‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Bulle du pape à l'occasion des terres découvertes. — Second voyage, — Fondaiioa dlsabella.

Au milieu de toutes ces réjouissances, les souverains d'Espagne ne négligèrent pas de prendre les mesures nécessaires pour assurer leurs nouvelles possessions. Durant les croisades, un accord fait entre les princes chrétiens avaitétablienprincipeque le pape, possédant l'autorité suprême sur toutes les choses temporelles, en sa qualité de vicaire du Christ sur la terre, aurait le droit de disposer de toutes les terres païennes queles chrétiens entreprendraientde réduire sousla domination de l'Église et de convertir à la lumière de la foi.

Alexandre VI avait été récemment élevé à la chaire poniiticale. Ferdinand lui envoya des ambassadeurs chargés de lui annoncer la nouvelle découverte et do s'en féliciter avec lui comme d'un grand triomphe de la foi , et d'une heureuse acquisition pour l'empire de TÉglise. Ils devaient solliciter Sa Sainteté do publier une bulle qui reconnût la souveraineté du royaume de Caslille sur toutes les terres déjà découvertes, et sur toutes celles qui pourraient Tcire encore dans ces latitudes.

La bulle fut accordée et publiéele 2 mai 1493. Elle

DE CHRISTOPHE COLOJIB. 105

Investissait les souverains dT.spagne , dans les con. 'trées récemment découvertes , des droits et des privilèges qui avaient déjà été accordés au Portugal pour ses découvertes en Afrique, et sous la condition qui avait été imposée aux Portugais de propager la foi catholique. En conséquence , pour prévenir toute contestation entre les deux États, la fameuse ligne de démarcation futétablie.Cetteligne imaginaire partait du pôle nord pour aboutir au pôle opposé , et passait à une centaine de lieues à TO. des Açores et du Cap-Vert. Toutes les terres découvertes par les Espagnols , à l'O. de cette ligne , devaient appartenir au royaume de Castille; toute contrée découverte dans la direction opposée rentrait sous la domination du Portugal.

Cependant les préparatifs de la seconde expédition de Colomb étaient poussés avec la plus grande activité. AKn de fixer d'une manière régulière l'expédition des affaires du Nouveau-Monde, la direction en fut confiée à Juan Rodriguez de Fonseca, archidiacre de Séville, qui successivement fut promu aux sièges épiscopaux de Badajoz, de Palenciaetde Burgos, et enfin élevé à la dignité de patriarche des Indes. Francisco Pinelolui fut associé en qualité de trésorier, et Juan de Soria avec le titre de contador ou contrôleur. Le siège de cette administration fut établià Séville, etelie donna naissanceàceltecélcbre Compagnie des Indes qui plus tard acquit tant d'importance et s'éleva à un si haut degré de puissance. Personne ne pouvait s'embarquer sur les terres nouvellement découvertes sans en avoir obtenu l'autorisation expresse du roi , de Colomb ou de Fonseca.

Comme la conversion des païens ctaitun des grands

i06 VOYAGES ET ANENTURES

objets des découvertes, douze ecclésiastiques lurent adjoints à l'expédition. A leur tête était le moine bénédictin Bernardo Buly, ou Boyle, né en Catalogne ; c'était un homme d'un mérite éminent, qui jouissait d'une grande réputation de sainteté. Il fut nommé parle pape son vicaire apostolique dans le Nouveau- Monde. Les moines étaient chargés de pieuses recommandations de la reine ; elle les avait richement pourvus de tout ce qui pouvait servir à accomplir dignement les rites et les cérémonies de l'Église. Isabelle prenait un intérêt particulier au sort des indigènes; il lui semblait que Dieu les avait commis spécialement à sa sollicitude. Elle ordonna qu'eu toute circonstance ils fussent traités avec la plus grande douceur, et recommanda à Colomb de punir d'une manière exemplaire tout Espagnol qui commettrait quelque injustice à leur égard. Les six Indiens qui avaient suivi l'amiral à Barcelone furent baptisés en grande pompe. Le roi, la reine, le prince Juan furent leurs témoins dans cette solennité; on les regarda comme une sorte d'offrande qu'on faisait à Dieu des premiers fruits du Nouveau-Monde.

Les préparatifs de l'expédition furent encore bâtés par la conduite du roi de Portugal. Il préparait un grand armement dont la destination avouée était une expédition en Afrique, mais dont le but réel était de s'emparer des pays nouvellement découverts; mais depuis longtemps Ferdinand avait eu avis des préparatifs du Portugal , et il sut les déjouer.

Il est peut-être à propos de dire ici que la querelle des deux États fut déhnitivement réglée le 4 juin 1 494 , par la bulle qui partagea leurs possessions réciproques aumojen d'une ligne imaginaire

qui passait à l'O. du Cap-Vert. Cet arrangement assigna au Portugal la possession du Brésil.

