‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 8 sur 11 · CHAPITRE VIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIU

Expédition de Colomb dans l'inlérieur de l'île d'Espanola. — Insurrection des Indiens.

Colomb, dès que sa santé le lui permit, fit les préparatifs d'une expédition qu'il voulait conduire aux montagnes de Cibao. 11 pensait, à juste titre, que c'était le plus sûr moyen d'apaiser les murmures et de ranimer les courages. Son dessein était non-seulement de visiter le pays, mais aussi d'établir un poste dans le voisinage des mines d'or. Il confia à son frère Diego le gouvernement d'Isabella pendant son absence, et partit le 12 mars, suivi de tous les hommes valides qui n'étaient pas nécessaires à la colonie, ainsi que de tous les chevaux. Sa troupe se composait de quatre cents hommes armés de casques et de cui-

rasses , et portant Tarquebuse , la lance , l'épée ou Tarbalète-, il s'était adjoint une bande de travailleurs et de mineurs ; la multitude des Indiens des environs accompagnait cette petite armée. Après avoir traversé une plaine et passé à gué deux rivières, ils campèrent , au coucher du soleil , à l'entrée d'un défilé sauvage qui s'étendait dans les montagnes entre deux murs de rochers.

Le passage de ce défilé présentait d'immenses difficultés pour la troupe de l'amiral, qui traînait après elle divers bagages et tous les instruments des mineurs. Ce n'était rien moins qu'un sentier pratiqué parles Indiens autour des rochers et des précipices, et il n'était abordable que pour les gens à pied , qui devaient en outre se frayer un chemin à travers la végétation vigoureuse des forêts des tropiques. En conséquence un certain nombre de jeunes cavaliers se porta en avant à la tête des pionniers ; grâce aux encouragements qui leur furent prodigués , et aux récompenses qu'on leur promit, les travailleurs parvinrent à ouvrir la première route établie par les Européens dans le Nouveau-Monde. En mémoire du zèle que les cavaliers avaient déployé dans cette circonstance, cette route fut appelée el Puerto de los Hidalgos (le Passage des Hidalgos).

Le jour suivant, l'armée gravit le roide défilé avec de grandes fatigues, et arriva à l'autre versant de la montagne où la gorge débouchait dansî'intérieur. Là, un admirable panorama se déroula devant les Espagnols. Sous leurs pieds se déployait une vaste et magnifique plaine, riche de toute la variété desvégétaux du pays; ce paysage, sirichemenl accidenté, s'étendait aussi loin que l'œil pouvait embrasser; il se

perdait et semblait se fondre dans les vapeurs à l'horizon. Les Espagnols étaient restés en extase devant le tableau magique que présentait cette contrée ; Colomb, frappé de sa majesté, lui donna le nom de la Vega Real (la Plaine Royale,.

Au sortir de la gorge, les Espagnols descendirent dans la plaine : ils y tirent leur entrée en bon ordre et au bruit des fanfares. A la vue de cette troupe guerrière tout étincelante d'acier, qui sortait des montagnes, bannières déployées, leslndiens furent frappés d'épouvante ; les échos des rochers et des forêts, qui répétaient pour la première fois le bruit des tambours et des trompettes , ajoutaient encore à cette terreur. Mais les chevaux surtout qui débouchèrent en caracolant dans la plaine les remplirent de crainte et d'admiration. Leur première pensée fut que le cheval et le cavalier ne formaient qu'un seul et même animal , et rien ne peut donner l'idée de leur surprise lorsqu'ils virent Thomme se séparer du cheval.

Les Indiens s'enfuyaientgénéralement à l'approche de la petite armée , mais ils se rassuraient bientôt , et Colomb était à chaque instant obligé de retarder sa marche pour répondre aux démonstrations amicales des naturels ; jamais ceux-ci ne conçurent l'idée de recevoir le prix des provisions qu'ils fournissaient 6n abondance.

Pendant deux ou trois jours , les Espagnols continuèrent leur marche à travers ce beau pays, rencontrant à chaque pas les traces de cette vigoureuse végétation qui ne connaît pas la culture. Ils eurent à traverser deux larges rivières, la première, que les indigènes nommaient la Yagui , fut appelée par Tamiral la Rivière des Roseaux; l'autre reçut le nom de

Rio Ferde (la Rivière Verte), désignation que lui méritèrent la verdure et la fraîcheur de ses bords. Entiu,les Espagnols touchèrent à la seconde chaîne de montagnes, qui formait une sorte d'encadrement à la plaine qu'ils venaient de parcourir ; c'était dans le cœur de ces pics élevés à une grande hauteur qu'était situé le petit royaume de Cibao. En entrant dans ce pays si vanté, la scène changea subitement: la nature , qui semble se plaire dans les contrastes, avait donné l'aspect repoussant de la pauvreté à cette terre où elle avait caché de si riches trésors. Au lieu de cette belle verdure , de ce riant paysage de la Vega , c'étaient de longues chaînes de rochers et de montagnes stériles où croissaient tristement quelques pins. Le nom du pays peignait bien l'aspect de cette nature désolée; Cibao , dans l'idiome des naturels , voulait dire pierre. Mais les Espagnols se consolèrentaisémentde la tristesse et de Pâpreté de la contrée; les parcelles d'or qui brillaient au fond du lit des ruisseaux leur plaisaient mieux que la plus belle nature , et le soi de ces montagnes était riche de ces magnifiques promesses de richesses cachées.

Colomb fit choix d'un endroit qui semblait voisin d'abondantes mines d'or, et commença la construction d'une forteresse qui fut appelé Saint-Thomas. Ce nom de Saint-Thomas était une allusion dirigée contre les incrédules qui avaient refusé de croire que l'île produisît de l'or, jusqu'à ce qu'ils eussent vu cet or de leurs propres yeux, et qu'ils l'eussent touché de leurs mains.

Tandis que l'amiral surveillait les travaux de la forteresse , il envoya un jeune cavalier de Madrid , nommé Juan de Luxan, avec une petite troupe d'hom-

mes armés, pour explorer les environs. Luxan revint après un voyage de quelques jours , et lit à l'amiral les rapports les plus satisfaisants. 11 avait trouvé que Cibao était plus susceptible de culture qu'on n'avait dû le croire jusque alors d'après ce qu'on connaissait du pays. Les forêts paraissaient fournir abondamment toute sorte d'épices; les vignes , chargées de grappes, grimpaient autour du tronc des arbres ; chaque vallée avait au moins un ruisseau roulant des parcelles d'or; il était hors de doute que ce précieux métal ne fût universellement répandu dans ce pays.

