indéfiniment, quoique chargé du poids de ma lourde carabine. Nous avions pris pour guide un pauvre puharee à la face cadavéreuse , qui par sa conduite pendant toute la journée, avait mérité les plus grands éloges comme chasseur. Le jour commençait à baisser et nous avions encore un long chemin à faire avant d'arriver à l'endroit destiné à notre campement, quand notre guide montra de l'inquiétude sur la possibilité d'atteindre le campement, ou quelque sentier frayé avant le coucher du soleil. J'attribuai cela d'abord à la crainte de rencontrer des bhoots^ esprits malins de la forêt et transformations de la déesse de la destruction Kali ou Devee, comme l'appellent les hommes des collines. Toutefois, quand je l'interrogeai tout en marchant à grands pas ou en bondissant parmi des accidents de terrain dans la direction de nos tentes, que nous avions aperçues du haut d'un pic, il m'apprit
que depuis deux ans il avait ressenti une douleur au diaphragme, qui revenait chaque soir avec une intensité plus ou moins grande au coucher du soleil, et le courbait en deux parfois pendant une heure ou deux à force de souffrance, en Tobligeant, s'il était sur le versant des collines au moment du crépuscule, de se coucher engourdi dans les ténèbres jusqu'à ce que la lumière de la lune, ou môme l'aurore du lendemain, lui permît de retrouver son chemin et de regagner son village le long des précipices sans fin de la montagne. Presque à l'instant môme où il parlait, le soleil se couchait dans toutes les conditions qui annoncent une nuit sombre; et le chasseur, saisi de crampes, se coucha par terre en nous déclarant qu'il lui était impossible de se tenir debout, et en nous disant de le laisser où il était. Il était clair que nous ne pouvions le porter à nos tentes et que nous n'aurions rien fait de bon en restant avec lui. En plein jour, il aurait pu ôlre possible à des étrangers comme Kunhaya et moi, qui ne connaissions point le pays, de prendre pour points de repère des pics remarquables, et de revenir de nos tentes à l'endroit exact où se trouvait cet homme ; mais par une nuit sombre, quand les torches n'éclairent qu'un petit
J54 VOYAGES ET CHASSES DANg L'HIMALAYA.
espace autour d'elles, il est impossible à un étranger» sans le secours de quelque sentier, de refaire dans les ténèbres le chemin parcouru pendant la journée. Nous continuâmes à regret notre route vers le camp, que nous atteignîmes juste après la tombée de la nuit^ non sans de vives craintes quant à la position du malheureux chasseur couché dans les tortures de la douleur sur une colline couverte de bois au milieu des ténèbres épaisses; mais nous nous consolions par la pensée qu'il avait passé de la sorte impunément plus d'une nuit auparavant, et que les léopards des collines, à la différence des tigres de la plaine, ne feraient pas at» tention à lui. Quand nous fûmes arrivés au camp, je racontai l'affaire à un docteur qui se trouvait être avec nous, et qui me remit ppur cet homme un gros paquet de quinine dont il devait prendre une certaine dose deux fois par jour. Le chasseur se présenta de» vaut nous le lendemain matin, après s'être remis en marche dès que la nuit se fut assez dissipée pour per» mettre à un enfant des^ forêts de reconnaître son chc" min, et quand je le payai pour ses services, je lui donnai la quinine en lui recommandant de prendre m doses régulièrement. Je ne revins jamais Am^ ce can*
ton et je n'ai plus revu le pauvre diable; mais dan^ une excursion que je fis plus tard dans une autre partie des collines, je fis rencontre d'une troupe d'indigènes en Yoyage qui me reconnurent immédiatement et demandèrent à mes domestiques un peu de la poudre blanche qui, disaient-ils, avait opéré une cure merveilleuse en débarrassant le malheureux chasseur de sa souffrance quotidienne.
