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CHAPITRE IX

Retour en Espacne. —Troisième voyage de découvertes — AdminisLralioQ de l'adelaolado.

Pendant que Colomb travaillait à réparer les maux qu'avait attiréssur la coloni-a la conduite de Margarite et de ses panisaiis , ce commandant et ses amis réunissaient leurs efforts pour perdre l'amiral à la cour d'Espagne. Ils l'accusaient d'avoir trompé les souverains et le public par une description exagérée des pays qu'il avait découverts; ils lui reprochaient de tyranniser les colons en les surchargeant de travaux excessifs, tandis que la maladie, qui épuisait leurs forces, exigeait les plus grands ménagements; ils prétendaient que Colomb infligeait les plus durscbâtimenlspourlesfautesles plus légères, et abreuvait de dégoûts et d'atiVonls les gentilshommes qui l'avaient suivi. Ces récriminations , appuyées par tous les mécontents qui étaient de retour de la colonie, et soutenues par tous les gens de distinction qui étaientalliés aux cavaliers , eurent pour effet de détruire la po-

pularité de Colomb et de le ruiner dans l'esprit des souverains.

Une mesure qui fut adoptée à cette époque montra clairement que l'amiral perdait la faveur de la cour. Une proclamation, datée du 10 avril , annonça qu'il était permis à tout individu né sujet de l'Espagne de s'établir dans rile d'EspanoIa, et de voyager dans ces mers, soit pour y faire de nouvelles découvertes, soit pour y tratiquer. Une certaine portion du profit de ce commerce ou de ces établissements était acquise au trésordelacouronne,etles commerçantsou lesnouveaux colons étaient soumis à certaines obligations. Le droit d'un huitième du tonnage fui maintenu à Colomb en sa qualité d'amiral ; mais cette permission , ainsi accordée sans qu'il en eût été consulté, et môme sans qu'on lui en eût donné connaissance, fut un grand sujet d'aftliclion pour lui. Il regarda cet édit comme une atteinte portée à ses droits , et la mesure ne lui parut propre qu'à troubler le cours régulier des découvertes par les voyages déréglés qu'une foule d'aventuriers allaient entreprendre dans un but de rapine et par l'espoir du butin.

Au retour des vaisseaux commandés par Torrès, le récit du voyage poursuivi le long de la côte orientale de Cuba , qu'on disait être le continent asiatique, l'or , les végétaux et les animaux particuliers au pays que Torrès rapportait, contrebalancèrent jusqu'à un certain point les insinuations malveillantes de Margarile. On se détermina à envoyer un commissaire chargé de faire une enquête sur l'état de détresse où l'on disait que la colonie se trouvait réduite , et sur la conduite de Colomb. Un certain Juan Aguado reçut cette mission. Il avait déjà fait un voyage à Espanola,

et, à son retour il avait été recommandé par Colomb à la faveur royale. En nommant à cette fonction un homme qui paraissait bien placé dans l'estime de l'amiral, et qui lui était redevable, à quelque égard, d'un service rendu , les souverains voulurent sans doute adoucir la rigueur de la mesure qu'ils avaient cru devoir prendre.

Quant aux cinq cents esclaves envoyés en Espagne sur les vaisseaux de Torrès , Isabelle fit faire une consultation de pieux tliéologicns pour décider si, en considérant que les Indiens avaient été pris à la guerre, leur vente comme esclaves était justifiable aux yeux de Dieu. Cette importante question souleva mille opinions différentes; la reine trancha la difficulté en consultant sa conscience et son cœur; elle ordonna que les Indiens fussent rendus à leur pays natal et à leurs compatriotes.

Juan Aguadû partit d'Espagne vers la fin d'août; il avait quatre caravelles chargées de provisions pour la colonie. D. Diego Colomb retournait à Espanola par cette escadre. Aguado était un de ces hommes faibles auxquels leur subite élévation tourne la tête. Il oublia les obligations qu'il avait à l'amiral, il oublia même la nature et l'étendue de sa mission. Colomb était absent et retenu dans Tintérieur de l'île quand le commissaire arriva; celui-ci profita de cette absence pour agir comme si les rênes du gouvernement eussent été remises entre ses mains. Sans accorder la moindre considération au titre de D. Barthélémy , qui remplaçait l'amiral pendant son absence , il se hâta de faire proclamer ses lettres de créance à son de trompe , et procéda à l'arrestation de plusieurs oflficiers publics ; il exigea des autres des comptes

rigoureux , et invita tous ceux qui avaient quelques griefs à produire à les apporter sans crainte à son tribunal. Il considéra bientôt Colomb comme coupable, et donna à entendre (peut-être le pensait-il) que l'amiral s'était éloigné pour se dérober à ses investigations. 11 parlait même de se mettre à la têle d'une troupe de cavaliers pour l'arrêter, Toute la colonie tomba dans la confusion ; la ruine de Colomb et de sa famille paraissait inévitable,

La nouvelle de l'arrivée d'Aguado et de sa conduite insolente parvint à Colomb dans l'intérieur de l'île; il se hâtade retourner sur-le-champà Isabella, aiin d'avoir une entrevue avec le commissaire du gouvernement. Tous ceux qui connaissaient la fierté de Colomb , qui savaient le haut prix qu'il attachait aux services qu'il avait rendus, et combien il était jaloux de maintenir la dignité de sa charge, s'attendaient à une violente explosion. Mais le caractère impétueux et violent de l'amiral avait été dompté par une vie d'épreuves ; il avait appris à soumettre ses passions au joug de la raison; il avait^un sentiment trop profond de sa dignité pour se commettre avec un hor:.me d'aussi peu de poids que le commissaire Aguado : d'un autre côté, Tamiral avait un profond respect pour Tautorité royale. 11 reçut Aguado avec une politesse grave et cérémonieuse , ordonna que se-s lettres de créance fussent publiées par les crieurs , et assura le commissaire de sa promptitude à obéir à tout ce qu'il plairait aux souverains de lui ordonner.

La modération de Colomb fut regardée par beaucoup de gens, et spécialement par Aguado , comme une preuve de faiblesse. Tous ceux qui , par crime

OU négligence, avaient encouru la sévérité des lois, commencèrent à crier bien haut à l'oppression. Le commissaire accueillit avec avidité toutes les accusations qui furent lancées contre Famiral, et lorsqu'il eneutsuffisammententendu pour pouvoir, selon lui, consommer la ruine de Colomb et de ses frères, il fit ses préparatifs pour retourner en Espagne. Colomb résolut de l'y suivre; il sentait qu'il devenait urgent de reparaître à la cour pour se disculper des inculpations de ses ennemis, pour exposer au grandjour les véritables motifs de la détresse de la colonie, et expliquer pourquoi lesespérancesdes revenus qu'on pensait en tirer n'avaient pas été réalisées.

Les vaisseaux étaient sur le point de mettre à la voile , lorsqu'une tempête affreuse bouleversa l'île entière ; c'était un de ces terribles ouragans connus dans les régions des tropiques; leslndiens lesappelaient uricans , et ils ont conservé ce nom jusqu'à nos jours. Trois des vaisseaux qui étaient à l'ancre dans le havre furent coulés bas par la violence de la tempête, et périrent corps et biens; d'autres se brisèrent l'un contre l'autre et vinrent échouer à la côte. Les Indiens eux-mêmes étaient frappés d'étonnementet de stupeur; de mémoire d'homme jamais pareille tourmente n'avait sévi dans ces parages.

Le départ de Colombet d'Aguadodut être retardé ju^u'àce que /a yina^ l'un des vaisseaux qui avaient subi des avaries, pût être réparée et qu'un autre fût construit des débris de ceux qui avaient été naufragés. Dans l'intervalle, on apprit que de riches mines venaient d'être découvertes dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais, nommé Michel Diaz , au service de l'adelantado, ayant blessé un de ses compagnons

dans une querelle , s'enluit d'Isabella , accompagné de cinq ou six de ses camarades qui étaient compromis dans l'affaire ou qui le suivaient par attachement à sa personne. Après avoir erré dans l'île , ils arrivèrent enfin à un village indien , sur le banc de rOzema , à l'endroit où a été bâtie depuis la ville de San-Domingo ; ils furent reçus avec affabilité par les naturelsetrésidèrent quelque temps au milieu d'eux. Le cacique de ce village était une femme ; elle apprit aux Espagnols qu'une mine précieuse existait dans le voisinage , et les pressa d'engager leurs compatriotes à abandonner Isabella et à s'établir dans la partie de Tîle dont elle était souveraine , sur le fertile banc de TOzema, promettant qu'ils seraient reçus avec hospitalité par les gens de sa nation.

Diaz fut charmé d'apprendre ce secret; il se hâta dese rendre à l'établissement, se flattant que la nouvelle qu'il apportait lui vaudrait le pardon de l'adelaniado. Il ne se trompait pas. Cette découverte ne pouvait arriver dans un moment plus opportun; si elle était vraie, l'amiral avait trouvé le moyen le plus efficace d'imposer silence aux calomnies de ses détracteurs.

L'adelantado partit avec Diaz et les guidesindiens. Ceux-ci les conduisirent au bord d'une rivière appelée Hayna. L'or qu'on y trouva était en bien plus grande quantité que dans la province de Cibao ; plusieurs excavations qu'on remarqua dans les environs firent supposer que ces mines avaient été exploitées. Les lingots d'or que Barihélemy rapporta à son frère furent pour l'amiral un véritable sujet de joie ; il fut surpris d'apprendre que des excavations avaient été pratiquées sur ce terrain, car il savait que les Indiens

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ignoraient Fart de creuser les mines, et qu'ils se conlentaienlderanaasserles parcelles d'orqui brillaient à la surface du sol ou dans le lit des rivières. Cette circonstance ouvrit un nouveau champ aux visions et aux conjectures de l'amiral. Il avait déjà pensé que cette île dEspanola pourrait bien n'être autre que l'antique Ophir; il s'imagina alors qu'il avait fait la découverte des véritables mines d'où le roi Salomon avait extrait cette immense quantité d'or dépensé dans la construction du temple de Jérusalem. 11 donna l'ordre de bâtir immédiatement un Fort à portée de ces mines , et fit toutes les diligences nécessaires pour les mettre sur-Ie-cliamp en exploitalion. Il songea désormais sans inquiétude à la réception qui l'attendait à la cour quand il arriverait porteur des échantillons de sa riche découverte.