Par les efforts infatigables de Colomb , aidé de Fonseca et de Soria, une flotte de dix-sept vaisseaux, grands et petits, fut bientôt sur le point de mettre en mer. Des laboureurs, des artisans de tout genre furent engagés pour fonder la colonie qu'on projetait ; on pourvut abondamment les vaisseaux de tout ce qui était nécessaire à leur défense et à la subsistance des marins et des passagers ; on les chargea d'instruments destinés à la culture du sol et à Texploitation des mines, et on n'oublia pas les objets d'échange qui avaient quelque prix aux yeux des naturels.

L'enthousiasme extraordinaire qui enflammait les esprits pour tout ce qui avait rapport au Nouveau- Monde, la grande idée qu'on se lormait de ces pays attirait toute sorte de volontaires à Séville. Au nombre des gens de qualité qui s'engagèrent dans cette expédition, était un jeune cavalier de bonne famille, nommé D. Alonzo de Ojeda, qui mérite une mention particulière. Il était petit, mais bien proportionné et taillé vigoureusement ; il était brun de visage , mais sa physionomie était vive et animée ; il était doué d'une agilité et d'une vigueur incroyables. Il excellait dans le maniement des armes, montait admirablement à cheval ; tous les exercices du corps lui étaient familiers ; l'armée de la reine ne comptait pas de meilleur soldat , surtout quand il s'agissait de faire la guerre en partisan. Il était d'un courage à toute épreuve , d'une grande indépendance d'esprit , d'une extrême libéralité ; furieux dans le combat, prompt à chercher querelle , il pardonnait

eL oubliait facilement une injure. Il fut pendant longtemps l'idole de lajeunesse téméraire et aventureuse qui fit les premières expéditions du Nouveau-Monde, et il se distingua par ses exploits dans un grand nombre d'entreprises périlleuses. C'est à l'occasion d'un trait d'étourderie qui lui échappa en présence de la reine, que les historiens nous le font connaître pour la première fois. C'était à la Giralda, tour mauresquedelacathédrale de Séville. Unelongue poutre sortait de cette tour et s'avançait à une hauteur considérable sur une longueur de trente pieds. Ojeda marcha le long de cette poutre avec autant de tranquillité et d'assurance que s'il se fût promené dans sa chambre. Lorsqu'il eut atteint l'extrémilé, il leva un pied en l'air et se tint sur l'autre en équilibre, puis il se retourna fort lestement et regagna la tour ; quand il y fut parvenu , il appuya un pied contre le mur et lança une orange au sommet, effort prodigieux qui indiquait une incroyable force musculaire. S'il eût éprouvé le plus léger vertige pendant cet exploit, s'il eût fait le moindre faux pas, sa chute eût été horrible , et ou ne l'eût relevé que les membres fracîassés.

Le départ de Colomb, à son second voyage, fit un brillant contraste avec l'humilité de son premier embarquement au port de Palos. Le 25 septembre, au lever du jour, la baie de Cadix blanchissait sous les voiles de sa flotte. Elle se composait de trois grands vaisseaux lourdement chargés et de quatorze caravelles. Dans le principe, on avait fixé à mille le nombre des personnes auxquelles on donnait l'autorisation de s'embarquer ; mais un grand nombre de volontaires eurent la faculté de s'enrôler sans re-

cevoir de paie; d'autres se rendirent à bord secrètement et sans autorisation-, de façon que, lorsque ia flotte mit à la voile , elle pouvait bien être montée par quinze cents hommes. Tous étaient pleins de courage ; ils prenaient gaiement congé de leurs amis, comptant sur un heureux voyage et sur un retour triomphant. La populace , qui avait regardé ceux qui avaient suivi Tamiral à son premier voyage comme des hommes sacrifiés à une entreprise désespérée et sans gloire, enviait maintenant le sort de ceux qui s'embarquaient; elle les regardait comme des mortels favorisés qui parlaient pour des régions pleines d'or et pour des climats délicieux, où ils allaient vivre au milieu des richesses et des plaisirs. Colomb circulait au milieu de cette foule, suivi de ses deux fils , dont l'aîné , Fernando , n'était encore qu'un enfant ; ils étaient venus pour assister au départ de leur père. Partout où il passait, tous les yeux le suivaient avec admiration, toutes les bouches s'ouvraient pour le louer et le bénir. Avant le lever du soleil , la flotte avait levé l'ancre, le ciel était pur, le temps favorable; la foule épiait sur le rivage le moment du départ : le jour commençait à paraître; toutes les pensées se tournèrent vers la joie du retour qui rapporterait à l'ancien monde les trésors du nouveau. Colomb toucha aux îles Canaries; ily renouvela sa provision d'eau et de bois, et augmenta sa cargaison d'animaux vivants, de plantes et de semences qu'il comptait propager à Espanola. Le 13 octobre , il perdit de vue l'île de Fer, et, favorisé par les vents alizés, qui le conduisirent doucement pendant toute la route , il dirigea sa course au S.-O. , espérant arriver aux îles Caraïbes , dont on lui avait fait de si intéres-

sants récits lors de son premier voyage. Le 2 novembre , à la pointe du jour , on découvrit à l'O. une grande île que Colomb nomma Dominica, pour l'avoir reconnue un dimanche. En continuant de s'avancer dans la même direction, les Espagnols ne tardèrent pas à voir d'autres îles surgir l'une après l'autre du sein de la mer ; elles étaient couvertes de forêts; des troupes de perroquets et d'autres oiseaux des tropiques animaient le paysage, et l'air était tout parfumé des brises embaumées qui se jouaient dans les voiles. Une partie de ces îles , appelées les Antilles, s'étendait en un demi-cercle dont une extrémité partait de l'O. de Porto-Rico, tandis que l'autre aboutissait à la côte de Paria sur le continent méridional, formant ainsi une espèce de barrière entre le Grand-Océan et la mer des Caraïbes.

