‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 6 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Naufrage à Espanola. — Relour. — RécepUon de Colomb à Barcelone.

Le6 décembre, dans la soirée, Colomb jeta l'ancre dans une baie située à l'extrémité occidentale de l'île ; il donna à ce havre le nom de Saint-Nicolas : c'était le saint qu'on fêtait le jour de son arrivée. Il lui lut impossible de se mettre en rapport avec les indigènes, qui s'étaient enfuis de leurs maisons; il continua donc à longer la côte occidentale jusqu'à une autre baie qu'il nomma Conception. Là les matelots péchèrent des poissons de différentes sortes, parfaitement semblables à ceux de leur pays. Pendant la nuit ils entendirent chanter un oiseau qu'ils confondirent avec le rossignol; ils crurent aussi reconnaître une grande analogie entre l'aspect de la contrée environnante et celui des plus belles provinces d'Espagne : ce souvenir de l'Espagne détermina l'amiral à nommer Tîle Espanola , ou , comme on écrit commwném^ul , H ispaniol a. C'est inulilementque lesEspaguolstentaient d'entrer en communication avec les naturels; ceux-ci s'enfuyaient à leur approche ; enfin trois matelots réussirent à s'emparer d'une femme, après l'avoir assez longtemps poursuivie ; ils l'amenèrent en triomphe au vaisseau

de Tamiral. Eile \ fui l'objet de toute sorte de prévenances , et on la renvoya habillée et chargée de présents qui consistaient, comme à l'ordinaire , en grains de verre , en grelots de faucon et autres bagatelles. Confiant dans l'impression favorable que l'accueil fait à cette femme et la vue des présents laisseraient dai]s l'esprit (.les indigènes, Colomb envoya le jour suivant neuf hommes bien armés, accompagnés d'un Indien de Cuba en qualité d'interprète, à la recherche du village qu'elle habitait. Ce village était assis dans une belle vallée , sur les bords d'une magnifique rivière ; il était composé d'un millier d'habitations. A l'approche des Espagnols , les Indiens prirent la fuite ; mais, rassurés par l'interprète, ils revinrent sur leurs pas au nombre d'environ deux mille, et s'approchèrent des Espagnols en tremblant; ils s'arrêtaient souvent, et à chaque pause plaçaient leurs mains sur leur tête en signe de soumission et de respect. ^^ m^rd--

La femme qui avait été si bien reçue à bord des navires arriva bientôt, portée en triomphe sur les épaules de quelques Indiens, suivie de la multitude et précédée de son mari , plein de reconnaissance pour les égards qu'on lui avait montrés. Tout à fait remis de leur frayeur, les Indiens conduisirent les Espagnols à leurs demeures ; ils placèrent devant eux du pain de cassave , du poisson, des racines et des fruits de diverses espèces , offrant de bon cœur tout ce qu'ils possédaient. La plus cordiale hospitalité régnait alors dans cette île, où l'avarice était encore inconnue.

Les Espagnols revinrent à leurs vaisseaux, pleins d'admiration pour la beauté du pays, qui surpassait

en fertilité, disaient-ils, la riche vallée de Cordoiie. La seule chose dont ils se plaignirent, c'est qu'ils avaient vainement cherché les moindres traces de richesses parmi les habitants.

Le 21 décembre Colomb jeta l'ancre dans un beau havre, auquel il donna le nom de Saint-Thomas , et qu'on suppose être celui qu'on appelle aujourd'hui la baie d'Acùl. Un grand canot vint bientôt à bord; il portait les envoyés d'un puissant cacique nommé Guacanagari , qui avait sa résidence sur la côte, un peu à l'E. , et qui régnait sur toute celle partie de l'ile. Les ambassadeurs apportaient en présents un large ceinturon ingénieusement fabriqué avec des os et des grains de collier de ditierentes couleurs, et un masque en bois, dont le nez , les yeux et la langue étaient d'or. Ils invitèrent Colomb , au nom du cacique, à diriger la course de ses vaisseaux du côté opposé, et au lieu où il résidait; mais les vents contraires empêchèrent l'amiral de se rendre immédiatement à cette invitation ; il envoya cependant un canot bien armé pour le remplacer près de Guacanagari. Les Espagnols, au retour, tirent un tel récit de la beauté du village et de l'hospitalité du cacique , que l'amiral se décida à faire voile pour la résidence de ce chef aussitôt que le vent le lui permettrait.

Dans la matinée du 24 décembre, Colomb leva l'ancre par un vent si faible, qu'il suffisait à peine à enfler les voiles. A onze heures de la nuit il était à une lieue et demie de la demeure du cacique. La mer était calme et le vaisseau presque immobile. L'amiral , qui n'avait pas dormi la nuit précédente , se retira pour prendre un peu de repos. Il n'eut pas plutôt quitté le pont, que le timonier confia le soin

du gouvernail à un mousse, et alla s'étendre dans son hamac. En agissant ainsi, il violait les ordres positifs de l'amiral, qui avait expressément défendu qu'on remit jamais le gouvernail à la garde des mousses. Le reste des matelots qui étaient de quart prirent la même licence en l'absence de Colomb, et, peu d'instants après son départ, tout l'équipage était plongé dans le sommeil . Mais, tandis que cette perfide sécurité s'étendait sur le vaisseau, les courants qui régnent sur cette côte portèrent le bâtiment, sans secousse, mais avec une grande rapidité, sur un banc de sable. Le mousse négligent, sentant que le gouvernail touchait, et s'apercevant du roulement de la mer qui se précipitait, appela à l'aide. Colomb fut le premier qui prit Talarme. Le pilote et les matelots, dont le devoir eût été de veiller à la sûreté du vaisseau, ne tardèrent pas à le suivre.

