‹ Voyages et découvertes outre-mer au 19e siècleChapitre 39 sur 64 · DOCTEUR EL.-K. KANE · texte numérisé non relu

DOCTEUR EL.-K. KANE

putrôfaclion, et prévient les résultats iiilolérablos (le raccuniulation des chiens et de la famille.

i( Leurs sens paraissent ne pas percevoii- hnil ce que l'instinct et Tassociation rendent révoltanl pour la vue, le toucher et l'odorat des homnaes civilisés.

« ... Une singulière coutume, que j'ai remarquée souvent ici, ainsi cpie chez beaucoup d'Asiatiques, et qui a ses analogies dans les centres les plus civilisés, est celle qui préside aux formalités régulières du deuil pour la mort. Ils pleurent selon un système bien arrêté : quand l'un commence, tous se mettent à faire comme lui; et c'est un acte de courtoisie, de la part du plus distingué de la compagnie, d'essuyer les yeux du chef du deuil. Ils s'assemblent souvent de concert pour une réunion de deuil général ; mais il arrive souvent aussi que l'un d'eux éclate en pleurs, et que tous les autres l'accompagnent courtoisement sans savoir d'abord de (pioi il sagit.

« Ce n'est pas, cependant, la mort seule qu'ils déplorent en chœur; tout autre malheur jicut les réunir aussi bien : la non-réussite d'une chasse, la cassure d'une ligne à phoque, ou la mort d'un chien. M""" Eider-Duck, née Petit-Ventre (Egurk), abandonna une fois le soin de son kotluk pour éclater

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devant moi en une aimable saillie de lamentations : je ne connaissais pas le remède immédiat à sa douleur; mais avec une remarquable présence d'esprit je tirai mon mouchoir, coupé par Morton dans le corps d'une chemise usée, et, après avoir essuyé poliment ses yeux , je versai quelques pleurs moimême. Cet accès fut bientôt passé; M""^ Eider-Duck retourna à son kothik , et Nalegak à son livre de notes.

« Les cérémonies de deuil sont pourtant quelquefois, sinon toujours, accompagnées d'observances d'un plus sérieux caractère. Aussi loin (pie vont mes informations, les notions religieuses des Esquimaux s'étendent seulement jusqu'à la connaissance d'agents surnaturels, et à certains usages par lesquels ils doivent se les concilier, h'angekok de la Iribu, le prophète, comme il est appelé parmi nos Indiens de l'ouest, est le conseiller général. Il soigne les maladies ou panse les blessures, dirige la police et les mouvements du petit État; et, (]uoi(pril ne soit pas le chef de nom, il en a réelleincnl lt> ponxoir. Il entre dans les' prérogatives et les devoirs de son oUice de iixcr le lanx des offrandes et l(>s pénitences des fautes. Celles-ci sont quelquefois tout à fait lyranniques. Ainsi nn mai'i contrit est requis de s'abstenir de l;i cliiisse au plii)(|U(' |iei:(Innt Inulc

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raiinée, depuis okiakut jusqu'à okiakut, c'est-à-dire d'un liiverà l'autre. Plus généralement on leur refuse le hixe de quelque article de nourriture, comme un lapin ou un morceau favori de phoque; ou bien il lai est défendu de se servir de son nesorck ou capuchon, et il est forcé d'aller la tête nue.

« Lue sœur de Kahitanah mourut subitement à Péteravik. Son corps fut cousu dans des peaux, non dans une posture assise, comme les restes que nous trouvons dans les tombes du sud , mais les membres étendus dans toute leur longueur; son mari la porta seul à son lieu de repos, et la couvrit, pierre par pierre, d'un cairn grossier, monument primitif. La lampe d'huile de baleine fut suspendue en dehors de la hutte pendant la durée de son solitaire voyage funéraire; et, quand il fut revenu, les voisins vinrent tous ensemble pour pleurer et hurler, tandis que le veuf récitait ses douleurs et ses prières. Sa pénitence fut sévère, et mêlée de beaucoup de ces prescriptions que j'ai décrites plus haut.

(< 11 est presque aussi difficile de découvrir les coutumes des Esquimaux du détroit de Smith que de décrire leur religion. C'est un peuple sur son déclin, presque vieilli, tolo orbe divisus, « séparé du reste du monde, » et trop écrasé par les nécessités de la vie présente |K)ui' aimer les so\iveiiirs du passé. Il

en est autrement de ceux dont nous avons trouvé les établissements plus au sud. Ils sont maintenant pour la plupart concentrés autour de postes danois, et durèrent beaucoup, au physique comme au moral, de leurs frères du nord.

« Le phoque fournit de la nourriture aux Esquimaux de la baie de Reusselaer, pendant la plus grande partie de l'année. Au sud, jusqu'à Murchison-Channel, le veau marin, l'unicorne ou narwal, et la baleine blanche, viennent dans les saisons qui leur sont propres ; mais dans le détroit de Smith les chasses de ces derniers animaux sont plutôt accidentelles qu'habituelles.