Dans une de ces îles, qui reçut le nom de Guadalupe, les Espagnols goûtèrent pour la première fois le délicieux ananas. Us trouvèrent aussi, à leur grande surprise, la carcasse d'un vaisseau européen. Celte rencontre donna lieu à mille conjectures; mais la plus probable de toutes était que ce fragment provenait d'un naufrage, et qu'il avait échoué sur cette côte après avoir traversé l'Atlantique , en suivant les courants qui accompagnent constamment les vents alizés. Mais ce qui les frappa bien davantage et les remplit d'horreur, ce fut de voir des membres humains appendus dans les cabanes , et qui semblaient avoir été mis en réserve pour servir de nourriture ; d'autres rôtissaient ou grillaient au feu. Colomb en conclut qu'il était arrivé aux lies des Cannibales ou Caraïbes, qui étaient l'objet de ses recherches; il fut confirmé dans cette pensée par les captifs que ses gens lui

amenèrent. Les Caraïbes étaient le peuple le plus féroce de ces latitudes ; ils conduisaient en vrais pirates leurs canots jusqu'à la distance de cinquante lieues, faisaient irruption sur toutes les îles, ravageaient les villages, emmenaient en esclavage les femmes et les enfants, et enlevaient les hommes pour les tuer et les manger.

Tandis que Colomb était à terre, un détachement de huit hommes, commandés par Diego Marque, capitaine d'une caravelle, s'égara dans les bois; à la nuit il n'était pas de retour à bord. Cette absence inquiéta l'amiral -, il craignit que Diego Marque n'eût été victime de la férocité des naturels. Le jour suivant, plusieurs détachements furent envoyés à sa recherche, chacun accompagné d'une trompette; les vaisseaux tirèrent plusieurs coups de canon 5 mais tout fut inutile. Les détachements revinrent le soir, fatigués de leurs vaines recherches , avec nombre d'histoires effrayantes sur les traces qu'ils avaient trouvées des horribles festins des Cannibales.

Alonzo de Ojeda, ce jeune et intrépide cavalier dont nous avons parlé plus haut, s'avança alors avec quarante hommes dans l'intérieur de l'île, battant les forêts et faisant retentir les montagnes et les vallées du bruit des trompettes et des armes à feu, mais sans plus de succès. Cette recherche était rendue excessivement pénible par l'épaisseur des forêts et par l'abondance des cours d'eau, qui dans leurs mille détours arrêtaient si souvent la marche de Ojeda, que celui-ci déclara avoir traversé vingtsix rivières pendant une route de six lieues; du reste il fit de magnitiques récits du pays qu'il avait parcouru.

Plusieurs jours s'étaient écoulés dans ces recherches , et Colomb , qui regardait Ojeda comme perdu, était sur le point de mettre à la voile , lorsque celui-ci regagna la flotte avec ses hommes, tous excédés de fatigue. Pendant leur excursion ils s'étaient trouvés égarés dans le labyrinthe d'une forêt si épaisse, qu'elle laissait à peine pénétrer la lumière du jour. Ils étaient montés sur les arbres dans l'espoir de découvrir les étoiles qui auraient dirigé leur course ; mais les branches, étroitement entrelacées et élevées à une prodigieuse hauteur, leur avaient dérobé la vue du ciel. Ils commençaient à se livrer au désespoir, quand ils atteignirent heureusement le rivage; en suivant le bord de la mer , ils parvinrent à gagner l'endroit où la flotte était encore à Tancre.

Après avoir quitté la Guadeloupe , Colomb relâcha à une île qu'il nomma Santa-Cruz; une barque parlie du vaisseau pour aller faire de Feau à la côte eut une rcRConlre avec un canot monté par quelques Indiens, parmi lesquelssetrouvaientdeux femmes. Ces •dernières montrèrent autant de résolution que les hommes et se baltirentendésespérées; elles tendaient leurs arcs avec une telle vigueur, qu'une de leurs flèches traversa le bouclier d'un soldat espagnol et eut encore assez de force pour le blesser. Le canot fut coulé bas , mais les Indiens n'en continuèrent pas moins à se battre ; ils se réunissaient sur les rochers à fleur d'eau , et se servaient de leurs armes avec autant d'aisance et d'adresse que s'ils eussent combattu en terre ferme. Ce ne fut qu'avec les plus grandes difûcultés qu'on parvint à s'emparer d'eux. Les Espagnols ne purent s'empêcher d'admirer leur fier maintien et leur air indompté. Le respect que tous

les Indiens témoignaient à l'une des femmes fit reconnaître leur reine. Elle était accompagnée de soQ fils. C'était un jeune homme fortement constitué , au front hautain ; il avait été blessé dans le combat. Un Caraïbe avait été percé d'outre en outre d'un coup de lance; il mourut de sa blessure. Un jour ou deux plus tard, un Espagnol succomba également; il avait été frappé d'une flèche empoisonnée.