Il y a quantité de gorges profondes couvertes dp bois épais et de broussailles qui s'étendent du Doon aux montagnes plus élevées; et lorsqu'on passe la chaîne de Mussouree avant de pénétrer dans les collines, il est bon d'y essayer ce que les gpns du pays appellent une hankwa^ c'est-à-dire de chasser le gibier au moyen d'une ligne de batteurs, loués à cet effet, en commençant par un bout tandis que les tireurs se placent en embuscade à l'autre bout dans des position favorables. Les chasseurs indigènes sont les meilleurs juges quant aux battues qu'il convient de faire, attendu que c'est là tout à fai| une chasse à la mode du pays, qui n'est guère pratiqué^ que par eux ou par de vieux ofijciers invalides dont 1^ ceinture grossit et les mollets diminuent, ce qui leur fait préférer les plaisirs passifs aux jouissances plus actives.
J'ai entendu parler de chèvres antilopes et de cerfs des montagnes tués par cette méthode dans le voisinage immédiat, c'est-à-dire à moins de dix milles de Mussouree. Le cerf de la chaîne la plus basse (jurow) n'a pas d'aussi splendides andouillers que son frère le grand cerf (burra-singha) qui habite les montagnes situées sous la région des neiges. La seule précaution nécessaire quand on attend rappj*oche des batteurs est de garder un profond silence, et de choisir son embuscade sous le vent de la ligne par laquelle doit venir le gibier, faute de quoi les animaux vous éventent et s'esquivent.
Un jour, je me trouvais avec le lieutenant Speke, du 65« NI, et nous étions partis d'un endroit appelé Munjftl pour Rampore, à une distance d'environ quinze milles sur la rivière Sutledge; nous avions tiré plusieurs coups de fusil à une chèvre antilope, et abattu le long du chemin quelques perdrix noires et à pattes rouges (chikor); tout en les poursuivant dans les pièces les plus favorables, nous nous écartâmes l'un de l'autre et finîmes par être séparés, mon chuprassie Kunhaya restant seul à m'accompagner. Les coolies, comme à l'ordinaire^ étaient dispersés, deux ou trois seulement du
même village ou de la même caste se tenant ensemble pour se prêter mutuellement secours. La descente jusqu'à la Sutledge, des hauteurs où nous venions de camper, est fort longue, et les bords en de certains endroits sont très-escarpés. J'avais quitté la route ordinaire et je descendais par un étroit sentier qui, d'après la direction générale de la route et de la rivière, devait, je le savais, me mener le long des rochers à la ville de Rampore. La longueur du voyage fut toutefois beaucoup plus considérable que je ne l'avais prévu ; le jour tirait rapidement à sa fin, et la quantité de nuages, audessus de Tétroite vallée où nous étions, nous promettait une nuit noire. Mais à mesure qu'elle devenait plus sombre, la route semblait plus longue encore; nous quittâmes le pas accéléré pour prendre le pas gymnastique, dans l'espoir que nous pourrions apercevoir les lumières de Rampore avant que le jour ne fût tout à fait éteint; nous allâmes ainsi jusqu'à ce que les objets autour de nous eussent perdu leurs contours dans la nuit, et notre marche devint déplus en plus incertaine, attendu que les pierres et le gravier glissant hors du chemin nous révélaient la profondeur de l'abîme à nos côtés, en retentissant de rocher en rocher jusqu'au
moment où ils plongeaient dans la Sutledge, qui roulait au-dessous ses ondes écumantes.
