AS2 VOYAGES ET DÉCOUVEKTES
courir sur la glace. Nous imaginant que c'était quelqu'un des nôtres poursuivi peut-être par un ours blanc, nous nous portâmes à sa rencontre; mais nous ne tardâmes pas à distinguer que la figure qui s'approchait avec tant de rapidité n'appartenait à personne du bord. Cet être, quel qu'il fût, se mit, à notre vue, à agiter les bras en l'air et à pousser des cris, que l'éloignement ou toute autre cause nous rendit inintelligibles. J'avoue qu'alors nous fûmes tentés de chercher si cette apparition, au teint de suie et aux gestes étranges, ne cachait pas les griffes et la queue du vieux Nick. Nous finîmes pourtant par nous joindre, et l'on peut juger de notre surprise, quand, à cette question naturelle de ma part : (( Qui êtes-vous et d'où venez-vous, au nom du Ciel? » L'étranger répondit, d'une voix étranglée par l'émotion et la rapidité de sa course : » Pim, le lieutenant Pim, du Herald. » A la place du diable, c'était un ange de lumière que j'avais devant moi. On peut juger quelle poignée de main je donnai à mon vieux camarade, (pjej'avais laissé en I80O dans le détroit de Behring?
(I II nous expliijua (|ue le capilaiue Keliet, avec deu\ vaisseaux, avait atteint l'île Melville pendant le deruier automne, et (|u'ayant trouvé dans le caiiii de Winter-Harbour la dépèche (pie j'y avais
C(lMMAM>\-M \I.\C-CLLRE. 433
laissée, il sotait empressé, dès les premiers beaux jours, de diriger sur le havre de Merci un détachement commandé par son lieutenant Pim. Impatient de nous apporter la nouvelle de notre délivrance, ce brave officier avait devancé do beaucoup la ti(ju|)c qu'il conduisait.
« La présence subite d'une troupe de compatriotes, lorsque aucun de nous n'imaginait qu'il pût en exister à mille lieues de distance, causa une émotion que je me sens incapable de décrire, et qu'il est impossible de se représenter, à moins de s'être trouvé dans une position semblable. Tous nos hommes sentirent revivre leur courage; l'abattement fit place à la joie la plus vive. Les malades, oubliant leurs souffrances et leur faiblesse, s'élancèrent de leurs hamacs, et vinrent se jeter dans le flot de créatures humaines qui débordait sur le pont par l'unique écoutilleque la rigueur du froid permît de tenir ouverte. Chacun voulait être certain (jue ces apparitions surprenantes étaient des êtres de chair et d'os, et non des hai)itants de l'autre monde; car leurs visages, imprégnés de la fumée de la tente, étaient aussi noirs que ceux de l'Erebe. Lorsqu'il fut bien avéré que ce n'était point un songe, mais une réalité, la parole fit défaut à mes pauvres compagnons, comme à moi-même, pour exprimer nos pensées. Nos cœurs
434 VOYAGRS ET DÉCOUVERTES.
étaient trop pleins. Jamais, j'en ai la confiance, les sentiments de gratitude qui ont élevé en ce moment ma pensée vers le souverain Dispensateur des choses ne s'affaibliront dans mon souvenir.
(( Le lendemain, 7 avril, je me mis en marche avec le détachement du lieutenant Pim , pour aller rejoindre nos sauveurs. Il nous fallut douze jours pour franchir les cent soixante- dix milles qui nous séparaient d'eux; mais la réception qu'ils me firent compensa amplement toutes les privations et les fatigues que j'avais subies jusque-là.
(( Pour cela et pour bien d'autres miséricordes qui nous ont été prodiguées pendant ce périlleux voyage, notre plus sincère reconnaissance est due à la généreuse Providence, dont le doigt protecteur a seul pu diriger nos pas dans une mer dont toute la science et toute l'industrie de l'homme n'auraient pu fendre la glace. Assurément, en contemplant ces puissants ouvrages de la nature, on ne peut s'empêcher de penser que le bras (pii a soutenu la première arche faite du bois de la terre, alors qu'elle flottait sur les eaux d'un monde englouti, est le même {|ui a guidé aussi notre arche faite, de chêne anglais, et que ses habitants retourneront jouir des bénédictions de leur patrie, ce qui sera un autre miracle de la bonic (li\iiK'. Sou\cnt je dis comme la icinme de
COMMANDANT M VC-fLlRi: . 433
Menocli : » Si Dieu avait eu le dessein de nous faire « mourir, il ne nous aurait pas montn'' tant cl de « si grandes miséricordes. »
VOYAGE DU f.AFITAlNE MAC-CLINTOCK