Cependant le vaisseau, ballotté en travers du courant, s'était engagé de plus en plus dans le banc de sable. Les efforts qu'on fit pour l'alléger en coupant le mât furent inutiles; il était profondément engravé. La violence des courants qui le jetaient sur les brisants l'eut bientôt ouvert; il tomba sur le côté. Heureusement le temps n'avait pas cessé d'être calme; autrement le vaisseau et l'équipage auraient péri complètement. L'amiral abandonna le bâtiment naufragé avec tout son monde, et attendit que le jour parût pour envoyer à la côte des messagers, afin d'annoncer au cacique Guacanagari le funeste accident de la nuit. En apprenant le désastre de son hôte, le cacique se montra affligé au point de verser des larmes. Jamais, dans aucun pays civilisé, les devoirs de Ihospilaliténe furent plus scrupuleusement ob-

serves que dans celle contrée sauvage. Guacanagari rassembla ses sujets et envoya tous ses canots au secours de l'amiral, l'assurant que tout ce qu'il possédait était à son service. On enleva du vaisseau tous les effetset onîesdéposaprèsde lademeure ducacique; une garde fut placée alentour jusqu'à ce qu'on eûl eu le temps de préparer des cabanes pour les y enfermer. Du reste les naturels ne semblaient pas disposés à profiter du malheur des étrangers ; aucun ne paraissait tenté de piller les dépouilles du navire qui gisaient sur le rivage , quoique la plupart d'entre elles fussent d'un prix inestimable à leurs yeux. Même dans le transport des effets du vaisseau au rivage, ils ne firent aucune tentative pour dérober la moindre bagatelle. Au contraire , ils manifestaient autant de chagrin du désastre éprouvé par les Espagnols que si eux-mêmes en eussent été victimes, et ils mettaient tous leurs soins aies consoler. Colomb était extrêmement touché des preuves que ce peuple donnait ainsi à chaque instant de son bon naturel.

A la première entrevue de Colomb et du cacique, ce dernier se monlra fort peiné de la tristesse de son hôte; il lui réitéra ses offres, et mit de nouveau tout ce qu'il possédait à sa disposition; puis il l'invita à retourner à la côte, où un banquet avait été préparé pour le remettre de ses fatigues. Ce repas était composé de poissons de diverses espèces, de divers genres de fruits, et d'un animal qui ressemblait au lapin, et que les naturels nommaient utia. Après le repas, le cacique conduisit Colomb à l'entrée des magnifiques forêts qui entouraient son habitation; les sujets de Guacanagari s'y étaient rassemblés en grand nombre. Ils exécutèrent plusieurs danses na-

tionales pour le divertissement des étrangers. Ainsi le bon cacique s'efforçait, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, d'égayer la mélancolie de son hôte, faisant preuve d'une sympathie chaleureuse pour son malheur , et déployant une délicatesse d'attentions en même temps qu'une politesse digne et grave qu'on aurait difficilement attendue d'un sauvage. Ses sujets lui montraient un grand respect, et il les traitait avec une dignité bienveillante et vraiment royale.

Lorsque les Indiens eurent terminé leurs divertissements, Colomb voulut à son tour leur donner un spectacle qui put faire impression sur leur esprit et leur laisser une grande idée de la force des armes espagnoles. Un Castillan, qui avait servi dans la guerre de Grenade, lança un javelot maure, et laissa le cacique dans l'admiration de son adresse. Colomb fit ensuite décharger un canon et une arquebuse; au bruit de la détonation, les Indiens se jetèrent la face contre terre , persuadés que la foudre était tombée au milieu d'eux. L'eHét des balles qui déchiraient et brisaient les arbres les remplit de crainte; mais cette crainte se changea en une joie immodérée, lorsque les Espagnols les assurèrent qu'ils les protégeraient contre les invasions de leurs redoutables ennemis les Caraïbes.

Leur confiance n'eut pas de bornes quand ils se crurent sous la protection des fils du ciel, qui étaient descendus des étoiles à leur aide, armés de la foudre et des éclairs. Le cacique plaçaune sorte de couronne d'or sur la tète de Colomb; il lui attacha autour du cou un collier composé de feuilles du même métal, et distribua libéralement divers présents à ses compa-

gQons. Colomb donna en retour quelques bagatelles qui furent reçues avec respect comme un présent céleste; les Indiens disaient que ce don leur venait de Turey , c'est-à-dire de la Divinité.

L'extrême bienveillance du cacique, les mœurs douces de son peuple , et surtout la grande quantité d'orque les naturels échangeaient contre ces verroteries contribuèrent à consoler l'amiral du malheur de son naufrage. Lorsque Guacanagari se fut aperçu du grand prix que son hôte attachait à la possession de ce métal, il lui fit entendre par signes que , non loin de la côte, dans les montagnes, la terre était tellement couverte d'or, que ses sujets ne daignaient même pas le ramasser; il lui promit de le faire recueillir et de lui en donner autant qu'il pourrait désirer en emporter. D'après les renseignements que Colomb put recueillir sur le pays où l'or était si commun, il apprit qu'il se nommait Cibao, et qu'il était situé au milieu de hautes montagnesrocailleuses. Le cacique qui régnait sur cette partie de l'île possédait un grand nombre de riches mines, et ses étendards étaient d'or. Colomb s'imagiua que ce nom de Cibao était une corruption de Cipango , et se flatta d'avoir enfin découvert l'île pleine d'or et d'épices dont parlait Marco Polo.

Trois cabanes avaient été construites pour loger l'équipage. Les matelots, près du rivage, mêlés avec les naturels, se laissèrent bientôt séduire par cette vie molle et oisive.