Colomb poursuivit son voyage. Après avoir laissé derrière lui un groupe de petites îles auxquelles il donna le nom de les Onze mille Vierges, il arriva un soir en vue d'une grande île couverte d'épaisses forêts. Les Indiens l'appelaient Boriquen ; Colomb la Dommdi San-Juan Bâtis ta; c'est la môme que Porto- Rico. La flotte côtoya cette île pendant un jour entier. Entin le 22 novembre on toucha à l'extrémité méridionale d'Haïti ou Espanola. La curiosité et l'inquiétude tenaient à bord tous les esprits en suspens. Les nouveaux venus se réjouissaient d'arriver à la fin de leur voyage ; ceux qui avaient fait partie de la première expédition de Colomb se promettaient de voir se renouveler, aumilieu de leurs compagnons qu'ils avaient laissés dans l'ile, les riantes scènes dont ils avaient été déjà témoins et acteurs dans les bocages paisibles d'Haïti. En passant par le golfe de las Fléchas, où il avait eu un engagement avec les naturels, Colomb fit mettre à terre un des jeunes Indiens qui avaient été saisis dans le voisinage et conduits ea Espagne. Il avait eu soin de le faire habiller avec gance etde le charger de ces présents sans valeurqui faisaient tant de plaisir aux naturels; il espérait que les récits de l'Indien donneraient à ses compatriotes une haute idée de la puissance des Espagnols et do

leur libéralité; mais, après l'avoir déposé sur le rivage, il n'en entendit plus parler. Un seul de tous les Indiens qui avaient vu l'Espagne resta à bord ; c'était un jeune Lucayen , né dans l'île de Guanabani; il avait été baptisé à Barcelone et nommé, du nom du frère de l'amiral, Diego Colon; dans la suite il ne cessa de se montrer fidèle et dévoué aux Espagnols.

Suivant toujours la côte, Colomb s'arrêta près de Monte-Christi pour choisir un lieu propre à fonder un établissement dans le voisinage d'un cours d'eau qu'on disait rouler de l'or. Lors de son premier voyage, Colomb lui avait donné le nom de Pdo del Oro. Là, tandis qu'ils côtoyaient le rivage , les matelots aperçurent les cadavres de trois hommes. L'un d'eux avait autour du cou une corde d'herbes roulées ; un autre , qui portait de la barbe , était évidemment un Européen. Ces corps étaient dans un état de corruption avancée et portaient des marques de violence. Ce spectacle donna lieu aux plus sinistres conjectures, et Colomb hâta sa marche vers la Natividad, plein de sombres pressentiments ; il prévoyait que Diego deAranaetses compagnons avaient éprouvé quelque grand désastre.

Dans la soirée du 27 novembre, Colomb jeta l'ancre en face du hâvru de Natividad, à une lieue de terre. Comme il faisait trop obscur pour distinguer les objets , il ordonna de tirer deux coups de canon en signal. Le bruit retentit en échos le long du rivage, mais aucune voix amie, aucun son ne répondit à cet appel. Plusieurs heures se passèrent dans le doute. Vers minuit, un certain nombre d'Indiens vinrent, dans leurs canots, le long des flancs du vaisseau, et demandèrent l'amiral, refusant de monter à bord

avant de l'avoir vu en personne. Colomb parut sur le tillac ; une lumière fut élevée à la hauteur de son visage, et chacun put reconnaître cet air grave et imposant qui le distinguait. Dèslors les Indiens montèrent à bord sans hésitation. L'un d'eux était un cousin deGuacanagari, et apportait des présents de la part du cacique. La première quesiion de Colomb fut relative au sort de la garnison, il apprit que plusieurs Espagnols étaient morts de maladie, que d'autres avaient péri dans une querelle qui s'était élevée entre eux; que les derniers s'étaient répandus dans d'autres parties de l'île ; les Indiens ajoutèrent que Guacanagari avait été attaqué parCaonabo, le farouche cacique des riches montagnes de Cibao; Guacanagari avait été blessé dans le combat, Caonabo avait brûlé son village, et Guacanagari, malade de sa blessure , s'était retiré dans un hameau voisin. Quelque tristes que fussent ces détails, ils soulagèrent l'esprit de Colomb, qui commençait à craindre quelque trahison de la part du cacique ou du peuple dans lequel il avait mis sa confiance ; il conçut l'espérance de retrouver vivants quelques-uns des hommes de la garnison dispersée. Les Indiensfurent bien traités et chargés de présents ; en partant ils promirent de revenir dans la matinée du lendemain avec Guacanagari. Mais le jour parut, la matinée se passa, et au crépuscule le cacique n'avait pas encore fait la visite promise à Colomb. Sur toute la côte régnaient un silence de mort et un air d'abandon. Aucun canot n'apparaissait dans la baie; pas un Indien ne se montrait sur le rivage ; on cherchait vainement au milieu des bois la moindre trace de fumée. Dans la soirée un canot fut envoyé à terre pour faire une