Nous n'avions dépassé que deux ou trois de nos coolies, portant leurs charges sur le sentier, et ils paraissaient parfaitement sûrs d'arriver avant la nuit; mais la plupart d'entre eux avaient pris sans doute le détour par la route, ou se trouvaient bien loin devant nous, s'ils n'étaient pas déjà môme arrivés à Rampore. Mon chuprassie et moi fûmes bientôt obligés de tâter le terrain le long du sentier en appuyant une main du côté de la colline. Mais sur une voie accidentée et tortueuse, il est déjà bien difficile de retrouver sa route en plein jour, et bientôt il nous fut complètement impossible de faire un pas en avant, vu que Rampore était aussi éloigné que jamais, qu'aucune lumière même n'était visible, et que l'épaisseur des ténèbres nous empêchait de nous apercevoir l'un l'autre. Un ou deux coolies, avec leurs charges, parvinrent à se traîner jusqu'à Tenoroit où nous étions, après la tombée de la nuit, en se guidant probablement par leur instinct, car je ne pouvais plus voir ma main quand ils arrivèrent. Nous composions alors une troupe de cinq hommes, mais aucua de nous ne fut capable d'avancer un pas plus loin; le
sentier paraissait finir là brusquement, et sans doutQ il fallait descendre quelques mètres au moyen d'en« tailles grossièrement faites dans {e rocher. J'essayai de descendre en tâtonnant mon chemin, mais je me trom-? pai probablement de place, car en cherchant une mar* che pour appuyer mon pied, je sentis que le support, quel qu'il fût, cédait sous moi, et cène fut qu'avec peine que je parvins à remonter. Je commençai alors à tirer un coup de fuçil par minute dans l'espoir que le bruit pourrait parvenir jusqu'à Rampore, non pas qu'aucun indigène dût consentir à faire un seul pas pour nous venir en aide, mais je pensais que Speke aurait pu y arriver par la route du haut avant la nuit. Aucun son toutefois ne répondit à mon appel, si ce n'est l'écho des montagnes et le clapotage monotone de la rivière 8utledge; aussi je commençais à envisager la possibilité de percher où nous étions toute la nuit comme des cor*» morans, avec peut-être un intermède de pluie pour varier la fraîcheur nocturne, quand tout à coup nous entendîmes des bruils de pas et des voix, et^ immédiatement après, nos yeux furent éblouis de l'éclat de plu-» sieurs torches de pin, et Speke, accompagné de trois ou quatre indigènes, se précipita vers nous au pas de course
par un brusque détour du sentier pour nous tirer de cet embarras. Nous parvînmes alors assez facilement à Rampore; mais nous apprîmes en y arrivant que la plupart de nos coolies, qui venaient parla route principale, n'étaient pas encore arrivés. Nous nous disposions à envoyer des hommes au-devant d'eux et pressions les préparatifs de quelques rafraîchissements pour nous-mêmes, quand le son de voix nombreuses au dehors de la petite maison de pierres où nous étions annonça leur arrivée; mais la répétition précipitée des mots de mauvais augure, « au fond du khud^ » nous fit promptement sortir pour demander des renseignements. Le ftAt^ est le terme employé dans les montagnes pour tous les précipices profonds, et la phrase « au fond du khud, » prononcée comme elle Tétait alors, était bien faite pour couper la respiration à ceux qui savaient ce que c'était que de se tenir debout au bord du khud^ et de regarder ses profondeurs vertigineuses pendant que les aigles planent paresseusement aux alentours. Un corps tombé de ces hauteurs perdrait la vie avant d'atteindre le fond de l'abîme, où il se briserait en un amas de chairs informes.
Les coolies nous racontèrent, avec une volubilité fié-
vreuse, qu'ils venaient dans les ténèbres, le long de la route supérieure, quand l'un d'entre eux se trouvait auprès de la rampe de bois placée pour empêcher les accidents aux endroits les plus escarpés. Le bord du précipice, sur un certain point, se rapprochait brusquement par une échancrure de la ligne indiquée par la rampe, et, comme il était impossible de s'en apercevoir dans l'obscurité avant d'avoir pu s'arrêter ou se rattraper, l'homme avait glissé entre la rampe et le chemin. Il avait jeté un cri, disaient les coolies, au moment de sa chute, et ils avaient entendu le bruit des pierres déplacées par son corps; mais, après une seconde ou deux, ils n'avaient plus entendu ni distingué rien, et, suivant Tusage des indigènes en pareil cas, ils s'étaient sauvés à toutes jambes du lieu de l'accident, épouvantés d'un tel malheur et trop heureux qu'il ne fût pas arrivé à l'un d'entre eux. Nous nous précipitâmes aussitôt, Speke et moi, dans la maison, l'un pour allumer les lanternes, chercher des cordes et mettre des spiritueux et de l'eau dans une bouteille, l'autre pour improviser une espèce de hamac avec une couverture et le bâton supérieur d'un tente. Mon domestique, Kunhaya, fut prêt en un clin d'oeil, résolu tou-
m VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.