Unassez grand nombre d'entre eux représentèrent à l'amiral qu'il serait très-difficile et très-dangereux d'embarquer l'équipage de deux bâtiments sur une seule caravelle , et lui demandèrent l'autorisation de

84 YOYAGES ET AVENTURES

rester dans l'île. Cette proposition suggéra à Colomb l'idée de jeter dans cette île les premiers fondements d'une colonie future. Les débris de la caravelle fourniraient tout ce qui serait nécessaire pour bâtir et armer une forteresse, et les marins qui resteraient dans l'île seraient chargés de l'explorer; ils apprendraient la langue du pays, recueilleraient l'or, tandis que l'amiral retournerait en Espagne pour en ramener de nouveaux colons. Guacanagari se montra fort joyeux lorsqu'il sut qu'un certain nombre des merveilleux étrangers avaient le dessein de s'établir dans l'île et de l'aider à la défendre; et ce fut avec une grande satisfaction qu'il apprit que l'amiral se proposait de revenir la visiter. On obtint aisément de lui l'autorisation de bâtir le fort, et ses sujets aidèrent même les Espagnols dans les travaux de construction : ils étaient bien loin de penser qu'ils élevaient ainsi l'instrument de leur servitude.

Au milieu de ces diversesoccupalions, des Indiens vinrent annoncer à Colomb qu'un autre vaisseau était à Tancre dans une rivière qui coulait à l'E. de leur île. Celui-ci pensa que c'était la Pinta\ il dépêcha immédiatement un canot à sa rencontre, avec une lettre qui pressait Pinzon de le rejoindre au plus vite. Le canot côtoya l'île pendant l'espace de trente lieues environ ;maisilrevintsansavoiraperçu aucune trace de la Pinta; ce mauvais succès réveilla toute l'inquiétude de Colomb. Il était possible que le vaisseau de Pinzon eût été englouti; ainsi tout le succès de son voyage dépendait du retour de sa misérable caravelle à travers l'immense étendue de l'Océan, où le plus léger accident pouvait abîmer dans ses profondeurs et lui et le secretde sa découverte. Iljugeadonc

à propos de ne pas prolonger plus longtemps son voyage; il renonça à explorer ce magniiique pays, qui semblait l'inviter à le visiter, et il se décida à retourner en Espagne,

L'activité des Espagnols aidés des insulaires fut si grande, qu'en dix jours la forteresse était achevée. C'était une grosse tour en bois , couverte d'un toit et environnée d'un large fossé. Elle fut pourvue de munitions de guerre et armée d'un canon sauvé du naufrage ; c'était plus qu'il n'en fallait pour tenir en échec et même pourrepousser ce peuple pacifique. Colomb donna à cette forteresse, ainsi qu'au havre qu'elle commandait, le nom de la Natividad ou laNativitéy en mémoire de ce qu'elle avait été construite des matériaux sauvés du naufrage de son vaisseau le jour de la naissance du Christ. Parmi tous ceux qui s'offraient à rester dans l'île, Colomb choisit trente-neuf deceux qui lui inspiraient le plus deconliance; il les plaça sous le commandement de Diego de Arana , commissaire et maître d'armes du bord. En cas de mort, Pedro Guttierez héritait du commandement , et il devait être remplacé au besoin par Rodrigo de Escobino. Colomb recommanda solennellement aux hommes qu'il laissait dans l'île d'obéir à leurs commandants , de respecter le cacique Guacanagari et les autres chefs du pays, et d'entretenir avec les naturels des relations amicales. 11 les avertit de ne pas se disperser , leur disant que leur force dépendait de leur union ; il leur enjoignit donc de ne pas s'aventurer hors du territoire de leur ami le cacique. Quant aux chefs , il leur laissa pour instructions de faire tous leurs efforts pour acquérir une parfaite connaissance de l'île, de recueillir l'or et les épices, et

de chercher un havre plus sûr et plus commode pour y fixerdétiniiivemenl le lieu de leurélablissement.

Avant son départ, Colomb voulut donner aux Indiens le spectacle de nouveaux exercices militaires , pour augmenter encore la haute opinion qu'ils avaient delapuissancedes blancs. Les Espagnolsselivrèrent descombatssimulésavecrépée, le bouclier, la lance, l'arbalète et les armes à feu. Le tranchant de l'acier, le pouvoir de donner la mort que possédaient les mousquets et les arbalètes, ne cessaient d'exciter l'étonneraent des Indiens; mais rien n'égalait leur frayeur et leur stupéfaction lorsque le canon déchargé du haut de la forteresse l'enveloppait de fumée, ébranlait les forêts du bruit de son tonnerre, et mettait en pièces les arbres les plus durs.

Lorsque l'amiral prit congé de Guacanagari , l'excellent cacique répandit un torrent de larmes ; quoiqu'il eût été intimidé par la dignité des manières de Colomb, et par l'opinion qu il avait conçue que son hôte était d'une nature surhumaine, il avait été complètement gagné par la bonté de son caractère. Les matelots, qui avaient aussi formé des liaisons parmi les Indiens, les quittèrent avec regret. Maislesadieux les plus pénibles furent ceux qu'ils échangèrent avec leurs compagnons qui restaient dans Tîle ; la communauté des }>érils et des aventures avait lié ces hommes par un attachement mutuel. Lorsque le canon eut donné le signal du départ, les matelots saluèrent cette poignée de volontaires abandonnés ainsi au milieu des dangers d'un monde inconnu ; leurs amis, assemblés sur le rivage, répondirent à ce cri d'adieu; mais ils ne devaient plus être là pour recevoir le salut de l'amiral à son retour.