La nouvelle caravelle était achevée; elle avait été nommée la Santa-Cruz; la Nina était réparée; Colomb, près de s'embarquer, donna à son fi'ère Barthélémy le commandement de l'île en son absence, avec le titre d'adelantado. 11 monta à bord d'une des caravelles, et Aguado s'embarqua sur l'autre. Les deux vaisseaux portaient en outre deux cent vingtcinq passagers; on avait encombré les navires de tout ce qu'il y avait de malades , de débauchés et de factieux dans la colonie. Jamais équipage plus misérable et plus désenchanté ne revint d'une terre promise.

Trente Indiens étaient à bord; parmi eux,Caonabo , bien déchu de sa terrible renommée; un de ses frères et son neveu partageaient son sort. Colomb avait promis de les ramener à Espanola, et de leur rendre leur rang et leur pouvoir dès qu'ils auraient

été présentés à Ferdinand et à la reine. Il se flattait de le,s gagner par ses bons traitements; il espérait d'ailleurs que la vue des merveilles de la civilisation espagnole triompherait de leurs dispositions hostiles, et qu'ils pourraient devenir les instruments de l'entière soumission de l'île.

L'amiral , qui n'avait encore que peu d'expérience des mers de cette latitude, au lieu de gouverner au nord , de manière à tomber dans la région où régnaient les vents d'O. , dirigea sa course à l'E. en quittant Espanola. Son voyage ne fut en conséquence qu'une longue et pénible lutte contre les vents alizés et les calmes qui se partagent les mers des tropiques. Il était parti le 10 mars, et le 6 avril il se trouvait encore dans le voisinage des îles Caraïbes; il avait été obligé de relâcher à la Guadeloupe pour renouveler ses provisions. Son séjour sur cette côte avait été signalé par plusieurs combats livrés à ses sauvages habitants.

L'infortuné cacique des montagnes, Caonabo, mourut dans la traversée. La fierté de son caractère ne se démentit pas même dans ses derniers moments, et sans doute sa mort ne peut être attribuée qu'à la sombre tristesse qui s'était emparée de son esprit et aux souffrances de son orgueil.

Colomb laissa la Guadeloupe le 20 avril et continua à manœuvrer contre le courant des vents alizés. Le 20 mai il avait à peine parcouru une partie de sa route; les provisions manquèrent de nouveau, et l'équipage fut réduit à la ration de six onces de pain etd'une pinte etdemied'eau. Dans les premiers jours de juin il y avait disette absolue à bord des vaisseaux. Plusieurs voix proposèrent de tuer et de manger les

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Indiens prisonniers, ou du moins de les jeter à la mer pour se débarrasser d'autant de bouches inutiles. Il ne fallut rien moins que toute l'autorité de Tamiral pour empêcher l'exécution de ce funeste dessein. Coloïiîb exhortait d'ailleurs l'équipage à prendre patience , assurant que d'après ses calculs on devait être bientôt en vue du cap Saint-Vincenî. Les Espagnols, qui se croyaient bien loin de la terre désirée, n'ajoutaient pas une grande foi aux promesses de l'amiral; mais, le jour suivant, l'exactitude des calculs de Colomb fut prouvée d'une manière triomphante, car les vaisseaux abordèrent au rivage qu'il avait annoncé.

Le 11 juin, les vaisseaux jetèrent l'ancre dans le port de Cadix. La réception de Colomb par les souverains fut plus favorable qu'il n'avait eu lieu de l'espérer; ils lui firent un accueil plein de distinction. Il ne fut même pas question des accusations de Margarite et de Boyle, non plus que de l'enquête judiciaire dirigée par Aguado.

Encouragé par l'intérêt que les souverains prêtèrent au récit de son excursion le long des côtes de Cuba, et de la découverte des riches mines de Hayna, Colomb , toujours égaré par Topinion que Cuba bordait Tempire du grand khan, et que les mines de rOzema étaient l'Ophir des anciens, n'hésita pas à proposer une nouvelle entreprise. Il promettait de donner une bien plus grande extension aux découvertes, et de soumettre à l'autorité des souverains d'Espagne de vastes régions da continent asiatique dont personne n'avait encore pris possession. Il se bornait à demander huit vaisseaux : deux qui seraient frétés pour Espanola avec des provisions, et six

autres qui formeraient l'escadre destinée à faire de nouvelles découvertes sous son commandement.

Les souverains promirent de lui accorder ce qu'il demandait, et sans doute ils étaient dans Tinteniion de lui tenir parole ; mais Colomb eut à supporter les dégoûts de retards indélinis dans l'exécution de leur promesse. Les ressources du royaume étaient alors entièrement épuisées par l'ambition insatiable de Ferdinand, qui consumait tous les revenus du trésor royal dans des guerres interminables.

Ce ne fut qu'au printemps de Tannée 1497 que la reine put trouver le loisir de s'occuper des affaires du Nouveau-Monde. C'est à la protection de cette princesse qu'on doit attribuer tout ce qui fut fait en faveur de Coiomb , car l'amiral commençait à être en défaveur auprès du roi. Comme les dépenses faites jusqu'à ce jour pour l'entretien de la colonie avaient excédé ses produits, Colomb fut exempté de supporter le huitième des frais des expéditions -, il lui fut alloué un huitième des produits bruts des trois années suivantes, et un dixième des produits nets. En outre , la faculté d'établir un majorât ou une substitution dans sa famille lui était accordée par la munificence royale. Colomb usa immédiatement de ce nouveau droit, et partagea ses biens entre ses descendants mâles, à la condition expresse que son successeur ne prendrait d'autre titre que celui de l'amiral. On considéra d'ailleurs que la permission donnée à tous les sujets du royaume d'entreprendre des découvertes pour leur compte était très-préjudiciable aux intérêts de Colomb, et contrevenait aux premières conventions qui avaient été conclues entre l'amiral et la couronne. Les titres et les privilèges de l'adelantado furent également maintenus.

Indépendamment de ces mesures toutes relatives aux iniérêts de l'amiral, d'autres furent prises pour le bien de la colonie. On fixa le nombre des personnes qui seraient transportées à Espanola; on fit des règlements pour assurer le paiement et la subsistance des nouveaux colons ; il fut décidé qu'une certaine mesure de terres leur serait affectée pour être cultivée. Isabelle recommanda à l'amiral l'instruction religieuse des Indiens ; elle exigea que les tributs fussent levés avec la plus grande douceur.

Malgré tous les efforts de Colomb pour hâter les préparatifs de l'expédition , malgré toutes ses représentations sur rétat de souffrance où devait se trouver la colonie faute d'approvisionnements d'Europe, les deux vaisseaux destinés à Espanola ne purent mettre à la voile que vers le commencement de l'année 1498; ils furent confiés au commandement de Pedro Fernandez Coronal. L'armement des six vaisseaux qui devaient transporter l'amiral dans son voyage de découvertes eut encore à souffrir de plus longs retards. Colomb eut à supporter mille tracasseries de la part des différents officiers employés à l'équipement des vaisseaux , et qui croyaient se rendre agréables au ministre Fonseca en suscitant des entraves aux desseins de Colomb. Le plus importun et le plus présomptueux de tous était Ximeno, Juif ou Maure converti, attaché à la personne de Fonseca en qualité de trésorier.

Colomb était sur le point de s'embarquer, lorsque Ximeno lui donna une nouvelle preuve de son insolence ; l'amiral , outré , n'écouta que l'indignation du moment: il oublia un instant le respect qu'il se devait à lui-même , il renversa à terre celui qui l'insultait , et

le frappa du pied, mettant ainsi le public dans la confidence des chagrins et des vexations qu'il avait éprouvés. Ce transport de colère , si contraire aux habitudes de Colomb , fut habilement exploité par les ennemis de l'amiral, qui en profitèrent pour le dénigrer auprès de la personne royale. Cette voie de fait employée contre un officier public fut représentée au roi comme la preuve flagrante de la violence de Colomb: cette conduite imprudente donna du poids aux accusations de cruauté et d'oppression qui pesaient déjà sur Colomb ; il n'est pas douteux que certaines mesures humiliantes , qui furent adoptées peu de temps après , n'aient eu pour origine l'impression fâcheuse qu'elle fit sur l'esprit des souverains. L'amiral lui-même regretta sa vivacité involontaire, et prévit qu'elle fournirait des armes contre lui. Dans une lettre où il est question de cette affaire, il fait en trois mots un touchant appel à la justice des souverains; il les conjure de ne pas se laisser influencer parle mouvement irréfléchi qui lui est échappé, mais de se souvenir, toutes les fois qu'une voix ennemie s'élèvera pour lui nuire , qu'il est absent, envié et étranger.

Le 30 mai 4498, Colomb mit à la voile du port de San-Lucar de Barrameda, avec une escadre de six vaisseaux, pour commencer son troisième voyage de découvertes. Diverses considérations l'engagèrent à prendre une route dilférente de celle qu'il avait suivie dans ses premières expéditions. Plusieurs marchands qui avaient trafiqué à l'est afîirmaient que les objets de commerce les plus recherchés, tels que l'or, les pierres précieuses, les drogues et lesépices, se trouvaient surtout dans les régions qui avoisi-

naient Téquateur et dans les pays dont les habitants étaient noirs ; cette couleur sombre devait être, suivant eux, le phare du voyage de Colomb; jusqu'à ce qu'il arrivât au milieu des peuplades noires , ils lui avaient prédit qu'il ne devait pa» s'attendre à trouver ces articles de commerce en grande abondance.