Les Indiens de Cibao se rendaient en foule à la forteresse ; ils apportaient de l'or en échange des colifichets d'Europe. Un vieillard apporta deux lingots d'or brut pesant une once , et se crut richement payé en recevant un grelot de faucon. Il remarqua la joie que fit éclater l'amiral à la vue de ces deux précieux échantillons de la richesse du pays, et lui assura que , dans une contrée située à une ou deux journées de marche , il trouverait des lingots d'or de la grosseur d'une orange. D'autres prétendirent qu'on rencontrait dans les environs des blocs de minerai aussi gros que la tête d'un enfant. Mais, comme il arrive toujours , ces trésors invisibles étaient cachés dans quelque vallée éloignée , ou sur les bords de quelque ruisseau qui coulait dans un lieu escarpé et d'un abord difficile; les endroits les plus richesétaient toujours ceux qui étaient les plus éloignés.

La construction du fort Saint-Thomas était presque achevée ; Colomb, avant de retourner à Isabella , confiale commandement de ce fort à Pedro Margarite, Catalan d'origine, chevalier del'ordredeSant-Iago, et laissa sous ses ordres une garnison de cinquante-six

hommes. Il séjourna quelque temps au milieu de la Vega, et fit ouvrir une route de communication entre le lîâvre et la forteresse. Pendant cet intervalle il reçut l'hospitalité dans divers villages ; c'est alors que les Européens commencèrent à s'accoutumer à la nourriture des naturels et à se mêler avec eux.

Durant son séjour dans la Vega , Colomb eut l'occasion de modifier l'opinion qu'il s'était forméede ces insulaires pendant son premier voyage ; il s'aperçut qu'ils n'étaient pas si étrangers à la guerre qu'il se l'étaitimaginé d'abord, etqueleurhumeurn'était pas aussi pacifique qu'ilavait pu le croire. Les incursions des Caraïbes avaient obligé les habitants des bords de la mer à se familiariser avec le maniement des armes , et Caonabo avait répandu une partie de son humeur guerrière dans l'esprit des habitants du centre de l'île. Cependant ce peuple avait généralement les inclinations douces et pacifiques.

C'était une race paresseuse et imprévoyante, exempte des soins et des soucis qui remplissent la vie humaine. Ils supportaient impatiemment toute espèce de travail , et cultivaient négligemment la racine de yuca, le maïs et la patate , qui étaient toute leur nourriture. Ils vivaient nonchalamment à Tombre dt^s grands arbres ; leurs danses interrompaient seules Toisive uniformité de leur vie.

A peine de reloar au havre , Colomb vit arriver uq messager de Pedro Margarite. Le commandant de la forteresse Saint-Thomas apprenait à l'amiral que les Indiens de son voisinage abandonnaient leurs villages; qu'ils avaient cessé toute communication avec les Européens, et que Caonabo assemblait ses guerriers pour attaquer la forteresse. Colomb ne fit

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pas état de cet avis; la crainte non équivoque qu'inspiraient aux naturels les Européens et leurs chevaux le rassura sur l'issue de ces hostilités; il se contenta d'envoyer à Pedro Margarite un renfort de vingt hommes, et en détacha trente autres avec mission d'achever les travaux de la route qui devait joindre la forteresse et le port. Il avait un bien plus grave sujet d'inquiétude dans les maladies qui croissaient de jour en jour à Isabella. Les fièvres intermittentes et d'autres maladies graves, produites par les exhalaisons des marais toujours inondés , et par l'action du soleil sur la végétation toute pleine des sues et de l'humidité de la terre , assaillaient les Européens, et la plus grande partie des colons gisait retenue par le mal ; le reste était réduit à une grande faiblesse. Les médicaments étaient épuisés ; les provisions d'Europe tiraient à leur fin. Pour prévenir une disette absolue , il avait fallu réduire la colonie à la ration ; cette nécessité avait soulevé des murmures ; ceux qui se plaignaient le plus étaient €eux-là même qui , par le rang qu'ils occupaient , auraient dû être les premiers à soutenir une mesure nécessaire au salut commun.

Cependant il était indispensable de construire un moulin; toute la farine avait été employée. Les ouvriers étaient malades, il fallut mettre en réquisition tous les hommes valides ; Colomb n'excepta de ce travail ni les cavaliers ni les gentilshommes. Un grand nombre refusaient ce service; il les contraignit à l'obéissance par des mesures de rigueur. Cette conduite ne fit qu'accroître cette hostilité cachée dont les actes réitérés minaient sourdement le pouvoir de l'amiral ; on l'accusa de ne faire aucun cas de la di-

gnité des nobles espagnols, et de faire insulte à l'honneur de la nation.

Il faut dire , pour être vrai , que le sort des cavaliers espagnols qui avaient suivi l'expédition , séduits par leurs rêves romanesques, était tout à fait déplorable. Un certain nombre d'entre eux avaient été élevés au sein de toutes les douceurs et de toutes les commodités de la vie ; ils n'avaient pas compté sur les fatigues et les privations de ce nouvel établissement au milieu d'un désert. Ils ne résistaient guère à la maladie. L'orgueil blessé, les espérances anéanties venaient en aide au mal ; abandonnés sur leur lit de souffrances , privés de ces soins minutieux et tendres qui jadis prévenaient leurs désirs, ils mouraient dans les angoisses du désespoir, et en maudissant le jour où ils avaient quitté leur patrie.

Colomb souhaitait vivement de partir pour visiter la côte de Cuba; mais, avant de mettre à la voile, il était indispensable de laisser la colonie dans une situation telle que sa tranquillité pût être assurée. L'amiral résolut d'envoyer tous les hommes qui n'étaient pas nécessaires à l'établissement d'Isabella dans l'intérieur de l'île; là ils vivraient au milieu des Daturels , s'accoutumeraient à leur nourriture , imposeraient à Caonabo par leur nombre et leurs forces , et mettraient un terme aux machinations ainsi qu'aux projets hostiles des autres caciques* Cette petite armée fut passée en revue ; elle comprenait deux cent cinquante arbalétriers, cent dix arquebusiers et vingt officiers; elle fut confiée au commandement de Pedro Margarite , qui devait abandonner le fort Saint-Thomas aux ordres de Ojeda.