Ce fat le 4 janvier que Colomb partit de la Natividad pour retourner en Espagne. Le 6, tandis qu'il louvoyait le long des côtes avec vent en tête , la vigie cria qu'on apercevait une voile qui venait droit à leur rencontre. On reconnut , à la grande joie de tout l'équipage, que c'était la Pinta qui avançait, chassant devant le vent avec ses voiles larguées. Après avoir abordé le vaisseau amiral, Pinzon chercha à excuser sa désertion en prétendant que le gros temps l'avait séparé des autres navires, et que depuis lors ilavaitinutiiement fait tous ses efforts pour rejoindre Colomb. Celui-ci écouta patiemment cette explication, mais sans y croire, il évita, du reste, tout reproche qui eût pu susciter quelque dispute et troubler le reste du voyage. 11 est certain que Pinzon l'avait abandonné avec intention et avait fait voile directement à l'E. , à la recherche d'un pays que les Indiens qu'il avait à son bord assuraient être riche en mines d'or. Ils l'avaient, en effet, conduit à Espanola, où il était demeuré quelque temps à l'ancre dans une rivière située à quinze lieues environ de la Natividad. Son trafic avec les indigènes lui avait rapporté une grande quantité d'or , il s'en était approprié une partie en sa qualité de capitaine, et avait divisé l'autre entre tous les hommes de son équipage, pour s'assurer de leur iidélité à garder le secret. En quittant le pays, il avait enlevé six Indiens, quatre hommes et deux femmes, qu'il destinait à être vendus en Espagne.

Colomb se dirigea vers cette rivière, à laquelle il donna le nom de B.io de Gracia; mais elle a longtemps continué à être connue sous le nom de rivière de Marlin-Alonzo, L'amiral ordonna d'ailleurs que

les Indiens fassent reconduits à terre, et qu'on les chargeât de présents destinés à réparer rinjustice qu'ils avaient soufi'erte , et à apaiser le ressentiment que leur enlèvement avait causé parmi les naturels de l'île. L'exécution de cet ordre éprouva beaucoup de difficultés de la part de Pinzon ; sa résistance se manifesta même par quelques mots fort aigres qu'il échangea avec l'amiral.

Les deux vaisseaux s'avancèrent ainsi le long des côtes jusqu'à une certaine distance où ils jetèrent l'ancre dans une vaste baie, ou plutôt dans un golfe de troislieues d'étendue, et qui creusait siavanl dans les terres , que Colomb le prit d'abord pour un bras de mer. En cet endroit ils furent visités par les Indiens qui habitaient les montagnes de Ciguay, race belliqueuse et robuste , tout à fait différente des peuplades timides et paci6ques que Colomb avait rencontrées jusque alors. Leur aspect était farouche, leurscorps peints d'une manière effrayante; ils portaient fièrement sur la tête une couronne de plumes; ils étaient armés d'arcs et de flèches, de massues et de sabres d'un bois de palmier si dur, que d'un seul coup ils pouvaient fendre un casque et frapper la tête qu'il couvrait. A la vue de ce peuple farouche, Colomb pensa que c'étaient là ces Caraïbes si redoutés sur toutes ces mers; mais les Indiens le dissuadèrent et lui firent entendre que les îles des Caraïbes étaient situées à Test.

Les Espagnols eurent une légère escarmouche avec ces montagnards; plusieurs Indiens restèrent sur la place. Ce fut le premier combat que les Espagnols aient livré aux habitants du Nouveau-Monde ; pour la première fois le sang indien coula , répanda par la

main des blancs. En nnémoire de ce combat, ce lieu fut nommé par Colomb et golfo de las Fléchas y ou golfe des Flèches ; il est connu de nos jours sous la dénomination de golfe de Samana. Colomb fut affligé de ce que tous ses efforts pour conserver des relations amicales avec les naturels avaient été inutiles ; il prévit pour l'avenir une rupture avec les Indiens. Cependant, le lendemain, ceux-ci s'approchèrent des Espagnols avec autant de confiance et de franchise que s'ils ne les eussent pas combattus la veille. Le cacique vint à bord sans autre gardequ'une suite de trois hommes; plus tard, en trafiquant avec les Espagnols, ces Indiens ne leur montrèrent ni haine ni méfiance. Cette preuve d'un caractère aussi généreux que brave fut surtout appréciée par Colomb ; il traita le cacique avec une grande distinction et ne le laissa partir que chargé de présents, ainsi que son escorte. Le cacique de Ciguay se nommait Mayonabex ; dans la suite de cette histoire , on le verra se conduire avec digni té et courage dans tous les événements où il aura occasion d'en faire preuve. Colomb, en quittant cette baie, prit à son bord quatre jeunes Indiens qui devaient le guider aux îles Caraïbes, situées à TE. Les Indiens faisaient de curieux récits sur ces îles , ainsi que sur celle de Manlinino, qu'ils disaient habitées par des Amazones. Cependant le vent qui enflait les voiles tournait le vaisseau du côté de la patrie ; Colomb vit que le chagrin et l'impatience de revoir le pays assombrissaient toutes les figures , à l'idée de se détourner de la route qui y conduisait. Il remit donc à un autre temps l'exécution de son dessein, et mit toutes ses voiles au vent pour retourner en Espagne.

