VOYAGES ET DECOU VEUI'i: S
cime blanche des glaciers. Dès le 7 novembre, tout ('■tait ténèbres autour de nous. Le soleil s'était couché pour cent quarante jours, et nos lampes ne cessèrent de brûler dans l'entre -pont. Les étoiles de sixième grandeur étaient visibles en plein midi. Bien qu'aucun Européen n'eût encore hiverné à une si haute latitude, excepté toutefois au Spitzberg, que les dernières effluves du Gulf-stream gratifient d'un climat relativement plus doux, l'hiver de 1853- 1854 se passa pour nous comme tant d'autres s'étaient écoulés pour nos prédécesseurs dans les régions polaires. Voici quel était assez uniformément l'emploi de nos journées.
« A six heures du malin, M'Gary, mon second, se lève ainsi que les liommcs de service. On nettoie le pont, on ouvre le trou à glace, on examine les filets où la viande est à rafraîchir, on range tout â bord. A sept heures, tout le monde est debout; la toilette se fait sur le pont; on ouvre les portes pour ventiler nos appartements; puis nous descendons déjeuner. Nous avons peu de combustible; aussi fait-on la cuisine dans la cabine. Nous avons tous le môme déjeuiiei' : du ))orc, dos pommes cuites gelées et dures comme du sucre candi, du llié, du café, avec une Iraiichc (lélicate de pomme de terre crue. Après d(''j('uni'r, 1('< fiinicms iirciini'iil Iciii' pipe jusqu'à
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neuf heures; alors les oisifs de flâner, les Iravailleuis de se mettre au travail : Ohlsen à son banc, Brooks à ses préparations de toile; ^l'Gary fait le tailleur, Wliippe H' transforme en cordonnier, et Bonsall en chaudronnier; Baker prépare des peaux d'oiseaux, le reste vaque à la besogne. Voyez notre cabinet de tra\ail : une table, une lani[)e ([ui, alimentée par du saindoux salé, donne une lueur fumeuse, tout vu répandant des vapeurs de chlore; trois tabourets; trois hommes au visage de cire, assis leurs jambes repliées sous eux, car le pont est trop froid pour les pieds. Chacun a son travail: Kane écrit, dessine, trace des cartes; Hayes copie des livres de loch el des observations météorologiques; Santag rédige le journal de quelque expédition dans les environs. A midi, tournée d'inspection et ordres pour l'emploi de la journée; vient ensuite l'entraînement des chiens esquimaux ; c'est un exercice très-agréable pour mes genoux, qui craquent à chaque pas, et pour mes épaules endolories de rhumatismes, qui enregistrent chaque coup de fouet que je donne. C'est ainsi qu'on gagne le dîner : nouvelle occasion de se réunir; mais à ce repas point de thé, point de café ; des choux confits et des pêches sèches les remplacent fort agréablement.
(i A dîner comme à déjeuner apparaît noire hy-
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giénique pomme de terre crue; coinine tous les médicaments, ce mets n'est pas aussi appétissant qu'où pourrait le désirer. Je la râpe bien soigneusement, je n'en prends que les parties les plus saines, j'y mets de l'huile en (]iiaiililé, et pourtant, malgré l'art que je déploie, il me faut toute mon éloquence pour persuader à mon monde de fermer les yeux et d'avaler mon ragoût. Neuf de mes convives sont complètement récalciti'ants; j'ai beau leur dire que les Silésiens mangent les feuilles de pomme de terre en guise d'épinards, que les baleiniers se grisent avec la m('lasse qui sert à conserver les grosses pommes do terre des Açores; j'ai beau montrer à l'un d'eux ses gencives, hier molles et enflammées, aujourd'hui fraîches et fermes, grâce à un cataplasme de pomme de terre: rien n'y fait, ils repoussent avec opiniâtreté mon admirable mélange.
« Qui flânant ou dormant, qui travaillant ou s'amusant, nous atteignons six heures, le momeiil du souper; répétition alTaiblie du déjeuner el du dîner. Les oflîciers m'apportent leurs rapports; après les avoir lus, je les signe; puis je parcours mon journal, (pii à chaque page me montre cond)ien nous nous alfaiblissons de jour en jour. Quelquefois, pour passer la soirée, on joue aux cartes ou aux échecs, ou ineu on lit des revues.
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(( \ii premier abord, cette vie piiuiii assez facile; mais il l'aul voir le revers de la minlaille : nous avons peu de combustible; nous ne [)onvons brûler que trois seaux de charbon par jour. La température extérieure est en moyenne — 40"; dans la cabine où j'écris elle est de + 7" 78". Notre porter de Londres et du vieux sherry, que nous avons pour les cas extrêmes, gèlent dans les coffres de l'entre-pont; à nos carlingues pendent des glaçons qui nous servent à faire de l'eau douce. Nous ne pouvons brûler (jue du saindoux salé dans nos lampes; nous n'avons plus d'huile; nous travaillons à la lueur de mauvaises veilleuses de notre fabrication. Nous n'avons pas uni' livre de viande fraîche, et il ne nous reste tpi'un seul baril de pommes de terre.
