I SI'J-I S
L(! capitaine Jolin Franklin. — Ses premiers débuis. — Dépari pour la baie d'IIudson. — Le fort Cliipéwyan. — Le cbef indien Akaïtcho. — Tradition indienne à propos de la rivière de la Coppermine. — Vaines tentatives de Franklin pour amener les Ks(iuimaux et les Indiens à une eonférence. — Tableau de l'antagonisme de ces deux races par Hearne. — Direction à l'orient de la Coppermine. — Le cap Turnagain. — Misères du retour. — Dévouement du docteur Ricliardson. — Horrible nourriture. — Le fort l'Entreprise. — Retour inattendu de Ricliardson. — L'hiver au fort l'I^lan. — Fin du voyage à la factorerie d'Vork.
Nous avons dit qu'au nom hi'e des quatre navires que fit partir l'amirauté anglaise en 1818, deux, commandés par David Buchan et John Franklin , avaient eu pour mission de se frayer un chemin vers le détroit de Behring, en cinglant droit au nord du Spitzberg. Mais, avant de raconter la terrible carrière de Franklin , le célèbre explorateur des régions polaires, il convient de le faii^ quelque ])eii connaître. Né en 178(1, il ;i\;iit (Icimic, dès l'àiie de
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quatorze ans, par cette rude école du bord, où se sont formés les premiers marins de l'Angleterre. Comme Cook et Nelson, Franklin avait commencé par être mousse. Il s'était distingué aux combats de Copenhague, de Trafalgar, de la Nouvelle-Orléans, et. dans l'intervalle de ces actions célèbres, il s'était signalé dans le voyage de découvertes entrepris par le capitaine Flinder autour de la Nouvelle- Hollande.
Tels étaient les services qui avaient valu à Franklin, jeune encore, le grade de lieutenant et le commandement d'un des navires de l'expédition de Bûcha u.
Nous ferons connaître à nos lecteurs par la relation du capitaine Beechey, qui fut lieutenant de Franklin, par quelles épreuves celui-ci débuta dans la périlleuse carrière de navigateur dans les mers polaires.
(( Il n'est pas, j'en suis convaincu, dit cet officier, de langage humain qui puisse peindre la terrifiante grandeur des effets produits par la collision des glaces de ce tempêtiieuv océan, tresl à la fois un spectacle solennel et sublime de \()ii- la mer, violemnicnl agitée, loiilerses vagues conime des montagnes CDiilre ces corps résistants; mais, ipiand elle \ient se lienrler ii ces ?nasses (|ii'elle ri mises en mou\e-
CM'ITAINK JOll.N 11! \M\I.1\. 3(1!)
iiiciil ;i\('c une violence égale à la sienne, Telfet de\ienl prodigieux. Pur moments elle déferle sur ces blocs de glace, et l'inslanl daprès ces mêmes blocs, s'ellbrçanl de remonter à sa surface, font rehHnhei' les llols autour d'eux en cataraclcs lumantes, pendant que chacjue masse individuelle, se roulant dans son lit bouleversé, se lienitc à sa voisine, et lutte avec elle justju"à ce que Tune des deux soit brisée ou se soit superposée à l'autre. Ce n'est pas sur un espace restreint (ju'éclate ce spectacle : il se développe aussi loin (|ue la vue peut s'étendre. Et quand, se détournant de ces scènes convulsives , l'œil se reporte à l'aspect étrange que la réverbération des glaces donne au ciel, où dans le calme d'une atmosphère argentée semble briller une clarté surnaturelle; lorsqu'il voit (ainsi que nous le voyons nous-mêmes en ce moment au-dessus de nos mâts) cette voiîte lumineuse bordée de toutes paris par un large horizon d'épaisses ténèbres et de nuées orageuses, comme par un remparl (pi'il n'est pas donné à l'homme de franchir, on coin|)rend facilement quelles sensations de respect et de crainlc; imprime à l'àme une telle grandeur.
<' Si jamais la force morale de l'homme de mer a été mise à une rude épreuve, c'est assurément dans de semblables circonstances, et je ne puis
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cacher l'orgueil (|iic j'éproiivui en entendanl, au milieu de ces formidaljles manifestations de la nature, le ton calme et décidé avec lequel le commandant de notre petit navire, sir John Franklin, donna les ordres, et en voyant avec quelle promptitude et quelle précision l'équipage les exécuta.
« Chacun de nous, conq)tant sur lui-même, et les yeux fixés sur les mâts, attendait avec une anxiété palpitante le moment du choc.
i( Il arriva cependant. Le brick Trent, pénétrant dans la banquise, donna violemment contre la glace fixe. Au même instant nous perdîmes l'équilibre; les mâts plièrent sous le coup, et la membrure du navire craqua sous une pression laite pour nous donner les appréhensions les plus sérieuses. Le vaisseau chancelant sembla un moment reculer; mais, soulevé par inie première lame, il fut jeté à la bande sur les bords du champ de glace, oîi il s'échouait en roulant, lorsque la lame suivante, le reprenant presque aussitôt , lui fil courir une l)ordée sur le vent, et, ballant a\ec finvur S(in ai'rière, le laissa à bâbord en cunlacl avec li' cliiuiip de glace, et exposé à tribord aux attoinles d'un bloc dont la niasse était environ triple de la sienne.