Colomb laissa à Pedro Margarile des instructions

détaillées qu'il lui recommanda de suivre à la lettre. Il désirait que le commandant fît dans l'île une tournée militaire pour en explorer les diverses parties; il lui enjoignait de maintenir la plus sévère discipline parmi ses gens, de mettre tous ses soins àlaire respecter les droits des Indiens et à entretenir leur amitié. Ojeda partit à la tête de la peiite armée pour la conduire à la forteresse ; dans sa route il apprit que cinq Indiens avaient dérobé les effets de trois Espagnols au gué d'une rivière de la Vega, et que les voleurs avaient été recueillis par leur cacique, qui avait partagé avec eux le fruit de leur rapine. Ojeda traita la chose militairement : il fit saisir un des coupables, lui fit couper les oreilles sur la place publique du village, puis il envoya le cacique , ainsi que son fils et son neveuj tous trois enchaînés, à l'amiral. Celuici les effraya par les préparatifs du supplice; puis, feignant de céder aux larmes et aux prières de leurs amis, il les renvoya en liberté.

Après avoir ainsi distribué ses forces sur plusieurs points de l'île, et avoir pourvu à la tranquillité de la colonie, Colomb forma une junte de gouvernement. Son frère Diego en fut nommé président , et le frère Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez Carvajal, Juan de Luxan, conseillers. 11 laissa au bâvre deux des plus grands vaisseaux , qui tiraient beaucoup trop d'eau pour pouvoir naviguer le long des côtes et entrer dans les rivières, et il mit à la voile le 24 avril avec la Nina ou Santa-Clara, le San- Juan et la Cordera.

Le plan de l'amiral était d'aborder au point où il avait quitté Cuba à son premier voyage, et de pousser ensuite vers le S. Ainsi que nous l'avons déjà fait

observer, Colomb prenait cette île pour le continent, et était persuadé que c'était là l'exirémilé orientale de l'Asie. En suivant les cotes , ainsi qu'il se proposait de le faire , il croyait arriver à Mangi , à Cathay, et dans les pays riches et commerçants, bien qu'encore à demi barbares, qui formaient une portion du royaume du grand khan, d'après la description de Mandeville et de Marco Polo.

Le 29 avril il toucha à Textrémité E. de Cuba , qu'il avait appelée dans son premier voyage Alpha et Oméga, etqui est connue de nosjourssouslenom de cap Maysi ; puis il continua de longer la côte vers le S., et ne relâcha que deux ou trois fois dans divers havres. Lesnaiurelsaccouraienten foule sur le rivage pour admirer à leur passage ces énormes vaisseaux , qui glissaient légèrement sur les eaux à quelques pieds de la côte. Ils montraient aux Espagnols les fruits et les provisions qu'ils apportaient en abondance , et semblaient ainsi les inviter à descendre à terre; quelques-uns s approchaient dans des canots et offraient des rafraîchissements, non pas pour les échangercontre d'autres provisions, mais comme un don gratuit. On leur demanda où l'on trouvait del'or; ils désignèrent uniformément le S., faisant comprendre qu'une grande île , située dans celte direction , produisait ce méial en abondance. Le 3 mai Colomb abandonna provisoirement les côtesde Cuba et tourna sa proue droit au S., pour alleràla recherchede l'île qu'onluiindiquait. Apeineavait ilfaitquelqueslieues danscettedireclion, que les sommets des montagnes bleues de la Jamaïque commencèrent à se dessinera l'horizon. Il fallut deux jours et deux nuits pour les atteindre; pendant ce temps , les Espagnols purent

admirer la vaste étendue de cette île, la beauté de ses montagnes, la majesté de ses forêts et Taspect pittoresque des nombreux hameaux qui animaient ce délicieux paysage.

Il arriva en vue du centre de l'île et la côtoya jusqu'àun portouvert à l'O , et qui fut nommé le g^oZ/bc^e l?wew-Jiem/?o. Les naturels étaient plus industrieux et moins pacitiques que ceux de Cuba ou d'Haïti. Leurs canots étaient construits avec plus d'art; l'avant et l'arrière étaient sculptés et ornés de peintures. Plusieurs étaient d'une grande dimension, quoiqu'ils fussent formés d'un tronc creusé d'un seul arbre , souvent d'une certaine espèce d'acajou. Colomb fit mesurer un de ces canots; il avait quatre-vingt-seize pieds de long, et n'était large que de huit; il était creusé dans le cœur d'un de ces arbres géants qui s'élèvent , comme des tours de verdure , au milieu des riches forêts des tropiques. Chaque cacique possédait un canot de ce genre; c'était son navire de parade. A leur arrivée, les Espagnols furent traités en ennemis , et obligés de livrer plusieurs petits combats aux naturels ; mais bientôt des démonstrations amicales succédèrent à ces hostilités.

Colomb fut encore une fois trompé dansson espoir de trouver de l'or; aussi se hâta-t-il de profiter des brises favorables pour retourner à Cuba. Au moment de lever l'ancre, un jeune Indien s'approcha du vaisseau, et pria les Espagnols de le prendre à leur bord et de l'emmener dans leur pays. Il était accompagné de ses parents et de ses amis, qui le suppliaient de renoncer à son dessein. Pendant quelque temps, il fut combattu entre le chagrin qu'il leur causait et le désir de voir la patrie des merveilleux étrangers. La

curiosité et l'esprit inquiet et aventureux , naturels à lajeunesse, l'emportèrent enfin ; il se déroba aux embrassements de ses amis , et chercba un refuge dans la partie la plus retirée du bâtiment, loin des pleurs et des supplications de ses sœurs. Cette scène touchante émut vivement l'amiral , qui fut d'ailleurs charmé de la confiance avec laquelle le jeune sauvage se remettait entre ses mains -, il ordonna que ce nouvel hôte fût traité avec des égards particuliers.

Colomb arriva le 18 mai à Cuba, en vue d'un grand cap auquel il donna le nom de Cabo de la Cruz, qui lui est resté. En suivant sa route à l'O., il se trouva bientôt engagé dans un labyrinthe de petites îles et de rochers à fleur d"eau; ceux-ci étaient arides et couverts de sables; celles-là étaient tantôt revêtues d'un tapis de verdure , tantôt couronnées de riches forêts. Cet archipel, qui couvrait l'Océan aussi loin que la vue pouvaits'étendre, et qui semblait émailler la surface de la mer de sa végétation, fut appelé par l'amiral \e Jardin de la Reine. Il se persuada d'ailleurs que c'étaient là les îles qui , au dire de sir John Mandeville et de Marco Polo , formaient une espèce de frange autour des côtes d'Asie. Dans cette supposition , il se croyait sur le point de toucher aux domaines du grand khan.

