‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Premier voyage. — Découverte de Cuba et d'Haïti.

Le vendredi 3 août 1492, Colomb mit à la voile de grand matin ; il partit de la barre de Saltes, petite île formée par^rOdiel et le Tinto en facedePalos,etgouvernasur les îles Canaries; là devait commencer son voyage àTO. Il dirigeait sa course d'après la mappemonde et les caries conjecturales qui lui avaient été envoyées par Paolo Toscanelli de Florence. On suppose que sur ces cartes les côtes d'Europe et d'Al'rique , depuis le S. de l'Irlande jusqu'aux dernières limites de la Guinée, étaient placées parallèlement aux côtes d'Asie ; la grande île de Cipango , décrite par Marco Polo, était placée entre deux , à quinze cents milles des côtes d'Asie. C'est à cette île que Colomb espérait arriver d'abord.

Le troisième jour du voyage , la Pinta fit un signal de détresse ; sou gouvernail était brisé. On pensa que cet accident était causé par la déloyauté des propriétaires du bâtiment, Gomez Piascon et Cristoval Quinlers, qui avaient compté que le vaisseau, ainsi désemparé , serait laissé en arrière. Colomb fut péniblement atîecté de ce contre-temps; ce fut comme un avant-goût des difficullés qui l'attendaient sur sa route , et des obstacles que devaient lui susciter des gens enrôlés en partie contre leur volonté, en partie

assaillis d e craintes et de superstitions. De petites contrariétés , ainsi répétées dès le commencement de l'expédiiion, pouvaientrépandre parmi leséquipages l'esprit de mutinerie et les porter, à renoncer à poursuivre ce voyage.

Martin Alonzo Pinzon, qui commandait laPinta, répara le gouvernail et le lia avec des cordes; mais elles se rompirent bientôt; la caravelle paraissait d'ailleurs défectueuse sous tous les rapports; Colomb resta donc trois semaines à croiser entre les îles Canaries, pour rallier un autre vaisseau qui pût remplacer la Pinta. Il n'en put trouver un seul ; en conséquence la Pinta fut réparée et pourvue d'un nouveau gouvernail. Les voiles latines de la yina furent aussi remplacées par des voiles carrées, afin qu'elle pût manœuvrer avec plus de facilité et de sûreté. Tandis que Colomb réparait ses avaries et s'approvisionnait de bois et d'eau , il apprit tout à coup qu'on avait signalé trois caravelles portugaises qui faisaient route sur File de Fer. Cette nouvelle lui fit craindre quelque embûche de la part du roi de Portugal; il eut peur que ce prince ne voulût se venger de ce qu'il s'était engagé au service de l'Espagne. Il se bâta de mettre à la voile le 6 septembre au lever du soleil ; mais un calme profond le retint pendant trois jours à quelques lieues de l'île. Pendant ce mortel repos, Colomb tremblait à chaque instant que quelque obstacle imprévu ne vînt renverser tous ses plans et l'arrêter dans son entreprise ; il était impatient de se voir en pleine mer, loin de la terre , et à l'abri des vaisseaux qui pouvaient lui porter un contre-ordre; car, à travers la pure atmosphère de ces latitudes, une voile pouvait être aperçue à une immense distance.

Le dimanche 9 septembre , à la pointe du jour , il vit l'île de Fer à environ neuf lieues de distance ; il était tout près de l'endroit où les caravelles portugaises avaient été signalées. Heureusement la brise se leva avec le soleil , et , dans le courant de la journée, les hauteurs de l'ile disparurent de Thorizon.

En perdant de vue la terre, les équipages perdirent tout courage ; il leur semblait qu'ils avaient dit adieu au monde. Ils laissaient derrière eux tout ce qui est cher au cœur de Thomme, le pays, la famille, les amis , la vie même; devant eux ils avaient tous les mystérieux périls de l'inconnu. Dans ce moment de faiblesse ils désespérèrent de revoir jamais leurs foyers. Les plus vieux marins ne pouvaient retenir leurs larmes, un grand nombre se répandirent en lamentations. Colomb mit en œuvre tous les moyens qu'il crut propres à adoucir ce désespoir. Il leur peignit la splendeur des contrées où il espérait les conduire ] il leur promit des terres , de l'or ; enfin il leur fit un tableau capable d'enflammer leur imagination ; et certes , en leur faisant ces magnifiques promesses, Colomb ne croyait pas les tromper; mais il comptait bien réaliser l'espoir qu'il leur donnait.

Cependant Colomb transmit aux autres bâtiments l'ordre de continuer leur route à l'O., dans le cas où, par la suite, ils se trouveraient séparés; ajoutant (ju'après un voyage de sept cents lieues environ , ils devraient plier les voiles après minuit jusqu'au jour, car c'était à peu près à cette distance qu'il avait la confiance de trouver la terre. Prévoyant d'ailleurs que les vagues terreurs des matelots iraient croissant à mesure que la distance qui les séparait de leur pays deviendrait plus considérable , il commença à mettre

en pratique une ruse qu'il ne cessa d'employer pendant tout le cours du voyage : ce fut d'établir deux relevés de route , l'un secret , qu'il gardait pour son propre usage , sur lequel était noté le calcul exact de la distance parcourue; l'autre destiné à être communiqué au public, et qui présentait un calcul inexact du chemin des navires; Colomb avait soin d'en soustraire chaque jourun certain nombre deslieues qu'on avait franchies, afin de tenir l'équipage dans l'ignorance de la véritable distance qui Téloignait de son pays.

