VOYAGES ET OÉCOL'VERTES
lices, il abdiqua le souverain pouvoir eu faveur d'un de ses frères. Cependanl, par la suite, les Hollaudais, ayant été mécontents du prince régnant, forcèrent Bao à reprendre la couronne, et depuis lors le peuple qu'il gouverne, et les Hollandais qui le protègent, sont très-salisfaits de son administration.
« Naké ïetti , rajah de Dao , paraissait avoir soixante ans; près de lui était son premier ministre. »
Le 22 octobre, toutes les opérations scientifiques étaient terminées; le ravitaillement du navire, à la vérité, n'était pas complet; mais le mauvais état sanitaire de l'équipage, dont cinq hommes étaient atteints de dysseulcric, décida le commandant à quitter un peu précipitamment le mouillage de Coupang, ce qui eut lieu le 23. L'intention de Freycinet était de longer rapidement, de l'ouest à l'est, la côte nord de Timor, et de se rendre d'une traite à l'île Yaigiou, où il devait continuer ses travaux. Mais les courants qui contrariaient sa marche et les progrès de la dyssenterie parmi son équipage le décidèrent à faire relâche à Dillé, clieflicu ties élaiilissemeuls portugais de Timor. Ce ne fui pas sans peine cpi'il y parvint : les coiu'aiils le retinrent plusieurs jours dans le canal (pii sépare Timor de l'ile d'Omliai. Le 2 noxeinbre, le navire
se trouva si près de la côte de celle dernière île, que le commandant ne put résister au désir de la faire visiter. 11 délégua à cet effet MM. Gainiard, Gauilicliaiid, Bérard et J. Arago, qui abordèrent avec leur clialoupe près du village de Bitouka.
(( Nous descendîmes, dit J. Arago, armés de fusils, de sabres et de pistolets, et dès le premier moment tout nous engagea à beaucoup de prudence et de circonspection. Les insulaires étaient divisés en plusieurs bandes, et des coups de sifflet répétés nous annonçaient qu'ils s'interrogeaient et se donnaient des avis. Nous n'étions nullement rassurés; cependant, tout en nous communiquant nos craintes, nous convînmes de ne point al)andonner notre entreprise, dussions-nous être victimes de notre persévérance. Nous nous acheminâmes donc vers un l)ou(iuet d'arbres au pied desquels était assis un groupe nond)n'u\ d'indigènes. Nous demandâmes à parler au rajiili; après quelques instants d'hésitati(ui, ils nous adressèrent à l'un des plus vieux de la li'iiupe.
<( Pour nous le rendre favorable, nous tirâmes de nos poches divers présents. M. Bérard lui passa autour du cou un beau collier, lui fit cadeau de boucles d'oreilles , tandis (jue mes conq)agnons se montraient également généreux envers r]uel(|ues autres non
moins empressés à demander. Cependant, comme les sifllets se faisaient toujonrs entendre, nons lenr montrâmes nos fnsils avec all'ectation, pour nous assurer cpi'ils en connaissaient les terril)les effets; ils les regardèrent avec dédain, caressèrent de nouveau leurs armes, et sifflèrent en se retournant comme pour nous insulter. M. Bérard, voulant i)ousser l'épreuve jusqu'au bout, leur montra ini perro- (|uet qui se cacliail sous les feuilles, le visa et le lit tomber. Nous regardâmes alors d'ini air triomphant les insulaires attentifs; aucun n'avait bougé, n'avait donné le moindre signe d'étonnement. Mais l'un d'eux, nous faisant voir à son tour une perruche (pii venait de se poser sur les l)ranches d'un cocotier, plaça une flèche sur la corde de son arc, et poussa un cri (jui lit parlii- la perruclit'; la flèche à l'instant même siffla, et la perruche tond)a de branche en branche sur le sol. Aussitôt, sans nons donner le temps de la réflexion , et nous faisant comprenibc (|ii(', [)endanl rpie nous chargions nos fusils, il p(in\ail, lui, atteindre trente victimes, il nous désigna, à plus de cin(piant(' pas, un pclil aibre à peine gros comme le bras, et, presque sans \iser, il y envoya une flèche fpii pénétra si profondément, (pie nous ne [)ùnies I en arrachei' (pien y laissant IDs dentelé dont elle était armée.
(< J'avais des boules de Jjillxuiuel, des anneaux, des boîtes, des gobelets; j'essayai donc, pour distraire leur attention, de faire quelques tours d'escamotage; dès lors je les vis se rapprocher, sourire et me presser de continuer mes exercices. Heureux de cette découverte, je me [)lus à exercer leur curiosité, persuadé qu'ils oublieraient leur férocité. En effet, après un quart d'heure d'amusement, nous nous dirigeâmes vers le village ou la plupart d'entre eux nous suivirent assez gaiement. Avant de gravir la colline où il est situé, nous nous arrêtâmes sous un grand arbre poui' consi(li''rer de magniticpies armes qui y étaient suspendues : je les dessinai; plus complaisant que je ne l'aurais imaginé, l'un deux s'en revêtit, et prit une attitude guerrière en ni'invitant à proliter de son obligeance, tandis qu'un autre se couvrait aussi dune cuirasse. Tous deux nous donnèrent alors le spectacle d'un combat; les voilà se menaçant du regard et de la voix, se courbant, se redressani, Imiidissanl eumine des panthères affamées, se cachant derrière un tronc d'arbre, se montrani |)lus teiiililes, pins aciiarnés; ])nis, faisant tourner leurs glaives, se couvrant de leurs boucliers de buffle , ils s'attaquaient de près avec des hurlements frénétiques, vomissant une écume blanche, au milieu des plus énergiques im-
précations, et ne s'arrêtant que lorsqu'un des athlètes avait mordu la poussière. Cette scène terrible dura plus d'un quart d'heure, pendant lequel nous respirâmes à peine. Dans la chaleur de l'action , l"nn des deux avait reçu à la cuisse une assez forte entaille; le sang s'en échappait avec abondance, et l'intrépide Ombaïen n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
« Les cuirasses dont s'étaient revêtus les combattants sont en peau de buffle, et ornées de co- (juillages formant des dessins réguliers et gracieux; elles offrent un trou pour le passage de la tête, et descendent, devant et derrière, un peu au-dessous de la hauteur des hanches. Les boucliers ressemblent prestpie en tout à la partie antérieure des cuirasses. Les flèches sont garnies de pointes en bois dur, en os ou même en fer. Ils les étalent en éventail, et les assujettissent, du côté gauche, à la ceintuie de leur sabre ou de leur kris (poignard malais), semblable à ceux de Timor.... Ils aiment bcaucoiq) les liracelets, et s'en couvrent les bras et les jambes. Leur chevelure tombe (juclquefois sur leurs épaules, el flotte au hasard; mais le plus sou\ent elle est attachée avec des fragments de diverses étoiles, et relevée sur la tête en forme de panaciic.