H Celte malheureuse circonstance ne lui |)('rmil pas de penclrei- dans les glaces assez avant pour
CAPITAINE JOHN FHANKLIN. 311
écliaii|K'f ;ni\ cITcts du \('nt, et le |)hi(;i diiiis ccllo ^iliialiiin, ([ii'il semblait, pour ainsi diic, assailli (liions côtés par une batterie de béliers, doiil cliacnn lui dispiilail r(''ti'oi( espace ({u'il occii[)ail, cl donl les coups incessants ne permetlaieni pas même d'entrevoir la possibilité de le sauver de la destruction. F]n le voyant attaqué littéralement pièce à pièce, nous n'avions qu'à attendre patiemment l'issue d'une telle crise, car nous pouvions à peine nous soutenir sur nos pieds, loin d'être en état de lui porter un secours quelconque. Il était secoué avec une telle violence, que la cloche, qui, par les plus gros temps, n'avait jamais sonné d'elle-même, se mit à carillonner continuellement; et l'on ordonna de l'envelopper, afin de couper court à la sinistre association d'idées que faisait naître un pareil concert. »
Ce tableau suffit pour donner une idée des épreuves que soutinrent pendant trois mois les commandants du Trcnt et de la Dorothée.
Lors donc que le gouvernement anglais expédia, en 1819, le capitaine Parry dans le détroit de Lancastre pour y reprendre la recherche du passage nord -ouest au point où Ross l'avait abandonnée, et qu'il voulut faire concourir à cette tentative une expédition se dirigeant ])ar la voie de terre, il en confia le commandement à John Franklin, bien que
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son exploration dans les mers du Spitzberg n'eût pas atteint son but, et qu'elle n'eût pu franchir celte barrière de glace qui avait aussi arrêté les navigateurs du siècle précédent.
An mois de mai 1819, John Franklin s'embarqua \)0\\r la baie d Hudson, accompagné, cnlrc auti'es oHiciers delà marine royale, du docteur Richardson cl de l'enseigne Back, noms devenus célèbres sur ses traces. La mission de l'infatigable navigateur, outre le concours qu'il devait donner, s'il était possible, à l'expédition de Parry, consistait à relever les côtes du continent à l'est de la rivière Coppermine, et à déterminer exactement les latitudes et les longitudes de ces régions.
La première station de Franklin était le fori Chipéwyan, situé sur la live nord du lac Athopescà. Mais il se hâta de le quitter, dès qu'il eut été rejoint par tous ses compagnons européens. Il descendit ensuite par la rivière de la Paix et le grand lac de l'Esclave, jusqu'au fort de la Providence, où il prit des guides et sept chasseurs dans la tribu des Indiens- Cuivrés dont Akaïlcho était le chef.
A la lin d'août, Franklin atteignait les bords d'un lac fniiiuuit l'une des sources du IIcunc de la Coppcniiiiic, (|ui doit son nom à une chaîne de moiilagncs cDuianl du nord-ouesl au sud-ouest sur
caimtaim; JOHN ir, wki.i.v. 313
sa ri\e occidentale, el présentant quelques affleurements de cuivre natif. Les Indiens -Cuivrés ont conservé à ce sujet une tradition qu'ils répétèrent à Franklin et qui prouve l'universalité des légendes.
« Les Esquimaux, dit le récit, habitaient autrefois une terre séparée du continent américain par la mer. Un parti de ces sauvages, à une époque très-reculée, débarqua sur la côte, alors occupée par les Indiens, et enleva une jeune femme. Devenue l'esclave de ses ravisseurs , elle réussit à s'échapper après plusieurs années de captivité, erra à l'aventure, et parvint enfin au bord de la mer. A la vue des flots qui s'étendaient entre elle et sa patrie, elle désespéra de la revoir jamais, et, s'étant affaissée sur la rive, elle se mit à pleurer.
« Tandis qu'elle s'abandonnait ainsi à l'affliction, un loup s'approcha d'elle, la caressa, et lécha les larmes qui coulaient de ses yeux. Elle le vit ensuite entrer dans la mer, et, s'apercevant ({u'il la franchissait à gué, elle l'y suivit sans crainte. Après cinq jours de cette marche miraculeuse, elle regagna sa terre natale.
(( Cétail alors le printemps; l'air étail pur, à l'horizon s'élevait une éminence dont les pentes étincelaient au soleil. S'en étant approchée, la jeune femme reconnut (pie la montagne était entièrement
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Inrniée d'une masse de cuivre vierge. Réfléchissant que ce métal pouvait être utile à ses compatriotes, si elle parvenait à les rejoindre, elle en détacha autant de fragments qu'elle put en porter, et, se dirigeant ensuite vers le sud, retrouva ainsi sa tribu.