Colomb comptait trouver ces peuples plus au S. et au S.-E. Il toucha aux îles de Porto-Santo et de Madère, et se dirigea sur les îles Canaries. Là il se sépara de trois de ses vaisseaux qui cinglèrent vers Espanola, chargés de provisions pour la colonie. Il poursuivit sa route avec les trois autres sur les îles du Cap-Vert. Le vaisseau que montait l'amiral était seul ponté , les deux autres étaient des caravelles marchandes. Arrivé entre les tropiques, le changement de température, la chaleur insupportable du climat, causèrent à Colomb une violente attaque de goutte accompagnée d'une tièvre intense ; mais il ne perdit pas l'usage de ses facultés , et continua de diriger la route, et de faire ses calculs et ses observations avec sa vigilance accoutumée.

Le 5 juillet il partit des iles du Cap-Vert , et continua de cingler au S.-O. jusqu'au moment où il se trouva, suivant ses calculs, au cinquième degré de latitude N. Le vent tomba tout à coup ; un calme plat, suivi d'une chaleur étouffante, enchaîna les vaisseaux au milieu de la mer. L'air était semblable à une fournaise, le goudron fondait et ruisselait sur les flancs des vaisseaux , les coutures des voiles s'entr'ouvraient, les aliments salés se gâtaient, le froment était brûlé comme s'il eût été rôli au feu, quelques tonnes de vin et d'eau éclatèrent; la chaleur était si sutîocante à fond de cale, qu'aucun ma-

telot ne voulait y rester pour arrêter les progrès de la décomposition qui menaçait de gâter toutes les provisions. L'équipage était sans force et sans courage. Il semblait que la fable de la zone torride était sur le point de se réaliser , et que les trois vaisseaux s'approchaient d'une région de feu où l'homme ne pouvait exister. Quelques nuages s'am.oncelèrent au ciel , et une pluie fine rendit l'atmosphère humide sans la rafraîchir; cette humidité, jointe à la chaleur, porta l'abattement de l'équipage à son dernier période.

Le tempsne paraissait pas devoir changer desiîôt; les représentations de ceux qui entouraientl'amiral, jointes aux cruelles douleurs de la goutte qui le tourmentaient, le déterminèrent à changer de route ; il gouverna au N.-O. dans l'espoir d'arriver aux îles Caraïbes, où il pourrait réparer ses avaries et renouveler ses provisions. Au bout de quelques jours de navigation, les vaisseaux entrèrent dans une région plus douce : de fraîches brises vinrent rider la surface de la mer et se jouer dans les voiles 5 le soleil conserva toute sa pureté et toute sa splendeur, mais il cessa de lancer ces rayons brûlants qu'il était impossible de supporter.

Le 31 juillet, le vaisseau de l'amiral conservait à peine une barrique d'eau à fond de cale , lorsqu'un matelot en vigie signala trois montagnes qui surgissaient à l'horizon; en approchant on découvrit (]ne ces trois pics étaient réunis par la base. Colomb donna à cette île le nom de la Trinidad (la Trinité).

11 s'approcha de la partie méridionale de l'ile , et donna le nom de Punta de Galora à un rocher qui s'avançait dans la mer, à cause de sa ressemblance

avec une galère démâtée. Il côtoya la Trinité entre l'île et le continent qu'il apercevait au S. C'était ce terrain plat qui est coupé parles nombreuses branches de rOrénoque; mais l'amiral, supposant que c'était encore une île , donna à ce rivage le nom de la Isla Santa; il était bien loin de penser qu'il avait découvert ce continent , cette Terra firma qui était l'objet de toutes ses recherches.

Il côtoya pendant plusieurs jours l'île delà Trinité, et parcourut le grand golfe de Paria qui s'ouvre derrière elle; il s'imaginait naviguer entre deux îles, et trouver la pleine mer à l'autre extrémité du golfe. Dans cette traversée, Colomb fut presque chassé de ses ancres et jeté à la côte par une forte houle qui fit tout à coup monter la mer; il fut poussé près du Pont-Arenal, entre la Trinidad et le continent : l'amiral attribua cette crue subite des eaux du golfe au gonflement d'une des rivières qui se jettent dans la mer. 11 aborda au long promontoire de Paria, qu'il prit pour une île, et eut plusieurs entrevues avec les naturels; il en tira une grande quantité de perles , dont quelques-unes étaient d'une fort belle eau et d'une grosseur remarquable.

Les différentes conjectures qu'avaient fait naître dans l'esprit de Colomb ses nouvelles observations l'auraient sans doute porté à continuer le cours de ses découvertes dans cette direction, caria grande quantité de perles qu'il avait recueillies pour la première fois dans le Nouveau-Monde l'autorisait à croire que les productions du pays deviendraient plus précieuses à mesure qu'il se rapprocherait de réquateur;mais ses vivres étaient épuisés, et les différents approvisionnements dont les vaisseaux étaient chargés pour la

colonie étaient en danger de s'avarier. La santé de Colomb était d'ailleurs très-mauvaise. La goutte l'avait fait boiter pendant la plus grande partie de son voyage; il était en outre aflécté d'un mal d'yeux causé parle travail et les veilles, et qui menaçait de le priver entièrement de la vue. Il se décida enfin à hâter son retour à Espanola , pour s'y refaire de ses fatigues et rétablir sa santé. Il se proposait de charger l'adelantado, son frère, de poursuivre le cours de l'importante découverte qu'il avait commencée.

Le 14 août il sortit du golfe par un petit détroit qui sépare le promontoire dePariade l'ile delalrinidad. Ce détroit est encombré de petites iles; le courant qui le traverse est tellement resserré entre elles, que la mer y est toujours furieuse; elle mugit et écume comme si elle se précipitait contre des rochers ou des bancs de sable. L'amiral se crut en danger de faire naufrage , et donna à ce détroit le nom de Boca del Dragon y ou la Gueule du Dragon. Après avoir reconnules côtes jusqu'aux îlesdeCubagaet deMargarita , et s'être convaincu qu'il avait trouvé le continent , Colomb fit route pour Espanola en se dirigeant vers la rivière d'Ozema , où il comptait trouver un nouvel établissement qu'il avait chargé son frère de fonder dans le voisinage des mines. Il fut emporté d'abord fort loin de son but par les courants ; mais il aborda enfin au havre si désiré par tout son équipage : il y arriva pâle, défait, amaigri et presque aveugle, et serra entre ses bras son frère l'adelantado.

Colomb , en arrivant à Espanola, avait espéré se reposer quelque temps de ses fatigues; mais son séjour dans la colonie fut le commencement d'une

nouvelle carrière de tro.jhies et de soucis qu'il devait parcourir jusqu'à la tin de sa vie.

Dès qu'il eut mis à la voile pour TEurope en mars l496, son frère D. Barthélémy commença à exécuter les instructions qu'il avait reçues relativement aux mines d'or de Hayna. H éleva une forteresse dans leur voisinage, et la nomma Cm/ot'cr/; puis il en construisit une autre a quelque distance de la première, à l'E. du banc de TOzema, près du village habité par le cacique féminin qui avait révélé le secret des mines à Miguel Diaz. Cette seconde forteresse reçut le nom de San-Domingo; ce fut là l'origine de la ville qui porte encore ce nom.

Après avoir mis garnison dans ces forteresses , et pris des mesures pour l'exploitation des mines, Tinfatigabîe adelaniado se dirigeasur les possessions de Behechio, qui n'avait pas encore été réduit à l'obéissance. Ainsi que nous 1 avons dit plus haut , ce cacique était souverain de la province de Xaragua , qui comprenait toute la partie 0. de l'île, ainsi que le cap Tiburon. C'était un des districts les plus populeux et les plus fertiles. Les habitants étaient bien faits, leur langage était moins bizarre, leurs manières plus gracieuses que dans toutes les autres parties de File. Les Indiens d'Haïti plaçaient généralement leur Elysée, le paradis des esprits bienheureux, dans les délicieuses vallées qui bordaient le grand lac de Xaragua.

Sous la protection de Behechio, demeurait sa sœur Anacaona, femme de ce Caonabo jadis si terrible. Elle avait cherché un refuge auprès de son frère lorsque son mari avait été réduit en captivité; mais il parait qu'elle ne nourrissait aucun sentiment de

baine ou de vengeance contre les Espagnols , qu'elle regardait avec admiration, et considérait comme des êtres d'une nature supérieure. Au contraire , elle engagea son frère, sur l'esprit duquel elle exerçait une grande influence, à prendre conseil de la ruine et du sort fatal de Caonabo, et à se concilier Tamiiié des blancs.

D. Barthélémy Gt son entrée dans la province de Xaragua à la tête d'une petite armée ; la cavalerie marchait en avant, etl'adeiantado suivait avec l'infanterie , qui s'avançait bannières déployées , au son des tambours et des trompettes. Behecbio vint à sa rencontre avec des forces considérables; mais, lorsqu'il se fut assuré que Barthélémy n'avait aucun dessein hostile et venait simiplement visiter ses possessions, le cacique congédia son armée et conduisit l'adelantado au village où il t^aisait sa résidence, près de cette baie profonde qu'on appelle aujourd bui la baie de Leogan.

D. Barthélémy passa plusieurs jours dans la province de Xaragua. Ce temps s'écoula au milieu des banquets et des fêtes que lui offrirent le cacique et sa sœur. Après avoir pris divers arrangemenis , relativement au tribut de coton , de pain de cassave et d'autres productions de la contrée, que le cacique convint de payer, l'adelantado prit congé de ses hôtes et retourna avec sa petite armée à Isabella.