reconnaissance. L'équipage se hâta de se rendre à l'endroit où la forteresse avait été construite. Elle était brûlée et en ruines ; les palissades étaient arrachées ; des débris de caisses, des provisions avariées, des lambeaux de vêtements européens jonchaient la terre. Les Indiens se tinrent à l'écart; les Espagnols crurent apercevoir quelques figures qui se glissaient entre les arbres; mais elles disparaissaient aussitôt qu'on les avait découvertes. Obligés de renoncer à apprendre les causes de la scène de désolation qu'ils avaient devant les yeux, ils retournèrent à leurs vaisseaux le cœur plein de tristesse.

Le matin du jour suivant, Colomb descendit luimôme à terre ; il se rendit sur le lieu où gisaient les ruines de la forteresse , et ordonna des recherches actives pour découvrir les cadavres des hommes qui composaient la garnison. On tira le canon , on déchargea les arquebuses pour réunir les survivants, s'il y en avait encore dans le voisinage; mais on ne put eu découvrir aucune trace. Colomb avait commandé à Arana et aux officiers qui étaient sous ses ordres d'enterrer les trésors qu'ils auraient amassés, s'ils étaient surpris par un danger soudain , ou de les jeter dans le puits de la forteresse. En conséquence , ce puits fut mis à sec , on fouilla les ruines , mais on ne put trouver aucune parcelle d'or. Non loin des ruines on découvrit les corps de onze Européens enterrés dans différents endroits ; on jugea qu'ils devaient avoir été mis en terre depuis assez longtemps. Dans les cabanes d'un hameau voisin on trouva plusieurs objets qui avaient appartenu auxEspagnols.et qui n'avaient pu s'obtenir par échange. Cela ht penser que la forteresse avait été pillée par les Indiens du

voisina£îe. D'un autre côté, le village de Guacanagari n'était plus qu'un amas de décombres à demi brûlées; Colomb fut donc conduit à croire que le cacique et son peuple avaient été enveloppés dans la ruine des Européens. Pendant quelque temps l'amiral flotta entre les renseignements contradictoires qu'il recueillait sur ce désastreux événement. Entin il parvint à entrerencommunication avec les naturels ; il dissipa les craintesqu'iîsavaientmanifestées jusque alors, et grâce aux explications des interprèles, il put obtenir des documents certains sur le sort de la garnison qu'il avait laissée à Natividad.

A peine Colomb avait-il levé l'ancre et tourné sa proue vers l'Espagne , que ses conseils et ses ordres s'étaient eftacés de la mémoire de ceux qu'il laissait derrière lui. Au lieu de cultiver les relations amicales qu'ils avaient entretenues avec les naturels, ils s'efforcèrent de s'emparer, par toute sorte de moyens , de leurs ornements d'or et de tout ce qu'ils possédaient de quelque valeur. Des querelles furieuses s'élevèrent entre eux au sujet de leurs richesses mal acquises. En vain Diego de Arana interposa son autorité; les Espagnols abjurèrent tout ordre et loute subordination; ils se partagèrent en factions, et entin les ambitions subalternes achevèrent la ruine de ce petit empire. Pedro Gutiierez et Rodrigo de Escobido, que Colomb avait nommés lieutenants d' Arana et qu'il avait délégués pour lui succéder dans son commandement en cas d'accident, prétendirent à un partage égal de l'autorité avec celui qui était leur chef. Un combat s'ensuivit dans lequel un Espagnol fut tué. Guttierez et Escobido , ayant échoué dans leur projet, sortirent de la forteresse

avec neuf de leurs partisans, et se dirigèrent vers les niontngnes de Cibao avec l'espoir de recueillir d'immenses richesses dans les mines d'or de ce pays. Ces montagnes faisaient partie du territoire de Caonabo, appelé par les Espagnols le seigneur du pays de l'or. Caonabo était Caraïbe de naissance ; il était arrivé dans ces îles en simple aventurier; mais, doué du caractère courageux et entreprenant de sa nation, il avait acquis un tel ascendant sur ce peuple simple et pacifique, qu'il était devenu le cacique le plus puissant de toute l'île. Les merveilleux récits qu'on faisait des hommes blancs parvinrent jusqu'au milieu de ses montagnes , et Caonabo n'eut pas de peine à comprendre que l'arrivée de ces étrangers diminuerait de beaucoup sa propre importance. Le départ de Colomb lui avait donné l'espoir que l'établissement des blancs ne serait que temporaire ; les discordes de ceux qui restaient le confirmèrent dans cette espérance.GuitierezetEscobido n'eurent pas plutôt paru dans ses domaines , qu'il les fit saisir et mettre à mort. Alors il assembla ses sujets, traversa les forêts et arriva au pied de la Natividad sans avoir été découvert. Dix hommes seulement restaient avecAranaàla garde de la forteresse; le reste vivait dans une insouciante sécurité au milieu des villages. Pendant le silence de la nuit, Caonabo et ses guerriers s'élancèrent des forêts avec des hurlements affreux, et mirent le feu à la forteresse et au village. Les Espagnols furent pris au dépourvu; huit d'entre eux furent poussés jusqu'à la mer et précipités dans les flots où ils se noyèrent ; le reste fut massacré. Guacanagari et ses sujets combattirent fidèlement pour défendre leurs hôtes; mais avec leur caractère doux et pacifique ils furent

