DOCTEUR EL.-K. K ANE
silence; Petersen, armé d'uoe carabine rayée, se mil à l'avant de l'embarcation. En approchant, notre excitation devint telle, que lés hommes ne pouvaient plus ramer ensemble.
« Le phoque n'était pas endormi ; il leva la tête comme nous étions à portée de la carabine. Je me rappelle encore l'expression désolée, désespérée, qui se peignit sur le visage hâve, amaigri de mes matelots, quand ils virent le mouvement de l'animal : à sa capture était attachée la vie de chacun de nous. Le bateau, vigoureusement poussé par Mac-Gary, suspendu à son aviron, me semblait à bonne portée; je ferme convulsivement la main, signal convenu pour faire feu. Étonné de ne pas entendre d'explosion, je me retourne: Petersen, paralysé par son émotion, ne pouvait tenir sa carabine immobile. Le phoque, se dressant sur ses nageoires antérieures, nous regarde d'un air inquiet et curieux en sapprètant à plonger. La carabine détone : frappé à mort, l'animal tombe étendu près de l'eau, si près, que la mer mouillait sa tête penchée au bord du glaçon.
(' J'avais l'intention d'assurer sa mort par un nouveau coup de carabine : impossible d'y songer; il n'y avait plus de discipline. Mes hommes, poussant un hurlement sauvage, se jetèrent sur leurs avirons, se précipitant vers leur proie. Des mains
'.no \()VA(.Ks i:t itKt.m, viiii tks.
avides saisisseni le phoquo, et reiitrahioni sur un abri plus sûr.
(' Mes matelols ctaienl à moitié tous; je ne les avais pas encore mis aussi éprouvés par la faim. Brandissant leurs couteaux, ils couraient sur la glace, pleurani et riani lout ensemble. Cinq minutes après, ils étaient tous occupés, qui à lécher ses doigts couverts de sang, (pii à d('\orer de longues bandes de graisse crue.
(' Sans souci du danger, campés sur une grande glace flottante, quand vint le soir, sacrifiant deux planches entières lV Eric- le -Rouge pour faire un grand feu , nous nous livrâmes à notre sauvage l'epas.
« (]e fui notre dernière soufl'rance . « l.e chaiine est rom|)u et les chiens sont sauvés, s'écria Stephenson. — PauvresToodlaet Whitey, c'était de la viande au croc, « disait Mac-Gary, lue fois, nous avions été sur le point de h's immoler; mais c'étaienl, je l'ai déjà dil, les chefs d'attelage de notre équipage d'hi- \ei', nous ne pûmes nous décidera les sacrifier.
Il Le 1" août , nous étions au Pouce-du-Diable, ce champ de bataille des l)aleiniers; puis nous ai'l'ivàmes aux îles Duck, et, passant nu sud du cap Shacklelon, nous nous préparâmes à ilcli;u(]uer.
(I Terre fei'mel leire ferme I (|uel bonheur de la
DOCTELI! i;i..-K. KAiNE. flil
revoir! Comme nous la saluons avec respect, avec amour! Le temps de cliei'cher une petite anse, le temps de se féliciter, on tire à terre ses embarcations délabrées, et l'on se repose. Deux jours après, un brouillard avait couvert les îles, et, quand il se leva, il nous trouva ramant à la lianteur de Karkamout.
« ... Mais quel est ce bruit? Ce n'est pas le cri de la mouette, ce n'est pas le glapissement du renard, i|ue nous avons confondu si souvent avec le liuk-liuk des Esquimaux ; cette cadence nous est familière, nous ne pou^ons nous y tromper. « Écoutez, Petersen! aux avirons, mes hommes! Qu'est-ce donc?... » Petersen écoute tranquillement d'abord ; puis, avec un tremblement dans la voix : « Des Danois! » murmura-t-il.
« J'entends encore résonner a mon oreille ce? voix humaines, qui les premières saluaient notre retour au monde habité, llclas! [leul-èlre n'est-ce (|u"une illusion!
(i Non, le bruit se répète; les avirons de frêne se ploient sous les eîforts de nos matelots, nos canots rapides volent sur les eaux, nos regards avides fouillent l'horizon, enfui nous apparaît le mât soliliiire d'une clialoupe: » C'est \a Fraiili'in - Flaischcr; c'est Carlie Mostyn; la Marianne, là corvette attendue est arrivée! ^ s'i'crie Polorsen, qui, jusqu'alors
i(l2 VUVAGES ET DÉCOLVEUTES.
calme et grave, éclate en sanglots en se tordant les mains.
« Oui, c'est Carlie Mostjn, ce sont les Danois, nous sommes sauvés! »
« Une heure après, nous étions à Upernavik. »