VOYAGES ET DÉf.or VEIiTES
hi plus grande force de sa memljrure, la secousse lui si violente, (jue les niTils. é])ranlc'S jusque dans leur base, les sifilcments des cordages et les profonds gémissements de toute la charpente du navire nous annoncèrent clairement que la lutte ne pouvait se prolonger longtemps encore. En ce moment même le câble-chaîne, qui nous attachait à notre glaçon, cassa tout à coup, et plusieurs ancres chassèrent.
(( Il ne nous restait plus qu'à faire lâcher toutes les amarres, et, en donnant cet ordre, je pensais qu'en peu de minutes nous serions jetés à la côte. Biais, comme la plage étai t doucement inclinée, j'espérais que nous pourrions y trouver un asile pendant l'hiver, tandis que notre destruction serait complète si le vaisseau était écrasé entre les glaces flottantes.
« Cependant, avant que mon commandement pi'it être exécuté, la miséricorde divine intervint. Le champ de glace, fendu par la mine, se partagea sous notre proue en trois fragments, cpii disparurent dans l'Océan. L'Investigateur, qui donnait une bande ciFrayante à tril)ord, se releva peu à peu et Ilot ta de nouveau, sans autre avarie (jue la perle d une partie de sa doublure en cuivre, (pii avait été roulée (■(iiunic uue feuille de |)api('i'.
« A])r('s cclli' Mille cptcnNc, nous fûmes derechef
CoMM \Mi\\T \lAC-CLLKi:. 421
feoiuk'h dans lu glace immobile, à peu près à michemin entre le cap du Prince -Alfred et le cap An^;lin. La position était loin d'être bonne; mais nous étions en septembre, et la température était redes- (■(•ii(liie à H" au-dessous du poini décongélation. Toiii annonçait (|u"il fallait se préparer à subir un liivernage, même en pleine côte. Je crus devoir profiteide la s(''eurilé rclatiNc dont nous jouissions pour faire faire à l'équipage quelques excursions dans l'intérieur des terres, oîi l'on rencontra de belles vallées encore verdoyantes et des traces nombreuses de toutes les variétés d'animaux propres à ces régions. Sur plusieurs points, des vestiges de campements d'Esquimaux annonçaient aussi qu'à une autre époque l'île Baring avait été habitée. C'est dans une de ces explorations, qu'à environ cinc] cents pieds au-dessus du niveau de la mer, nous avons découvert une rangée de collines composées d'amas de boisa tous les états, depuis la pétrification jusqu'au copeau inflammaljle, et un bivalve grand comme luic huilre, mais plutôt de la forme d'une coquille, un parfait fossile. Je regarde cela comme une nou\ elle preuve, s'il en fallait encore, du déluge universel; car assurément ces bois et ces coquilles n'appartiennent point à ces régions, dont le plus grand végétal est un saule nain rampant, de
422 VOYAGES ET DtCOUVERTES.
la grosseur d'un tuyau de pipo, ei qui sert de no\irriliire aux rennes.
(' ... Le 10 septembre, à la suite d'une pluie abondante, qui ramena subitement la température au-dessus de zéro, la glace se rompit encore une fois, et rinrpstigateur fut eiuportc vers le noid au milieu d'un vaste champ flottant, dont Fimmense étendue et l'énorme épaisseur rendaient toute manœuvre contraire à son impulsion absolument impossible. Il fallait pourtant à tout prix nous en tirer, sous peine de disparaître avec lui dans cette terrible lianquise polaire, dont nid n'est encore revenu. Après trois jours de tentatives incessantes et vaines, après avoir fait éclater sans résultat des pétards de vingt-cinq et même soixante livres de poudre, je dus recourir à un moyen plus énergique : je ils enfoncer à vingt-cinq pieds de profondeur, dans la glace, un baril de poudre pesant deux cent cinquante-cinti livres. Son explosion fui à peine sentie à bord du vaisseau, cpii pourtant n'était pas à trente pas de la mine; mais la glace, malgré son épaisseur, (]ui par endroits dépassait soixante-cinq pieds, éclata dans tous les sens, et r Investigateur, redevenu maître de ses mouvemenis, rcpiil la dircclion de l'est.