Il trouva la colonie languissante et assiégée par les maladies. La rareté des provisions d'Europe se faisait cruellement sentir. Le premier soin de D. Barthélémy fut donc de distribuer, dans les divers établissements de l'intérieur, tous ceux qui étaient trop faibles pour travailler ou faire le service militaire; ils

y seraient en meilleur air et y trouveraient une nourriture plus saine et plus abondante. En même temps il établit une chaîne de forteresses qui joignait Isabella à San-Domingo. Cependant une insurrection éclata parmi les naturels de la Vega; leur impatience du tribut, les outrages de quelques Espagnols, et le châtiment sévère infligé à plusieurs Indiens accusés d'avoir volé une chapelle , déterminèrent cette révolte. Guarionex, naturellement pacifique, fut poussé par les caciques ses frères à prendre les armes; ils formèrent le projet de tomber tout à coup sur les Espagnols, de les massacrer, et de détruire le fort de la Concepcion , qui était bâti dans la Vega. Quelques hommes de la garnison furent informés de cette conspiration, et se hâtèrent d'écrire à l'adelantado pour demander du secours. Mais ce n'était pas chose facile de faire parvenir cette lettre à D. Barthélémy. Les Indiens avaient découvert que les lettres avaient la merveilleuse faculté de transmettre les nouvelles; ils allaient jusqu'à s'imaginer qu'elles parlaient.Un Indien entreprit de porter un message à l'adelantado. Il renferma la lettre dans un bâton et commença son voyage. On l'arrêta; il prétendit être muet et boiteux, et montra le bâton qu'il avait pris pour s"appuyer pendant la route. On le laissa partir ; il s'en alla, traînant sa jambe jusqu'à ce qu'il fût hors de vue ; alors il reprit sa course , arriva à San- Domingo, et remit la lettre dans les mains de D. Barthélémy.

Celui-ci, avec sa promptitude ordinaire, partit pour la forteresse, à la tête d'un corps de troupes. Par un stratagème habile il parvint à surprendre les chefs, rassemblés la nuit dans un village; il les ar-

rêta tous, et saisit Guarionex de sa propre main. Cette expédition fut accomplie avec autant de modération que d'adresse. D. Barthélémy s'instruisit des différentes circonstances de la conspiration, punit de mort deux caciques, qui en furent reconnus pour les principaux chefs, et pardonna à tous les autres. Il avait appris d'ailleurs que le véritable motif des hostilités de Guarionex était l'outrage qu'un Espagnol avait fait subir à ce cacique. L'adelantado n'hésita pas à faire justice du coupable. Cette clémence inattendue gagna le cœur du cacique; il assembla ses sujets, leur fit une longue harangue, qui contenait de grandes louanges de la conduite des Espagnols ; les Indiens , après avoir écouté leur chef avec attention, le portèrent en triomphe sur leurs épaules, avec des chants et des cris de joie; et la tranquillité fut rétablie pour quelque temps dans la Vega.

AcetteépoqueD. Barthélémy reçutunmessagerde Behechio, le cacique de Xaragua, qui l'avertissait que le tribut de coton et d'autres provisions était prêt à lui elre livré; en conséquence il marcha vers cette province avec toutesses forces. Le cacique avait amassé une si grande quantité de coton et de pain de cassave, que Barthélémy fut obligé défaire venir d"lsabella une caravelle pour transporter ce volumineux tribut. Sans cesse ce peuple donnait à ses hôtes de nouvelles marquesdesagénérosité et de sa douceur. Les troublesqui avaientagité le reste de l'île n'avaient point eu encore d'échos dans cette province; aussi, lorsque les Espagnols admiraient la fertilité et la délicieuse température de celte contrée, bordée par une mer calme; quand ils considéraient la douceur

de ses habitants, la perfection de leur nature, ils ne pouvaient s'enrjpêcher de s'écrier que c'était un véritable paradis.

La caravelle, en arrivant à la côte , fut pour le cacique et pour sa sœur un objet d'admiration et de terreur. Behechio se rendit au navire en canot ; mais sa sœur et les femmes de sa suite y furent conduites sur la barque de Padelantado. A leur approche, la caravelle fit le salut d'usage. Le bruit du canon , la vue de la fumée qui s'élança tout à coup des flancs du vaisseau en roulant sur la mer , firent une si terrible impression sur Anacaona, qu'elle tomba évanouie dans les bras deD. Barthélémy; ses suivantes étaient sur le point de se jeter à la nage; l'adelantado ne parvint qu'avec peine à les rassurer. La musique guerrière, qui retentit à bord du vaisseau , contribua à les remettre de leur frayeur. Mais l'admiration des Indiens s'accrut encore après qu'ils eurent mis le pied sur le vaisseau. Lorsque l'ancre eut été levée, que le vent vint enfler les voiles et que celte énorme masse, s'inclinant sous le vent, commença à glisser sur la mer, semblable à un monstre qui obéissait à son propre instinct, le cacique et sa sœur se regardèrent dans un muet étonnement.

Tandis que Tadelantado était ainsi occupé à réprimer les insurrections et à conclure divers arrangements qui devaient tourner à l'avantage de la colonie et au profit de la couronne, l'esprit de révolte fermentait encore dans ledélicieuxétablissementd'Lsabella. Un des principaux agitateurs était un certain Francisco Roldan. Il avait été tiré par Colomb de la pauvreté d'une condition obscure et promu successivement à diverses charges; il avait enfin été revêtu

du titre d'aicade mayor, et se trouvait ainsi à la tête de toute la magistrature de l'ile. C'était un homme sans éducation, mais doué de talents naturels, grand travailleur et plein d'audace. Son bienfaiteur, tombé en disgrâce, ainsi qu'il le croyait, était parti pour l'Espagne ; Roldan chercha comment il pourrait tirer parti de la chute de l'amiral. Il était le premier dans la colonie après l'adelantado; les frères de Colomb étaient fort impopulaires: Pxoldan crutentrevoirqu'il était possible d'achever de les perdre, soit dans l'opinion des colons , soit auprès du gouvernement de la métropole; une conduite habile pouvait d'ailleurs lui assurer le gouvernement de la colonie après la ruine de la famille de Colomb. En conséquence il répandit adroitementparmile peuple le bruitquel'amiral était en défaveur complète , et qu'il ne reparaîtrait pas dans la colonie ; partout il eut soin de représenter les frères de l'amiral comme des étrangers qui ne prenaient nul intérêt à la prospérité de la colonie , mais qui se servaient des colons comme d'autant d'esclaves pour leur bâlirdes maisons, leur construire des forteresses destinées à enfouir leurs trésors et à défendre leur pouvoir, tandis que par leurs fréquentes tournées dans l'île ils s'anrichissaient des dépouilles des caciques. Ces pernicieuses insinuations exaspérèrent tellement les esprits, qu'une conspiration fut formée ; il ne s'agissait de rien moins que d'assassiner Tadelantado; un hasard heureux ht échouer l'exécution de ce crime.

Lorsque la caravelle qui avait été envoyée à Xaragua fut de retour à Isabella, chargée de toutes les provisions qu'elle apportaitàla colonie, D. Diego la ht dégréer et tirer sur le rivage. Roldan saisit celte

i80 VOYAGES ET AVENTURES

occasion d'exciter de nouveaux soupçons. Il prétendit que la véritable raison qui avait engagé D. Diego à désarmer la caravelle, était le dessein d'empêcher qu'aucun Espagnol ne pût retourner en Europe pour s'y plaindre de l'oppression qu'il faisait peser sur la colonie. Il engagea le peuple à remettre le navire à flot et à s'en emparer, car, suivant lui, les colons n'avaient pas d'autre moyeu de reconquérir leur indépendance.

D. Diego eut connaissance de ces mouvements séditieux ; mais cette fois encore il prit conseil de son cai'acière pacifique et timide. Il craignait d'en venir à une rupture ouverte dans l'étatde fermentation où se trouvait la colonie , et eut recours à un expédient pour enlever Roldan à ses machinations : ce fut de lui donner une mission active au dehors. Il le détacha avec quelques troupes pour contenir les Indiens de la Vega, chez lesquels se manifestaient toujours des ferments de révolte. Rieu ne pouvait venir plus à propos pour Talcademayor; il s'empressa de profiter deson commandementpours'assurerd'une force militaire. 11 eut bientôt réuni soixante-dix hommes bien armés , disposés à tout braver sous ses ordres ; il se fit en outre des amis, des partisans parmi les caciques mécontents, par la promesse de les aflranchir du tribut. Alors il jeta le masque et refusa de reconnaître l'adelantado et son frère, déclarant que l'autorité qu'ils exerçaient n'était pas émanée de la couronne, mais qu'elle n'avait d'autre origine que la volonté de Colomb, qui n'avait plus de poids dans la colonie puisqu'il était en disgrâce. Il prétendait d'ailleurs agir d'après son caracière officiel et remplir ainsi le devoir de ses fonctions.

La conspiration avait pris un formidable accroissement pendant l'absence de l'adelantado; plusieurs personnages importants , tels qu'Adrian de Moxica et Diego de Escobar, qui était alcade de la forteresse de la jMagdalena , s'étaient joints à l'oldan. Au premier moment , D. Barthélémy se trouva dans la j^lus grande perplexité; il ne put agir avec sa vigueur et sa promptitude ordinaires , ne sachant à qui se tîer ni jusqu'à quel point le complot avait réuni des partisans parmi les colons. Sur ces entrefaites, Miguel Ballester lui fit connaître que le fort de la Concepcion était menacé par les rebelles. Barthélémy n'hésita pas à se jeter dans la forteresse avec les forces qu'il put rassembler.