Colomb se berça d'une nouvelle illusion : il s'imagina qu'en continuant sa route il arriverait à VAura Chersonesus des anciens ; après l'avoir doublée , il comptaitfaire route vers lamerRouge, delà à Joppé, et gagiierainsi l'Espagne parla Méditerranée, ou bien tourner autour de l'Afrique , passer triomphant au milieu des Portugais , qui s'avançaient à tâtons le long des côtes de Guinée ; et, après avoir fait ainsi le

tour du globe , ferler ses voiles aventureuses aux colonnes d'Hercule, le nec plus ultra de l'ancien monde. Mais ses compagnons de voyage, fort disposés d'ailleurs à partager avec Tamiral l'opinion qu'ils arriveraient au continent d'Asie , étaient loin de partager son enthousiasme et redoutaient les dangers toujours croissants du voyage. Les vaisseaux avaient subi plusieurs avaries. Les câbles et les agrès étaient usés, les provisions presque épuisées, et l'équipage découragé et fatigué d'un travail continuel. L'amiral se laissa enfln persuader de renoncer à poursuivre son voyage; mais avant de virer de bord il fit signer à tout l'équipage, officiers et matelots, une déclaration constatant qu'ils étaient parfaitement convaincus que Cuba était le continent, le commencement et l'extrémité de l'Inde. Ce sin2:ulier document fut rédigé en vue de la baie qu'on nomme tantôt la baie de Philipina, tantôt la baie de Cortès.

Colomb tourna le gouvernail à l'E. L'équipage eut excessivement à souffrir de la fatigue et du manque de provisions pendant ce voyage. Enfin, le 7 juillet, l'ancre fut jetée à l'embouchure d'une belle rivière, dans une contrée fertile que les Espagnols avaient déjà visitée. Les naturels leur apportèrent des provisions de tout genre. L'amiral s'était fait une loi d'élever des croix dans tous les endroits remarquables; c'était un signe qui annonçait que la contrée avait été découverte et soumise à l'empire de la vraie foi. Il accomplit cette cérémonie un dimanche matin, sur le bord de cette rivière, avec toute la pompe qu'il était en mesure de déployer. Le cacique du lieu et son principal favori, vénérable vieillard de quatrevingts ans, assistaient à cette cérémonie.

Au sortir de cette rivière , qui fut nommée Rio de la Misa, en mémoire de la messe qui avait été célébrée sur ses bords , Colomb continua sa route vers le cap Cruz pour gagner la Jamaïque ; il voulait achever de faire le tour de cette île. Pendant plus d'un mois il louvoya dans la direction de lE. , jetant l'ancre à la nuit et ne faisant que peu de progrès.

Un jour, lorsque les vaisseaux étaient près d'appareiller, on vit trois canots sortir du groupe d'iles qui couvrait la baie. L'un d'eux , plus grand que les autres, était orné de sculptures et de peintures; il portait le cacique et toute sa famille, qui se composait de deux tilles, de deux tils et de ses cinq frères. Ils étaient tous parés de leurs joyaux ; tous les officiers du cacique l'accompagnaient , la tête ornée de panaches, et couverts d'une sorte de manteau composé des plumes de divers oiseaux. Un Indien, placé à la proue, portait l'étendard du cacique, dont les plis entièrement blancs flottaient au gré du vent ; d'autres Indiens, le corps bigarré de peintures, frappaient sur des tambours et jouaient d'une sorte d'instrument semblable à la trompette , fait d'un bois noir artistementsculpté.Le cacique, arrivé à bord du vaisseau , offrit des présents à l'équipage, et abordant l'amiral , il lui fit part du projet qu'il avait conçu d'aller en Espagne rendre hommage au roi et à la reine , afin d'obtenir d'eux qu'ils lui conservent ses domaines. Lorsque ce discours eut été expliqué à Colomb , il se sentit ému de compassion à la vue de la femme , des fils et des filles du cacique; il se représenta tous les dangers auxquels ils seraient exposés , et prit la résolution de ne pas les enlever à leur terre natale. Il reçut le cacique sous sa protection en qualité de vas-

sal de Ferdinand; puis il lui fit expliquer qu'il avait encore beaucoup de pays à visiter avant de retourner en Espagne; il le renvoya donc avec des présents, promettant qu'avant peu il se rendrait à ses désirs.

Le 19 août, Colomb perdit de vue la Jamaïque; le jour suivant lui montra cette longue péninsule d'Haïti qu'on appelle le cap Tiburon, et qu'il nomma San-Miguel. Il côtoya cette langue de terre au S. ; mais il fut bientôt obligé de chercher un refuge dans le canal de Saona contre une violente tempête qui éclata tout à coup et dura plusieurs jours. Dans l'abri qu'il avait choisi , Colomb fut fort inquiet du sort des vaisseaux qui étaient restés en pleine mer exposés à toute la fureur de la tempête; mais ils rejoignirent heureusement, et l'amiral continua sa route à l'E. , dans l'intention de compléter la découverte des îles Caraïbes ; ses forces ne répondirent pas à la grandeur de ses projets. Les peines d'esprit et les fatigues corporelles qu'il avait éprouvées pendant ce long et pénible voyage de cinq mois avaient achevé de ruiner sa sanié. Il tomba dans une profonde léthargie qui ressemblait à la mort; l'équipage craignitqu'il ne fût réellement sur le point de rendre l'âme. Toute idée de continuer le voyage fut abandonnée; les vaisseaux tendirent leurs voiles à la brise favorable qui soufflait de TE., et ramenèrent à Isabella Tamiral dans un état d'insensibilité complète.

Une agréable surprise attendait Colomb à Isabella; il trouva au chevet de son lit son frère Barthélémy , le compagnon de son enfance , celui qui l'avait secondé avec tant de zèle, un second lui-même ea quelque sorte. Us étaient séparés depuis plusieurs années. On se rappelle qu'à l'époque où l'amiral

quitta le Portugal, il chargea son frère Barthélémy de se présenter à la cour d'Angleterre pour engager le roi Henri VII à adopter son plan de découvertes. Diverses circonstances empêchèrent que ce projet ne fût mis immédiatement à exécution. Nous avons quelques raisons de croire que le frère de l'amiral accompagna Barthélémy Diaz dans le célèbre voyage qui eut pour résultat la découverte du cap de Bonne- Espérance. En faisant route vers FAngleterre , Barthélémy Colomb fut pris par un corsaire et réduit à la plus grande pauvreté. Nous devons à la mémoire de Henri VII la justice de dire que plusieurs années après, lorsque le projet de Colomb lui fut soumis , il y accorda plus d'attention qu'aucun autre souverain. Barthélémy conclut un arrangement avec le roi d'Angleterre , et partit pour l'Espagne à la recherche de son frère. A Paris il apprit que la découverte était déjà faite, et que Christophe Colomb était en ce moment à la cour d'Espagne, où il jouissait de son triomphe, tout en hâtant les préparatifs d'une seconde expédition. Barthélémy se pressa de le rejoindre, et obtint de la libéralité du roi de France, Charles VIII, la somme de cent écus pour payer les frais de son voyage. Il atteignait Séville au moment où son frère venait de quitter le port de Palos. Mais les souverains d'Espagne n'hésitèrent pas à confier à son expérience bien connue le commandement de trois vaisseaux chargés de tout ce qui était nécessaire pour ravitailler la colonie; il arrivait ainsi à l'aide de son frère à Isabella , au moment même où celui-ci venait de quitter la côte de Cuba.