A cent cinquante lieues environ à l'O. de l'île de Fer , l'escadrille trouva dans ses eaux le fragment d'un mât de grand vaisseau. Les Espagnols, empressés de s'effrayer à chaque présage , regardèrent d'un œil consterné ces débris d'un naufrage , flottant à la dérive à leur entrée dans ces mers inconnues.

Le SOseptembre, dansla soirée, Colomb fut frappé pour la première fois de la variation de la boussole, phénomène qui n'avait pas encore été observé. Il se garda bien de faire part de cette circonstance à qui que ce fût, de peur d'effrayer son monde; mais ses pilotes ne tardèrent pas à remarquer ce fait , qui les remplit de consternation. Ils pensèrent que les lois de la nature changeaient à mesure qu'ils avançaient dans leur route, et qu'ils allaient entrer dans un monde soumis à des influences inconnues. Colomb épuisait toute sa science et son adresse à calmer leurs vaines terreurs. La haute opinion que les compagnons de Colomb avaient de ses connaissances astronomiques donnait du poids à ses paroles , et leurs terreurs s'apaisaient.

Cependant ils étaient entrés dans la région des

vents alizés, qui , suivant toujours le soleil, soufflent constamment de l'E. à l'O. entre les tropiques, et étendent leur règne dans l'Océan sur un espace de quelques degrés. A l'aide de cette brise favorable qui les poussait directement vent arrière, ils avançaient sans fatigue, mais avec assez de vitesse, sur une mer calme et tranquille; au point que pendant plusieurs jours ils ne changèrent pas de voiles.

Ils commençaient déjà à rencontrer sur leur che- Tïiin de grandes herbes qui flottaient, dérivant de l'O. Quelques-unes ressemblaient à celles qui croissent sur les rochers et dans les rivières; d'autres étaient aussi vertes que si elles venaient d'être arrachées de terre. Un crabe vivant voguait sur un de ces îlots flottants. Ils virent aussi un oiseau blanc des tropiques, de l'espèce de ceux qui ne couchent jamais sur la mer; un thon fit plusieurs fois le tour des vaisseaux. Colomb supposa qu'il était arrivé dans la mer pleine d'herbes décrite par Aristote , d'après le rapport de quelques vaisseaux de Cadix qu'un impétueux vent d'E. y avait poussés.

Plus loin , de nouveaux signes ranimèrent le courage des matelots. Les oiseaux venus de l'O. volaien en foule Des nuages, pareils à ceux qui s'élèvent souvent au-dessus de la terre , couvraient l'horizon au N. L'imagination des matelots , trompée par leur ardent désir, prit plus d'une fois ces nuages pour la terre, lorsqu'au coucher du soleil leurs formes devenaient indécises. Chacun , du reste, voulait être le premier à apercevoir et à annonce r le rivage, car les souverains avaient promis une pension de trente écus à celui qui, le premier, signalerait la terre, Colomb faisait jeter de temps en temps une sonde de

deux cents brasses, mais il ne trouvait pas le fond. Martin Alonzo Pinzon , ainsi que d'autres officiers et une grande partie de l'équipage , sollicitait Colomb de changer de roule , et de gouverner dans la direction d'où venaient les signes favorables qu'on avait remarqués. Colomb persévéra dans sa course vers rO. , leur expliquant que d'après son opinion , en voaiiant directement à l'O. , ils étaient certains de toucher aux rivages de l'Inde, et que, lors même qu'ils passeraientenl.re quelques iles intermédiaires, il leur serait facile d'y aborder à leur retour.

Malgré la précaution à laquelle Colomb avait eu recours pour tromper son équipage ignorant sur la véritable distance qu'il avait parcourue, il commença à murmurer vers la fin du voyage. Les divers signes que les matelots avaient recueillis avec l'avidité de l'espérance, comme indices de la terre, passaient outre l'un après l'autre, et toujours la mer immense étendait devant eux les mêmes solitudes. Leurvoyage s'était déjà prolongé vers fO. jusque dans des régions que personne n'avait visitées avant eux ; et , quoique déjà hors de portée de tout secours, ils continuaient à marcher en avant, à travers des abîmes qui paraissaient infinis. Tout était pour eux un sujet d'alarme,jusqu'à ce vent favorable que la Providence semblait leur envoyer pour les conduire, avec une brise douce et pure, aux rivages du Nouveau-Monde. Ils s'imaginèrent que dans ces mers le vent soufflait toujours de l'E., et qu'ainsi jamais il ne leur permettrait de retourner en Espagne. Une légère brise qui s'éîeva de l'O. calma pour un temps leurs appréhensions ; plusieurs petits oiseaux, de la nature de ceux qui habitent les bocages et les vergers, ve-

naient, le matin, chanter autour des mâts, et s'envolaient le soir. C'était une musique bien douce à l'oreille des pauvres marins : ils la saluaient comme un chant de la terre. Jusque-là ils n'avaient vu que des oiseaux aux fortes ailes et à large envergure; mais ils aimaient à se persuader que les petits oiseaux qui volaient alors autour des bâiiments étaient trop faibles pour que leurs ailes pussent les porter bien loin , et ils auguraient de leur chant que leur voyage à travers les airs n'avait pas été assez long pour les fatiguer.