« Quelques-uns des siens, enchantés de sa découverte, se firent guider par elle vers la précieuse montagne. Mais c'étaient de jeunes guerriers, au sang bouillant, à la tête légère. A la vue des trésors étalés sous leurs yeux, l'ivresse de la joie les saisit, et, perdant toute retenue, ils voulurent outrager leur jjienfaitrice. Celle-ci gagna en courant le sommet de la montagne ; là elle tomba épuisée de forces. Au moment où ses persécuteurs allaient la saisir, la terre s'entr'ouvrit et la reçut dans son sein, engloutissant avec elle la masse métallifère. Depuis ce jour, on ne trouva plus dans ce canton que des fragments de minerai épars sur la surface de la terre. »
Vers le milieu de juin 1S2I , la rupture des glaces sur le lac 'Winter ayant averti Franklin de l'approche de la courte saison où les eaux de ces régions soni iKuigables, il descendit avec tout son monde le cours de la ("oppermiiu'. A un mois de la, après un voyage de trois cent lrenle-(iualre milles, ilmil
caimtaim; .hhi.n rHAi\Ki.ii\. :ji?)
cent vingt au moins avaient exigé le partage des canots, il pnt enfin contempler, du haut dune colline, les eaux de l'océan Polaire, qui lui ap|i;nurent encombrées d'îles et de glaces.
Cependant la vue des Indiens éveillait des alai'mes parmi les groupes d'Esquimaux que rencontrait l'expédition, et les efîorts du capitaine Franklin, pour amener ces deux races hostiles à une conférence , furent rendus vains par la terreur (jue chacune d'elles inspirait à l'autre. Le souvenir d'une scène de sang, dont un grand nombre d'ossements humains et de crânes, portant la trace du tomahawk, indiquait encore le théâtre à l'embouchure de la Coppermine, pesait sur ces malheureuses peuplades et entretenait leur méfiance mutuelle.
Voici, du reste, le récit que Hearne, le célèbre voyageur, qui en 1771 tenta vainement d'atteindre l'océan polaire, a laissé de cette lutte suj)rème entre les Esquimaux et les Indiens-Cuivrés.
« Après s'être approchés, à la faveur des ténèbres, des rochers et des plis de terrain jusqu'à une certaine distance des Esquimaux, les Indiens se mirent en embuscade pour épier les mouvements de ces malheureux. En ce moment, ils me conseillèrent de me tenir ;i l'écart juscpi'à ce que toul lui fini. Je craignais de me trouver ainsi exposé à ren-
SIC) VOVACKS I:T DKCOl'VEKTKS.
contrer quelque fuyard ijui me prendrait pimr un ennemi, et me traiterait comme tel; je répondis aux Indiens que je les suivrais; mais eu même temps je les prévins que je ne lèverais pas la main sur un seul Esquimau, à moins que le soin de ma conservation personnelle ne m'y forçât. Ils comprirent mon objection, et, sans plus songer à moi, achevèrent leurs préparatifs de guerre. Ils se barbouillèrent le visage, les uns en noir, les autres en rouge, et même quelques-uns employèrent un mélange de ces deux couleurs. Pour ne pas être gênés par leurs cheveux , ils les relevèrent sur leur crâne en un nœud très-serré, et les coupèrent très-coui-l tout autour de la tète. Par une autre mesure de prudence, et afin d'être plus agiles, ils se dépouillèrent de leurs guêtres et rognèrent les manches de leurs vêtements.
« Il était une heure du matin avant que les Indiens eussent terminé leur toilette de combat. Rien ne remuait chez les Esquimaux , en proie à une fatale sécurité. Alors les meurtriers sortirent de leur embuscade, et, parvenant inaperçus jusqu'aux lentes oii dormaient leui's \içtimes désignées, ils s'y précipitèirul eu |)()iissaiit leui' infernal hurlemenl de guerre.
» Les premiers Es(iiiinianx , surpris dans le soin-
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iiicil, nus et désarmés, étaient hors d'état d'opposer la moindre résistance. Hommes, femmes et enfants, se précipitant hors des tentes et cherchant leur sahil dans la fuite, tombèrent sous la lance et sous la massue de leurs ennemis.
« Ce que j'ai souffert alors ne peut se décrire, les clameurs déchirantes de ces malheureux me perçaient l'àme. Pour comble d'horreur, une jeune fille de dixhuit ans au plus vint tomber à mes pieds, le flanc percé d'un coup de lance, et, saisissant mes jambes, s'y accrocha dans les convulsions de l'agonie. En vain je suppliai deux Indiens acharnés à sa poursuite d'épargner cette infortunée. Ils ne me répondirent qu'en hii passant à plusieurs reprises leurs armes à travers le corps. Ne pouvant la sauver, je fus réduit à prier ses bourreaux d'abréger ses souffrances en la frappant au cœur.
(' J'ignore si mes traits, si ma contenance, exprimèrent toute l'indignation, tout le désespoir donl j'étais pénétré. Vingt ans ont passé entre ce moment et celui où j'écris, et je sens encore mes pleurs couler au souvenir de cette lamentable nuit. »
Franklin, après s'être assuré à grand'peine quiuzi' jours de vivres pour tout son monde, composé de trente personnes, s'embarcpia dans de frêles canots, imités des umiakes des Es(iuLinau\, sur c('>- Ilots (jui