jours d'aller partout où nous irions ; et quelques minutes après, nous faisions appel aux hommes de bonne volonté parmi les coolies pour venir avec nous chercher leur camarade; mais notre proposition ne fut accueillie que par un sourire d'incrédulité. Qui voulait^ disionsnous, venir à la recherche de cet homme, et le sauver s'il était vivant encore? Voulait f Naturellement per- , sonne ne voulait. Le service volontaire n'entrait pas dans leurs idées, et la sympathie pour leur semblable dans le danger ne se concevait guère avec la tournure égoïste de leur esprit. Notre empressement à cet égard leur paraissait évidemment puéril, et, comme nous les pressions avec insistance, le chef des coolies, qui accompagnait Speke, s'étendit avec une éloquence indignée sur la folie de risquer d'autres vies précieuses : ce n'était, après tout, qu'un homme de moins, il était mort, et nous ne devions rien faire avant que le jour ne fût venu. Nous lui demandâmes s'il aimerait, au cas où le malheur lui serait arrivé, rester toute la nuit couché, avec les deux jambes cassées peut-être, au fond du précipice; mais il repoussa dédaigneusement cette supposition comme tout à fait étrangère à la question, Il était toutefois absolument nécessaire que nous eussions
avec nous six hommes pour porter le corps, si nous le trouvions, que l'homme fût mort ou vivant; aussi nous adoptâmes la méthode, tout asiatique, de saisir sim* plementles six coolies les plus robustes, et de leur dire que s'ils ne venaient pas tranquillement avec nous, ils seraient obligés de le faire par force après avoir été rossés d'importance. Sur cette déclaration, ils acquies^ cèrent volontiers à nos plans, comme s'ils n'avaient attendu que cette manifestation non équivoque de nos sentiments pour se décider. Speke, néanmoins, dé-' Clara en peu de mots au chef des coolies qu'il le ren* verrait le lendemain.
Nous partîmes en suivant le sentier du milieu des rochers par lequel j'étais venu, et après l'avoir par-» couru près d'un mille, en surveillant avec soin les bords de la route pour découvrir toute trace de frottement ou de glissade, nous rencontrâmes bientôt une boîte à thé brisée, un panier et d'autres objets; mais nous ne vîmes aucune trace à travers le sentier qui pût nous amener à supposer que l'homme avait été au delà. Nous commençâmes alors à grimper, en nous rappro* chant autant que possible de la ligne indiquée par les débris de sa charge, que nous venions de trouver. C'est
une chose menreilleuse qae la facilité avec laquelle on peut gravir les hauteurs les plus vertigineuses par une nuit sombre, avec l'aide d'une lanterne seulement ; la lumière de la lanterne ne révèle que les proportions du rocher et du sol sur lequel vous êtes debout et par où vous montez; toutes les profondeurs, incommensurables à la vue, qui donnent peur et vertige en plein jour, sont perdues dans les ténèbres. De même, pendant un jour brumeux, quand d'épais nuages floconneux s'arrêtaient au-dessous du bord d'un précipice, sur lequel je pouvais à peine me tenir, et que je n'osais regarder quand le temps était beau, j'ai pu souvent parcourir la route tout entière avec une tête parfaitement calme et le pied ferme.
