VOYAGE DU CAPITAINE DE FREYCINET DANS L'OCEANIE
(lS17-ISiO)
Bill du voyage. — Personnel de iUranie. — Une dame à bord.
— be Toulon à Rio-de-Janeiro. — Le Brésil; ses limites; son étendue; sa population. — Les bohémiens ou Ciganos. — Aspect et monuments de Rio-de-Janeiro. — Les Indiens du Brésil: Tupinambas, Boticoudos, Mundrucus ou Paikicés. — Une vengeance de femme. — Ricliesses du Brésil. — De Riode-Janeiro à l'île de France. — Géologie, configuration et aspect de cette île. — Ses industries et son commerce. — Sa population; le patois créole. — Une fable de la Fontaine. — Une relâche à Coiipang (île de Timor). — Le rajah de Denka et ses lils. — Une visite à l'île Ombai. — Un tireur adroit. — Séance d'escamotage. — Combat singulier. — Les Ombalens.
— Retour à bord. — Le capitaine Guébé. — Des sauvages honnêtes. — Owiiywhy (îles Sandwich). — Le capitaine de Freycinet, médiateur entre un roi sauvage et ses grands vassaux. — Une messe à bord. — Naufrage de VL'ranie; sauvetage. — Retour en France.
La mission confiée i)ar le gouvernement du foi Louis XVIII ;ui cMpitaiiio Louis de Freycinet était presque exciusivement scientifique. Il s'agissait surtout de relevés aslronomitjues, d'observations niagn(Mi(jiies et météor(>lngi(|uep. Les découvertes et les
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reconnaissances géographiques n'occupaient qu'un rang très-secondaire dans les instructions données à ce savant officier, qui, comme on l'a vu dans la notice précédente, avait pris une part très-active à l'expédition de Baudin et avait été chargé par celuici de rédiger toute la partie technique et scientifique du rapport. La corvette l'iranie, qu'il devait commander cette fois, était un joli navire armé de vingt canons et approvisionné de tout ce qui pouvait contribuer au bien-être de l'équipage. On y embarqua en outre les meilleurs instruments propres aux observations qui devaient être faites, et un magnifique choix de cartes et de livres.
Le personnel du bord se composait de vingt-cinq officiers, y compris le médecin et le chirurgien en chef, et les autres officiers de santé, et de quatrevingts matelots, maîtres d'équipage, ouvriers et domestiques. Une commission scientifique composée de MM. Quoy, Gaimard, Bérard et Jacques Arago, avait été adjointe à M. de Freycinet pour Taider dans ses travaux. Il faut ajouter enfin à cet état du personnel de rUranie une jeune femme. M""" de Freycinel, {[ui avait voulu partager les dangers de son mari, et que celui-ci présenta dès les premiers jours de la navigation à l'état -major réuni. La corvette mit à la voile à Toulon, le 17 septembre 1817, Iran-
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cliit le détroit de Gibraltar le li octobre suivant, et arriva le 22 à Sainte-Croix-de-Ténériffe, d'oii elle ne tarda pas à s'éloigner pour se soustraire à la rigoureuse quarantaine dont elle était menacée à cause des maladies épidémiques qui régnaient alors dans ces parages. Le 20 novembre, elle franchit l'équateur, par 31 degrés de latitude occidentale du méridien de Paris, et poursuivit sa route vers le Brésil. Le 6 décembre, elle entrait en rade de Rio-de- Janeiro.
M. de Freycinet a donné sur le vaste empire dont Rio-de-Janeiro est la capitale des détails pleins d'intérêt, sur lesquels nos lecteurs ne refuseront sans doute pas de s'arrêter avec nous quelques instants.
Le Brésil s'étend de A" 33' de lat. N. à 33" 54' de lat. S. , et de 37" i5' à 73" 4' long. 0. Il est borné au nord par la république de Colombie, la Guyane et l'Océan; à l'ouest, par la république Argentine, et par celles du Paraguay, de Bolivie, du Pérou et de Colombie; à l'est et au sud, par l'Océan, le Paraguay et la république orientale (Montevideo). Sa superficie est de quatre cent quatre-vingttrois mille lieues carrées, et sa population, à l'époque du voyage de Freycinel, était de cinq millions trois cent dix mille liabitauls : blancs, esclaves noirs ou rnulàhcs, nègres et sang-mèlé libres, et Iiulicns.