(( A l'exception de Petersen et de Martin, nous avons tous le scorbut; et quand je considère les pâles visages et les yeux hagards de mes compagnons, je me dis que nous luttons avec désavantage dans ce combat de la vie, el (pTun jour polaire et une nuit polaire fatiguent et vieillissent plus un homme qu'une année passée n'importe où dans ce monde dévorant.
« Depuis janvier nous travaillons à nos tonneaux, et faisons tous nos préparatifs pour notre voyage. La mort des chiens, les difficultés qu'offre la glace,
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le froid rigoureux, inoni obligé de moditier lout iiolif équipement. Nous avons complètement abandonné les vêtements en caoutchouc; l'abrication de souliers en toile à voile et de bas en fourrure, travaux de coulure et de charpenle, tout est en pleine activité. I.a cabine, la seide pièce chauffée, serl loul à la fois de cuisine, de salon et datelier. Les caisses de pemmican (viande broyée et comprimée) sont à dégeler sur les cofl'res de la cabine; les vêtemenis de peau de buffle sèchent près du poêle; tous les objets de campement sont empilés dans un des coins; notre cuisinier français, toujours désolé, persiste à accaparer le poêle, pour y loger ses casseroles maintenant sans emploi.
« Ainsi nous traversâmes notre premier hi\er arctique.
« ... Le 7 avril, au malin, je fus re\eillé de bonne heure par un bruit (pii s'échapi)ait de la poitrine de Baker, un des plus effrayants et des plus mauvais présages que puisse entendre l'oreille d'un médecin. L'ange de la mort, ce noir visiteur dont l'ombre planait sur nous tous, avait saisi notre jiauvre com- |)agnon. Les symptômes de sa maladie s'aggravèrent rapidement : il mourut le lendemain. Le jour suivant, nous le niînics au ceicueil, el, forinanl un cortège aussi Irisic (|ue sympalluipie, nous le |)()rlàiues
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sur la glace lirisée et le loag des pentes escarpées (pii menaient à notre observatoire; là nous déposâmes le corps sur les piédestaux qui servaient de supports à nos instruments et à notre théodolite. Nous lûmes les prières pour les morts en jetant siii' lui de la neige en guise de poussière, et nous récitâmes en commun la prière que Jésus apprit à ses disciples sur la montagne; puis, rejetant de la glace sur l'ouverture que nous avions creusée pour placer le cercueil, nous laissâmes le pauvre Baker dans son étroite demeure.
(( Le matin même, comme nous veillions auprès de son lit de mort, un homme de quart, qui avait été couper de la glace pour la faire fondre, vint en toute hâte à la cabine pour nous annoncer « que des hommes débarquaient. » Je sorlis, suivi de tous ceux cpii purent monter sur le pont, et nous vîmes sur les flancs de notre havre roclieux, et émergeant de Tobscurilé des pentes sauvages et étranges de la falaise neigeuse, quelc^ue chose qui nous sembla être évidemment des hommes.
(( En nous apercevant réunis sur le pont, ils se dressèrent sur les fragments de glace les plus hauts, se tenant debout séparément , et assez semblables à des figurants d'un tableau d'opéra. Puis, se plaçant presque en un demi-cercle, ils crièrent comme s"ils
avaient voulu attirer notre attention, ou seulement peut-être poiu' manifester leur surprise; mais je ne pus rien saisir de leurs cris que : Hoah! ha! ha! et Ka! Kàah ! Ka ! Kàah! répétés plusieurs fois.
« Il faisait déjà assez jour pour (pie je pusse voir qu'ils ne brandissaient aucune arme, mais ([u'ils agitaient violemment leur tête et leurs liras. Une attention plus grande nous prouva aussi (pie leur nombre n'était pas aussi grand ni leur laille aussi patagonienne que notre imagination nous les avait d'abord montrés.
« C'étaient des Esquimaux venant de la baie Harstène, pour visiter les étrangers dont plusieurs indices leur avaient révélé la présence dans leur voisinage.
« ... Étali, leur séjour habituel, et (jui de nos jours est sans doute riiabitation humaine la pins rapprochée du pijle, est placée dans la courbure nord-est de Harstène-Bay, à dix-hnil milles de ndlie mouillage. Lorsque vous jetez les yeu\ (h-puis la pointe sud de LillhMon-Island jusqu'à la nier, la plage est formée, de deiiiis d'avalanches tombées des glaciers, et revêt un aspect d'une rudesse singulière. Une série de cratères volcaniques se dressent dans de grandes et montagneuses proportions audessus des roches grises qui forment la côte. Tout