La vue de Barthélémy fut un grand soulagement pour l'amiral , accablé par la maladie , chargé de

soins et d'inquiétudes, et entouré d'étrangers. Il s'était déjà déchargé d'une partie des fatigues du gouvernement sur son frère D. Diego ; mais celui-ci avait des inclinations paisibles, une humeur pacifique, et du penchant pour la vie monastique ; il était peu propre à gérer les affaires d'une colonie remuante et factieuse. Barthélémy était d'un caractère tout différent: prompt, actif, d'une volonté ferme, étranger à la crainte, il exécutait sur-le-champ ce qu'il avait résolu, sans s'arrêter un instant aux embarras ou aux dangers de l'entreprise. Toute sa personne répondait à ce portrait de son caractère : il était grand, vigoureux , imposant.

Pressé de se débarrasser de la conduite desaflaires dans rétat de maladie auquel il était réduit, Colomb investit sur-le-champ son frère du titre et de l'autorité d'adelantado , charge qui équivalait à celle de lieutenant-gouverneur. Il sentit tout le prix de l'assistance de Barthélémy dans Tétat critique où se trouvait alors la colonie. Pendant le court espace de temps que Colomb avait été absent, l'île était devenue le théâtre de scènes de violence et de discorde ; mais il est nécessaire de jeter un regard en arrière pour expliquer la cause de cette confusion.

Colomb, avant son départ, avait donné l'ordre à Pedro Margarite de faire une excursion militaire dans l'intérieur de l'île; celui-ci partit donc avec la plus grande partie des forces disponibles, laissant à Ojeda le commandement du fort Saint-Thomas. Mais, au lieu de pousser activement la reconnaissance qu'il voulait faire , Margarite perdit son temps au milieu des villages de la Vega qui lui offraient une hospitalité généreuse ; sa conduite licencieuse et violente ,

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imitée par ses soldats, lui allira la haine des naturels. Lanouvelle de cesexcès parvint à Diego, qui, au nom du conseil, réprimanda Margarite et lui ordonna de continuer immédiatement son excursion. Celui-ci répondit avec hauteur qu'il se considérait comme indépendant dans l'exercice de son autorité , et qu'il n'eu devait compte ni à D. Diego ni au conseil. Il était soutenu dans son insolence par un parti composé des cavaliers qui avaient été blessés dans le/)undonor, ce point d'honneur si ombrageusement gardé par les Espagnols. Ce parti affectait de mépriser la noblesse de nouvelle date de D. Diego, et considérait Colomb et ses frères comme des mercenaires et de misérables étrangers. Une cabale se forma et réunit tous ceux qui nourrissaient quelque sentiment d'inimitié contre l'amiral, ou qui étaient mécontents de leur séjour dans la colonie. Margarite et frère Boyle, qui partageait ses sentiments, commencèrent à agir de leur pleine autorité, et, sans consulter D. Diego ni le conseil, ils s'emparèrent de plusieurs vaisseaux qui étaient à l'ancre dans le havre, et mirent à la voile pour retourner en Espagne. Tous deux jouissaient de la faveur de Ferdinand; ils comptaient donc se justifier aisément du reproche d'avoir abandonné leur poste en protestant de leur zèle pour le bien public, qui les avait poussés à représenter aux souverains l'état désastreux où la colonie se trouvait réduite par la tyrannie de Colomb et de ses frères.

Le départ de Margarite laissa l'armée sans chef. Les soldats se mirent à errer, les uns par bandes, les autres seuls , suivant leur caprice, et se livrèrent à toutessortes d'excès. Les naturels, indignés de voir leur hospitalité si mal récompensée , refusèrent de

fournir plus longtemps des vivres à ces troupes indisciplinées. Alors les Espagnols commencèrent à se saisir par force de toutes les provisions qu'ils pouvaient trouver ; ces actes de violence mirent le comble au ressentiment des naturels. Ces hôtes si confiants devinrent d'implacables ennemis. Ils épièrent les Espagnols et les massacrèrent partout où ils les surprenaient seuls ou en petite troupe. Guatiguana, cacique d'un village considérable établi sur la Grande- Rivière , tua deux soldats qui étaient logés dans son village , et mit le feu à une maison où quarante Européens malades avaient été déposés. Il fit plus, il bloqua une petite forteresse nommée Magdalena, qui avait été récemment construite dans la Vega ^ de telle sorte que la garnison dut se renfermer derrière ses murs et attendre des secours de l'établissement.

L'ennemi le plus redoutable des Espagnols était Caonabo, le cacique caraïbe des montagnes. Il était doué de talents naturels pour la guerre ; il avait une grande sagacité, un esprit audacieux et entreprenant, trois vaillants frères pour le secourir, une tribu nombreuse et guerrière sous ses ordres. Il avait vu avec une fureur concentrée la forteresse Saint- Thomas s'élever au centre même de son territoire. Quand il apprit par ses espions que la garnison était réduite à cent cinquante hommes et que l'armée de Margarite était dispersée, il crut que le moment était venu de frapper un grand coup et de renouveler les scènes du massacre de la Natividad.

Mais cette fois le rusé cacique avait aft'aire à un homme d'une autre trempe que le commandant de la Natividad. Il est utile d'ajouter quelques traits au caractère d'Alonzo do Ojeda que nous avons déjà

esquissé ; c'est un de ces types remarquables qu'on rencontre de temps à autre parmi les hardis aventuriers espagnols qui découvrirent le Nouveau- Monde. Alonzo de Ojeda, formé à l'école de la guerre contre les Maures , était familiarisé avec toutes les ruses de guerre en usage chez ce peuple. Son courage naturel était encore exalté par sa piété ardente.

Dans ses fréquentes querelles, dans ses combats où il ne ménageait pas sa personne, il n'avait jamais été blessé; aussi se croyait-il gardé par une protection toute spéciale de la sainte Vierge ; il se regardait comme invulnérable. Il portait constamment avec lui une image de sa patronne. Dans les marches il la plaçait dans son havre-sac; le long de la route il l'attachait à un arbre et lui adressait ses prières. Toujours il linvoquait avant le combat, et fort de sa protection , il ne reculait devant aucun danger.