Nos coolies grimpaient comme des chats, et l'un d'eux découvrit l'objet de notre recherche à moitié chemin environ, entre la route du dessus et celle du dessous. Il semblait à moitié paralysé par l'épouvante; étourdi de sa chute, effrayé du danger, il ne faisait aucune réponse aux questions qui lui étaient adressées. Toutes ses facultés semblaient concentrées dans l'idée de se cramponner, avec une ténacité cataleptique, à la saillie qu'il avait pu saisir, sans en avoir conscience,
au moment de sa chute. Dans l'obscurité profonde où il se trouvait, ilignoraitde quelle hauteur il était tombé, quelle était la nature et la forme de Tobstacle qui le retenait, et par quels moyens on en pouvait approcher; tout mouvement aurait pu lui être fatal. Et, si nous n'étions pas arrivés à temps, il serait, pendant toute la nuit, resté là suspendu sur Tabîme, à moins que la frayeur ou l'épuisement lui faisant lâcher prise, il n'eût été se perdre dans les flots écumants de la Sutledge.
Nous constatâmes que s'il était passablement froissé de sa chute, il n'avait point de fractures dans les os, et, après lui avoir fait prendre quelques gorgées d*eau-de- . vie étendue d'eau, plutôt pour lui remettre l'esprit que le corps, nous le portâmes à Rampore. La bonne nature de Speke lui fit oublier toutes les menaces faites par lui au chef des coolies.
Nous ne pensions guère alors, quand nous nous félicitions d'avoir échappé aux dangers duMud, que nous nous trouvions sur le bord d'un abîme plus dangereux, que les massacres de MeerutetdeDelhi avaient eu lieu déjà, et que les indigènes de Rampore avaient entendu les premiers sons précurseurs de la tempête. Grâce à notre séjour dans la région des neiges, nous étions res-
tés dans une ignorance profonde quant à noire position. Nous ne savions pas que tousdeux^ quelquesjours après, nous devions revenir en toute hâte de Rampore dans les plaines, moi, pour servir comme volontaire dans le Dodb et chercher à prendre la vie des insurgés de Meerat avec autant d'ardeur que nous en avions mis, cette nuit, à sauver celle d'un misérable indigène^ et Speke, le pauvre garçon, pour essayer sa dernière escalade, à travers une grêle de projectiles, sur la brèche de Cachemire à Delhi<
Quand la neige tombe en novembre, les faisans et autre gibier sont chassés des hauteurs et descendent au sud, vers la ligne d'écoulement des eaux. Les indigènes profitent de cette migration forcée, et, quelque temps avant la chute des neiges, ils travaillent à réparer de longues haies qui, par suite des petites additions préparées chaque année, s'étendent, en de certains endroits des collines, jusqu'à des distances de quatre ou cinq nulles eu longueur. Ces haies sont faites de branches coupées dans les bois où elles sont situées, et elles ont juste la hauteur et l'épaisseur voulues pour que le gibier soit tenté de s'épargner la peine de sauter ou de voler par-dessus, en passant piir l'une ou l'autre des
nombreuses ouvertures laissées à dessein entre les branches par les indigènes. Chacune de ces ouvertures est garnie d'un nœud coulant attaché à une branche pliée de façon à faire ressort, et la dimension de l'ouverture est toujours proportionnée à l'épaisseur de la corde du nœud coulant et à la résistance de la branche, qui se trouve placée de la manière la plus favorable pour se plier en deux et se tendre en un lacet. Ainsi un petit trou qui ne laissera passer qu'un faisan ou un cerf aboyeur n'exigera qu'un faible engin; mais un passage entre deux arbres, que pourrait peut-ôlre choisir un élan, doit être muni pour ressort d'un pieu enfoncé en terre, si aucune des branches voisines n'est assez forte pour résister; et la résistance constante qu'oppose un piège, même petit en apparence, suffit bientôt à épuiser les forces du cerf le plus robuste si le nœud coulant a été une fois bien attaché au cou de l'animaL Les indigènes laissent souvent passer plusieuw jours avant de visiter ces pièges, et le musc ou les autres animaux qui s'y sont laissés prendre deviennent alors la propriété et la pâture des léopards.