Le jour suiv.qnt , un calme plat enchaina les vaisseaux. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était couverte d'herbes etressemblai l à une vaste plaine inondée , phénomène attribué à l'immense quantité de plantes marines que les courants déracinent du fond de l'Océan. Les matelots furent assaillis d'une terreur nouvelle; ils craignirent de trouver la mer peu profonde et d'aller heurter contre des récifs, ou de s'enfoncer dans les sables mouvants , et d'échouer ainsi au milieu de l'Océan , loin de tout secours humain , loin d'un rivage qui pût leur servir de refuge après le naufrage. Colomb n'eut pas de peine à les convaincre de la fausseté de leurs craintes ; il jeta la sonde , et ne put trouver le fond.

Pendant trois jours on sentit à peine quelques brises venues del'O. ou du S. , mais si faibles, qu'elles laissaient la mer unie comme un miroir. Le calme ne fit que rendre les équipages plus turbulents. Les matelots prétendaient que les vents contraires qu'ils éprouvaient étaient inconstants, de peu de durée, et si faibles, qu'ils ne ridaient pas la surface de la mer ; que la seule brise qui eût quelque force venait de

rO., et qu'elle n'avait pas même le pouvoir d'agiter l'Océan engourdi dansson calme profond. Ils en concluaient qu'ils étaient en danger , soit de périr enchaînés au milieu de l'eau dormante , soit de ne pouvoir jamais retourner dans leur pays natal, et de périr dans leur lutte avec les vents contraires.

Colomb ne se rebuiaii pas ; mais c'est en vain qu'il employait la raison et la patience pour distraire son équipage des fantômes qu'il se créait. Heureusement une forte houle souleva tout à coup les navires ; le vent qui la suivit enfla les voiles. Ce phénomène, qui se reproduit souvent dans le Grand-Océan, et qu'on attribue à quelque brise passagère ou à quelque courant de vents éloignés, remplit d'étonnement l'équipage et vint en aide à Colomb, dissipant les terreurs imaginaires que le calme avait fait naître.

Cependant lasitualion de Colomb devenait de jour en jour plus critique. L'impatience des matelots dégénérait en véritable révolte. Ils se réunissaient dans les parties reculées des bâtiments, d'abord en petits groupes de deux ou trois; bientôt ces groupes s'accrurent et devinrentformidables; des murmures, des menaces môme furent proférées contre Tamiral. Ils le qualitièrent d'ambitieux, qui s'était jeté en désespéré dans une entreprise insensée , résolu à faire quelque chose d'extravagant pour se rendre célèbre. Qui les forçait à le suivre ? Le terme de leur engagement ne pouvait il pas être considéré comme accompli? ils avaient déjà pénétré dans des mers qu'aucun vaisseau n'avait reconnues, où jamaishomme n'avait osé s'aventurer. Continueraient-ils ainsi celle navigation insensée jusqu'à la mort, ou jusqu'à ce que leurs frêles bâLÎments fussent hors d'état de les ra-

mener dans leur patrie ? Qui pourrait les blâmer de pourvoira leur saliU parleur retoui'? L'amiral était un étranger, sansamis.sansiiifluetice. Ses doctrines avaient été déjà condamnées par les savants comme idéales et sans fondemeui; elles étaient repoussées par les hommes de tout rang et de toute condition. En retournant en arrière, ils n'auraient pas seulement pour eux quelques voix isolées , mais ils seraient applaudis par la grande majorité, qui se réjouirait du mauvais succès de ce voyage.

C'est ainsi que ces hommes s'excitaient à larébellion. Il y en eut qui proposèrent, comme un moyen efficace d'imposer silence aux plaintes que l'amiral pourrait porter contre eux, de le jeter à la mer, sauf à dire plus tard qu'il s'était lui-môme laissé tomber dans l'abîmeen contemplant les astres avec ses instruments astronomiques.

Colomb était au courant de ces complots-, il n'en gardapasmoins une contenance assurée et un visage tranquille, flattant les uns par des éloges, stimulant lesaulres par Tespoirdu gain ou parlavanilé, etenHn menaçant les plus mutins d'un châtiment sévère. Un nouvel espoir fit trêve à ces clameurs. Le 25 septembre, Martin Alonzo Pinzon monta sur l'arrière de son vaisseau et s'écria tout à coup : « Terre! terre! Senor, je réclame la récompense. «En effet l'illusion était si complète, on croyait si bien voir la terre au S.-O., que Colomb y fut trompé comme les autres; il se jeta à genoux pour rendre grâces à Dieu; tout l'équipage se joignit à lui et entonna le Gloria in excelsis. Les vaisseaux changèrent de route et gouvernèrent toute la nuit au S.-O. ; mais le jour fit évanouir toutes ces espérances, comme le matin dissipe

un songe : la terre imaginaire n'était qu'une vapeur du soir; elle disparut pendant la nuit.