Après avoir reconnu la forteresse , Caonabo assembla dix mille guerriers, armés de leurs massues de guerre, d'arcs et de flèches, et de lances durcies au feu. Il les conduisit secrètement à travers la foret, espérant surprendre Ojeda ; mais celui-ci était prudemment renfermé dans les murs delà forteresse, qui était bâtie sur une hauteur et presque entièrement ceinte d'une rivière. Le cacique tint Ojeda assiégé pendant trente jours , et réduisit la garnison à une grande extrémité. Cependant les impétueuses sorties de Ojeda lui firent perdre un grand nombre de ses plus braves guerriers ; d'autres , fatigués des lenteurs du siège, retournèrent à leurs villages. Caonabo fut donc obligé d'abandonner son entreprise . et se retira plein d'admiration pour la valeur de son adversaire.

Cependantle turbulent cacique s'agita pour former une ligue des principaux chefs de l'île, dans le but de réunir leurs forces, de surprendre l'établissement d'Isabella, et de massacrer les Espagnols partout où on les trouverait.

Mais ce complot rencontra une opposition inattendue dans le cacique Guacanagari. Non-seulement il refusa de se joindre à la ligue, mais encore il continua de donner l'hospitalité, avec sa générosité ordinaire, à cent Espagnols qui vivaient sur son territoire. Cette conduite lui attira la haine des autres caciques, qui se vengèrent de son refus par des actes d'hostilité et de violence. Rien ne put ébranler le dévouement du chef aux Espagnols; et comme ses possessions étaient contiguësà l'établissement d'Isabella, sa fidélité aux Espagnols empêcha que le complot ne reçût son exécution immédiate.

Tel était l'état critique où se trouvaient les affaires de l'île ^ la courte absence de Colomb avait suffi pour changer en des sentiments d'une hostilité haineuse les dispositions bienveillantes des naturels. Aussitôt après le retour de l'amiral, et tandis que la maladie le retenait encore dans son lit, Guacanagari vint le visiter; il lui révéla les projets des confédérés, et lui offrit d'amener ses sujets dans son camp et de combattre à côté des Espagnols. Colomb avait toujours gardé un bon souvenir des excellents procédés de Guacanagari ; il fut charmé de lui voir dissiper par sa conduite tous les soupçons qui s'étaient élevés sur sa bonne foi. Les premiers rapports qui s'étaient établis entre Colomb et le cacique se renouèrent, et ce dernier continua à professer un attachement respectueux pour l'amiral.

148 VOYAGES ET AVEMURES

Colomb regardait la confédération des caciques comme peu solidement établie ; il espéra que, grâce à leur inexpérience de la guerre, on pourrait facilement déconcerter leurs projets belliqueux. Il était trop malade pour prendre le commandement en personne; son frère Diego n'avait pas les qualités requises pour diriger les opérations militaires; Barthélémy était encore étranger au milieu des Espagnols , et son nouveau titre ne lui avait valu que la jalousie de ses subordonnés. L'amiral se décida à procéder contre les Indiens en détail , attaquant les uns, gagnant les autres, et réduisant par la ruse les plus formidables.

Quelques hommes furent immédiatement envoyés au secours du fort Magdalena ; il était encore assiégé par Guatiguana , le cacique de la Grande-Rivière, qui avait massacré les Espagnols cantonnés dans son village. Guatiguana fut chassé des murs de Magdalena, sou territoire dévasté, et un grand nombre de ses guerriers mis à mort ; mais le caciq^ae parvint à s'échapper. Comme il était tributaire '.le Guarionex, le cacique souverain de layegaReal,on eut soin d'expliquer à celui-ci que le châtiment infligé à Guatiguanaétait un acte d'hostilité qui s'adressait personnellement à ce cacique, et n'avait pas pour but de faire laguerre à Guarionex lui-même ; Guarionex était d'un naturel pacifique, il fut facile de l'apaiser et de le gagnera l'alliance des Européens. Afin de l'attacher par quelque lien aux intérêts espagnols, Colomb obtint de lui qu'il donnerait sa fille en mariage au Lucayen qui avait été baptisé en Espagne sous le nom de Diego Colon, etqui était dévoué à l'amiral. H se fit autoriser en outre à construire une for-

DE CHRISTOPHE COLOMB. l49

teresseau centre de son territoire ; ce nouvel ouvrage reçut le nom de Fuerte de la Concepcion.

Restait le plus danjjereux ennemi des Espagnols , Caonabo. Porter la guerre au cœur du pays sauvage et couvert de forcis de ce chef rusé, le poursuivre à travers les rochers escarpésdesesmontagnes, c'était une entreprise périlleuse, longue et d'un succès incertain. Cependant il était impossible d'espérer aucun repos , tant que les établissements des colons seraient livrés aux machinations de l'audacieux Caraïbe ; jamais les mines ne pourraient être exploitées avec sécurité tant que Caonabo serait dans le voisinage. Colomb fut tiré de cette perplexité par une proposition deOjeda: le hardi cavalier s'offrit à amener au camp le cacique Caonabo, soit comme ami , soit comme captif.

Ojeda choisit dix hommes déterminés, bien armés et bien montés; il invoqua le nom et la protection de la Vierge et s'enfonça dans la forêt. II fit six lieues sur le territoire même de Caonabo , puis tout à coup il apparut en présence même du cacique, au milieu d'un de sesvilllagesles plus populeux; il se dit chargé parl'amiral d'embrasser amicalement Caonabo. L'Indien le reçut avec courtoisie ; il s'était mesuré avec lui dans le combat, et avait conçu une grande admiration pour le courage de son adversaire. Les manières franches et intrépides du cavalier , sa force et son agilité , son adresse surprenante dans tous les exercices militaires, étaient faites pour charmer le sauvage ; Ojeda n'eut pas de peine à gagner la faveur de Caonabo. 11 usa de son influence sur l'espri:: du cacique pour l'engager à se rendre à Isabellaet à conclure un traité avec Colomb : on assure quillui offrit,

pour l'y déterminer, de lui faire présent de la cloche de la chapelle bâtie au havre. Cette cloche était l'admiration des Indiens. Us avaient remarqué que le matin, quand le son mélodieux de la cloche retentisssait à travers les forêts pour annoncer la célébration de la messe, les Espagnols accouraient de toutes parts à la chapelle ; lorsque la cloche à une autre heure de la journée sonnait les vêpres, les Indiens ne voyaient pas sans étonnement les Espagnols interrompre leurs travaux ou leurs plaisirs, tomber à genoux, et faire leurs prières avec de grandes marques de dévotion. Ils prêtaient en conséquence un pouvoir mystérieux à cette cloche ; ils croyaient qu'elle était venue de Turey (des étoiles), qu'elle était le génie deshommes blancs, qu'elle leur parlait et qu'ils obéissaient à sa voix. Caonabo avait grande envie de voir la cloche ; lorsqu'on lui offrit de la lui donner en gage de paix, il lui fut impossible de résister à la tentation.