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« Chose étrange! dit notre voyageur dans sa relation, la race indigène, jadis si multipliée, forme aujourd'hui la plus petite partie, la partie la plus misérable des habitants de ces contrées. Des Portugais, des descendants de Portugais, plusieurs familles suisses , beaucoup d'esclaves africains du Congo, de Benguela, de Cabinde et d'Angola, quelques métis proveuaiil du croisement des Européens, soit avec les naturels du pays (Mamelucos), soit avec les nègres (Miiletos), tels sont les éléments divers dont la poi)ulali()ii de Rio-de-Janeiro se compose; car nous ne saurions ranger dans une catégorie distincte le pelit nombre de marchands on d'ouvriers d'autres nations, (pii, abandonnant le sol de la patrie, sont venus sur ce poini porter leur industrie et leur fortune, n
Ces mêmes éléments composent la population des autres villes de l'empire; mais il faut y en ajouter un autre qui ne se trouve qu'à Rio-de-Janeiro, et (jue le voyageur n'est [las médiocrement étonné de rencontrer au Brésil. Nous voidons parler de cette race mystérieuse, à l'aspect bizarre, aux mœurs errantes, type unique au monde d'une résistance invincible à l'innuence des civilisations au mibeu desquelles elle vit et voyage, et auxquelles elle semble avoir voué une liaine éternelle : de ces hommes au
teint bronzé, au langage incompréhensible, et dont l'unique loi est de n'en reconnaître aucune; de ceux enfin qu'on nomme en France Bohémiens , en Angleterre Egyptiens fGypsies), en Italie Zingari, en Espagne Gilanos, en Portugal Ciganos. « Dignes descendants des parias de l'Inde, d'où il ne paraît pas douteux qu'ils tirent leur origine, les Ciganos de Rio-de-Janeiro affectent, comme eux, l'habitude de tous les vices, une propension à tous les crimes. La plupart, possesseurs de grandes richesses, étalent un luxe considérable en habillements et en chevaux, particulièrement à l'époque de leurs noces, qui sont très -somptueuses; ils se plaisent ordinairement au milieu de la débauche crapuleuse et de la fainéantise. Fourbes et menteurs, ils volent dans le commerce tant qu'ils peuvent; ils sont aussi de subtils contrebandiers. Ici, comme partout uù l'on rencontre cette abominable race d'hommes, leurs alliances n'ont jamais lieu qu'entre eux. Ils ont un accent et même un jargon particuliers. Par une bizarrerie tout à fait inconcevable , le gouvernement tolère cette peste publique. Deux rues particulières leur sont affectées dans le voisinage du Campo-Santa- Anna; elles portent le nom de Hua et de Trarersa dos Ciganos. »
L'empire du Brésil est divisé eu dix-huit provin-
ces, dont plusieurs sont subdivisées en comarcas. Rio-de-Janeiro, ou plutôt San-Sebastiao de Riode-Janeiro, comme l'appellent les Brésiliens, est le chef-lieu de la province du même nom, et la capitale de tout l'empire. C'est une grande ville bâtie au fond d'une l)aie très-vaste; le port est un des plus beaux ports de l'Amérique; l'entrée en est étroite et fermée, d'un côté, par le groupe de montagnes qu'on nomme le Géant couché, parce que leurs contours offrent la silhouette frappante d'un homme étendu sur le dos; de l'autre, par un énorme rocher de granit sur lequel s'élève le fort de Santa -Cruz. Dans la baie se trouvent plusieurs îlots, sur deux desquels sont bâtis les forts de Villegagnon et das Cobras. Rio-de-Janeiro est divisé en deux parties distinctes : la vieille ville et la nouvelle ville. La première est un affreux assemblage de rues étroites, infectes et tortueuses, bordées de misérables cabanes. La seconde serait admirée même en Europe. Ses rues sont tirées au cordeau, larges, bien pavées et garnies de trottoirs. Les maisons, bâties en pierres, en briques ou en granit, sont élégantes et commodes. Plusieurs rues sont remarquablement belles : nu |H'iit citer entre autres la rue do Ouvidor, où sont les plus riches magasins, et notamment ceux des marchandes de modes françaises, établies en
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grand nombre à Rio-de-Janeiro. On compte aussi plusieurs belles places, notamment celle du Château, sur laquelle se trouve le palais de l'empereur, et le Campo-Sanla-Anna, immense parallélogramme affecté aux revues et aux solennités publiques. Le palais de Rio-de-Janeiro et les autres châteaux impériaux, situés hors delà ville, n'ont rien de remarquable sous le rapport de l'architecture. Ou eu peut dire autant des églises, dont l'extérieur manque en général d'élégance et de grandeur, mais qui sont décorées à l'intérieur avec beaucoup de luxe. La ville est alimentée d'eau pai' un magnifi(|ue aqueduc bâti, en 1740, sur le modèle de coin i de Lisbonne.