Autant les vents alizés avaient été favorables aux Espagnols lorsqu'ils faisaient route à l'O., autant ils leur furent contraires au retour. La brise favorable qui s'était levée d'abord tomba bientôt; de faibles vents d'E. avecdes intervalles de calme la remplacèrent.Cependant le temps se montraitquelquefois plus propice, et le 12 février leur voyage était tellement avancé, qu'ils pouvaient se flatter de voir bientôt la terre. Tout à coup le vent commença àsoufQeravec violence. Colomb reconnut à ce signe l'approche d'une tempête. En effet, elle éclata bientôt avec une affreuse violence. Les frôles vaisseaux que montaient les Espagnols n'étaient pas de nature à soutenir les terribles ouragans de l'Atlantique ; toute la nuit ils furent obligés de fuir vent arrière , toutes les voiles pliées,àlamercideséléments.I^matiD,la tourmente parut se calmer, ils purent aventurer quelques voiles au vent; mais bientôt l'ouragan venu du S. redoubla de furie; sa violence s'accrut encore pendant la nuit. Les vaisseaux, horriblement ballottés parles vagues, fatiguaient et menaçaient à tous moments de s'engloutir ou de se briser. La tempête augmentant toujours , ils furent obligés de fuir de nouveau devant le vent. L'amiral tit les signaux de nuit à la pinta pourqu'ellecontinuàl àvoguerde conserve avec lui; pendant quelque temps elle répondit par des signaux semblables ; mais les deux vaisseaux furent enfin séparés par la violence de la tempête ; on voyait par intervalles les lumières des signaux briller dans la nuit; puis enfin on cessa réciproquement delesapercevoir. Lorsque le jour parut, l'œil ne pouvait voir sur toute l'étendue de l'Océan que les vagues qui se choquaient avec fureur. Colomb interrogea l'horizon

avec sollicitude; mais ce fat inulilement, aucune trace de la Pinta n'apparaissait sur la mer.

Pendant tout le cours de celte afl'reuse journée , le vaisseau abandonné à lui-même dériva au gré de la tempête. Ne comptant plus sur les secours de la science humaine, Colomb s'efforça de se rendre la Divinité propice par des vœux solennels. On s'imposa divers pèlerinages et plusieurs pénitences que Colomb s'engagea à accomplir pour la plupart. 11 fit entre autres le vœu de faire célébrer une messe solennelle, et de veiller et prier toute une nuit dans la chapelle du couvent de Santa-Clara à Moguer. Chaque matelot faisait ses vœux particuliers. L'amiral , au nom de l'équipage , promit que , s'il parvenait à atteindre le rivage , ils iraient tous en procession, pieds nus et en chemise, rendre grâces à Dieu dans une église dédiée à la Vierge.

Cependant la tempête redoublait de fureur, et l'équipage se croyait perdu. Pendant tout le temps que dura cet épouvantable conflit des éléments, Colomb fut en proieà la plus vive anxiété. 11 était sans cesse harcelé par les murmures de l'équipage, qui maudissait le jour où il avait quitté la terre natale , et l'heure où il avait manqué de résolution pour lui faire abandonner l'entreprise. Colomb pensait avec tristesse à ses enfants, que sa mort allait laissersansappui. Mais il avait encore une autre source de chagrin qui était plus amer que la mort même. Il était fort probable que la Pinta avait péri au milieu des flots. S'il en était ainsi, tout l'espoir de sa découverte reposaitsur le salut de sa faible barque; la première lame pouvait passer sur le souvenir de sa découverte et l'effacer à jamais, et alors son nom restait comme celui d'un

aventurier qui avait péri en poursuivant une chimère.

Tandisqu'il était plongédanscestristesréflexions, il imagina tout à coup un expédient au moyen duquel, en supposant que son vaisseau périt, la gloire de son succès survivrait à son nom, et les avantages de sa découverte seraient assurés aux souverains.il écrivit sur un parchemin un récit abrégé de cette découverte, et de la prise de possession de ce Nouveau-Monde au nom de Leurs Majestés Catholiques; Il cacheta ce parchemin, l'adressa au roi et à la reine d'Espagne, et souscrivit sur le pli la promesse de mille ducats à celui qui remettrait ce paquet intact à son adresse. Ensuite il enveloppa cet écrit dans une toile cirée qui fut de nouveau enduite de cire; le tout fut placé dans un tonneau qu'on jeta à la mer. Il prit les mêmes soins pour le journal de sou voyage ; une copie en fut faite et renfermée de la même manière dans un tonneau qu'on plaça sur la poupe du vaisseau, de façon qu'en supposant que le bâtiment sombrât, le tonneau pût surnager et sauver le précieux dépôt qu'il renfermait.

Heureusement ces sages précautions furent inutiles. Au coucher du soleil, les nuages laissèrent percer dans le firmament un rayon de clarté à l'O. Le vent tourna vers l'équateur, et le 15 février, dans la matinée, le vaisseau était en vue de la terre. Les transports des marins , en reconnaissant l'ancien inonde , égalèrent presque ceux qu'ils avaient fait éclater en découvrant le nouveau. Pendant deux ou trois jours le vent resta contraire; ils louvoyèrent sans perdre de vue la terre, dont ils n'apercevaient cependant que faiblement les lumières à travers le brouillard. Enfin ils jetèrent l'ancre devant l'île de

Sainte-Marie, la plus méridionale des Açores, qui a[)parLenait au royaume de Portugal. Mais une réception inhospitalière y attendait les pauvres marins battus de la tempête; raccueil que les hommes civilisés leur réservaient à leur retour fut bien différent de cette bienveillante hospitalité qu'ils avaient trouvée parmi les peuplades sauvages du Nouveau-Monde. Colomb avait envoyé une partie de son équipage à terre pour se rendre nu-pieds et en procession, suivant le vœu qu'ils avaient fait, aune petite chapelle de la Vierge élevée sur la côte dans un endroit solitaire : il attendait son retour pour remplir la même cérémonie avec le reste de l'équipage. A peine avaient-ils commencé às'acquitlerde leurs prières etàrendre grâces de leur délivrance, qu'une troupe d'hommes à pied et à cheval , conduits par le gouverneur de l'île , entoura la chapelle et les fit tous prisonniers. Le véritable but de cette agression était le désir de s'empar<^r delà personne de Colomb. En effet, le roi de Portugal, craignant que l'entreprise de Colomb ne lui dérobât au protit des rois ^d'Espagne quelquesunos des découvertes qu'il était occupé àpoursuivre, avait envoyé l'ordre à tous les gouverneurs des iles et des ports éloignés de se saisir de Colomb partout où on le trouverait.