(( La manière de chasser les walrus dépend beaucoup de la saison. A la fin de l'année, quand la glace n'est formée qu'en partie, on les trouve en grand nombre autour de la région neutre de la glace mêlée à l'eau, et quand cette région devient solide à mesure que l'hiver s'avance, on les poursuit de plus en plus au sud.

(i Les Esquimaux s'en approchent alors sur la glace nouvelle, et les attaquent dans les fentes et les Irons avec le filet et la ligne. Cette pèche, quand la saison devient plus froide, plus sombre et plus tempétueuse, présente d'affreux dangers.

(( An itrintomps, ou, pour être pins exact, vers

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le mois où reparaît le soleil, la famine d'hiver cesse généralement. Janvier et février sont souvent , presque toujours, des mois de privations; mais pendant la dernière partie de mars la pêche de printemps commence, et avec elles renaissent la vie et lanimation.

« Les huttes, ces pauvres et misérables tanières couvertes de neige, deviennent alors des théâtres d'activité. Des masses de provisions accumulées sont empilées sur le sol glacé ; les femmes préparent les peaux pour les chaussures, et les hommes taillent une réserve de harpons pour l'hiver. Les défenses des walrus sont tirées des monceaux de neige, où on les a placées pour en conserver l'ivoire; les chiens sont attachés à la glace, et les enfants, armés chacun d'une côte recourbée de quelque gros amphibie, jouent à la balle et tii'ent au but.

« Le jour de mon arrivée, quatre phoques furent tués à Étah, et sans doute un plus grand nombre à Kalutak et à Petéravik. La quantité de chair que l'on recueille ainsi pendant une saison d'abondance doit être, je le suppose, conservée pour les besoins de l'hiver; mais il y a bien des causes, autres que l'imprévoyance, qui diminuent ces ressources. Ces pauvres Esquimaux ne sont pas paresseux : ils chassent avec courage, sans perdre nn seul jour.

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Quand les tempêtes empêchent l'usage des traîneaux , ils s'efforcent encore de serrer la viande des animaux tués dans les chasses précédentes. Une excavation est faite dans le sol, et, s'il est possible, dans une île inaccessible aux renards , et les vivres réunis sonl rangés au fond et couverts de lourdes pierres. Une de ces cachettes, que j'ai trouvée dans une petite île à peu de distance d'Etah, contenait la chair de dix phoques, et j'en connais plusieurs autres également grandes.

« Ua consommation excessive est l'explication \raic de la disette parmi les Esquimaux. D'après leurs anciennes lois, tous partagent ensemble; et, comme ils émigrent en masse, selon que leurs besoins les y forcent, l'impôt de chaque établissement est excessif. La ([uantité de vivres que les membres d'une famille consomment, et qui semble exorbitante à un étranger, est plutôt une nécessité de leur existence particulière et de leur organisation que le résultat d'une gloutonnerie brutale. Un exercice incessant el leur constante exposition au froid occasionniMil en eux une perte (li> carbone (pii doit être énorme. »

l.lii\er (le I S,') i - 1 (Sri.'i lioina Kane et ses compagnons hlo(|ues dans le havre de Ueiisselaer par les iiiènies i;la<'es (|ne l'année pn'Cedenle.

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l'jijiiin, ils [■l'CdiinuriMit la n(''cossiti' d aliaiiduniior Iciif iia\ire. Mais laissons do iiomeaii pailcr l'iiilrépide docteur lui-même.

« 18 juillet. — Les Es(juiinaii\ nous diil l'rjoinis: ils sont tous venus pour nous dire adieu : Meick, Nualik, Myouk, et Netsarak. et Tellerek, et Sipsu, et... Je pourrais les nommer tous; eux aussi nous connaissent bien; nous avons trouxc des frères sur cette terre désolée.

« Je suis occupé à prendre mes notes; les enfants eux-mêmes viennent me parler : Kuyanake, kuyanake, Xaleyak Soak! » .Alerci, merci, grand chef! » Metek entasse devant nous des oiseaux, comme si nous devions manger éternellement, et sa pauvre femme pleure à Tentrée de ma tente, s'essuyant les yeux avec une peau doiseau.

<( Il \ eu a vintrl-deux autour de moi, et en voici venir encore. Des enfants de dix ans poussent devant eux des traîneaux , où se trouvent les habys. La trihu tout entière campe sur la plaine de glace.

'< Nos amis nous ont toujours considérés comme leurs hôtes. Sans eux nos tristes |)réparatifs de voyage auraient duré quinze jours de plus, et nous sommes tellement en retard, que nos chances de salut peuvent se mesurer sur les heures.

" Le penchant au vol est le seul reproche sérieux

3!lii VOVAOliS El DECOUVERTES.

que nous ayons eu à leur faire. Ils ont peut-être aussi médité quelque trahison, et j'ai lieu de croire qu'à notre arrivée, étant sous l'empire de craintes superstitieuses, ils ont pensé à nous tuer; mais rien de ce sentiment n'existe depuis longtemps. Nous nous étions si bien plies à leur manière de vivre, nous leur avions donné une si franche hospitalité dans notre pauvre navire et pendant leurs chasses à l'ours, que toute trace d'inimitié avait complètement disparu.