Les vastes forêts cpii coinrciil la plus grande parlie du territoire du Brésil sonl habitées |i,ii' plnsieurs tribus d'Indiens, la plupart féroces, indonqitables et même anthropophages. Les Guaranis de l;i province de Sau-Pedro forment, avec ceux du Paraguay, tout ce qui reste du vaste empire des jésuites dans r.\mérique méridionale. Les Brésiliens propremenl dils, répandus sous différenls noms dans toute la conli'cc, ne conqjtaicMil à r(''|)0(|U(' du voyage de M. de Freycinet qu'un pclil nombre de tribus.
Les Tvjiinamlxis on Tini/jinainlxiiis . don! le nom, (U'rivi' (le Imipan ( tounei're ;, indiijnc l;i force et le caractère fai'ouclie, ct.iicnl encore une des tribus
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les plus puissantes. Us sont anthropophages et cherchent, dans toutes les rencontres, à faire le plus grand nombre possible de prisonniers, quils ramènent dans leurs villages comme des trophées \\vants de leur victoire. Ils no les mettent pas à mort siir-lc-champ : au contraire, |)ai un incroyable raffinement de cruauté, ils les nourrissent bien, leur permettent même de se marier, et ce n"est qu'après des mois, quelquefois des années, qu'ils les égorgent pour les dévorer.
Les BoiUicoudos , peuplade lu^mbreuse, non moins féroce que les Tupinambas , se distinguent par leur étonnante adresse à tirer l'arc. Jacques Arago, dans sa relation du voyage de l'Uranie, cite un trait qui peint bien la barbarie impitoyable de ces sauvages. '( .M. Landsdorf, chargé d'affaires de Russie, dit-il, désirant joindre aux richesses de son cabinet un crâne de Bouticoudo, fit savoir au chef d'une tribu que, s'il lui en envoyail un, il recevrait en échange un grand nombre de curiosités et quelques armes ou fer. Au lieu de lui faire paivcnir un simple crâne, le chef au(picl il s'était adressé lui envoya un jeune iiniilicdndo, alin d'en faire ce qu'il jugerai! convenable. L'enfant croyait aller à la mort, et M. Landsdorf eut beaucoup de peine, pendant les premiers jours, à lui persuader cpie les vixi'es (|u"il lui pré-
sentait, et les caresses avec lesquelles il cherchait à le rassurer, n'étaient point les préludes de son supplice. )) Les Bouticoudos ont l'habitude de se percer la lèvre inférieure pour y passer un morceau de bois assez volumineux. Ce prétendu ornement ne fait, on le pense bien, que leur donner un aspect hideux et repoussant.