Lo gouverneurde Sainte-Marie, ayant échoué dans sa ])remière tentative , employa la ruse pour attirer Colomb dans le piège; mais ce fut également sans suce '-s. Le vent avait change et était favorable à la continuation du voyage : il mit à la voile le 24 février. Le temps fut propice pendant deux ou trois jours, puis il redevint orageux. Dans la nuit du 2 mars, la caravelle fut assaillie par un coup de vent.

qui déchira ses voiles et la mita deux doigts de sa perte. La tempête continua le jour suivant.

Enfin le 4 mars, au point du jour , la caravelle avait dépassé les rochers de Cintra, et mouillait à l'embouchureduTage. Malgré toutes les raisons que l'amiral pouvait avoir de se défier des dispositions du Portugal à son égard, il n'avait pas d'autre alternative que d'entrer dans ce port; en conséquence, il jeta l'ancre à trois heures, en face de Rastello. Les habitants accoururent de tous les points de la côte , et s'empressèrent de le féliciter sur sa conservation, qui leur paraissait miraculeuse, car ils avaient suivi pendant toute la matinée les mouvements du vaisseau avec une grande anxiété , et avaient fait des prières pour son salut.

Aussitôt après son entrée dans le Tage, Colomb envoya au roi et à la reine d'Espagne un courrier porter la nouvelle de sa découverte. Il écrivit aussi au roi de Portugal pour solliciter l'autorisation de faire entrer son vaisseau à Lisbonne, car le bruit courait qu'il était chargé d'or, et il ne se trouvait pas en sûreté dans le voisinage d'une place telle que Rastello , habitée par un peuple aussi pauvre que courageux. En même temps il indiquait la route qu'il avait suivie et racontait les événements de son voyage , pour ne laisser aucun doute dans l'esprit du roi sur la légitimité de son entreprise , et dissiper la crainte qu'il avait pu concevoir de le trouver sur le chemin de ses propres découvertes.

Le peuple de Lisbonne fut frappé d'étonnement à la nouveauté du spectacle qu'offrait ce vaisseau , chargé des habitants et des productions d'un monde inconnu. Pendant plusieurs jours le Tage fut couvert

DE CFIRISTOPHE COLOMB. 95

débarques et de canots qui allaient du rivage à la caravelle. Parmi les visiteurs on cooiptait plusieurs officiers de la couronne et des cavaliers de distinction.

Le 8 mars, Colomb reçut un message du roi de Portugal. Ce prince le félicitait de son arrivée et l'engageait à se rendre à sa cour, qu'il tenait à Valparaiso. à neuf lieues environ de Lisbonne. En même temps le roi ordonnait qu'on lui fournît gratuitement tout ce qui lui était nécessaire, ainsi qu'aux gens de son équipage.

Colomb n'avait pas une grande confiance dans la bonne foi de Jean de Portugal, et ce ne fut qu'avec répugnance qu'il se rendit, à son invitation de paraître à la cour. Mais la réception du roi fut celle qu'il devait attendre d'un prince éclairé. Près de la résidence royale il trouva les principaux personnages de la maison du roi qui avaient été envoyés à sa rencontre , et qui le conduisirent au palais en grande cérémonie. Le roi lui dit qu'il était le bienvenu en Portugal , et le félicita sur l'heureux résultat de son entreprise. Il le lit asseoir en sa présence, honneur qui était le privilège exclusif des personnes du sang royal ; et lui assura que tout ce que possédait son royaume était à la disposition des princes d'Espagne et à son propre service. 11 lui fit raconter de nouveau les événements de son voyage, et le pressa de questions sur la nature du sol qu'il avait découvert, sur ses habitants, sur ses productions, sur la route qu'il avait tenue pour y arriver. Le roi semblait prendre plaisir à entendre les réponses de Colomb-, mais chacune de ses réponses était pour lui un nouveau sujet de remords, lorsqu'il pensait que cette magnifique

entreprise lui avait éic offerte, et qu'il avait refusé de la prendre sous sa protection. Il eut cependant la pensée que ces nouvelles découvertes pouvaient anticiper sur le territoire que la bulle du pape lui avait accordé. Il ne manqua pas de conseillers qui Tencouragèrent dans cette opinion et cherchèrent à l'irriter contre Colomb. Des courtisans proposèrent môme de faire assassiner Colomb; mais le roi avait l'âme trop élevée pour adopter un conseil aussi lâche.

Cependant quelques-uns de ses conseillers lui suggérèrent un autre projet : ce fut de préparer secrètement un armement considérable et de faire partir une flottille en toute hâte, sous la conduite de deux matelots portugais qui avaient fait le voyage avec Colomb, pour s'emparer des contrées nouvellement découvertes; ils comptaient d'ailleurs avoir raison de l'Espagne par un appel aux armes. Ce conseil , dans lequel il y avait un mélange de courage et de ruse, plut beaucoup au roi Jean; il résolut de le mettre promptement à exécution.

Cependant Colomb fut traité de la manière la plus honorable. Une nombreuse escorte de cavaliers de la cour l'accompagna jusqu'à son vaisseau. Chemin faisant, il fut reçu par la reine au monastère de Sant-Ânlonioà Villa-Franca. Sa Majesté etles dames de sa suite entendirent avec admiration le récit des événements de son voyage. Le roi lui avait offert de le défrayer des dépenses de la route s'il voulait se rendre par terre jusqu'en Espagne ; mais le temps était beau, Colomb préféra retourner à sa caravelle. Il mit en mer le 13 mars , et arriva heureusement à Palos le 25, n'ayant pas niis plus de sept mois et demi pour accomplir la plus gigantesque des entreprises maritimes.