aisément mis en déroute. Le cacique Fut blesse dans le combat, et son village brûlé et rasé.

Le récit de la catastrophe de la Natividad rassura Colomb sur la bonne foi de Guacanagari ; néanmoins queKjues circonstances contribuaient à entretenir les soupçons que les Espagnols avaient conçus sur son compte. Colomb fit une visite au cacique; il le trouva dans un village voisin. Guacanagari semblait souifrir d'une contusion qu'il avait reçue à la jambe. Plusieurs de ses sujets montrèrent également des blessures évidemment causées par des armes indiennes. Le cacique fut profondément ému à la vue de l'amiral, et déplora avec larmes le désastre de la garnison de la Natividad. A la demande de Colomb , la jambe du cacique fut examinée par un chirurgien espagnol; mais on ne put y découvrir aucune trace de blessure, bien qu'il la retirât avec douleur chaque fois qu'on y mettait la main. Un assez long espace de temps s'était écoulé depuis le combat ; aussi les marques extérieures de la blessure avaient disparu , mais la sensibilité musculaire était encore irritée.

Un grand nombre de ceux qui, n'ayant pas fait partie de la première expédition de l'amiral, n'avaient pu apprécier la conduite franche et pleine de générosité du cacique, prétendaient que sa blessure n'était qu'une ruse, et toute l'histoire de sa bataille un mensonge inventé pour cacher sa trahison. Mais Colomb persista dans la conviction qu'il avait de son innocence, et l'invita à venir à bord des vaisseaux. Le cacique s'y rendit, fut saisi d'une nouvelle admiration à la vue des merveilles de l'art et de la nature ai)[)ortées de l'ancien monde ; les chevaux

surtout le jetèrent dans le plus profond étonnement. I! n'avait jamais vu que des quadrupèdes de la plus petite espèce; aussi resta-t-il stupéfait de la grandeur de ces nobles animaux , de leur force , et, pardessus tout, de leur docilité parfaite. La vue des prisonniers caraïbes augmenta l'idée qu'il avait conçue de la puissance des Espagnols , qui n'avaient pas craint de s'emparer de ces êtres terribles en les poursuivant jusque sur leur propre territoire, tandis que lui pouvait à peine les regarder sans trembler de crainte, tout enchaînés qu'ils étaient.

Un repas fut servi à Guacanagari , et Colomb chercha, par tous les égards d'une hospitalité bienveillante, à renouer les relations amicales qui avaient existé entre lui et le cacique; mais ce fut inutilement : ce dernier laissait percer sa gêne et semblait mal à l'aise. Cette conduite était faite pour confirmer les soupçons des Espagnols. On conseilla à Colomb de le saisir et de le retenir prisonnier, tandis qu'il était sans défiance à bord du navire; mais l'amiral refusa de suivre cet avis, déclarant qu'il était tout à la lois contraire à la saine politique et à la foi jurée. Cependant Guacanagari, accoutumé dans ses précédents rapports avec les Espagnols à ne voir autour de soi que des visages amis , ne pouvait comprejidre la raison des regards contraints , pleins de soupçons et d'hostilité contenue , que jetaient sur lui les nouveaux compagnons de l'amiral. Aussi , malgré toute la franchise et toute la cordialité de l'accueil de Colomb, le cacique ne tarda pas à prendre congé de lui et à retourner à terre.

Le lendemain on remarqua parmi les indigènes un mouvement et une agitation mystérieuse. A mi-

nuit , plusieurs femmes qui avaient été prisonnières du Caraïbe et qui se trouvaient à bord, se jetèrent à la nage, quoique le vaisseau fût mouillé à trois milles du rivage, et gagnèrent la terre en nageant. Les canots en reprirent quatre, mais les autres se sauvèrent dans les forêts. Le même jour , Guacanagari disparut avec tous ses parents et ses amis ; on supposa qu'il s'était retiré dans l'intérieur de l'île. Sa fuite donna une nouvelle force aux soupçons qu'on avait déjà conçus contre lui , et il fut généralement accusé du massacre de la garnison de la Natividad.