>< Apres a\oir enlin tluuiili' le cap Ausiin. il
COMMANDANT \l A(.-(.l,i:i\E. 423
trouva des glaces moins formidables, une mer moins luiiinienlée; nous étions sans doute alors sous le vent des hautes terres aperçues au nord du cap Dundas, sur l'ile Melville; nous étions au débouelié occidental de celte suite de bras de mer (]ui commence au Lancaster-Sound; mais il ne nous tut pas donné d'accomplir encore le passage; une nappe solide, uniforme, continue, s'étendait du nord à l'orient, aussi loin que la vue pouvait atteindre du liaul des mâts, et peut-être ne s'étaitelle pas rompue depuis 1819, époque oîi elle avait arrêté les vaisseaux de Parry. Il ne me restait plus qu'à trouver un bon mouillage pour y passer l'hiver.
(( Le 2i septembre (18."vl), ayant remanpié sur la côte nord de l'île Baring une petite baie qui paraissait remplir toutes les conditions désirables, j'y conduisis le navire, et le soir même nous nous trouvâmes solidement fixés par la gelée dans ce havre, auquel nous donnâmes le nom de la Mercide-Dieu, en souvenir reconnaissant de tous les dangers auxquels nous avions échappé pendant notre traversée de cette terrible mer Polaire. A une trentaine de lieues dans le nord-est se trouve, sur la terre de Melville, le |)iomontoire auquel sir Edward Parry, obéissant aux mêmes sentiments que nous, a donné le nom de cap de la Providence.
42i \()YA(;es i;r iii:(:ol vektes.
« Malgré la violence du vent et la fréquence des ouragans, la température de l'hiver fut moins rigoureuse que durant Tannée précédente. Des chasses régulièrement organisées, et qui ne furent interrompues que par les ténèbres du mois de janvier, nous procurèrent, grâce à l'abondance des bœufs musqués, des lièvres et des ptarmigans, le précieux secours de trois distrilm lions de viande fraîche par quinzaine. Le 1" avril, nous avions même en avance plus d'un millier pesant de cette excellente venaison.
« Le 11 avril 1852, le temps me paraissait favorable; je résolus de mettre à exécution mon projet depuis longtemps arrêté de traverser sur la glace le détroit de Banks et de me rendre à Winter-Harbour, où j'espérais trouver soit un des bâtiments, soit un des détachements du capitaine Austin. Il devenait urgent d'arrêter avec ce chef d'escadre, ou avec un de ses ofliciers, les mesures que pourrait exiger le salut de l'équipage de l'Investigateur. 11 nous restait à peineàbord un approvisionnementsulfisantpourdixhuit mois, et si, durant l'été de 1852, les glaces ne s'ouvraient pas, j'allais me trouver dans l'obligation, ])nur ne pas courir le danger de périr par la famine, de réduire le nombre de mes hommes, en faisant partir à loul hasard un détachement jiour TAnglelerre, dès le printemps de 1853.
COM.M \.Mi\.NT \l \( -eu KE. '.2;i
(( Le 28 avril, avec un traîneau de sept liommes, j'atteignis sur l'île Melville le lieu où l'expédition de Parry avait iiiverné trente- trois ans auparavant. Mais, à côté de l'inscription commémoralive de cet événement, je ne trou\ai i]ue le cairn dans lequel le lieutenant Mac-Clintock avait déposé, durant le printemps de 1851, une mention de son passage. Ma déception fut cruelle; les vaisseaux du capitaine Austin étant selon toute apparence retournés en Angleterre, je ne pouvais plus compter, pour le soin de notre avenir, que sur nos seules ressources et sur la protection de Celui dont il est écrit : « Confiei( toi à lui dans ton cœur; dans toutes tes actions (( rends-lui témoignage, et il dirigera tes pas! »
'< Avant de laisser Tîle Melville à sa solitude, je crus devoir toutefois confier au cairn du lieutenant Mac-Clintock un récit succinct de nos deux campagnes et de notre situation • » Mon intention, « y disais -je, est, si cela se peut, de retourner en « Angleterre cet été en touchant à lile Melville et « an ])ort Léopold. Mais si l'on n'entendait plus (( parler de nous, c'est que probablement nous au- (' rions été entraînés dans les glaces du pôle, au « nord ou à l'ouest de l'île Melville; or, dans ces K deux hypothèses, toute tentative pour nous en- « voyer du secours ne ferait qu'accroître le mal, car