Le retour triomphant de Colomb fut un prodigieux événement dans la petite ville de Paios. Chacun de ses habitants était plus ou moins intéressé au sort de l'expédition. Un grand nombre avaient déjà pleuré leurs amis comme s'ils fussent perdus sans retour, et l'imagination avait entouré leur catastrophe de toutes les horreurs qu'elle pouvait inventer. Lorsqu'ils virent un de ces aventureux vaisseaux tranquillement mouillé dans leur port, ils ne purent contenir leurs transports de joie; les cloches furent mises en branle, les boutiques fermées, et toutes les affaires suspendues. Colomb mit pied à terre et se dirigea en procession jusqu'à l'église de Saint- Georges , pour rendre grâces à Dieu de son heureuse arrivée. L'air retentit d'acclamations sur son passage, et la population le reçut avec des honneurs qui ne se rendaient qu'aux souverains.

Ayant appris que la cour était à Barcelone, Colomb se disposait à s'y rendre par mer ; mais la pensée des dangers et des désastres de son dernier voyage le détourna d'exécuter ce dessein : il écrivit au roi et à la reine d'Espagne pour leur annoncer son arrivée, et partit pourSéville, où il alla attendre leur réponse. Cette réponse arriva au bout de quelques jours ; elle était aussi favorable que Colomb pouvait le désirer. La possession d'un nouvel empire d'une grande étendue qui paraissait renfermer des richesses immenses, et dont l'acquisition leur avait coûté si peu de peine , ne pouvait manquer d'éblouir les deux souverains. Ils s'empressèrent de confirmer à Colomb les titres d'amiral et de vice-roi, lui renouvelant la promesse de grandes récompenses, et le pressant de reparaître immédiatement à la cour, pour concerter avec lui le

plan d'une nouvelle expédition entreprise sur une échelle plus vaste.

C'est ici le lieu de dire quelques mots de Martin- Alonzo Pinzon. Par une singulière coïncidence, il paraît certain qu'il aborda à Palos le soir même du jour de l'arrivée de Colomb. La tempête l'avait chassé jusque dans la baie de Biscaye, et il avait relâché dans le port de Bayonne. Incertain si Colomb avait survécu à cette affreuse tourmente, il écrivit sur-lechamp aux souverains d'Espagne le récit des découvertes qui avaient été faites, et demanda l'autorisation d'aller à la cour pour donner de vive voix tous les détails qui concernaient son voyage. Aussitôt que le temps le lui permit, il fit voile pour Palos, triomphant à l'avance de laréception qui l'atlendait dans sa ville natale. Mais , lorsqu'il vit le vaisseau de Colomb à l'ancre dans le port, et qu'il apprit avec quel enthousiasme le retour de l'amiral avait été salué par la population, le cœur lui faillit. On dit qu'il eut peur que Colomb, devenu tout-puissant par son succès, ne le fit arrêter en punition de sa désertion à Tîle de Cuba; mais cette interprétation n'est pas vraisemblable : Pinzon était un homme de résolution, incapable d'éprouver aucune craintede ce genre. Il est plus probable que la conscience de sa coupable conduite lui inspira de la répugnance à se présenter en public au milieu de l'enthousiasme qu'excitait l'arrivée de Colomb , et qu'il ne voulut pas être témoin des honneurs accumulés sur la tête d'un homme dont il avait eu tant de peine à reconnaître la supériorité. Quoi qu'il en soit, on dit qu'il aborda secrètement dans Fon canot, et s'enferma jusqu'au départ de l'amiral. Alors seulement il se montra chez lui , attendant avec

anxiété la réponse des souverains à sa lettre. Cette réponse arriva enfin; mais elle défendait expressément à Pinzon de paraître à la cour, et contenait un blâme sévère de sa conduite. Cette lettre mit le comble à son humiliation : il était déjà malade; peu de jours suffirent pour le mener au tombeau ; il mourut empoisonné par son chagrin et ses remords.

Le voyage de Colomb depuis Séville jusqu'à Barcelone fut semblable à la marche d'un prince. Les populations accouraient sur son passage de tous les lieux-environnants ; elles s'assemblaient sur la route et dans les villages voisins, et remplissaient Fair de leurs acclamations.

Il fit son entrée à Barcelone vers le milieu du mois d'avril. La pureté de l'air et la sérénité du ciel de ce climat favorisé, surtout à cette époque de l'année, rendirent plus splendide encore la mémorable cérémonie de sa réception.

Son entrée dans la ville peut être comparée à l'un de ces triomphes que les Romains décernaient aux conquérants. Au premier rang marchaient les Indiens, le corps bigarré de peintures, suivant leur mode bizarre, et parés de leurs ornements d'or. Après eux on portait des perroquets de toute espèce, des oiseaux empaillés, des animaux d'une nature inconnue et des plantes rares, auxquelles on attribuait des vertus merveilleuses. On avait pris soin de mettre en évidence les ornements d'or que les sauvages avaient coutume de porter, afin de donner une grande idée de la richesse du nouveau pays. Colomb venait ensuite à cheval, entouré d'une brillante cavalcade des chevaliers espagnols. Les rues étaient tellement obstruées par la foule, que le cortège ne pouvait

avancer qu'à grand'peiiie ; les curieux couvraient jusqu'aux toits des maisons.