Les faisans des collines et autres oiseaux qui se prennent de cette manière sont naturellement parfaits
quant au plumage, et le chasseur anglais, M. Wilson, prépare pour les vendre des collections magnifiques d'oiseaux, de gibier obtenus ainsi. J'ai remarqué parmi ses papiers une lettre d'un ornithologiste de Londres qui le complimentait non-seulement à cause de la beauté des échantillons qu'il lui avait envoyés, mais encore à propos du soin avec lequel ils avaient été tués. Aucune des parties importantes, ni les os, ni le bec, ni le crâne ne se trouvaient endommagés, et l'ornithologiste attribuait évidemment ce résultat à l'habileté de M. Wilson à manier l'arquebuse. Ce doit être évidemment peu de chose que de tuer une oie à cinq milles de distance avec le canon Armstrong, si Ton compare ce fait à l'adresse que l'empailleur doit supposer chez les chasseurs qui dirigent leurs coups de telle sorte, qu'ils tirent en évitant de casser toutes les parties nécessaires pour monter l'animal, quand ils tuent un spécimen d'une beauté rare.
Les indigènes ne s'en tiennent pas à ces pièges pour . se fournir de gibier pendant l'hiver. Quand l'approche de la neige se fait graduellement, c'est-à-dire quand il n'en tombe pas plus de quatre à cinq pouces dans une nuit, les cerfs se trouvent avertis, et descendent rapide-
ment des montagnes sur des hauteurs où ils ne sont plus exposés à des amoncellements considérables. Mais si, comme c'est parfois le cas, il tombe deux ou trois pieds de neige d'une seule averse prolongée, le chamois et les autres cerfs de la petite espèce se trouvent nécessairement pris par l'orage; leurs jambes grêles et leurs pieds étroits les font s'enfoncer jusqu'au ventre dans la neige, et ils ne peuvent plus avancer que par une série laborieuse de petits sauts qui les obligent fréquemment à s'arrêter pour reprendre haleine, et laissent derrière eux l'empreinte visible de leurs pas. Aussi, dès l'aube, après une chute pareille, les villageois, par vingtaines, sont en alerte : ils chaussent des espèces de bottes ou de bas faits de poils de chèvre, qui leur tiennent à la fois les pieds chauds et les empêchent de glisser sur la neige; ils peuvent ainsi naturellement marcher là où s'enfoncent les jambes des cerfs, et si du haut d'un pic convenable ils peuvent apercevoir de loin des traces laissées par le passage d'un animal, ils s'approchent et remarquent la direction qu'il a prise d'après le jet des molécules de neige déplacées, et, en le suivant à la piste, ils sont bien vite à même de le
frapper à la tête d'un coup de hachette, ou de l'abattre
ip
d'une balle de fusil à une portée facile de vingt à trente pas.
J'avais généralement coutume de porter dans les montagnes le kilt des Écossais, et tout mon babillemient était composé d'une espèce d'étoffe de laine grise appelée looee et qui nous arrive de l'Affghanistan. Je trouvais le jupon écossais excellent pour traverser ainsi les neiges, attendu que les jambes nues ne conservent point l'humidité comme les pantalons, et quand je retirais mes bottes en poils de chèvre, je n'avais plus qu'à mettre des bas et à chausser des souliers secs.
Chasser en temps de neige est un très-bon amuse* ment; mais c'est un procédé qui sent le braconnage, et quiconque Ta vu pratiquer ne s'étonne plus de la rareté relative du gibier, en été, dans les forêts qui sembleraient devoir être le plus giboyeuses.