« Le pouvoir qu'ils m'attribuaient comme angekok ou sorcier, confirmé par ma carabine à six coups, ne fut peut-être pas d'abord sans quelque influence sur cette amitié, mais jamais amitié ne devint plus sincère. Dans les derniers temps, des objets du plus grand prix pour eux gisaient épars de tous les côtés; ils ne dérobèrent pas même un clou.

» Hier, quand je parlai du respect qu'ils avaient pour tout ce qui nous a|)partenait, Metek me ré- |)ondit par deux courtes sentences, qui résumaient toute sa morale : <( Vous nous avez fait du bien. Nous n'avons pas faim; nous ne voulons pas voler. Vous nous avez fait du bien; nous \oulons vous ailler; nous sommes vos amis. »

" (le fui une scène touchante que la distribution de nos présents dadieu; l'un avait une scie ou une

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lime, tel aulre un couteau, tous nu souNonir de nous. Les chiens furent donnés à la communauté, excepté Toodla-Mik et Whitey. Je ne pouvais me séparer de ces animaux, les chefs de notre attelage.

« Il ne nous restait plus qu'à faire nos derniers adieux à ce peuple conflant. Je leur parlai, comme on parle à des frères, leur disant que par delà le glacier, par delà la mer, ils trouveraient un pavs leur offrant plus de ressources, où les jours étaient plus longs, où il y avait plus de pêche et de chasse.

« Je leur donnai le croquis de la carte juscpi'au cap Shackleton, indiquant les promontoires, les terrains de chasse et les meilleurs campements, depuis Ked-Head jusqu'aux établissements danois. Ils m'écoutèrent avec un intérêt profond, se lançant de temps à autre des coups d'oeil fort significatifs. Je ne serais pas étonné d'apprendre un jour qu'ils eussent tenté ce voyage, avec Hans pour chef. Ce fut par la douce lumière d'un dimanche soir, après avoir halé à grand'peine nos bateaux à travers les hummocks, cjue nous nous trouvâmes devant la mer libre et ouverte. Avant minuit, nous avions lancé Éric-le -Rouge, poussé trois hourras en faveur du retour, et déployé tous nos pavillons.

« Mac -Gary, Petersen , Dickey, Stephenson,

■«I-J \ 0 V A G K S !•: T 1 ) E (. ( ) l \ V. li 1 K S .

Wliipple et moi nous étions dans la Foi; Brooks était à bord de l'Espérance, avec Hayes, Santag, Morton, Blake et Goodfellow ; l'équipage de l'Éric se composait de Bonsall, Riley et Godefroy.

" Le 2i, nous fîmes beaucoup de chemin; mais après seize heures de travail, nous étions tons épuisés. Nos rations avaient toujours été fort réduites; le retard (jiie nous éprouvions me força de les réduire à ce que je considérais comme un indispensable minimum : six onces de pain en poussière, un morceau de suif gros comme une noix, durent composer toute notre nourriture. Ce nous était un grand bonheur quand nous pouvions remplir notre bouilloire de neige et faire du thé; rien ne nous plaisait autant que cette boisson; nous en buvions immodérément, et toujours à notre plus grand profit.

" Le lendemain, notre marciie se ralentit. Notre régime insuffisant faisait de plus en plus sentir ses effets désastreux; nos forces diminuaient insensiblement. Nous avions perdu rap|)élit; notre pâtée de suif et de pain arrosée d'une grande (|uiuilitc de llic nous suffisait prestpie. Un brouillard ('|)ais vint augmenter notre découragement.

" Sur ces entrefaites, une énorme masse de glaçons en dérive se mil à louriier conune sur un ])i\ol en sapprociianl de la glace ipii nous abritait.

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" Celle-ci, mise en moiivemeiil , \ii)t s'appuyer sur le rocher lui-même. En ini instant tout ne fui. plus qu'un chaos épouvantable autour de nous. Instinctivement les hommes prirent chacun leur poste, s'occupant des embarcations. Pendant un moment, je perdis tout espoir : la plate-forme sur laquelle nous nous trouvions éclatait tout entière; la glace se brisait, s'empilait et s'amoncelait de tous côtés. Disciplinés comme nous l'étions par le malheur, habitués à mesurer le danger tout en lui faisant face, il n'est pas un de nous, même a celte heure, qui puisse dire quand et comment nous nous trouvâmes h flot. Ce que nous savons seulement, c'est qu'avec lui fracas que rien ne peut rendre, fracas où la fanfare de mille trompettes ne se serait pas plus entendue que la voix d'un seul homme, nous fûmes secoués, soulevés, ballottés au milieu d une masse tunuiltueuse de hummocks, et que, pai- le calme (jui suivit, nos bateaux tournoyèrent dans un tourbillon de neige, de glace et d'eau.

« Nous restâmes dans cette position jusqu'à ce que le glaçon, venant se briser en morceaux sur le rocher de la côte, nous permit de iioii'- dégager et de gagner, à notre grande joie, un esjiace libre ou nos rames pouvaient jouer. Nous longions une ceinture de glaces escarpées, quand un grain terrible

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