Les malheurs éprouvés par les Espagnols, tant sur terre que sur mer, autour de ce havre de la Natividad, iediscréditèrent complètement dans l'esprit des matelots; pleins de cettte superstition que partagent tousleshommes de mer, ils considérèrent cette place comme soumise à l'influence désastreuse d'une mauvaise étoile; d'ailleurs le sol était bas, humide et malsain dans cet endroit, et l'on ne trouvait pas aux environs une seule pierre pour bâtir. Colomb chercha donc un lieu plus convenable pour y établir sa colonie, et jeta les yeux sur une baie située à dix lieues environ à l'E. de Monte-Christi. Cette baie était protégée d'un côté par un rempart naturel de rochers, et de l'autre couverte par d'impénétrables forêts; dans le voisinage s'étendait une belle plaine arrosée par deux rivières. Le motif qui le détermina dans son choix fut que cet endroit n'était pas à une grande distance des montagnes de Cibao, et se trouvait ainsi à portée des riches mines d'or de ce pays.

En conséquence les troupes et les divers employés

122 VOYAGES ET ANEMLRES

qui devaient faire partie de la colonie furent immédiatement débarqués, ainsi que les provisions, les armes, les munitions, les bêtes à cornes, et tous les animaux vivants destinés aux besoins des colons. On cam pa à l'extrémité de la plaine autour d'une source ; le plan de la ville fut tracé , et les maisons commencèrent à s'élever. Les édifices publics, tels que l'église , le magasin , la maison de l'amiral , furent construits en pierres ;lerestefut bâti en bois, en roseaux joints avec du plâtre ; on se servit de même de tous les matériaux qu'on put se procurer. Ainsi fut fondée la première cité chrétienne du Nouveau-Monde; Colomb lui donna le nom d'Isabella, en l'honneur de sa royale protectrice.

Pendant quelque temps chacun s'employa avec zèle à remplir la tâche qui lui était dévolue; mais les maladies ne tardèrent pas à se manifester parmi les colons. Un grand nombre était atteint du mal de mer; beaucoup se ressentaient de leur long emprisonnement à bord des vaisseaux ; quelques-uns souffraient pour avoir été exposés aux injures de l'air en attendant que leurs maisons pussent les recevoir; les exhalaisons de ce climat à la fois ardent et humide, où l'air était tout imprégné d'une moiteur produite par la végétation surabondante des forêts vierges, avaient dérangé ces constitutions habituées à un climat sec et à un pays entièrement cultivé. Colomb lui-même fut victime de ses fatigues, de ses tourments d'esprit et de l'intempérie du climat j une maladie cruelle le retint dans son lit pendant plusieurs semaines. Maisl'éiiergie de son esprit dompta la violence du mal ; il ne se reposa sur personne du soin de diri^çer les affaires de la colonie, etconlinuaà

donner ses ordres dans tout ce qui avait rapport à son commandement.

Le plus grand nombre des vaisseaux étaient prêts à retourner en Espagne; mais ils n'avaient point d'or à y rapporter. Le massacre de la garnison avait lait évanouir l'espérance de trouver à la Natividad un trésor tout amassé qu'on pût charger sur les navires qui viendraient le prendre. Il fallait pourtant faire quelque chose pour soutenir la haute opinion qu'on avait laissée de la richesse des contrées nouvellement découvertes. Le pays des mines était situé à la distance de trois ou quatre journées de marche dans Tiiittrieur de l'île ; le nom du cacique de cette proviiice, Caonabo, signiflait le seigneur du pays de Vor ; ce qui semblait indiquer la richesse de la contrée qui était soumise à sa domination. Colomb se décida à envoyer une expédition pour reconnaître cette province. Si les récits des Indiens n'étaient pas exagérés, Tamiral pourrait renvoyer avec confiance les vaisseaux en Espagne , pour y porter la nouvelle de la découverte des montagnes d'or de Cibao.

Colomb chargea de Texécutionde ce projet Alonzo de Ojeda, à qui revenaient de droit toutes les entreprises qui offraient des dangers à courir. Le jeune cavalier partit dans les premiers jours de janvier 1494, accompagnéd'unpetitnombred'hommes bien armés, parmi lesquels on comptait plusieurs cavaliers hardis comme leur chef. Ils franchirent la première chaîne de montagnes en suivant un étroit sentier pratiqué par les naturels; au revers s'étendait une vaste plaine, couverte d"une magnifique forêt et semée de villages et de hameaux. S'ils eurent à se plaindre , ce fut de l'excès d'hospitalité des habi-