On trouve dans les collines six espèces différentes de faisans et cinq de perdrix, dont quelques-unes sont bien connues en Angleterre, où elles ont été introduites vivantes pour les acclimater dans nos réserves. Je vais en donner toutefois une liste et une description pour que le lecteur soit à même de reconnnaître plus facilement les variétés quand elles s'offriront à ses regards. La
meilleure manière de se faire une idée exacte du plu* mage des différentes variétés, mâles et femelles, esl d'acheter une des collections complètes d'oiseaux préparés par M. Wilson, et d'adresser la commission à MM. H. 6. Scott et C» de Mussouree. Le chasseur fera bien aussi d'apprendre à reconnaître le cri et les appels de chaque variété. En effet, dans une marche à travers les jungles, un faible son que ne remarquerait pas un novice peut faire s'arrêter court le chasseur expérimenté, et le conduire vers un gibier qui autrement lui aurait complètement échappé. Les chasseurs de l'Himalaya sont obligés de compter sur la finesse de leurs propres sens bien plus que ne pourraient jamais se l'imaginer les tireurs européens; car si l'on peut ii la vérité trouver dans les montagnes, pendant un certain temps, quelques secours dans la compagnie de chiens couchants actifs et bien dressés qui feront lever le gibier, ils succombent bientôt victimes des nombreux léopards du voisinage et deviennent souvent, quand ils ne sont pas mangés, tellement sauvages, qu'ils ne peu» vent plus rendre que très-peu de services.
Les six espèces de faisans, dans l'ordre de leur rareté, sont le kaleej^ le moonal^ le koklass^ le cheêr,
m VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.
Yhunyal et le longée. Le kaleej est le plus commun, et le longée le plus rare et le plus difficile à se procurer de tous les faisans de l'Himalaya.
Le kaleej^ mâle et femelle^ est à peu près de la même taille que le faisan de TAngleterre., d'une forme pareille, avec la longue queue; mais il est orné en plus d'une crête. Le mâle, quand il est jeune, est presque noir, mais il se couvre, en vieillissant, d'un certain nombre de plumes argentées. La femelle présente la couleur ordinaire des poules, le brun pommelé. Tous deux ont les yeux bordés de caroncules rouges, signe caractéristique, avec les changements voulus de la couleur chez tous les faisans. Leur cri est un gazouillement court, aigu et sifflant.
Le koklass est à peu près de la même grosseur, peutêtre une idée plus fort, et la femelle se montre sous un plumage presque aussi sévère que la compagne du kaleej. Ils portent tous deux la queue longue, et le mâle offre alternativement de belles plumes ardoisées et rougeâtres : ils lancent pour cri une note grave, en répétant le mot : koklat koklat
Le cheer est beaucoup plus grand que le koklàss; le mâle et la femelle se ressemblent beaucoup : même
queue longue, même plumage roussâtre; la taille seule diffère, attendu que le mâle est le plus fort des deux.
Le moonal mâle est un oiseau d'un aspect magnifique ; il a la tête, le cou, le corps et les ailes d'un bleu clair splendide, avec de délicieux reflets métalliques mélangés d'or et de cuivre. La partie faible de son plumage est la queue, qui est courte, en éventail, d'un vilain rouge indien, et munie parfois à sa base d'une touffe de plumes blanches. La femelle, avec les mêmes formes que le mâle, ne se présente que sous la livrée commune du gibier vulgaire : le plumage brun pommelé. Leur grosseur et leur poids sont à peu prés ceux d'un dindon. Quand ils sont séparés ou perchés sur des arbres, ils font entendre un roucoulement doux et prolongé, comme uii cri d'appel pour s'informer de l'endroit où se trouve leur compagnon, ou comme cri d'alarme quand ils entendent des pas étrangers. Quand ils sont effarouchés, ils se précipitent dans les abîmes de la montagne comme des fusées volantes, en poussant un sifflement aigu qui rappelle, avec plus de force, le sifflement du kaleej.