Ils marchèrent encore plusieurs jours dans cette alternative de crainte et d'espoir, jusqu'à ce que ces divers indices qui annonçaient la terre devinrent si nombreux, que les matelots passèrent de l'état d'abattement, dans lequel ils étaient plongés, à un genre d'émulation qui avait aussi ses inconvénients. Désireux d'obtenir la récompense promise à celui qui signalerait le premier la terre, ils criaient : « Terre ! » à l'envi l'un de l'autre , la plupart du temps sans raison. Colomb finit par déclarer que celui qui donnerait encore une alerte de ce genre perdrait tous droits à la pension promise, si la terre n'était pas découverte au bout de trois jours.

Le 7 octobre , le relevé de route donna à Colomb sept cent cinquante lieues ; c'està cette distance qu'il comptait trouver l'île de Cipango. De petits oiseaux volaient par centaines vers le S.-O.; ils semblaient indiquer le voisinage de la terre dans cette direction, car ce n'était qu'à terre qu'ils pouvaient trouver leur nourriture et le repos. Colomb céda enûn aux sollicitations de Martin Alonzo Pinzon et de ses ffères. Dans la soirée du môme jour il vira de bord et se dirigea vers le S.-O. Plus il avançait , plus les indices qui annonçaient l'approche de la terre devenaient multipliés. Les oiseaux chantaient autour des vaisseaux ; les plantes et les herbes qui flottaient étaient aussi vertes et aussi fraîches que si elles eussent été tout récemment arrachées du rivage. Mais lorsque, après avoirnavigué pendant troisjours dans cette nouvelle direction, l'équipage vit encore le soleil se coucher dans un horizon sans rivage, les cla-

meurs redoublèrent; les matelots demandèrentavcc une nouvelle instance l'abandon do l'entreprise. Colomb tit tous ses efforts pour j)aci6er encore celte mutinerie ; il mit en usage les flatteries et les promesses ; mais voyant que tout était inutile et que les cris ne faisaient qu'augmenter de violence , il changea de ton et déclara que tous ces murmures étaient inutiles; qu'il avait été envoyé par les souverains d'Espagne à la recherche de l'Inde , et que , quoi qu'il arrivât, il était déterminé à poursuivre le but de son voyage jusqu'à ce que, par la permission de Dieu, il eût été atteint.

Il était ainsi en guerre ouverte avec l'équipage, et sa situation devenait désespérée, lorsque les signes qui indiquèrent la terre devinrent si évidents le lendemain , qu'il fut impossible de les révoquer en doute. Un poisson vert, du genre de ceux qui se tiennent autour des rochers, vint nager près des vaisseaux; une brandie d'épine, toute chargéedegraines, flottait à leur portée ; on pécha un roseau , une petite planche, et eiitin un bâton travaillé de main d'homme; toute la journée l'équipage eut l'œil au guet pour découvrir cette terre si longtemps cherchée.

Le soir du même jour, lorsque les matelots eurent chanté, suivant leur usage, l'hymne du soir à la Vierge, \e Salve Regina, Colomb leur adressa une allocution touchante. Il leur fit remarquer la bonté de Dieu qui les avait ainsi conduits, avec une brise douce et favorable, à travers une mer tranquille , jusqu'à la terre promise. Il leur exprima sa contiance de trouver la terre dans la nuit même, et ordonna qu'une vigie fût laissée au gaillard d'avant, promettant à celui qui signalerait le rivage d'ajouter person-

nellement une récompense à la pension qui était déjà promise par les souverains.

La bf ise avait été fraiche tout le jour et la mer plus houleuse que de coutume; au coucher du soleil ils gouvernèrent à TO. ; les navires fendaient les vagues avec rapidité ; la marche supérieure de la Pinta la maintenait en tête. L'inquiétude et l'attente régnaient sur les vaisseaux ; pas un œil ne se ferma de toute celte nuit. A la chute du jour, Colomb s'établit dans la chambre ou cabine placée au sommet de la poupe de son bâtiment. Il avait montré pendant tout le jour un visage conhant et joyeux, et néanmoins il était en proie à Tanxiété la plus vive ; à travers les ombres de la nuit ses yeux erraient à l'horizon; il était absorbé dans la contemplation de l'Océan; il épiait avec la plus grande sollicitude le moindre indice de la terre. Tout à coup, vers dix heures, il crut voir une lumière briller à une certaine distance. Craignant que son désir trop ardent ne contribuât à troniper son imagination , il appela PedroGuttierez, gentilhomme de la chambre du roi, et lui demanda s'il voyait une lumière dans la direction qu'il lui indiquait; Pedro s'empressa de répondre afîirmativemeut. Cependant Colomb ne s'en tint pas là, il se déhait de ses propres espérances; il ht donc venir Rodrigo Sauchez de Ségovie , et lui Ht la même question. Pendant que celui-ci montait à la chambre du conseil, la lumière avait disparu. Plusieurs fois ils la virent rayonner de nouveau, puis s'évanouir encore; on eût ait que c'était quelque torche placée dans une barque qui moniaiietdescendait suivant les ondulations de la vague, ou bien une lumière portée le long du rivage par un individu qui

s'arrêtait de maison en maison. Mais les rayons lumineux étaient si intertains, si passagers , que les matelots n'y attachaient aucune imijortance. Pour Colomb, il considéra ce signe comme Tannonce évidente d'une terre, et, en outre, d'une terre habitée.