Mais de tous les sauvages habitants du Brésil, les plus redoutés sont les Mundrucus, qui donnent leur nom à une province, et qu'on appelle aussi Paikicés, c'est-à-dire coupeurs de têtes, parce qu'ils ont coutume de décapiter leurs prisonniers, et d'embaumer leurs têtes pour les conserver pendant plusieurs années. Ces têtes coupées sont le plus glorieux ornement de leurs cabanes; celui qui en réunit dix peut être élu chef de la tribu. Des guerres sanglantes éclatent fréquemment entre les peuplades que nous venons d'énumérer, et il y a lieu de croire que ces guerres, où le vaincu n'est jamais épargné, finiront par amener la destruction totale des Indiens du Brésil. Elles donnent lieu parfois à des actes d'héroïsme sauvage qui ne sont pas sans analogie avec quelquesuns de ceux (|ii'nii lit dans l'Iiisloirc des peuples de l'ancien monde. .M. .1. Arago cite le trait d'iiiu' jeune femme tiipinatuba ([ui, pour assurer la \ictoire à sa nation, eut recours au même horrible
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Stratagème employé par le fameux Zopyre, dont parle riiislorieii Qiiintus Curtiiis.
» Une guerre sanglante, dit-il, avait éclate entre les Paikicés et les Tupinambas; déjà, dans un de ces combats oîi les dents et les ongles de ces bêtes féroces jouent un rôle aussi actif que les flèches et les massues, plusieurs chefs des plus intrépides avaient perdu la vie, et les deux peuplades ne se lassaient pas. A la dernière mêlée, une femme tupinamba avait vu son mari massacré par les ennemis vainqueurs, et les lambeaux de sa chair jetés çà et là dans la plaine. Aussitôt elle médite une vengeance éclatante et la communique la nuit à ceux de sa tribu, qui l'approuvent et l'encouragent. « Percezmoi le dos, les cuisses, la poitrine, leur dit-elle; crevez-moi un œil, coupez-moi deux doigts de la main gauche, et laissez-moi faire : mon mari sera vengé. » On obéit à ses volontés; on mutile la malheureuse, qui ne pousse point un cri, qui n'exhale pas une plainte. « Adieu, leur cria-t-elle, quand loni lut lini ; si vous pouvez attaquer dans quinze soleils, à telle heure, je vous réponds que vous aurez moins d'ennemis à combattre que par le passé. » Elle s'éloigne à ces mots, et se dirige, couverte de sang, vers les Paikicés, qui, campés à peu de distance, attendaient la lutte du lendemain. On s'empresse, on
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lentoure, on l'interroge, et l'astucieuse Tupinamba leur dit alors, d'une voix entrecoupée, que les chefs de sa tribu ont voulu la tuer, parce qu'elle faisait des vœux pour le succès des armes des Paikicés; qu'après avoir courageusement résisté à leurs menaces, elle s'est vue attachée à un poteau; qu'on a commencé à lui faire subir les tourments réservés aux prisonniers ennemis, et que, profitant de leur sommeil, elle s'est échappée et est venue chercher un asile chez ceux pour qui étaient ses vœux les plus ardents.
« A l'aspect des blessures de cette femme, dont quelques-unes sont très -profondes, les Paikicés ne doutent point de la vérité de son récit; ils donnent les soins les plus empressés à celle qui a tant souffert pour eux. Bientùt elle partage les travaux dr tous; c'est elle (|ui, prévoyante, veille autour du camp avec le plus d'activité; c'est elle qui s'est chargée de jeter le cri d'alarme. Un chef en fait son épouse, el elle semble s'attacher à lui pai' les liens
de l'amour cl de la reconnaissance Mais une
nuit le camp esl dans l'agilalion , les principaux chefs se réveillent sous les atteintes des douleurs les plus aiguës; ils s'agiteni, se roulent, se tordent; el lorsque, bien sine de l'efiicacilé des poisons qu'elle a distribués, la jeune Tupinamba peu! eoiMplei' ses
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victime?, elle bondit, s'élance, pousse un grand cri répété par les échos de la forêt voisine, et les Paikicés, surpris dans leur agonie, sont achevés par les Tuj)inanibas, prévenus de l'heure et du jour du massacre. »
Ouehjues familles d'indigènes dès longtemps convertis an christianisme sont établies dans des aidées ou villages aux environs de Rio-de-Janeiro, et ne se distinguent plus de la population portugaise que par la couleur de leur peau. D'autres, à demi civilisés, à demi chrétiens , ayant conservé en partie les mœurs et les superstitions sauvages, habitent les rives du Parahyba. Ils vivent de leur chasse, de la culture de quelques plantes usuelles, et leur industrie se borne d'ailleurs à la fabrication de leurs arcs, de leurs flèches et de poteries grossières.