Le longée ou argus est le plus beau de tous les faisans. Son nom lui vient de ce qu'il a le corps couvert
m VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA.
d'un grand nombriQ de petites taches d'un blanc vif. On en connaît deux espèces : Tone a le plumage rouge moucheté de blanc; Tautre, gris foncé sur tout le corps, se colore d'un beau rouge sur la tête et sur la poitrine. Il porte aussi un curieux appendice de peau bleuâtre qui lui pend sous le bec, et, dans de certaines saisons, deux pinceaux de plumes sur les oreilles ayant enyiron un pouce et demi de long. La femeUe, dont le plumage est d'un rouge de tan» o0k*e des taches d'une nuance plus terne que le mâle. Leur cri ressemble un peu à celui de la chèvre, et ils le poussent volontiers, comme avec colère, lorsqu'un bruit léger trouble tout à coup le silence de la forêt, comme par exemple l'éclat d'une capsule ou le craquement d'une branche* En pareil cas aussi le kakur se met à aboyer. Vargus est à peu près de la taille du monal.
Le faisan des neiges (hanidr) est le plus grand de tous ; le mâle et la femelle ont le même plumage, d'une couleur brunâtre semée de taches blanches. Leur cri rappelle celui du moonal^ et bien que je croie pouvoir reconnaître la différence, j'imagine que la véritable raison qui nous fait distinguer l'un de l'autre, d'après son appel, provient de ce qu'ils se rencon-
trent à des hauteurs différente», et sur un terrain dis-semblable.
Je n'ai fait que mentionner le cri le plus commun de chaque oiseau tel qu'il frappe l'oreille d'un chasseur. Il va sans dire qu'un naturaliste qui étudierait leurs mœurs et les observerait dans leur vie intime, en écoutant leurs querelles de ménage, pourrait composer tout un vocabulaire des sons qu'il aurait appris dans leur compagnie.
Les perdrix de l'Himalaya sont la perdrix noire, la grise, le chikor ou pattes rouges, le pewra ou perdrix des bois et la perdrix des neiges.
La perdrix noire ou francoUn d'Europe est un aussi beau gibier que possible. Sa poitrine, d'un noir de jais, le blanc éclatant et le rouge sombre de ses ailes et de sa tête, avec les mouchetures brunes de son dos, sem-blent en faire un hybride entre le coq de bruyère et la perdrix aux pattes rouges. La femelle, d'un plumage beaucoup plus terne, se rapproche comme couleur de la perdrix roussâtre ordinaire. Pour imiter exactement leur cri, il suffit de prendre un dé à coudre de tailleur (ouvert au bout), de fermer l'une des extrémités avec un morceau de parchemin ou de vessie humide, et,
quand il est sec, de le percer au centre d'un petit trou par lequel on fait passer un crin retenu par un nœud. On reproduit Tappel du francolin en frottant le crin de colophane et en le faisant vibrer rapidement d'un mouvement saccadé entre le pouce et Findex; il est nécessaire seulement de marquer les temps ou intervalles employés généralement, à savoir : deux longs, trois courts et deux courts.
La perdrix grise ressemble tellement à la perdrix d'Europe qu'il n'est pas besoin de la décrire plus au long. Le chikor n'est que la reproduction indienne de la perdrix rouge de France, avec plus de grosseur et des couleurs plus vives; elle a le bec et les pattes rouges, le corps ardoisé,- les ailes et la queue barrées comme sa parente d'Europe. L'appel ressemble à celui de la poule commune, surtout quand il se trouve une douzaine de perdrix perchées ou picorant ensemble, aussi bien que de loin elles paraissent comme des mottes de terre, au point qu'il est très-difficile de les distinguer ; les bavardages de leur conversation attirent souvent l'attention et découvrent leur retraite.
Le pewra est un oiseau plus léger, avec quelques plumes foncées parmi le brun roussâtre do son plu-
mage ; pour tout le reste il rappelle exactement notre perdrix d'Europe.
La perdrix des neiges est noire avec des taches blanches sur tout le corps; elle est la plus grosse de toutes, à part le cfiikor^ et pousse pour cri un long sifflement. On la reconnaît facilement parmi toutes les autres en ce qu'elle ne présente dans son plumage aucune plume d'un brun rougeâtre.
Il n'y a pas lieu de décrire le coq de bruyère des Indes, qui ressemble absolument au nôtre, excepté qu'il est d'un poids plus léger.