Afin de recevoir Colomb avec plus de distinction, les souverains avaient fait dresser leur trône en public; ils attendaient l'arrivée de l'amiral, assis sous un riche dais de brocart et d'or; le prince Juai> était à leur côté, et derrière eux les principaux personnages de l'État. La troupe brillante des cavaliers qui servait d'escorte à Colomb l'accompagna jusqu'en présence du roi. La figure imposante de l'amiral, son air de dignité et de grandeur le faisaient remarquer au milieu de ceux qui l'entouraient. Un modestesourireanimaitles traits de Colomb, etmontrait combien il était sensible aux honneurs dont on l'entourait; rien assurément n'était plus fait pour toucher une âme pleine d'une noble ambition, et qui avait la conscience de son mérite, que ces témoignages d'admiration et de reconnaissance que luirendait toute une nation ou plutôt tout un monde. A sou approche les souverains se levèrent , hommage qui n'était rendu qu'aux personnes du plus haut rang. Colomb se mit à genoux, et se préparait à leur baiser les mains en signe de vasselage,mais ils le forcèrent à se relever et le firent asseoir en leur présence, honneur bien rarement accordé dans cette cour cérémonieuse.

Il fit alors le récit des principaux événements de son voyage, et montra les diverses productions du Nouveau-Monde, ainsi que les Indiens qu'il avait amenés. Il affirma à Leurs Majestés que ce premier résultatde l'entreprise n'était que l'avant-coureur des grandes découvertes qui restaient à faire, et qui mettraient sous leur domination des rovaumes dont la

richesse était incalculable , tout en convertissant à la vraie foi des nations entières.

Lorsque Colomb eut achevé son récit, Ferdinand et Isabelle tombèrent à genoux, levèrent les mains vers le ciel , et, les yeux pleins de larmes de joie, rendirent grâces à Dieu. Tous ceux qui étaient présents suivirent leur exemple; un profond et religieux enthousiasme avait saisi toute cette brillante assemblée; ce senliment précéda l'explosion de la joicpublique, qui se répandit bientôt en cris de triomphe. I.e Te Deum fut chanté par le chœur de la chapelle royale; les voix qui s'élevaient avec mélodie du sein d'un orchestre bien dirigé , semblèrent porter à la Divinité les sentiments et les vœux des auditeurs. C'est aveccette piété solennelle que la brillante cour d'Espagne célébra ce mémorable événement. Sa reconnaissance offrit un tribut de prières et de mélodie, et gloire fut rendue àDieu de la découverte del'autre hémisphère.

Cependant , au milieu des ioies de son triomphe et des préoccupationsdessplendides projets qu'il rêvait, Colomb ne perdait pas de vue son pieux dessein de délivrer le Saint-Sépulcre. Plein de l'idée des immenses richesses que ses découvertes devaient lui assurer, il fit vœu d'équiper dans sept années une armée de quatre mille chevaux et de cinquante mille hommesde pied, pour faire une croisade à la Terre- Sainte, et d'entretenir cette armée pendant cinq années consécutives. Pour bien connaître le caractère de cet homme extraordinaire , il est nécessaire de se rappeler que son religieux projet était né dans la méditation. Cette âme, élevée au-dessus des considérations vulgaires d'intérêt personnel, s'était atta-

chée avec enlhousiasme à cette pieuse et héroïque pensée de la conquête du Saint-Sépulcre, qui, dans ce temps de croisades, avait enflammé l'imagination et dirigé les efforts des plus braves guerriers et des plus nobles princes.

Durant son séjour à Barcelone , les princes saisirent toutes les occasions de donner à Colomb les preuves de la plus haute considération. Il était admis en tout temps en présence du roi. Lorsque Ferdinand se promenait à cheval , Colomb était souvent appelé à ses côtés, tandis que le prince Juanse tenait à la droite de son père. La reine se plaisait à lui faire raconter les particularités de son voyage. Pour perpétuer dans sa famille le souvenir de la gloire de sou entreprise , le roi lui accorda des armoiries. Ces armoiries portaient les armes royales écartelées du château et du lion ; mais le roi avait ajouté à ces insignes celles qui se rapportaient particulièrement à Colomb: c'était un groupe d'îles en champ de vagues. La devise de son blason était celle-ci :

A CASTILLA Y A LEON NCEYO MCNDO DIO COLOî».

(Colomb a donné un nouveau monde au royaume de Castille el à celui de Léon.)

La pension de trente écus promise à celui qui signalerait le premier la terre fut décernée à Colomb, qui , le premier , avait aperçu la lumière sur le rivage. On prétend que le matelot qui avait découvert la terre fut si irrité de se voir frustré de la récompense qu'il croyait avoir gagnée , qu'il abandonna son pays et abjura sa foi ; il passa en Afrique et

se fit musulman. Du reste , cette anecdote ne repose que sur une autorité douteuse.

La faveur dont jouissait l'amiral auprès des souverains lui valut pour quelque temps les caresses de la noblesse , car , à la cour , les attentions et les prévenances sont toujours prodiguées à Thomme que le roi distingue et honore. C'est à l'un des banquets qui lui furent offerts à cette époque qu'arriva l'aventure bien connue de l'œuf. Un courtisan, homme d'un petit esprit, qui souffrait impatiemment les honneurs qu'on rendait à Colomb, et qui surtout était jaloux de ce qu'on rendait ces honneurs à un étranger, lui demanda si, en supposant qu'il n'eût pas découvert les Indes, il pensait qu'il n'y avait pas en Espagne un seul homme capable d'exécuter cette entreprise. Colomb se garda de faire une réponse directe à ce propos; mais il prit un œuf, et engagea tous ceux qui étaient présents à le faire tenir droit sur une de ses extrémités. Chacun l'essaya, mais en vain. Alors Colomb frappa Tœuf sur la table, cassa le bout , et le fit tenir sur l'extrémité tronquée. C'était faire entendre d'une manière bien simple que , le Nouveau- Monde une fois découvert , rien ne semblait plus facile aux imaginations vulgaires.

lOi Y0Y4GES ET AV-ENTURES

Page 1