Ils continuèrent leur route jusquà deux lieures du malin ; ce fut alors qu'un coup de canon parti de la Pinta donna le signal désiré de la terre. Le premier qui l'aperçut fi»t un matelot nommé Kodriguez Berjemo, habitant de Triana, faubourg de Séville, natif d'Alcala de la Guadaira; mais on accorda plus tard la récompensée l'amiral, qui le }>remier avait reconnu la lumière. La terre était maintenant visible à deux lieues de dislance; ils diminuèrent de voiles, mirent en panne, et, attendirent le jour avec impatience.

Pendant ces quelques heures d'attente, (lolombfut assiégé par mille pensées tumultueuses; mille sentiments confus se heurtaient dans son esprit. Enfin , en dépit des obstacles et des daisgers , il avait atteint son bu t. Le grand mystère que renfermait rOcéan était dévoilé. Soti système, qui avait été la risée des savants, était établi d'une manière triomphante; il s'était acquis une gloire qui devait durer autant que le monde.

Au lever du jour, Colomb vit sortir des ténèbres une île plate, parée d'une grande richesse de végétation; elle paraissait avoir plusieurs lieues d'étendue; les bois qui la couvraient d'une extrémité à l'autre s'étendaient sur cette terre comme la luxuriante culture d'un verger. Quoique tout annonçât l'abondance sauvage d'un sol fertile mais inculte , l'île était évidemment habitée, car on voyait les indigènes sortir des bois et accourir de tous côtés sur le

rivage. Ils étaient nus, leurs gestes exprimaient le plus grand étonnement et la plus grande frayeur à la vue des vaisseaux. Colomb donna l'ordre de jeter l'ancre et de préparer les embarcations. Il descendit dans sa propre barque, qui était richement tapissée de pourpre et qui portait l'étendard royal. Martin Alonzo Pinzon et VicenleYanez, son frère, entrèrent également dans leurs barques ; celles-ci déployaient la bannière adoptée pour ce voyage, blasonnée d'une croix verte et portant les initiales F et I des souverains de Casiille , Ferdinand et Isabelle.

Tout en nageant vers la côte , ils admiraient la profondeur et la majesté des forêts, la variété des fruits inconnus et des arbres qui croissaient sur le rivage. Les barques avançaient dans une atmosphère pure et suave, et la mer qui glissait sur leurs flancs était transparente comme le cristal. Colomb se jeta à genoux , baisa cette terre désirée , et rendit grâces àDieu avec des larmesde joie; cet exemple fat suivi par tous ses compagnons. Alors Colomb se leva, tira son épée , déploya Tétendard royal , prit possession de Tile au nom des souverains de Castille , et lui donna le nom de San-Saliador ; puis il requit le serment d'obéissance de tous ceux qui se trouvaient présents, etse fit reconnaitre pouramiral et vice-roi , et représentant des souverains.

Tous ceux qui avaient suivi Colomb s'abandonnaient à des transports extravagants. Ils se pressaient autour de lui; les uns l'embrassaient; d'autres lui baisaient les mains. Ceux qui avaient été les plus turbulents et les plus mutins pendant le voyage étaient ceux qui montraient le plus de dévouement et d'enthousiasme. Quelques-uns soUicitaient déjà

l'amiral comme un homme qui avait à sa disposition des riches:;es à répandre et des honneurs à conférer. Quelques esprits serviles parmi ceux qui l'avaient Dutragé avec le plus d'insolence se courbaient devant lui, mendiant leur pardon et promettant pour l'avenir robéissance la plus aveugle à ses ordres.

Les naturels de l'île, envoyant le matin les vaisseaux arriver à la côte, les avaient pris pour des monstres que la mer avait enfantés pendant la nuit. Les manœuvres qui faisaient mouvoir ces masses sans aucun effort a})parent, l'opération du ferlage des voiles qui ressemblaient à de grandes ailes , les remplirent d'étonnement. Lorsque les barques approchèrent du rivage, et qu'ils virent ces hommes d'une autre race mettre pied à terre et se montrer couverts d'armures étincelantes , ou de vêtements de différentes couleurs, ils s'enfuirent pleins d'effroi dans les bois. Maiss'apercevant qu'on n'essayait pas de les poursuivre ou de les blesser , ils revinrent peu à peu de leurs terreurs; ils s'approchèrent en tremblant des Espagnols. A chaque pas ils se prosternaient en signe d'adoration. Pendant la cérémonie de la prise de possession du pays, ils s'arrêtèrent pour examiner avec une admiration respectueuse la couleur du visage, la barbe, les armures brillantes et les splendides vêtements des étrangers. L'amiral attirait surtout leur attention par son air d'autorité, ses habits d'écarlale , par la déférence que lui marquaient tous ceux qui l'accompagnaient, et enKn par tout ce qui le distinguait et le faisait reconnaître pour chef. Lorsqu'ils furent tout à fait revenus de leur frayeur, ils s'approchèrent des Espagnols , touchèrent leur barbe, examinèrent leurs mains et leur hgure, dont

la blancheur les remi»lissait d'élonnement. Colomb, charmé de leur simpliciié, de leur douceur et de la confiance qu'ils témoignaient à des êtres qui , peu de moments auparavant, leur avaient semblé si étranges et si formidables, se soumettait avec beaucoup de complaisance à leur examen. Les sauvages, de leur côté , étaient émerveillés de cette douceur ; ils supposaient que les navires étaient venus de la voûte du firmament qui fermait l'horizon , ou (ju'ils éiaient descendus du ciel sur leurs grandes ailes, et que ces êtres mervedleux qu'ils avaient amenés étaient habitants des étoiles.