Les affaires de file étaient alors dans une situation déplorable. Le Indiens, forts des dissensions qui divisaient les Espagnols, et encouragés par la protection de Boldan, cessèrent d'envoyer leur tribut à la colonie et secouèrent le joug de l'obéissance aux ordres du gouvernement. La bande de Roldan , qui croissait tous les jours , se répandait insolemment par toute Tîle ; tandis que les Espagnols qui étaient restés dans le devoir, redoutant les conspirations des Indiens, étaient obligés de se tenir renfermés dans les forts. Les munitions de tout genre furent bienlôt gaspillées^ le désespoir s'empara de ceux qui étaient restés fidèles au gouvernement établi par l'amiral. L'adelantado lui-même fut obligé de se tenir renfermé dans le fort de la Concepcion, incertain de la fidélité desapropre garnison, etsecrètementinformé des complots qui se tramaient pour le saisiretletuer s'il venait à mettre le pied hors de la forteresse. Tel était l'état désespéré de la colonie par suite du long

séjour de Colomb en Espagne, et des divers embarras qui avaient arrêté l'expédition immédiate des secours qu'elle attendait. Dans ces circonstances critiques, les deux vaisseaux qui avaient été confiés au commandement de Pedro Hernandez Coronal , entrèrent heureusement dans le port de San-Domingo avec les renforts et les provisions dont ils étaient chargés, et le sceau royal qui confirmait à D. Barthélémy le titre et l'autorité d'adelanlado. Ce brevet trancha toute difficulté relativement à la légitimité du pouvoir du frère de l'amiral , et lui assura la fidélité des soldats. La nouvelle que Colomb était plus que jamais en faveur et suivait Pedro Coronal avec une puissante escadre, jeta la consternation parmi les rebelles, qui avaient compté sur la disgrâce et la ruine de l'amiral.

Cependant Roldan refusa le pardon que D. Barthélémy lui offrit, et proposa à ses partisans de se mettre en marche et d'aller chercher un nouvel établissement dans le Xaragua. Ils accédèrent avec joie à la proposition de l'alcade mayor, qui , se mettant à leur tête, se dirigea vers le Xaragua.

A peine les rebelles avaient-ils quitté la Vega , qu'une insurrection éclata parmi les Indiens de cette province. Le cacique Guarionex, excité à la révolte par Roldan, oublia la reconnaissance qu'il devait à D. Barthélémy, et entra de nouveau dans une conspiration qui avait pour but le massacre des Espagnols et la ruine du fort de la Concepcion. Le complot éclata avant le temps et fut déjoué. Guarionex, apprenant que l'adelantado était en marche pour la Vega, s'enfuit dans les montagnes de Ciguay avec sa famille et une faible suite composée de ses serviteurs les plus fidèles.

Indigné de voir l'abus que Guarionex avait fait de sa clémence, l'adelanlado le poursuivitdansles montagnes où il s'était jeté; D. Barthélémy était à la icte de quatre-vingt-dix hommes , de quelque cavalerie et d'un corps d'Indiens; ce n'était pas chose aisée que de mener à bien une telle entreprise. La troupe de l'adelantado avait sans cesse de nouveaux rochers à gravir , de nouvelles rivières à traverser ; il lui fallait se frayer un chemin à travers des forêts impraticables à des hommes armés et embarrassés de boucliers, de lances et d'arquebuses. Ils étaient d'ailleurs continuellement exposés aux embuscades des Indiens, qui se précipitaient sur eux avec des cris épouvantables, lançaient une nuée de flèches, et allaient se réfugier derrière les rochers et dans des bois inextricables où il étaitimpossible de les suivre. D. Barthélémy parvint enfin dans le voisinage du capCabron, où Mayonabex faisait sa résidence; il lui envoya un messager chargé de sommer le cacique de livrerGuarionex ; l'adelantado promettait son amitié en cas d'obéissance, mais il menaçait de dévaster toute la province par le fer et le feu en cas de refus.

Malgré ces menaces , le cacique resta fidèle à son ami. Ses villages furent brûlés, son territoire ravagé ; lui et sa famille furent pourchassés jusque dans les cavernes de leurs montagnes: ses sujets demandèrent à grands cris qu'on livrât le fugitif qui avait apporté la ruine et la désolation dans leur tribu. Ce fut en vain, le cacique déclara qu'il était prêt à tout supporter plutôt que de donner à personne le droit de dire qu'il avait trahi son hôte.

Pendant trois mois Barthélémy poursuivit les deux caciques , au milieu des fatigues et des dangers

de toute espèce^ lui et ses soldats eurent à supporter le supplice de la faim pendant cette pénible chasse. LareiraitedeMayonabex fut enfin découverte. Douze Espagnols, déguisés avec le costume indien, et cacliantleurs épées sous desfeuilles de palmier, parvinrent jusqu'au cacique sans avoir été découverts; ils le surprirent ainsi et le tirent prisonnier avec sa femme, son tils et quel(|ues-uns des Indiens de sa suite. L'adelantadoretournaaufortde la Concepcion avec ses prisonniers; après les avoir détenus quelque temps, il les relâcha, à l'exception de Mayonabex , qu'il retint comme otage, pour s'assurer de la soumission de sa tribu. L'infortuné Guarionex , toujours caché dans les cavernes et les montagnes, en était quelquf^fois chassé [taria faim; alor^ il se hasardait à descendre dans la plaine pour y chercher sa subsistance. On découvrit le lieu de sa retraite; il fut pris par un parti d'Espagnols qui le dépistèrent et le conduisirent enchaîné au fort de la Concepcion. D'après ses deux révoltes successives et l'ardeur extraordinaire avec laquelle on s'était eflbrcéde s'emparer de lui, Guarionex s'attendait à être condamné à mort par l'adelantado. Mais celui-ci, malgré la rigidiiéde son caractère, n'était ni cruel ni vindicatif; il se contenta de le retenir prisonnier, pour assurer la tranquillité de la Vega ; puis il retourna à San-Domingo, et peu de temps après son arrivée il eut la joie d'embrasser son frère l'amiral , dont il était séparé depuis près de deux ans et demi.

Cne des premières mesures de Colomb fut de publier une proclamation pour a[)prouver tout ce que l'adelantado avaitfait , et pour dénoncer Roldan etscs partisans. Ce rebelle était arrivé dans la province de

Xaragua, où il avait été reçu avec aajiiié par les naturels. Le hasard vintaugmeiUer son parti et ajouter à ses ressources. Les trois caravelles qui s'étaient séparées de Colomb aux îles Canaries, pour porter à la colonie les provisions dont elles étaient chargées , avaient dérivé à TO., loin de leur estime, par la violence des courants j elles avaient atterri à la côte de Xaragua. Au premier abord, l'alarme fut grande parmi les rebelles , qui s'imaginèrent que ces vaisseauxétaient envoyés à ieurpoursuite; mais Roldan, qui avait autant de perspicacité que d'audace, devina la vérité. Il recommanda le secret à ses gens et se rendit à bord , où il se fit passer pour être investi du commandement de cette partie de l'île. A ce titre, il se fit délivrer des armes et des munitions. Le titre qu'il s'était attribué lui donnait d'aiileurs le moyen de se faire des partisans parmi l'équipage des caravelles ; il en profita avec d'autant plus de succès, que les nouveaux venus étaient, en grande partie , des criminels et des vagabonds tirés des prisons d'Espagne, auxquelsColombavaiteu la malheureuse idée de s'adresser, faute de trouver des hommes de bonne volonté pour recruter la colonie. Ce ne fut qu'au bout de trois joursqu'Alonzo Sanchez de Carvajal, le plus intelligent des trois capitaines, découvrit le véritable caractère des hôtes qu'il recevait à son bord ; mais il était trop tard , le mal était fait.

Cependant les caravelles étaient retenues par les vents contraires; il fut donc convenu, entre les capitaines des trois navires, que l'un d'eux, Juan Antonio Colombo, conduirait par terre le plus grand nombre des passagers à San-Domingo; ce Colombo était parent de l'amiral. Il partit avecquarante hommes bien

armés; mais à peine avait-il mis pied à terre , qu'à sa grande surprise, il se vil abandonné par toute la troupe, à l'exception de huit hommes qui n'étaient pas du complot. Les déserteurs allèrent se joindre aux rebelles, qui les reçurent avec de grands cris de joie. Juan Antonio, aussi déconcerté qu'affligé, fut obligé de retourner à bord avec la petite troupe qui était restée fidèle. Pour éviter de nouvelles désertions, les commandants se hâtèrent de s'éloigner de la côte ; cependant Carvajal se rendit au milieu des rebelles dans le but de les amener à la soumission ; mais ses efforts et les offres généreuses de Colomb échouèrent devant l'obstination des rebelles.

L'amiral ordonna donc à tous les habitants de San-Domingo de prendre les armes, pour s'assurer des forces sur lesquelles il pourrait compter en cas de nécessité. Le bruit se répandit aussitôt qu'il s'agissait de marcher à Bonao contre les rebelles. Parmi les colons de San-Domingo plusieurs avaient des parents ou des amis au nombre des révoltés, plusieurs étaient mécontents du service militaire ; Colomb ne put réunir plus de soixante-dix hommes, et dans ce nombre il n'y en avait pas plus de quarante sur lesquels il pût compter.

Il comprit qu'un appel aux armes ne servirait qu'à faire ressortir sa propre faiblesse et la puissance des rebelles;il étaitdonc nécessaire de gagnerdutemps, quelque humiliante que pût être cette nécessité. Son premier soin fut de presser le départ des cinq caravelles qu'il avait retenues dans le port en attendant la réponse de Pioldan. Il désirait que la colonie fût délivrée de tous les hommes de mauvaise volonté qui s'étaient embarqués, avant qu'il survînt quelque

DE CHRISTOPHE COLOMB. l87

trouble. Il écrivit aux souverains un récit détaillé de son dernier voyage; il y Kt une description pleine d'enthousiasme du nouveau continent qu'il avait découvert, y joignit une carte de la côte qu'il avait parcourue, et envoya les perles qu'il avait obtenues des Indiens.

Il donnait aussi connaissance aux souverains de la rébellion deRoldan, et comme ce dernier prétendait que sa révolte n'était qu'une querelle entre lui et l'adelantado, Colomb priait les souverains de s'enquérir eux-mêmes de cette affaire, ou d'en remettre l'examen à des hommes impartiaux qui ne favorisassent pas exclusivement l'un ou l'autre parti. L'amiral demandait en outre qu'un homme d'expérience et de savoir, versé dans l'étude des lois, lui fût envoyé pour exercer les fonctions de juge dans la colonie.

