‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 3 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Colomb à la cour de Caslille.— Confcrences de Salamanque.

A son arrivée à Cordoue, Colomb trouva cette ville toute remplie ôa fracas des préparatifs militaires. Les deux rivaux maures qui prétendaient au trône de Grenade s'étaient réunis contre les chrétiens, et les souverains de Castillc avaient convoqué toute la chevalerie pour entrer en campagne contre les Infidèles. Le moment était mal choisi pour faire la démarche que méditait Colomb. Les esprits n'étaient occupés que de la guerre et des préparatifs. Fernando de Talavera, dont le patronage et la protection étaient si nécessaires à Colomb , qui avait place en lui tout son espoir d'entrer en communicationavec les souverains, était tout à fait absorbé par les soins belliqueux que réclamait la circonstance. Il avait été nommé Tun des conseillers ecclésiastiques qui devaient assister la reine pendant le cours de cette guerre sainte. La lettre de recommandation écrite par l'estimable frère Juan Ferez à Fernando pour obtenir l'appui de sa puissante influence , ne fit que peu d'impression sur l'esprit du prieur; il reçut froidement Colomb, et traita son projet d'extravagant et d'impossible.

Colomb, se voyant si éloigné d'obtenir la faveur des souverains, désespéra d'obtenir audience. Il est

même douteux que son projet soit parvenu à cette époque jusqu'aux oreilles des princes. La campagne s'ouvrit immédiatement; le roi prit en personne le commandement de l'armée. La reine était tout occupée à presserl'envoi des approvisionnements, à expédier les atfaires; la plupart du temps elle restait au camp. Dans un tel m.oment, c'eût été en vain qu'on eût essayé d'appeler son attention sur un projet de découvertes lointaines.

Colomb passa à Cordoue Tétéet Taulomne de Tannée 1486 ; il attendait une occasion favorable de conlinuerses démarches, espérant gagner avccletemps et la patience des partisans à son système parmi les gens instruits et les hommes influents. Cependant il vivait dans un état voisin de la misère , et se soutenait à grand'peitie en recommençant son métier de faire des mappemondes et de dresser des cartes marines. Il avait en outre à subir le ridicule, le dédainetTarrogance, ces éternels obstaclesqui se trouvent toujours sur le chemin du mérite modeste qui veut se produire.

Tandis qu'il languissait à Cordoue dans l'attente d'une audience , Colomb épousa une dame de cette ville , nommée dona Béatrix. L'historien de la vie de Colomb, son tils Fernando, fut le fruit de cette union.

Peu à peu le système de Colomb acquit des prosélytes. L'atlenlion des hommes réfléchis s'était nécessairement fixée sur cet homme qui , seul , presque sans appui, était parvenu à porter au pied ôa trône ses propositions. Tous ceux qui s'entretenaient avec lui étaient frapp(^sde la dignité de ses matiières, de l'admirable conviction qui perçait dans ses dis-

cours, et de la force de ses raisonnements. Alonzo de Quiiitanilla, conirôleur des finances de Castille, devint un ardent délenseur du système de Colomb ; il lui ouvrit sa maison et l'y reçut comme son hôte. Il trouva aussi des protecteurs dans le nonce du pape, Antonio Geraldini, et dans son frère, qui était préce|)ieiir des derniers enfants de Ferdinand et d'Isabelle. Par leur entremise, Colomb fut présenté au célèbre Pcilro Gonzalez de Mendoza, archevêque de Tolède et grand cardinal d'Espagne. C'était alors le personnage le plus important à la cour. Il était sans cesse appelé au[)rès du roi et de la reine, qui ne prenaient jamais une mesure de quelque importance sans avoir î»on avis; les courtisans l'appelaient, en plaisantant, le troisième roi d'Espagne. Celait à la fois un savant agréable et profond; il avait une grande pénétration et beaucoup de capacité pour les ati'aires. 11 fut charmé des manières de Colomb, Técouta avec une profonde attention, sentit toute la valeur de son projet et tout le poids de ses arguments , et •devint un de ses amis les |»lus dévoués et les plus utiles. Par son crédit, Colomb obtint enfin une audience royale.