Peu de pays sont aussi favorisés de la nature que le Brésil. Le sol y est d'une fertilité merveilleuse, et produit iMi abondance tout ce qui est nécessaire à la \i(', loiil cr (lui |)('ul flatterie goût el la sensualité. Les rivières rouienl des paillettes d'or; les montagnes renferment des mines de diamants et d'autres pierres précieuses. Le climat est très-chaud, mais les ardeurs du soleil sont tempérées par des pluies fréquentes (pii rafraîchissent l'air et préviennent les maladies ('piih-miciiies. Eiiiin les cnles ne sont poiiil
exposées aux terribles ouragans qui ravagent si fréquemment les Antilles. C'est, en résumé, xme contrée privilégiée, et si les Européens qui y ont fondé un État indépendant savent mettre à profit les ressources dont ils disposent, nul doute que cet empire ne parvienne dans l'avenir à un haut degré de puissance et de prospérité.
L'Uranie quitta le 29 janvier Rio- de -Janeiro, et après une traversée de cinq semaines elle aperçut les hauteurs du cap de Bonne-Espérance; mais, contrariée par une brume épaisse qui s'éleva tout à coup sur la mer, elle ne put arriver que le 7 mars, dans l'après-midi, au mouillage de la Baie de la Table. Après une relâche de trois semaines, le capitaine de Freycinet, ayant achevé les opérations scientifiques qui étaient l'objet de son séjour au Cap, donna l'ordre de tout préparer pour l'appareillage ; mais un calme plat qui survint à ce moment l'obligea de retarder son départ. Il en profita pour rendre visite au capitaine russe Otto de Kotzebiie, qui venait d'arriver en rade et achevait sur le brick le Riirick un voyage de circumnavigation entrepris sous les auspices et aux frais d'nn riche seigneur russe, le comte deRomaiizolf, ilans le but de reconnaître plusieurs îles du grand Océan, d'explorer les côtes de 1" Améri(pie du Sud, el, an noril, le détroil de Hehring, et
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de chercher un bras de mer communiquant avec la baie de Baiïin. II n'y eut que la dernière partie de ce projet à laquelle Kotzebûe fut obligé de renoncer. Son expédition eut, du reste, les plus heureux résultats, et fut signalée par la découverte de plusieurs groupes d'îles importants.
Un vent favorable s'étant élevé le S avril, l'Uranie put lever l'ancre et fit voile vers File de France où elle arriva juste un mois après son départ du Cap. Le capitaine de Freycinet ne voulait s'arrêter que peu de temps au Port-Louis ; mais de graves avaries à réparer l'obligèrent d'y demeurer deux mois et demi, cpiil mit à profit pour ses observations astron(jmiques et météorologiques, ainsi que pour recueillir sur cette colonie des renseignements dont nous allons extraire les parties les plus intéressantes.
L'île de France, qui a repris, en tombant au pouvoir des Anglais, en 1810, son ancien nom d'île Maurice, forme avec celle de la Réunion et quelques autres le groupe des Mascareignes, ainsi appelées du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas, qui les découvrit en 1505. Elle fut occupée en 1598 par les Hollandais, qui, après des essais infructueux décolonisation, l'abandonnèrent en 1712. En 1721, les Français s'en emparèrent, el la Bourdonnais,
"(i VOYAGES ET DÉCOUVERTES.
qui en fut nommé gouverneur treize ans plus tard , parvint à la tirer de l'état misérable où elle avait langui jusque-là. Pendant les guerres du premier empire, elle devint le centre de ralliement des corsaires qui firent éprouver au commerce anglais de si grandes pertes. Ce fut alors que les Anglais envoyèrent contre cette colonie des forces considérables, qui s'en emparèrent malgré la courageuse résistance du général Decaen. Les traités de 1814 leur en ont assuré la possession définitive.