Les vaisseaux partis , l'amiral chercha à renouer les négociations avec les rebelles. Cédant à la nécessité et aux conseils du respectable commandantde la Concepcion,il conclut enhn un arrangement avec les rebelles. Il fut convenu que Roldan et ses partisans seraient embarqués pour l'Espagne , au port de Xaragua , sur deux caravelles qui seraient équipées et approvisionnées pour cinquante jours; que chaque passager recevrait de Colomb un cerliHcat de bonne conduite et un ordre qui lui assurerait sa paie jusqu'au jour où cette convention était arrêtée. 11 était stipulé en outre qu'on leur donnerait des esclaves , récompense qui déjà avait été accordée à des colons en raison de leurs services; enfin on arrêta qu'une indemnité serait accordée à ceux dont les biens avaient été confisqués, et que Roldan, en particulier,

serait indemnisé des objets d'équipement ou des provisions qui lui appartenaient et qu'il avait distribuées à ses gens.

Cependant Tarmement des caravelles subit des délais inévitables; de violentes tempêtes les assaillirent dans la traversée de San-Domingo à Xaragua; elles ne purent être rendues au lieu fixé pour l'embarquement à l'époque convenue , et arrivèrent dans un état qui exigeait de promptes réparations. Les rebelles saisirent ce prétexte pour refuser de s'embarquer; ils prétendirent que l'envoi des navires avait été retardé à dessein, qu'ils étaient hors d'état de tenir la mer et dépourvus de vivres. Il fallut recommencer les négociations, et les factieux mirent en avant des prétentions nouvelles.

Colomb avait reçu d'Espagne une réponse de l'évêfpie Fonseca , qui lui parlait très- froidement de la rébellion de Roldan , l'engageant à attendre que les souverains eussent eu le temps d'examiner ce ditférend. L'amiral crut devoir sacrifier les intérêts de son pouvûiretde son amour-propre à latranquillité delà colonie. 11 fit doncles plus larges concessionsà Roldan, et le réintégra dans sa charge d'alcade mayor ; mais l'insolence du rebelle ne fit que s'accroître; il s'emparade terres importantes, nommasescréatures àdes postes dont l'amiral pouvait seul disposer. Enfin Colomb fut obligé d'user de toute son autorité pour l'empêcher de construire dans une de ses fermes un fort qui lui eût servi de place de refuge.

Colomb aurait voulu se rendre à Madrid , mais les maladies qui désolaient la colonie l'y retinrent; il se contenta d'écrire aux souverains pour leur exposer sa conduite, et leur expliqua sa position vis-à-vis des

rebelles. En même temps il demandait qu'on lai envoyât son fils Diego qui était toujours à la cour, et qui était d'âge avenir prêtera son père un concours actif.

GHAPITEE X.

Bûvadilla. — Colomb est arrêté et envoyé en Espagae. — Oxando nommé gouverneur.

Sur ces entrefaites, on vint rapporter à Colomb que quatre navires avaient jeté l'ancre sur la côte occidentale de l'île, un peu au-dessous de Jacquemel, dans le dessein , suivant qu'on en pouvait juger, de couper des bois de teinture et d'enlever des naturels pour les vendre comme esclaves. Ces bâtiments étaient commandés par Alonzo de Ojeda, ce cavalier déterminé et actif qui s'était distingué par la capture de Caonabo. Cette nouvelle inquiéta vivement l'amiral, qui connaissait le caractère entreprenant et audacieux de Ojeda ; il pensa à faire choix d'un homme adroit et rusé pour obtenir du cavalier Texplication du véritable motif de son arrivée sur ces côtes, et Roldan lui sembla parfaitement propre à remplir le rôle auquel il le destinait.

Roldan se vit avec joie choisi pour exécuter cette entreprise digne de sa dextérité. Il n'avait plus rien

à gagner dans les séditions, et il était jaloux de s'assurer la jouissance de ses possessions mal acquises, par des services publics qui tissent oublier ses fautes passées. Il partit de San-Domingo avec deux caravelles, et arriva le 26 septembre à deux lieues environ du havre où étaient mouillés les vaisseaux de Ojeda. Il descendit à terre avec vingt-cinq hommes résolus, et coupa la retraite au cavalier, qui s'était aventuré dans une excursion à quelques lieues dans l'intérieur. Lorsque l'alcade mayor et le cavalier se rencontrèrent, le premier demanda à Ojeda de justifier des motifs qui l'avaient fait aborder dans cette partie de nie sans en avoir obtenu préalablement l'autorisation de l'amiral. Ojeda répondit qu'il avait frété ses bâtiments pour un voyage de découvertes, qu'en route il s'était vu obligé de relâcher pour se ravitailler et réparer ses avaries. Mais les recherches de Tamiral et de l'alcade firent découvrir plus tard la vérité. Ojeda était en Espagne à l'époque de l'arrivée des lettres qui annonçaient la découverte des côtes de Paria. Il était en faveur auprès de Fonseca, il en obtint la communication des lettres de l'amiral; on lui remit aussi entre les mains les cartes et les plans que Colomb avait levés pendant sa route. Le jeune cavalier conçut immédiatement l'idée de diriger une expédition dans ces parages. Fonseca le confirma dans ce projet , et lui donna une lettre de marque signée de sa main, mais où manquait l'approbation royale. Ojeda arma quatre vaisseaux à Séville; des spéculateurslui fournirent les fonds nécessaires à son expédition. Un marchand florentin monta à bord de son escadre; c'était Americo Vcspucci , qui donna sou nom au continent nouvellementdécouvert. Ojeda mit

DE CHRISTOPHE COLOMB. i94

à la voile au mois de mai de l'année 1499. Les aventuriers arrivèrent au continent méridional et rangèrent la côte pendant deux cents lieues jusqu'au golfe de Paria. Guidés par la carte routière de Colomb , ils traversèrent le golfe , passèrent le détroit de la Boca del Dragon, et firent route à l'O. jusqu'au cap de la Vêla ; ils visitèrent l'île Margarita et la côte adjacente du continent , et découvrirent le golfe de Venezuela. De là ils touchèrent aux îles Caraïbes, livrèrent combat aux naturels, et firent un grand nombre de prisonniers qu'ils destinaient à être vendus sur le marché aux esclaves de Séville; puis ils se rendirent à Espanola pour s'y ravitailler. Ils avaient accompli le plus long voyage qui eijt encore été entrepris le long des côtes du continent.

Ojeda affirma à Roldan que son intention était de partir pour San-Domingo aussitôt que ses vaisseaux seraient en état de tenir la mer, pour rendre ses devoirs à l'amiral. Sur cette assurance, Roldan retourna à San-Domingo, et fit son rapport à Colomb. Mais Ojeda n'avait nullement l'inlention de remplir sa promesse. Dès que ses vaisseaux furent réparés, il continua son voyage en longeant la côte de Xaragua. Il y fut accueilli par les Espagnols qui résidaient dans la province , et au nombre desquels se trouvaient la plupart des partisans de Roldan. Ceux-ci assaillirent l'aventureux cavalier de leurs plaintes sur l'injustice de l'amiral , qu'ils accusaient de retenir les arrérages de leur paie. Ojeda, sachant que la faveur de Colomb était en baisse à la cour, et s'appuyant d'ailleurs sur la puissante protection de Fonseca, n'hésita pas à proposer aux mécontents de les conduire à San-Domingo et d'obliger l'amiral à satisfaire à leurs justes

192 TOYAGES ET AVENTURES

réclamations. Cette proposition fut reçue avec acclanjation par une partie des factieux; mais les autres refusèrent de s'y associer ; il s'ensuivit une querelle furieuse , dans laquelle plusieurs hommes furent mis hors de combat. La victoire resta cependant à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.

Heureusement pour la paix de la colonie et le repos de l'amiral, Roldan, en recevant la nouvelle des mouvements de Ojeda, se rapprocha du théâtre des troubles; il s'était fait suivre d'une troupe assez nombreuse de ses partisans les plus déterminés, et son ancien confédéré , Diego de Escobar , vint le rejoindre le lendemain avec de nouvelles forces. Ojeda fut obligé de remonter sur ses vaisseaux ; les deux adversaires commencèrent à lutter à forces égales, chacun s'etforçant d'avoir l'avantage. Ojeda eut enfin le dessous ; il abandonna la côte et fit voile pour quelque autre île où il pût compléter sa cargaison d'esclaves. Les compagnons de Roldan firent sonner bien haut la loyauté inaccoutumée dont ils avaient fait preuve. Ils comptaient bien que cette honnêteté inattendue serait largement récompensée. Ilsdemandèrent à leur chef de partager entre eux la belle province de Cahay , limitrophe de Xaragua. Roldan prenait à tâche de rétablir sa réputation d'obéissance aux lois : il refusa d'accéder au désir de ses compagnons jusqu'à ce qu'il eût consulté le bon plaisir de l'amiral ; mais , pour apaiser leur impatiente avidité , il leur distribua les terres qui lui avaient été assignées dans le Xaragua.

Tandis que l'amiral étouffait une nouvelle conspiration née de la rivalité d'un certain Guevara et de Roldan, et que l'ordre se rétablissait dans l'Ile , grâce

à la fermeté et à la sévérité de Colomb, des événements qui devaient achever sa ruine se préparaient à la cour d'Espagne.