Il parut en présence du roi avec modestie, mais sans trouble; son asurance lui était inspirée par la conscience qu'il avait de la grandeur et de l'importance de sa mission. Arnsi qu'il le dit dans ses lettres, il se sentait pour ainsi dire exalté par une inspiration divine, et se croyait un instrument, dans la main de Dieu, destiné à accomplir ses grands desseins. Ferdinand connaissait trop bien les hommes pour ne pas apprécier le caractère de Colomb; il comprild'aitlcurs que son système était basé sur l'ex-

périenceaiUanl quesnr lesconjecturesde la science; et son ambition fut flalléo de la possibilité de faire des découvertes bien autrement importantes que celles qui avaient illusiré le Portugal. Il se renferma pourtant dans sa prudence et sa réserve ordinaires. Il donna Tordre au prieur du Prado, Fernando de Talavera, de réunir les plus savants astronomes et cosmographesduroyaumepour entrer en conférence avec Colomb. Ils devaient entendre l'exposé de son système , puis se consulter entre eux et donner leur avis. Cette fois Colomb crut que le jour du succès était arrivé. 11 avait été raillé par les courtisans, traité de fou et de visionnaire par le vulgaire et les ignorants; mais enKn il allait paraître devant une assemblée d'hommes éclairés, élevés; il les croyait bien au-dessus de tout préjugé mesquin et de tout intérêt sordide, capables entin decompiendre la véritable portée de ses raisonnements. Il s'en fallait pourtant de beaucoup qu'il dûtattendre un triomphe non contesté des froides investigations de ces savants circonspects.

Cette intéressante conférence eut lieu à Salamanque, qui était alors le siège principal de lascience en Espagne. Elle se lintdans le couvent des dominicains de Saint-Éiienne; c'étHit le plus fort collège de l'Université. Colomb y lut l3gè et entretenu pendant tout le temps que durèrentles débats qui s'ouvi'irentsursa proposition. L'assembléesecom|)osaiides|)rofesseurs de l'Université, auxquels on avait joint divers prélats et dignitaires de l Église et des membres des sociétés savantes. Jamais tribunal n'aurait semblé devoir olîVir plus de garantes de sagesse et d'équité; mais Colomb s'aperçut bientôtquc la robe de docteur

pouvait couvrir beaucoup d'ignorance et de petitesse d'esprit.

La plus grande partie des membres de cette junte savante paraissait avoir à son égard de lâclieuses préventions. L'examen de la doctrine de Colomb leur semblait une espèce d'instruction qu'ils étaient chargés de diriger contre lui, comme pour découvrir et dévoiler uneimposture. Lorsque Colomb commença à établir les bases de son système , les seuls frères de Saint-Éiienne lui prêtèrent quelque attention ; les autres se retranchèrent dans une prudente déhance.

Plusieursdes objections présentées à Colomb sont parvenues jusqu'à nous; elles prouvent l'état d^mperfection de la science à cette époque. Le principe de la forme sphérique de la terre était alors le sujet de beaucoup de discussions et de conjectures. Personne ne pouvait prouver que l'Océan ne fût pas d'une trop grande étendue pour qu'on pût le traverser, et peisonnene pouvait révéler leslois de la gravitation , par lesquelles, la forme sphérique delà terre une fois admise, on pouvait facilement démontrer qu'il était possible de faire le tour du globe.

Lorsque Colomb se présenta devant l'assemblée savante de Salamanque, il parut un instant effrayé de la grandeur de sa tâche et troublé par l'imposante réunion de l'auditoire; mais la conviction religieuse qui l'animait lui donnait la conliance que Dieu mènerait son œuvre à tin, et la discussion lui rendit bientôt toute l'assurance et la chaleur qu'il devait à l'ardeur de son caractère. Il réfuta en masse les objections tirées des écrits des anciens philosophes , car il avait étudié à fond tout ce qui avait rapport à la cosmographie ; il opposa à ces objections les

résultats de l'expérience qu'il avait acquise dans ses longsvoyages,etdéclaraqu'ilavaittraversélui-mênne les deux zones torride et glacée. Ses contemporains ont été frappés de l'air de commandement et d'autolité qui respirait alors dans toute sa personnepisont admiré la dignité de son maintien, le feu qui brillait dans ses yeux , Taccent persuasif qu'il savait donner à sa voix. Mais qu'il dut leur paraître majestueux et grandlorsque Jelantsescartesetsesmappemondes , abandonnant pour un temps la science et les théories, il se sentit exalté par une inspiration subite ; lorsque, suivant ses adversaires sur leur propre terrain, il déroula ces magniliques textes de 1 Écriture et interpréta ces mystérieuses prédictions dcsProphctes, que dans ses moments d'enthousiasme il considérait comme l'annonce de la sublime découverte qu'il rêvait!

Il est juste de dire que plusieurs de ses savants auditeurs se laissèrent convaincre par ses raisonnements et reslorent charmés de son éloquence. Diego deDoza fut de ce nombre: c'était un moine de l'ordre de Saint-Dominique; il remplissait alors les fonctions de professeur de théologie au couventdeSaint- Éiienne; dans la suite il devintarchevêquedeSévilie, ce qui le rendit le second dignitaire de l'Église d'Espagne. Il seconda Colomb de tout sori pouvoir; giâce . à leurselforts réunis, ilsgagnèrentuncertain nombre des membres de rassemblée à la doctrine de Colomb; mais la masse inintelligente avait toujours la majorité.