Eux-mêmes étaient, du reste, un obj(4 de curiosité pour les Espagnols , car ils différaient de toutes les races d'hommes que ceux-ci avaient jamais pu voir. Les [)eintures de diverses couleurs dont leur corps était bariolé leur donnaient un aspect bizarre et sauvage. Leur peau avait la teinte du cuir tanné ; ils étaient entièrement dépourvus de barbe. Leurs cheveux n'étaient pas crépus comme ceux des tribus africaines récemment découvertes sous la même laiitude, mais épais, lisses, et en partie coupés audessus des oreilles ; quelques touffes, respectées par derrière la tête, flottaiint sur leurs épaules. Leurs traits, quoique dé^gurés par la peinture, étaient agréables; ils avaient le front haut et les yeux remarquablement beaux. Ils étaient généralement de taille moyenne et bien proportionnée : la plupart de ceux qui étaient présents paraissaient âgés de moins de trente ans. Ce peuple paraissait simple et sans artifice et se présentaitavecdesdispositions pacifiques. Ils n'avaient pour armes que des espèces de lances dont l'extrémité supérieure était durcie au feu, ou.

terminée par un caillou pointu ou une forte arête de poisson. Le fer paraissait leur être inconnu , ou du moins ils semblaient en ignorer les propriétés. On leur présenta une épée nue; ils la prirent sans précaution parle tranchant. Colomb leur distribua des bonnets peints de diverses couleurs , des colliers en grains de verre, des grelots de faucon , et d'autres bagatelles, qu'ils recevaientcomme des cadeaux d'un grand prix ; ils s'en parèrent aussitôt , tout fiers de se montrer décorés de si beaux ornements.

Colomb supposaitquel'îleà laquelleilavailabordé était située sur les confins de l'Inde. Il appela les naturels du nom générique d'indiens ; ce nom fut universellementadopté avant que la nature de sa découverte fût connue : depuis il a été donné à tous les habitants du Nouveau-Monde. Les Espagnols restèrent tout le jour sur le rivage, pour se reposer des fatigues et des anxiétés de leur voyage au milieu de la riante verdure de l'île; vers le soir ils retournèrent à bord, enchantés de tout ce qu'ils avaient vu.

Cette île qui avait ainsi reçu Colomb à sa première descente sur la terre du Nouveau-Monde, était une des Lucayes ou îles Bahama; les naturels l'appelaient Guanahani ; elle conserva le nom de San- Salvador, que Colomb lui avait donné; les Anglais l'appellent Gat Island. La lumière aperçue par l'amiral dans la soirée précédente provenait de lîle de Watling, distante de quelques lieues à l'est.

Le lendemain à la pointe du jour, quelques-uns des naturels vinrent nager autour des vaisseaux ; d'autres s'approchèrent dans de longues barques formées d'un seul tronc creusé, capable de contenir environ quarante ou cinquante hommes. Les Espa-

gnols s'aperçurent bientôt que les habitants de Guanabani étaient fort pauvres, et n'avaient rien à offrir en échangedes babioles dont on leur faisait présent, sicen'estquelques balles de coton filé et des perroquets apprivoisés. Ils apportaient des gâteaux qu'ils appelaient cassate , sorte de pain fait avec la farine de la racine du yuca, et qui était leur nourriture principale.

Cependant la cupidité des Espagnols s'éveilla à la vue de certains ornements d'or que plusieurs des naturels portaient suspendus au nez. Interrogés sur le lieu où ils se procuraient ce précieux métal , ils firent comprendre par signes qu'il venait du sud. Colomb interpréta lesrenseignements imparfaits qu'il putobtenir ainsi des indigènes , dans le sens de ses idées favorites. Ils lui dirent qu'une peuplade guerrière envahissait souvent leur île du côté du N.-O., et emmenait les habitants. Colomb en conclut que ce peuple n'était autre que les habitants du continent de l'Asie, sujets du grand khan; car ce prince, suivant Marco Polo, avait coutume de faire des excursions dans les lies qui avoisinaient son empire, et d'entraîner leurs habitants en esclavage. Une riche contrée au S. ne pouvait être que l'île de Cipango ; et ce roi qui se faisait servir dans des vases d'or ne pouvait être que ce magnifique potentat, dont le palais , disait-on , était couvert de plaques d'or.

Après avoir parcouru Tile Guanahani et s'être ravitaillé d'eau et de bois, Colomb mit à la voile pour aller à la recherche de cette riche contrée du sud ; il emmenait avec lui quelques indigènes, dans le dessein de leur apprendre l'espagnol , afin qu'ils pussent lui servir de guides et d'inierprètes.