Il consentit à visiter l'amiral au havre; mais, au moment convenu pour le départ du cacique, Ojeda vit avec surprise qu'il avait réuni une puissante armée prête à marcher. Le jeune cavalier représenta à Caonabo qu'il était extraordinaire de rassembler de telles forces lorsqu'il s'agissait d'une visite purement amicale; mais celui-ci répondit qu'il ne convenait pas à un grand prince comme lui de se présenter avec une escorte moins nombreuse. Ojeda le soupçonna de méditer quelque sinistre projet; pour le déjouer il eut recours à un stratagème qui a l'air d'une fable inventée à plaisir, mais que tous les historiens contemporainss'accordentà rapporter, etque Je caractère de Ojeda rend d'ailleurs assez probable.

L'armée avait fait halle près de la rivière de Yegua; Ojeda profita de ce repos pour montrer au cacique des menottes d'un acier bruni et poli avec tant de soin, qu'il ressemblait à de l'argent. Il assura au cacique que ces menottes étaient des ornements portés par les monarques castillans dans les grands jours, et que c'était un présent envoyé par le roi d'Espagne à son ami Caonabo ; Ojeda lui proposa donc de se baigner dans la rivière, puis, au sortir du bain, de se parer de ces ornements, de monter sur son cheval , et de se montrer ainsi à ses sujets étonnés, dans toute la majesté d'un souverain espagnol. Le cacique fut ébloui de l'éclat de ces chaînes, et charmé de l'idée de monter un de ces animaux terribles qui faisaient l'effroi de ses compatriotes. Il se baigna dans la rivière, monta en croupe derrière Ojeda, et les menottes furent ajustées. LesEspagtiols commencèrent alors à caracoler au milieu des sauvages surpris , et galopèrent à travers la forêt jusqu'à ce que les arbres les eussent dérobés à la vue des Indiens. Alors ils tirèrent leurs épées, entourèrent Caonabo, et le menacèrent de le mettre à mort s'il faisait le moindre bruit ou la moindre résistance. Ils l'attachèrent avec des cordes à Ojeda pour l'empêcher de tomber ou de s'enfuir; enfonçant alors les éperons dans les flancs de leurs chevaux, ils traversèrent la Yegua, se lancèrent dans les bois avec leur prisonnier, et, après un voyage long, difficile et plein de dangers , ils entrèrent en triomphe à Isabella.

Colomb ne put s'empêcher d'exprimer toute sa satisfaction lorsqu'il vit son plus dangereux ennemi livré entre ses mains. Le fier Caraïbe se présenta de-

152 \OYAGES ET AVENTURES

vaut l'amiral d'un air hautain el dédaigneux; il ne fit aucun effort pour Tadoucir par sa soumission , et pourle détourner de tirer vengeance du massacre de la garnison de la Natividad. Il se réjouissait même en secret d'avoir reconnu rétablissement d'Isabella, dans l'espoir d'y porter un jour la ruine et le massacre. Du reste, il ne nourrissait pas le moindre ressentiment de la ruse employée par Ojeda pour s'emparer de sa personne. 11 admirait sincèrement la hardiesse avec laquelle le jeune cavalier l'avait pris dans ses filets et enlevé du milieu de ses guerriers; il regardait cette action comme un brillant exploit , car il n'est rien qu'un Indien prise plus qu'un stratagème parfaitement combiné et tenu secret jusqu'à son exécution. Lorsque Colomb entrait dans laprisou de Caonabo, tout le monde se levait et le saluait ; le cacique seul restait assis. Mais quand Ojeda venait le visiter, Caorabo se levait avec empressement et le saluait avec un profond respect. Lorsqu'on lui demanda la raison de cette conduite, le cacique répondit que Colomb n'avait jamais osé s'aventurer en personne sur ses domaines pour le faire prisonnier; que c'était le courage de Ojeda qui Tavait réduit en captivité; que ce n'était qu'à ce dernier qu'il devait soumission et respect.

Malgré son admiration pour l'héroïsme de ce sauvage , Colomb le regardait comme un ennemi trop dangereux pour lui rendre la liberté. Il le fit garder étroitement dans une partie de sa propre demeure jusqu'à ce qu'il pût le faire partir pour l'Espagne; mais il ordonna qu'on le traitât avec considération et avec douceur. Un des frères de Caonabo se hâla d'assembler une armée dans l'espoir de surprendre

ia forteresse Saint-Thomas, de faire prisonniers un grand nombre d'Espagnols, et dcles échangercontre le cacique; mais Ojeda eut vent de ce dessein; il se porta à la rencontre de son ennemi, l'attaqua à la tôle d'une petite troupe de cavaliers, le mit en déroute , tua un grand nombre de ses guerriers, et le fit lui-même prisonnier.

A cette époque, l'arrivée de quatre vaisseaux, commandés par Antonio Torrès, qui amenait un médecin et un apothicaire, des meuniers, des laboureurs, des artisans de toute espèce, et de nouveaux approvisionnements , répandit une grande joie dans la colonieaffligéede toute sorte de maux. Les souverains écrivaient à Colomb une lettre des plus flatteuses ; ils approuvaient tout ce que l'amiral avait fait, l'informaient que les différends avec le Portugal avaient été réglés à l'amiable, et l'invitaient à se rendre en Espagne, ou du moins à envoyer à sa place un représentant , avec des plans et des cartes , pour éclairer la discussion qui allait s'ouvrir relativementà la ligne de démacartion qui devait être la frontière des découvertes des deux puissances rivales, Colomb hâta le retour des vaisseaux en Espagne; il envoya son frère Diego pour assister aux conférences, et surtout pour détourner l'effet des faux rapports qu'il savait qu'onavait envoyés à lacour. Colomb chargeait aussi ces vaisseaux de tout l'or qu'il avait pu recueillir ; il envoyait en outre divers échantillons des fruits etdes plantes qui avaient quelque valeur . et cinq cents Indiens captifs pour être vendus à Séville. 11 est pénible de voir Colomb ternir sa gloire par de telles violations des droits de l'humanité; mais les usages du temps doivent être son excuse. D'ailleurs Colomb

était excité, par les malveillantes insinuations de ses ennemis, à se montrer peu scrupuleux surlesmoyens d'indemniser les souverains des frais que leur coûtait son entreprise, et à rendre productives pour le trésor royal des découvertes qui nécessitaient de si grandes avances.