Après l'assemblée solennelle, dans laquelle Colomb fut appelé à exposer ses idées et ses projets , le conseil tint encore quelques conférences sans en venir à une décision. Fernando de Talavera, auquel

élait en quclquesorle remis le soin de toute cette affaire, en faisait trop peu tle cas, et élait d'ailleurs trop absorbé par les tracas du gouvernement, pour en presser la solution. Le départ de la cour , qui quitta CorJoueau commencement de Tannée 1489, rompit l'assemblée, et laissa Colomb dans un état d'incerlilude d'auiant plus cruel, qu'il avait pu concevoir quelque espérance de succès.

Pendant plusieurs années il suivit les mouvements de la cour, se croyant toujours à la veille de réussir. Diverses localités avaient été indiquées pour continuer les conférences qui l'intéressaient si vivement ; mais les nécessités de la guerre , qui changeaient chatiue jour le lieu de résidence de la cour , et la transformaient en un camp plein de troubles et de confusion, empêchaient qu'on ne s'occupât des affaires de moindre importance. On a généralement supposé que Colomb avait passé ces tristes années de soliiciialionsàdévorer les ennuis des antichambres; il n'en est rien; Colomb passa ces années au milieu des périls et des aventures. En suivant la cour, il se trouva jeté dans mille situations critiques auxquelles elle était sans cesse exposée dans cette guerre, conduite à travers les montagnes et les pays sauvages. Colomb paya même de sa personne et se distingua par son courage. Il était présentau siège et à la prise de Malaga et de Baza ; il était à larmée quand El Zagal, le plus âgé des deux prétendants au trône de Grenade , lit cession de ses droits au roi d'Espagne, et lui abandonna son royaume et ses possessions.

Pendant le siège de Baza, deux révérends frères gardiens du Saint-Sépulcre de Jérusalem arrivèrent au camp des Espagnols. Ils apportaient la nouvelle

des menaces que lo grand sultan d Egypte avait proférées contre les chrciiens; il avait jure démettre à mort toiiscenx deson royaiimeetdedétruireleSaint- Sépulere, si les souverains ne renonçaient |)as à continuer la guerre contre les musulmans de Grenade. La pieuse indignation dont Colomb se sentit saisi àcette nouvelle donna probablement naissance au projet qu'il roula dans son esprit jusqu'au jour de sa mort; ce n'était rien moins que de consacrer les bénéfices qu'il espérait tirer de ses découvertes à armer une croisade pour reconquérir le Saint-Sépulcre.

Durant le cours de ces longues années d'attente, Colomb fournit à ses dépenses par sa ressource ordinaire , les cartes et les mappemondes. Pai lois il puisait h la bourse de l'estimable IVcre Diego de Doza; souvent il trouvait riiospitnliié chez Alonzo deQuintanllla.II fautdire aussi, à la louange des souverains, qu'il avait Clé désigné comme faisant partie de leur suite, et qu'en cette qi;ali!é ses dépenses étaient payées, son logement préparc, chaque fois(]u'il était obligé de se déplacer pour suivre cette cour errante et guerrière. Dès que la guerre laissait respirer les princes, ils senîblaient disposés à donner leur attention aux projets de Colomb; mais bientôt les orages et les courses de leur vie belliqueuse venaientlesdis- Iraire, et cette question était encore écartée.

Enfin, dans l'hiver de 1491 , les souverains faisaient les préparatifs d'une dernière cam pagne contre le royaume de Grenade ; Colomb , perdant patience, réclama vivement une réponse définitive. Fernando de Talavera fut donc chargé de réunir une dernière fois l'assemblée des savants et derap|)orter leur décision. Il obéit , et ne tarda pas à instruire Leurs Ma-

jestés que la majorité condamnait la théorie de Colombcommevaineetimpossible, et jugeait qu'ilétait tout à fait indigne de la grandeurde Leurs Majestés de les engager dans une cntre[)risc de ce genre sur des calculs aussi légers que ceux qui étaient avancés.

Cependant le projet de Colomb avait peu à peu obtenu à la cour un certain degré de considération, et , malgré celte décision si défavorable, les souverains ne jugèrent pas à propos de renoncer compléicment à une entreprise qui pouvait avoirde beaux résultats; en conséquence on dit à Colomb que les enlba^ra^ et les frais de la guerre mettaient l'Espagne dans Timpossibilité de s'engager pour le moment dansaucune entreprise nouvelle ; mais qu'après la Hn de la guerre Leurs Majestés auraient le loisir et la borme volonté de s'entendre avec lui au sujet du vuyage qu'il proposait.

Tulle fut la réponse qu'il obtint après plusieurs années d'attente et d'espoir. Colomb la considéra comme une défaite à laquelleon avaitrecours pour se débarrasser desesim[)oriuniics. Dès lors il cessa décompter sur Tappui du trône, et partit pourSéviliele cœur plein d'indignation.

Page 1