Il rencontra sur la route un grand nombre d'îles iussi fertiles , aussi unies , aussi verdoyantes que la première; et les Indiens lui firent entendre, par signes, que ces îles étaient innombrables. Pour lui, 1 supposa qu'elles faisaient partie du grand archipel ]ue Marco Polo plaçait le long des côtes d'Asie, et iisait être abondant en épices et en plantes odoriférantes. Colomb visita trois d'entre ces îles, et leur Jonna les noms de Santa-Maria-de-îa-Concepcion , Ferdinanda et Isabella. Partout les indigènes lui Darurent, comme ceux de San- Salvador, voir pour a première fois des hommes civilisés. Ils regardaient es Espagnols comme des ôires surhumains; ils ne j'approchaient d'eux qu'avec des offrandes destinées i se les rendre propices, offrandes qui comprenaient outce que leur pauvreté ou leurs goûts simples pou- ^'aient fournir: des fruits, du coton hlé et des perroquets privés.

Colomb était ravi de la beauté de la plupart de ces les; m.ais il avait perdu Tespoir d'y trouver de l'or DU des épices. Les naturels continuaient à indiquer le sud; iisparlaient d'une îlesituée dans cette direction, et apj>elée Cuba. Les Espagnols croyaient comprendre qu'ils la dépeignaient comme abondante en or, 3n perles et en épices ; que les habitants de cette île se livraient à un vaste commerce , et que de grands ^•aisseaux marchands, qui en partaient, venaient souvent trafiquer avec eux. Il partit donc pour en faire la recherche. Après avoir louvoyé pendant plusieurs jours au milieu des petites îles du banc et du canal Je Bâhama, tantôt poussé par les vents contraires, tantôt retenu par le calme, Colomb se trouva enfin devant l'ile de Cuba le 28 octobre.

Arrivé en vue de ce beau pays , Colomb fut frappé d"a<Jmiraaon. La grande iie de Cuba devait en effet rétoiiner, avec ses hautes montagnes, ses profondes et fertiles vallées, ses longues plaines, ses épaisses forêts et les larges rivières qui l'arrosent. Colombjeta l'aucre dans une belle rivière qui coule à l'O. de Nuevitas-del-Principe; il prit possession formelle de l'île et lui donna le nom deJuana, en l'honneurdu prince Juan. La rivière fut nommée San-Salvador.

Colomb côtoya cette partie de lîle pendant plusieurs jours, explorant avec soin les havres et les rivières dont la côte abonde. On voit, aux réflexions qui reviennent à chaque instant dans le journal de Colomb , sur les charmes du paysage que la nature déroulait devant ses yeux, et sur le plaisir qu'il en éprouvait, que son âme étaitdélicieusementimpressionnée par ces beautés.

De temps en tem[)s Colomb descendait à terre et entrait dans les villages; mais à son approche les Indiens s'enfuyaient dans les bois el dans les montagnes. Leurs huttes, construites avec des branches de palmier, ressemblaient à des pavillons, et étaient dispersées sous les arbres, à l'ombre de leurs branches, comme des tentes dans un camp. Ces huttes étaient plus élégantes que celles qu'il avait visitées dans les autres îles; la plus grande propreté y régnait. Les Espagnols y trouvèrent des images grossières et des masques façonnés en bois avec beaucoupd'adresse. Toutes les cabanes renfermaient des instruments de pêche. Colomb s'imagina que cette côte était habitée par des pêcheurs qui fournissaient les villes de l'intérieur.

Après avoir ainsi suivi la côte au N,-0. pendant

quelques lieues, Colomb arriva en vue d'un cap qu'il appela Cap des Palmiers , d'après la nature des arbres qui le couvraient. H apprit qu'en tournant ce cap il trouverait une rivière qui n'était éloignée que de quatre journées de chemin de Cubanacan. Les indigènes désignaient ainsi une province située au centre de l'île de Cubâ;nacan^ dans leuridiome, signifiait le milieu. Colomb comprit qu'ils voulaient dire Cublay-Khan, et indiquer par ce nom le souverain tatar; il crut en outre qu'ils prétendaient que Cuba n'était pas une île, mais faisait partie du continent. Il conjectura que ce pays devait appartenir au continent d'Asie, et qu'il ne devait pas être à une grande distancede Mangi etdeCathay, la véritable destination de son voyage. Le prince qu'on disait régner sur la province voisme était sans doute un puissant souverain de l'Orient; Colomb prit la résolution de lui faire quelques présents et d'y joindre une des lettres de recommandation qui lui avaient été remises à cet effet par les souverains de Castille. Dans ce dessein il lit choix de deux Espagnols; l'un était un Juif converti qui parlait l'hébreu , le chaldéen , et savait un peu d'arabe ; Colomb pensait que le prince oriental devait entendre l'une ou l'autre de ces langues. Deux Indiens devaient servir de guides à ces envoyés. On leur donna des colliers , des grains de verre et d'autres bagatelles, pour fourniraux dépenses de laroute. Les envoyés pénétrèrentjusqu'à la distance de douze lieues dans l'intérieur, et arrivèrent à un village qui comptait une cinquantaine d'habitations et au moins un millier d'habitants. Ils trouvèrent une réception fort amicale ; on les conduisit à la principale cabane ; on plaça des provisions devant eux, après quoi les

Indiens s'assirent à terre , formant un cercle autour des étrangers, et prêts à écouter ce qu'ils avaient à leur communiquer.