A force d'infrigues et de calomnies, les ennemis de Colomb avaient enfin réussi à le perdre dans l'esprit des souverains. Ferdinand avait toujours entretenu à l'égard de Colomb une certaine méfiance , et, bien qu'il comprît parfaitement toute l'importance de sa découverte, il avait toujours regretté les grands pouvoirs dont il Pavait investi. Il se décida encore à envoyer un nouveau commissaire pour faire une enquête sur les affaires de la colonie, et pour prendre même les rênes du gouvernement, si le salut des colons l'exigeait. Des pouvoirs furent donnés à cet effet dès l'année 1499, mais diverses raisons reculèrent l'exécution de cette mesure. Il est probable qu'Isabelle s'opposa longtemps à cette décision rigoureuse qui devait frapper un homme pour lequel elle avait conçu une grande admiration et une certaine gratitude. Mais l'arrivée des vaisseaux qui ramenaient en Espagne une partie de la faction turbulente de Roldan précipita l'explosion de cette crise. Le roi prêta l'oreille aux rapports malveillants des rebelles, et une malheureuse circonstance enleva à l'amiral le seul appui qui lui restât, la protection d'Isabelle.

Les séditieux traînaient avec eux un grand nombre d'esclaves dont une partie leur avait été livrée par Colomb , en vertu de la capitulation passée entre Roldan et l'amiral , et l'autre avait été embarquée clandestinement. La sensibilité d'Isabelle fut blessée ; elle s'écria : « De quel droit l'amiral dispose-t-il ainsi de mes vassaux? » Elle donna Tordre que tous

ces Indiens fussent immédiatement renvoyés à leurs

compatriotes; et de plus elle voulut que tous les esclaves qui avaient été précédemment envoyés en Espagne par l'amiral fussent recherchés avec soin et reconduits à Espanola. Malheureusement pour Colomb, il écrivait, au même moment, qu'il était utile au besoin de la colonie de maintenir encore pour quelque temps l'esclavage des Indiens. Cette malencontreuse lettre porta au plus haut point l'indignation de la reine; elle cessa désormais de s'opposer à l'envoi d'un commissaire chargé de faire une enquête sévère sur l'administration de Colomb , et destiné à le remplacer au besoin.

On choisit pour cette mission D. Francisco de Bovadilla, officier de la maison du roi, et commandeur de l'ordre militaire et religieux de Calalrava.

Bovadilla arriva à San-Dumingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le port, il apprit , par un canot qui vint à son bord, que l'amiral et l'adelantado étaient dans l'intérieur de l'ile , et que le soin des affaires avait été remis entre les mains de D. Diego. On lui raconta la révolte qui venait d'éclater et le châtiment qui l'avait suivie. Dix des rebelles avaient été pendus cette nuit même, et cinq étaient détenus dans la forteresse de San-Domingo , pour y attendre le même sort. En entrant dans la rivière, Bovadilla , vit, dressé sur le rivage, un gibet où pendait le cadavre d'un Espagnol. Dès lors il ne douta plus que les plaintes qui s'élevaient contre la cruauté de l'amiral ne fassent fondées.

Aussi, avant que Bovadilla eût mis pied à terre , peut-être même avant que son vaisseau fût arrivé en vue des côtes , la condamnation de l'amiral était

arrêtée dans son esprit. Il agit en conséquence. Un crieiir public lutà la porte de l'église, en présence de D. Diego et des autres autorités, des lettres-patentes qui donnaient pouvoir à Bovadilla de faire une enquête sur la dernière révolte et de procéder contre les délinquants. En vertu de ces pouvoirs, Bovadilla demanda que les prisonniers fussent remis entre ses mains pour informer sur leur affaire.

D. Diego répondit qu'il ne ferait rien de semblable sans Tautorisation de l'amiral ; il demanda copie des lettres-patentes pour les envoyer à son frère. Bovadilla refusa en ajoutant que, puisque les pouvoirs qu'il avait annoncésne paraissaient pas suffisants, il essaierait si le titre et les pouvoirs de gouverneur de lacolonieauraientplusd'influence.Lclendemainilfit lire les nouvelles lettres-patentes du roi qui l'investissaient du gouvernement des îles et du continent, autorité qu'il ne pouvait prendre que dans le cas où la culpabilité deColombseraitévidemmentdémontrée. Après cette lecture , Bovadilla demanda de nouveau les prisonniers , mais sans plus de succès.

Alors Bovadilla produisit un troisième édit par lequel il était enjoint à Colomb et à ses frères de livrer aunouveaugouverneur les forteresses, lesvaisseaux, et entin tout ce qui était du domaine de l'État; une dernière clause ordonnait à l'amiral de payer immédiatement, non pas seulement les arrérages du traitement de tous les officiers publics , mais encore de solder sans délai toutes ses dettes personnelles.

Cet article de Fédit fut accueilli par la multitude avec de grands cris de joie; car la pénurie du trésor avaitnécessiié plusieurs retards dans le payementdes divers employés de la couronne. Enffé par ce succès,

196 VOYAGES ET a\t:ntures

eDivré de sa popularité qui croissait tous les jours,

Bovadillaréclama de nouveau les prisonniers, et, sur le refus de D. Diego, se porta en personne àlaprisen, où il somma l'alcade Miguel Diaz de livrer les prisonniers entre ses mains; mais celui-ci déclara formellement qu'il ne les remettrait à personne autre que l'amiral. Alors l'orgueil irrité de Bovadilla ne connut plus de bornes. Il assembla les matelots et la populace, les conduisit à la prison, en brisa les portes, qui lui livrèrent un facile passage; tandis que plusieurs de ceux qui l'avaient suivi appliquaient des échelles pour escalader les murs. L'alcade Miguel Diaz et D Diego de Alvarado parurent sur les créneaux l'épée nue à la main, mais ne tentèrent pas de pousser plus loin la résistance. La forteresse n'ayant pas de garnison fut facilement emportée , et les prisonniers en furent extraits au milieu des cris d« triomphe. On les livra à la garde d'un alguazil.

Telle fut l'entrée en charge de Francisco de Bovavilla. Il s'installa dans la maison de l'amiral, s'empara de ses armes, de son or, de sa vaisselle, de ses bijoux, de ses chevaux, de ses Hvres,de ses papiers les plus secrets et les plus confidentiels. En même temps il ne parlait qu'en termes méprisants de l'amiral, et déclarait que jamais Colomb ni sa famille ne seraient rappelés au gouvernement de la colonie.

En recevant la nouvelle de ce bouleversement, au fort de la Concepcion où il était alors, Colomb pensa que Bovadilla n'était qu'un aventurier téméraire qui avait agi sans l'autorisation royale ; mais bientôt arrivèrent des messagers qui signifièrent à l'amiral les édits royaux qui lui commandaient d'obéir aux ordres de Bovadilla; par les mêmes courriers , Bova-

dilla faisait sommer l'amiral de comparaître sans retard devant son tribunal à San-Domingo. Cette lettre laconique des souverains laissait tout à coup l'amiral sans dignité et sans pouvoir; Colomb n'hésita pas un instant; il partit seul pour obéir à la citation de Bovadilla. Ce dernier, cependant, faisait grand bruit de ses préparatifs militaires, et rassemblait des troupes avec grand fracas, alfectant de partager l'opinion répandue dans le vulgaire, que Colomb avait appelé à son aide les caciques de la Vega pour résister aux ordres du gouvernement. En attendant, il lit arrêter D. Diego, lui mit les fers aux mains, et le jeta sur une caravelle sans donner aucun motif à cet acte arbitraire.

11 n'eut pas plutôt appris l'arrivée de Colomb, qu'il donna l'ordre de l'enchaîner, ainsi que son frère , et de l'enfermer dans la forteresse.

Cet outrage à un homme tel que l'amiral sembla d'abord un abus de pouvoir, môme à ses ennemis. Lorsqu'il s'agit de lui mettre les fers, aucune des persoimes présentes ne voulut se charger de cette tâche; mais Colomb semblait devoir épuiser tout ce qu'il y ade plus amer dans l'ingratitude; ce fut un de ses propres serviteurs qui s'offrit à river ses fers.

Colouib supporta son sort avec unenoblesse digne de son caractère. L'ingratitude et l'injustice des souverains pouvaient seules blesser son cœur, car il savait bien que, lorsque la vérité leur serait connue, ils seraient les premiers à rougir de leur conduite à son égard. Cette conviction l'aida à supporter son malheur ensilence. 11 lit plus : à la demande du nouveau gouverneur, il écrivit à l'adelantado, (pii était alors à Xaragua, oîi il avait à sa disposition des forces

assez considérables , et l'exhorta à se soumettre à la volonté des souverains. D. Barthélémy obéit sans délai. Il abandonna son commandement, etse rendit paisiblement à San-Domingo, où il subit le même trailementqueramiral et D. Diego; ilfut jeté dans les fers et renfermé sur une caravelle. On tint les trois frères séparés l'un de l'au're , et ils ne purent avoir ensemble aucune communication. Bovadilla ne parut pas devant eux et ne permit à personne de les visiter ; il les laissa dans la plus complète ignorance des charges qui pesaient contre eux et de la nature des poursuites auxquelles ils étaient exposés.

Bovadilla se détermina à faire partir Tamiral et ses frères par les vaisseaux qui étaient sur le point de mettre à la voile : il lit passer en Espagne , par la même voie , le procès - verbal de son enquête , en ayant soin d'appuyer sur les charges qui pesaient contre l'amiral.

San-Domingo était alors livrée à une bande de vauriens échappés de la corde et de la potence. Les plus outrageantes calomnies furent impunément criées dans les rues contre l'amiral et sa famille ; la noble figure de Colomb fat ridiculement dénaturée par de méchantes caricatures, et sa vie , calomniée en de honteuses satires, fut affichée dans tous les carrefours.

Unofficier au service de l'évêque Fonseca, nommé Alonzo de Villejo, fut charade de conduire l'amiral et ses frères en Espagne. Villejo était un homme estimable , plein de bons sentiments ; il se montra supérieur à la basse jalousie de ceux qui l'employaient. Eu entrant dans la forteresse , suivi des hommes de garde pour conduire l'amiral à bord du vaisseau

qu'il commandait , Villejo le trouva enchaîné et abîmé dans un profond abattement. Colomb craignaild'être condamné ei sacrifié sans avoir été entendu ; il pensait avec désespoir que son nom ne parviendrait à la postérité que tout souillé des crimes qu'on lui imputait.