L'île de France s'étend entre 19° S8' et 20° 31" de lat. S., 5i° 26' et S5° 26" de long. 0. Sa forme est allongée et presque ovale. Sa longueur est de cinquante-six kilomètres, et sa plus grande largeur (le trente -deux. Ses côtes, irrégulières et taillées a pic, reposent sur des récifs de corail qui contribuent à en rendre l'abord très - diflicile Leur aspect est sauvage et triste; celui de lintérieur est varié et généralement très-pittoresque; mais il présente partout le caractère étrange et lieuilé propre ;ui\ contrées donl le teri'ain est d'origine plulonienne. En ell'et cette île, et celles cpii TaMiisinent, sont exclusivement, d'après Bory de Saint-\ ineeni , le produit des volcans. » J'en ai fait le tour, dit ce savant naturaliste, et partout, même dans les grandes piofondeurs où coulent les rivières, je n'ai pas lrouv(>
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de substance minérale qui neùt été fondue. » Presque toute la partie occidentale est occupée par un vaste plateau de quatre à cinq cents mètres d'élévation, d'où partent la grande Rivière et la plupart des autres cours d'eau qui arrosent l'Ile. Le plateau est bordé par une crête qui sépare l'île en deux versants, et que couronne la montagne du Piton. Le Piton a près de six cents mètres de hauteur; mais il est encore dépassé par les montagnes de la rivière Noire, du Pouce et du Peter- Bot, qui s'élèvent à plus de huit cents mètres. Ces montagnes, amincies en pics ou arrondies en mornes, présentent des formes bizarres. Ainsi le Peter-Bot se termine par un obéliscpie ipii suppoi'te un énorme rochei' presque sphérique, et représentant assez bien un bilbo- (|uet surmonté de sa boule. Le climat de l'île est salubre. La température y varie selon l'altitude des lieux, et elle est sujette à d'assez brusques changements.
Les mois de janvier, févriei' et mars sont sou- \ent marqués par des ouragans terribles. L'n de ces ouragans avait ravagé la colonie quelques semaines avant l'arrivée de l'Uranie ; ce fut un des plus violents dont les habitants aient gardé le souvenir. Au rapjior't de tous ceux qui ont visité ou liaijile les .\nlillos uu les îles de l'océan Indien, il
est impossible de se faire une idée de ces tempêtes des tropiques, lorsqu'on n'en a pas été témoin. Ce sont de véritables convulsions de la nature, où les vents déchaînés et les flots bouillonnants s'entrechotpient et se mêlent dans un désordre inexprimable, et qui ne s'apaisent qu'après avoir occasionné les plus affreux désastres.
Le sol de l'île de France est généralement fertile. On y cultivait autrefois la muscade, l'indigo, le girofle, le café et la canne à sucre; mais cette dernière culture a fini par absorber toutes les autres. La situation de cette colonie sur la route de l'Inde est d'autanlplus avantageuse pourson commerce, qu'elle offre le seul port véritable que les navires rencontrent dans une immense étendue. Madagascar lui fournit des bœufs et des vivres ; l'Inde lui envoie du riz, et l'Angleterre lui expédie les divers produits de sa riche industrie. Enfin elle reçoit de France bien des marchandises recherchées d'une population (jui n"a pu ()id)lier son origine, et dont les goûts , comme le langage, sont restés français. Nous parlons, bien entendu, de la population blanche, où les Anglais ne comptent qnc pour une très-faible proportion, formée de fonctionnaires civils, de niiuins et de militaires. La po])nlation totale, qui, grossie acluellemenl |)ar rininngration d'un grand nombre
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de coolies ou travailleurs indiens, s'élève à près de deux cent mille âmes, comprend quatre éléments bien distincts : les blancs, qui n'en forment pas plus de la dixième partie; les mulâtres, ou sang- mêlés; les noirs d'Afrique ; et un dernier groupe, très-nombreux, formé de Malais, de Malgaches, d'Hindous et de Chinois.