L'Israélite ne tarda pas à s'apercevoir que son hébreu, son chaldéen ou son arabe ne pourraient lui être d'aucun secours, et Tinterprètelucayen dutêlre l'orateur. Il fit un discours à la manière des Indiens, vantant le pouvoir , la richesse et la ^nérosité des hommes blancs. Lorsqu'il eut fini, les naturels se pressèrent autour des Espagnols ; ils examinaient curieusement leurs vêtements, touchaient cette peau blanche qui les émerveillait, et leur baisaient les pieds et les mains en signe d'adoration. Les Espagnols ne virent pas la moindre trace d'or ni aucun autre objet de valeur parmi eux; et lorsqu'ils leur montrèrent les échantillons des épices qu'ils avaient apportés, on leur répondit qu'il n'y avait rien de semblable dans le voisinage, mais qu'ils pourraient trouver ce qu'ils cherchaient en s'avançant fort loin vers le S.-O.

Cependant les envoyés n'avaient rien vu qui ressemblât à la ville ou à la cour vers laquelle ils étaient députés. Ils retournèrent à leurs vaisseaux. Chemio faisant , ils aperçurent quelques Indiens qui se promenaient dans leurs champs en tenant à la main un tison enflammé ; ces Indiens faisaient sécherdes herbes qu'ils roulaient ensuite; puis ils allumaient un bout de ce rouleau , mettaient l'autre bout dans leur bouche, et continuaient ainsi à aspirer et à exhaler la fumée. Ils appelaient un rouleau de ce genre tobacco, du nom de la plante elle-même. Les Espagnols restèrent stupôfaits de celte bizarre coutume, à laquelle ile étaient loin de s'attendre, quoiqu'ils fussent préparés à toute espèce de merveilles.

Le rapport de ses envoyés dissipa en grande partie les illusions de Colomb relaiivennent au prince barbare et à sa capitale ; tout ce qu'il avait vu jusque-là annonçait la nature dans sa simplicité primitive ; le pays, malgré sa beauté et sa fertilité, était sauvage ou grossièrement cultivé : lapopulation était évidemment étrangère à toute civilisation, et ne laissait pas espérer qu'on pût trouver dans les terres aucune ville supérieure aux villages qu'on avait rencontrés.

Colomb fit route pendant deux ou trois jours le long des côtes ; puis, après avoir doublé un grand cap, il s'avança en pleine mer sur la direction indiquée par les Indiens. Mais le vent soufflait positivement ensens contraire ; Colomb fit quelques tentatives infructueuses , et dut retourner à Cuba. Ce qui le contraria le plus, ce fut que la Pinta, commandée par Martin Alonzo Pinzon , se sépara de lui pendant ce malencontreux voyage. Ce navire était le meilleur voilier de sa petite escadre , et il avait une avance considérable sur ceux qui marchaient de conserve avec lui.

Colomb considéra cette conduite comme une véritable désertion ; celte pensée le remplit de trouble et d'inquiétude. Martin Alonzo supportait depuis quelque temps avec impatience le commandement de l'amiral. C'était un vétéran de la marine, et qui , par sa position et sa fortune , avait coutume de dominer parmi les marins ses associés. Il avait fourni doux des bâtiments et la plus grande partie des fonds nécessaires à l'expédition; il pensait en conséquence qu'il avait le droit de partager le commandement avec le chef de l'expédition. Cette prétention avait occasionné plusieurs discussions entre lui et Tami-

rai. Colomb craignait que Pinzon nese fût séparé de lui pour faire une croisière pour son propre compte, ou qu'il n'eût fait voile vers l'Espagne pour s'attribuer le mérite de la découverte.

Il continua pendant plusieurs jours à explorer les côtes de l'ile de Cuba ; il arriva ainsi jusqu'à la pointe E. de l'ile, qu'il nomma Alpha et Oméga(le commencement et la tin}, supposant que c'était là l'extrême frontière de l'Asie. 11 gouverna au large en face de ce cap, indécis de la route qu'il devait suivre , lorsque tout à coup de hautes montagnes se dessinèrent à l'horizon au S.-O. ; il était évident qu'elles s'élevaient du sein de quelque grande île. Colomb fit sur-lechamp voile de ce côté , à la grande consternation des Indiens qui lui servaient de guides, et qui s'efforcèrent de lui faire comprendre par signes que les habitants de cette contrée étaient de féroces et difformes cannibales qui n'avaient qu'un œil.

A travers la transparente atmosphère des tropiques , les objets peuvent être aperçus à une grande distance ; la pureté de l'air et la sérénité du ciel donnent une teinte magique au paysage. C'est au sein de cette belle nature que l'île d'Haïti grandissait aux yeux des Espagnolsà chaque lieue qui les en rapprochait. Les montagnes élevaient leur cime hérissée de rochers bien plus hauts qu'en aucune autre des îles déjà visitées; mais ces rochers étaient voilés par l'épais rideau des riches forêts qu'ils portaient. Les montagnes s'abaissaient majestueusement dans des plaines fertiles et dans de vertes savanes, tandis que d'un autre côté les terres cultivées, les feux qui brillaient pendant la nuit, et pendant le jour les colonnes de fumée qui s'élevaient de différentes parties de l'île, prouvaient qu'elle élait peuplée.

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