En voyant entrer l'officier dans sa prison, Colomb s'imagina qu'on venait le chercher pour le conduire à réchafaud. «Villejo, dit-il, où me conduisez-vous?- — Au vaisseau, Excellence, pour vous embarquer , répondit Villejo. — Pour m'embarquer ? s'écria l'amiral avec joie. Villejo, dites-vous vrai? — Par la vie de Votre Excellence ! répliqua l'honnête officier, j'ai dit la vérité. »

Les caravelles levèrent l'ancre au mois d'oc'ujbre. Colomb partit ainsi enchaîné comme le plus vil des scélérats. La traversée fut heureuse et le voyage de peu de durée , les égards de ceux à qui l'amiral avait été confié en garde adoucirent autant que possible l'amertume de ce triste passage, Villejo , l'honnête capitaine , et le maître du vaisseau , Andréas Martin, profondément touchés de la situation de Colomb, ne cessèrent de lui témoignerle plus profondrespect. Ils voulaient lui ôter ses fers, miais l'amiral s'y refusa. .< Non, dit-il fièrement; Leurs Majestés m'ont commandé de me soumettre atout ce qu'il plairait à Bovadilîa d'ordonner en leur nom ; c'est parleur ordre (pie je suis dans ces fers, je les porterai jusqu'à ce qu'il leur plaise de les faire tomber, et je les conserverai ensuite comme une précieuse relique et comme un souvenir de la reconnaissance royale. »

« 11 le fit ainsi, ajoute son fils Fernando dans son histoire; je les ai toujours vus dans son cabinet, et

il exigea qu'après sa mort on les enterrât avec lui. • La sensation fut grande à Cadix quand on vit arriver Colomb prisonnier et chargé de fers. Un mouvement duidignaiion générale agita la ville et gagna la riche etopulente Séville, d'où il se répandit bientôt dans toute l'Espagne. Personne ne songeaà s'informer des causes qui avaient réduit Tamiral à subir un semblable traitement. Il suiiisait, pour entretenir l'enervescence populaire, de voir Colomb traîné dans les fers hors de ce Nouveau-Monde qu'il avait découvert.

Cette nouvelle remplit d'étonnement la cour de Grenade, et fut accueillie à l'Alhambra par des murmures. Après être entré dans le port de Cadix, Andréas Martin avait permis à Colomb d'expédier par un exprès des lettres îi ses amis. L'amiral, pénétré dos injustices qu'il avait souffertes, et ignorant qu'elles n'avaient pas été autorisées par les souverains, évita de s'adresser à eux directement. Il écrivit une longue lettre à une dame de la cour en grande faveur auprès dlsabelle, et qui avait été la nourrice du prince Jean. Cette lettre contenait une justification complète de sa conduite, exprimée d'une manière aussi noble que touchante. Cette justification fut mise sous les yeux de la reine; son cœur généreux se sentit ému de sympathie et d'indignation devantce récit des maux que l'amiral avait soufferts. Malgré la malveillance secrète que Ferdinand entretenait contre Colomb , i! était impossible de résister alors àl'élan de l'opinion publique. Il se joignit à I-abelle pourdésapprouver le traitement qu'onavait fuii subir à l'amiral. Sans attendre l'arrivée des documents que Bovadil'a avait expédiés à Cadix , les sou-

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verains donnèrent l'ordre que les i)risonniers fussent immédiatement remis en liberté et traités avec dislinciion. Ils lirent en outre remettre à Colomb deux mille ducats pour les dépenses de son voyage à la cour. En môme temps ils écrivirent à l'amiral une lettre où ils exprimaient tous leurs regrets de l'indigne traitement qu'il avait souffert.

Cette lettre suffit pour relever le courage de Colomb. Il parut à la cour, non en homme ruiné et disgracié , mais richement velu et avec une suite honorable. Les souverains le reçurent avec une faveur et une distinction plus grande que jamais. Lorsque la reine vit au pied de son trône cet homm.e vénérable, le sou venir de ses services et de ses souffrances l'ailendrit jusqu'aux larmes. Colomb avait supporté avec courage et fermeté les injustices du monde , il n'avait pas été ému par les insultes et les injures de la populace ; mais il ne put résister cà l'émotion de celte entrevue. Cette touchante faveur qui l'accueillait, les larmes qui coulaient des yeux de la reine , firent éclater ses sentiments longtemps comprimés. Il se précifiita aux genoux des souverains et resta incapable de prononcer une parole , suffoqué par la violence de ses sanglots.

Le roi et Isabelle le relevèrent et cherchèrent à le calmer parles plus gracieuses paroles. Dès qu'il fut revenu à lui-même, il entra dans une éloquente justitication de sa loyauté et de son zèle , qui n'avaient jamais failli pour la gloire et la prospérité de la couronne d'Espagne; ajoutant que, s'il avait commis quelque erreur, elle provenait soit de son inexpérience dans l'art de gouverner , soit des insurmontables difficultés de sa situation.

Mais il n'avait jjas besoin de justificalion; c'est Ferdinand et la reine qui devaient se justifier aux yeux du monde de l'ingratitude dont ils avaient payé les services de cet homme , qui , par sa présence accusatrice, leur rappelait tous les maux qu'il avait soullerts. Les souverains exprimèrent l'indignation qu'ils éprouvaient de la conduite de Bovadilla ; ils le désavouèrent et déclarèrent qu'il avait enfreint les instructions qu'il avait reçues : ils s'engagèrent à lui ôter immédiatement le gouvernement de la colonie, à rétablir Colomb dans tous ses privilèges et ses dignités, et à l'indemniaer des pertes qu'il avait éprouvées. D'après cette promesse solennelle, l'amiral était autorisé à croire qu'il serait renvoyé sur-le-champ à San-Domingo, et qu'il y rentrerait en triomphe comme vice-roi et amiral des Indes, mais cette fois encoreil étaitdestiné à éprouver un désappointement cruel qui devait empoisonner le reste de sa vie.

Ferdinand , tout en désapprouvant hautement la violence de Bovadilla , était secrètement satisfait de ses résultats: carelle avait eu poureffetde dépouiller l'amiral de son pouvoir et de ses dignités, et le politique monarque avait décidé dans son esj)ritqu"il ne serait jamais réintégré dans l'un ni dans les autres.

On trouva des raisons spécieuses pour retarder la réintégration de l'amiral dans ses fonctions. On lui tit observer que les factions qui divisaient encore Espanola pourraient donner naissanceà de nouveaux troubles, s'il y reparaissait immédiatement; on lui suggéra qu'il serait plus sage de charger quelque officier prudent et expérimenté du gouvernement de l'île, seulement pour deux années; pendant ce temps les passions auraient le temps de se calmer, et l'on pour-

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rait débarrasser San-Domingo des esprits turbulents. Ce temps écoulé, Colomb pourrait reprendre son commandement, et ses services, qui seraient moins fatigants pour lui , seraient aussi plus utiles à la couronne. L'amiral fut oblige d'en passer par ces conditions.

Nicolas de Ovando , commandeur de Larès et de l'ordre d'Alcantara, fut choisi pour déposer Bovadilla. C'était un homme de petite taille, auteintblanc, à la barbe rougeâtre, avec un regard modeste que démentait son ton d'autorité. Il avait la parole facile, de la courtoisie dans les manières, et plusieurs de ses contemporains en font un homme plein d'équité, de modération etd'abnégation de lui-même et deses intérêts. Mais Ovando prouva dans le cours de son administration que l'atiabilité deses parolesetdeses manières couvrait beaucoup de subtilité et d'astuce, que sa modestie apparente s'alliait avec un amour effréné du pouvoir. Ovando fut le fléau des Indiens; ses procédés avec Tamiral furent pleins d'injustice et d'indélicatesse.

Tandis que le départ de Ovando se trouvait retardé par diverses circonstances, chaque vaisseau apportait des nouvelles plus affligeantes du désastreux état où était tombée la colonie sous l'administration de B(r-vadil'a. H vendait à vil prix les fermes royales et les biens de la couronne; il accordait à tousles colons le di'oit d'exploiterlesminesenpayant le onzième du produit au trésor du gouvernement. Pour prévenir la diminution des revenus de la colonie , il devait nécessairement recueillir une plus grande quantité d'or qu'on n'avait pu le faire jusque alors. Bovadilla exigea de nouveaux reparti-

mien/os, c'est-à-dire qu'il obligea les caciques à accroître le nombre de leurs sujets qu'ils étaient contraints de mettre régulièrement à la disposition des Espagnols pour cultiver les terres et creuser les mines. Les Indiens succombaient sous les fatigues de ce travail force. Leurs maîtres, déportés pour la plupart et tirés des prisons de Castille, exerçaient sur eux la tyrannie la plus capricieuse et la plus inutile. Ces misérables se donnaient des airs do grands seigneurs et exigeaient une longue suite de serviteurs. En voyage ils se frtisaient porter en litière par des Indiens, puis d'autres Indiens les suivaient, tenant au-dessus de leur tôle des ombrelles de feuilles de palmier; d'autres agitaient autour «i'eux des éventails de plumes. A la plus légère offense , ou seulement par la boutade de mauvaise humeur, ils les accablaient de coups de fouet, et (juelquefois leur faisaient des blessures mortelles. La flotte qui devaitporter Ovando au siège de son gouvernement mit à la voile le 13 février de l'année 1502. C'était l'armement le plus considérable qui eût encore été expédié au Nouveau-Monde; il était composé de trente bâtiments de grandeurs différentes, pourvus d'approvisionnements de tous genres pour la colonie. Cette flotte portait deux mille cinq cents individus; une foule d'Espagnols de naissance et de rang s'y étaient embarqués avec leur famille. Ovando avait un train considérable , et était autorisé à porterde la soie , du brocart et des pierres précieuses, dont l'usage était alors prohibé par les lois somptuaires.

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