taiits, qui retardèrent leur voyage par trop de témoignages d'amitié. Les rivières qui coupaient cette plaine étaient si nombreuses , que les Espagnols mirent six jours à atteindre les montagnes qu'ils regardaient avec raison comme le pays de Cibao. Déjà ils rencontraient à chaque pas les traces de la richesse naturelle du pays. Les ruisseaux qui descendaient desmontagnesroulaient un sable chargé de parcelles d'or; en quelques endroits ils trouvèrent des morceaux de ce précieux métal encore brut; les pierres en étaient profondément veinées et resplendissaient sur le bord du chemin. Ojedaramassalui-même dans le lit d'un ruisseau un lingot d'or brut qui pesait neuf onces. La petite troupe retourna bientôt auprès de Colomb, tout émerveillée de la richesse des montagnes qu'elle avait traversées. Un jeune cavalier, nommé Gorvalan, qui avait reçu la mission d'explorer une autre partie du pays, fit à son retour un rapport semblable. Ces bonnes nouvelles ranimèrent le courage de l'amiral ; il se hâta de les faireparvenir en Espagne , et dépêcha à cet effet douze vaisseaux sous le commandement d'Antonio de Torrès ; il n'en garda que cinq pour le service de la colonie. Les premiers portaient en Espagne les divers échantillons d'or trouvés dans les montagnes de Cibao , ainsi que les fruits et toutes les plantes inconnues ou précieuses qui avaient été recueillies. Colomb faisait partir par la môme occasion les prisonniers caraïbes ; ils devaient apprendre lalangue espagnole etêtre instruits des dogmes de la foi chrétienne, afin de servir plus tard d'interprètes et d'aider à la conversion de leurs compatriotes. L'amiral écrivit en outre unrécit animé des deux expéditions qui avaient été dirigées

dans rintérieur de l'île ; il ajouta qu'il avait le dessein d'aller lui-même à la découverte aussitôt que sa santé et celle de ses compagnons le permettraient, et d'envoyer au trésor de Castille d'abondantes cargaisons d'or, d'épices et de drogues recherchées. Il vantait la fertilité du sol ; il parlait avec admiration de l'exubérance de la végétation, des cannes à sucre et des végétaux d'Europe que la terre faisait croître avec une fécondité merveilleuse; néanmoins Colomb demandait avec instance qu'on renouvelât les provisions nécessaires aux besoins de la colonie, jusqu'à ce qu'elle pût se suffire àelle-même ; en effet, lesapprovisionnements apportés d'Europe étaient presque épuisés , et les Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à la nourriture des naturels.

Cette lettre , qui était pleine de vues sages , et qui soumettait aux souverains un grand nombre de propositions utiles, renfermaitcependant un conseil pernicieux. Colomb, désirant vivement diminuer les dépenses de la colonie et faire de ses découvertes une source de revenus pour la couronne, proposait de vendre comme esclaves tous les habitants des îles Caraïbes dont on pourrait s'emparer, ou de les échanger contre les munitions et les approvisionnements nécessaires ; il donnait pour prétexte à cette violation desdroits de l'humanité que les Caraïbes étaient un peuple de féroces cannibales, qui dévastaient lespays voisins par de cruelles invasions. I! est juste d'ajouter que les souverains n'étaient pas de l'avis de Colomb, et qu'ils ordonnèrent que les Caraïbes fussent traités comme les autres insulaires. Cet ordre fut l'œuvre d'Isabelle, qui tittriompher ainsi le penchant de son cœur: sa compassion et sa protection bienveil-

lanle ne manquèrent jamais aux peuples du Nouveau-Monde.

Lorsque la flotte arriva en Europe, bien qu'elle ne fût pas chargée d'or, les nouvelles qu'elle apportait de Colomb et de ses compagnons entretinrent l'enthousiasme populaire.

Mais , tandis que les imaginations s'échauffaient ainsi en Europe, les murmures et la sédition étaient sur le point de bouleverser la colonie qui donnait lieu à toutes ces brillantes prévisions. Les colons, fatigués des travaux qui leur étaient imposés , effrayés de la violence des maladies qui les assaillaient , s'apercevant enfin que ces richesses qu'ils devaient trouver sous leurs pas n'étaient qu'un rêve de leurim.agination, commencèrent à regarder avec horreur le désert qui les entourait, et manifestèrent le désir de retourner en Europe.

Une conspiration fut formée ; Bernai DiazdePiza, le contrôleur, en était le chef; on résolut de profiter de la maladie de Colomb pour s'emparer des vaisseaux qui étaient à l'ancre dans la baie, et pour faire voile immédiatement vers l'Espagne. Ceux qui faisaient partie du complot pensèrent qu'il leur serait facile de justifier leur conduite en accusant l'amiral d'avoir cherché à tromper les souverains par une peinture fort exagérée des prétendues merveilles des pays qu'il avait découverts. Heureusement Colomb fut averti à temps , et fit arrêter les principaux meneurs du complot. Bernai Diaz fut renfermé à bord d'un vaisseau, en attendant qu'on pût l'envoyer en Espagne pour y être jugé; plusieurs des plus mutins furent punis , mais non pas avec la sévérité que méritait leur faute. C'était la première

fois que Colomb exerçait le droit qui lui avait été conféré de châtier les coupables dans son gouvernement; il ne put le faire sans exciter de grandes clameurs. En cette occasion tout le désavantage de sa condition d'étranger fut clairement démontré. Il n'avait pas d'amis naturels à rallier autour de lui ; les mutins, au contraire, avaient des liaisons en Espagne, des amis dans la colonie, et les sympathies de tous les mécontents leur étaient acquises.

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