L'amiral avait recouvré la santé. La colonie recommençait à présenter un aspect de prospérité depuis qu'elle avait reçu de nouveaux approvisionnements. Tout à coup Guacanagari apprit que les caciques confédérés, sous le commandement de iManicaotex, frère et successeur de Caonabo, avaient assemblé leurs forces dans la Vega , à deux jours de marche d'Isabella, et étaient dans lintention de livrer un grand assaut à rétablissement. Colomb se décida à porter immédiatement la guerre sur le territoire de l'ennemi, sans attendre qu'il vint lui-même frapper les premiers coups.

Les maladies avaient réduit les forces effectives de la colonie à deuxcenlshommes d'infanterie et à vingt . chevaux; on y comptait aussi vingt chiens limiers, animaux presque aussi terribles que les chevaux dans l'opinion des Indiens, mais infiniment plus dangereux. Il est vrai que Guacanagari joignait ses sujets aux troupesespagnoles,maisleurcaractère pacifique les rendait d'un médiocre secours. Le principal avantage de la coopération du cacique était qu'il se séparait entièrement des confédérés , et qu'on pouvait désormais compter sur son alliance.

Le 27 mars 1495, Colomb fit sortir sa petite armée du fort d'Isabella; il était accompagné par son frère l'adelantado ; il s'avança à marches forcées et arriva rapidement dans le voisinage de l'ennemi, qui s'était

concentré dans laVega, près du lieu où fut bâtie depuis la ville de Sant-Iago. Les Indiens étaient contiants dans leur nombre, qui se montait, dit-on , à cent mille guerriers-, un tel calcul est évidemment exagéré , mais il est hors de doute que les Indiens ne fussent très-nombreux. L'adelanlado régla le plan d'attaque. L'infanterie, divisée en petits détachements, s'avança de divers côtés avec un grand bruit de tambours et de trompettes, et fit de très-près une décharge meurtrière. Les Indiens furent saisis d'une terreur panique ; ils se crurent pressés par plusieurs armées qui les attaquaient sur toutes les faces. Un grand nombre tombèrent sous les balles, qui semblaient sortir du sein des forêts, au milieu du tonnerre et des éclairs. Profitant de la confusion des ennemis, Ojeda, àla tête des cavaliers, fit une charge impétueuse sur le principal corps des Indiens ; les uns renversés furent foulés aux pieds des chevaux, d'autres jetés à terre à grands coups de lance. En mêmetempsles limiers lancés sur les Indiens les saisissaient à la gorge , les renversaient et leur déchiraientlesentrailles.Labataille, si l'on peut la nommer ainsi, fut de courte durée. Les Indiens s'enfuirent dans toutes les directions avec des cris et des hurlements. Beaucoup furent tués, un grand nombre faits prisonniers; et la confédération fut, au moins pour un temps, complètement dissoute.

Guacanagariavaitaccompagné les Espagnols, mais il n'avait guère été que spectateur du combat. Néanmoins l'appui que sa seule présence avait donné aux Européens ne fut jamais oublié par les autres caciques; il retourna dans ses domaines poursuivi par la haine et les malédictions des Indiens.

Colomb profita de sa victoire pour parcourir militairement les différentes parties de l'île, qui furent bientôt soumises. Il exerça alors pour la première fois ce qu'il regardait comme le droit de sa conquête ; il imposa un tribut sur les provinces conquises. Dans les pavsqui possédaient desmines, cbaqueindividu, depuis l'âge de quatorze ans, était obligé de fournir tous les trois mois , la valeur d'un grelot de faucon flamand rempli de poudre d'or (1). La taxe imposée personnellement aux caciques était beaucoup plus forte. Manicaotex , frère.de Caonabo , devait envoyer tous les trois mois à l'amiral une calebasse à moitié remplie d'or. Dans les provinces qui ne produisaient pas d'or , chaque Indien devait récolter tous les trois mois, pour les Espagnols, environ vingt-cinq livres de coton. Une médaille en cuivre pendue au cou, était la preuve que la taxe avait été acquittée. Quiconque n'avait pas la sauvegarde de ce signe pouvait être arrêté et puni. Plusieurs forteresses furent élevées sur les points les plus importants de l'ile , de manière à pouvoir s'assurer de l'entier asservissement des Indiens.

Ainsi l'île fut pliée au joug de la servitude sans espérance de le secouer jamais. Un profond désespoir s'empara des Indiens. Uss'étaient flattés que le fléau de la présence des étrangers sur leur territoire ne leur était infligé que pour un temps. Ils cessèrent enfin d'avoir cet espoir ; ils avaient éprouvé l'inutilité de recourir aux moyens violents pour chasser les étrangers quiavaienlenvahileurterritoire: ils eurent enfin recours à une mesure désespérée. Sachant que

(i) EuYiron 75 francs de noire monnaie.

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lesEspagnolscomptaienten grandepartiesurlesressourcesde l'île pour s'approvisionner, ils résolurent de les détruire par la famine. Dans ce dessein , ils ravagèrent les champs de maïs, dépouillorentlesarbres de leurs fruits , arrachèrent le yuca et les autres racines, et s'enfuirent dans les montagnes.

LesEspagnols ne tardèrent pas à se trouverréduits aune grande détresse ; mais les provisions venues de la mère-patrie suffirent à soutenir momentanément la colonie. Cependant les Européens se mirent à la poursuite des naturels et les relancèrent dans leurs cavernes et dans leurs forêts ; un grand nombre d'Indiens périrent de faim et de misère dans les retraites des montagnes ; les survivants courbèrentla tête avec le silence du désespoir et se soumirent au joug. Les Espagnols avaient réussi à leur inspirer une si grande terreur, qu'on dit qu'ils pouvaient parcourir l'ile d'un bouta l'autre sans escorte, avec pleine sécurité. Les Indiens les tranbj)ortaient même sur leurs épaules quand ils voulaient s'épargner la fatigue du voyage.

Avant de passer au récit d'autres événements , il n'est pas inutile d'ajouter, en quelques mots, ce que nous savons de Guacanagari, qui ne reparaît plus dans le cours de cette histoire. Sou alliance avec les Espagnols le sépara de ses compatriotes; maisil n'eut pas moins sa part des misères qui les assaillirent. Les plaintes de ses sujets, les hostilités des autres caciques , les exactions et l'ingratitude de ses alliés , et surtout la vue des misères qu'il se reprochait d'avoir attirées sur sarace, chassèrent Guacanagari dans les montagnes: il y mourut, dit-on, dans l'obscurité et le dénûment. Il était bienfaisant, hospitalier; il avait tout ce qu'il fallait pour gouverner son peuple

pacifique dans les jours heureux el tranquilles où la paix régnait dans lile; mais il était peu propre à le conduire au njilieu des troubles qui suivirenti'arrivée des Européens.

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