Indépendamment du français, qui est le langage des anciens colons européens, de l'anglais, qui a été introduit par les nouveaux maîtres de l'île, et des langues propres aux immigrants qui y sont venus de l'Afrique, de l'Asie et des îles de l'Archipel, il s'est formé à l'île de France, comme aux Antilles, un patois en usage surtout parmi les noirs créoles. Ces gens, ne pouvant se plier à notre syntaxe, ni prononcer certains mots difficiles, ni saisir le sens ou la nature de beaucoup de nos expressions , ont travesti le français à leur manière. Il en est résulté un langage créole, qui ne manque ni de charme ni d'originalité. Il est usité par goût ou par habitude chez les mulâtres et même chez les blancs, et a donné naissance à une sorte de littérature naïve et pittoresque, composée principalement de chansons, de proverbes, d'apologues et de quelques légendes d'origines diverses. Nous donnerons, comme spécimen de cette littérature, l'imitation de la fable le Lièvre
et la Tortue, de la Fontaine, avec la traduction littérale:
Ein' torti avec lièvre été voulé parié '
Ein zour qui va mié galopé Four arrivé drette ein li pied banane : « Tout d'bon , maman torti , vous y en a trop d'arzent, Vous l'esprit li marron dans milié la s;i\ani' :
Avec moi vous lité à présent ! »
Dir' lièvre avec torti, qui conte li tranquille.
« N'a pas per, mon zami ,
Torti répond li .
« Vous, ça qui blancs, appelle di monde azile ; Moi porté mon la case, et li rèd' mon li jiied ;
Mais c'est égal, moi va parie;
Moi connais comment va faire :
Mesuré vous cimin; diaqu'ein son res])rit. »
I Une lorlue avec un licMre voiihil parier
Un jour, qui va mieux ^'alopei l'diir arriver droit au pied d'un bananier. « Toulde bon, maman tortue, vous avez trop d'argent . Ou votre esprit est marron au milieu de la s;ivane (bat la
Vous luttez avec moi , à présent ! » [ campagne | : t)il le lièvre à la tortue, qui leeoiUe tran(|uilleuieul.
« N'ayez pas peur, mon ami.
Lui répond la tortue.
Vous, ceux qui sont blancs vous appellent du monde ai.'ile: Moi, je porte ma maison, et mon pied est nnde:
Mais c'est cg-al, je vais parier:
Je sais comment ji' vais l'aire; Mciiu'cz votre clieinin : rhaiiin a son esprit.
lAlMÏALNE DE I-HEYCINET. Si
Quand fini mesuré, à v'ià li été parti '. P'iit jiapa lièvre crié li : « Mon commère , Emmené la gazette . prend gard' vous ennuyé ! Quand vous trouv' galant, n'a pas besoin causé. Quand même couroupas, vous p'tit frère,
Passé à vous à côté ;
Ou bien moi va gagné. »
Et p'tit papa lièvre amisé.
Cassé bouquet pross la rivière ,
Dans l'berbe frais i*oulé , sauté ,
Et torti la touzour marcé.
Lièvre à la fiu guetté.
Li voir torti dans bitte ;
Li voulé galopé bien vite;
Mais son nation li trop tourdi.
Et li té perde son pari.
' yuaiid on eut fini de mesurer, voilà qu'elle est partie. Petit papa lièvre lui criait : « Ma commère. Emportez la gazette; prenez garde de vous ennuyer. Quand vous trouverez un galant, il ne faut pas causer, (Juand même colimaçon, votre petit frère.
Passerait à côté de vous :
Autrement , je vais gagner. »
Et petit papa lièvre s'amuse,
Casse le bouquet au bord de la rivière,
Roule, saute dans l'herbe fraîche:
El la tortue a toujours marché.
Le lièvre à la Cn regarde.
Il voit la tortue au but;
Il veut galoper bien vite;
Mais sa nation (son espèce) est trop ètourdii'.
Et son pari a ètè perdu.