« Les habitants d'Ondjai sont de taille moyenne; ils ont généralement les yeux enfoncés el brillants,
CAriTAl.NE DU TREYCLNET. 80
le front couvert, les lèvres épaisses, la tjouche grande, le nez épaté; (]nclqnes-uns cependant l'ont assez bien fait. Leur teint est d'un noir olivâtre. Ils ont les bras et les jambes très-forts, la poitrine large, l'air guerrier, sauvage, les manières brusques, les mouvements rapides. »
En visitant le ^illage de Bilouka, nos hardis explorateurs remarquèrent, en passant devant une des habitations qui le composaient, une vingtaine de mâchoires humaines suspendues à la voûte. Ils auraient désiré en emporter deux on trois; mais les naturels les leur refusèrent absolument, en ré[)ondant à leurs demandes par le mot painali (sacré). Après quelques échanges , ils regagnèrent leurs embarcations, et retournèrent sains et saufs à bord de la corvette. Là seulement ils apprirent d'un capitaine de baleinier anglais (jui se trouvait retenu comme eux dans le détroit, et qui était venu rendre visite au commandant, (pie les naturels d'Ombai étaient anthropophages, que ces mâchoires (pi'ils avaient vues accrochées à la porte d'une cabane ('taient celles d'ennemis tués et dévorés, et que s'ils eussent débarqué à un kilomètre seulement au nord de Bitouka, ils eussent été massacrés infailliblement.
H raiiir entra le 10 novemljre dans la rade de
Dillé, chef-lieu des établissements portugais à Timor. Freycinet et son état-major reçurent du gouverneur l'accueil le plus cordial et le plus flatteur. On leva l'ancre le 22, et l'on se dirigea vers le détroit de Bourou, en passant entre les îles Wetter et Roma. L'état sanitaire de l'équipage était toujours trèsmauvais; la dyssenterie faisait des progrès effrayants, et trois matelots y succombèrent pendant la première semaine de la traversée.
Le 29, la corvette arriva devant Amboine, une des Molucpies, et, profilant d'un vent favorable, s'engagea aussitôt dans le détroit de Bourou. Elle en sortit sans avaries après une périlleuse naxigation à travers de nombreux récits; mais bientôt après elle fut prise par le calme, et les courants la firent dériver vers le sud-est, en sorte rjue, le 7 décemljre, elle se trouva en vue de l'île de Pisang, qui fait encore partie de l'archipel des Moluques.
Pendant que lUranic était arrêtée devani cet le île, elle fut accostée par trois grandes corororc.s (sorte de galères malaises), doni le CDininandjuil en chef fut admis à bord de II rtiiilc, avec les deux officiers sons ses ordres. Cet individu s'annonra sou,le nom (!(^ capiluinr (Uit-br ; mais son \rai nom dail Abdalaga Fourou. Il pmaissail àuc d'une quarantaine d'années. <( Qnoi(|U(' foil laid, il avail une
CAl'lTAl.NE DE FllEVCl.NET. 91
expression de physionomie vive et spicituellc; son air (le dignité, son intelligence, son yplumb dans le cumniandenient, ('laicnt remarquables. » Il élait coiiïé d'un turban qui lui couvrait le front jusqu'aux sourcils, et vêtu d'une sorte de robe et d'un large pantalon attaché aux reins par une ceinture rouge. Il déclara être le kimalaha (chef) de l'ile de Guébé, dont ses embarcations portaient le pavillon. 11 venait de chercher du sagou dans les parages voisins.
M. de FieyciiR't l'invita à déjeuner ainsi que ses deux olliciers. Il leur lit ensuite visiter le navire, et olfiit à Ahdaiaga une chaise que celui-ci accepta avec joie; après quoi il quitta le bord en promettant à M. de Freycinet de revenir le visiter à la relâche de Rawak, et en lui laissant un écrit ])our témoigner de son amitié pour lui. Voici la Iradncliun lilteralu de cet écrit : « 3Ioi, Ai)dalaga Kimalaha, capitaine « d'uue flotte de trois vaisseaux , ai rencontré un « vaisseau français, capitaine Freycinet, homme « généreux. Son cœur bienveillant m"a donné une « chaise; moi, j'ai donne ;i lui un ciiaj)oau, souve- « nir de Guébé, et Freycinet m'a fourni des mets « délicats. »
Le 9 décembre, l'iranie franchit la |)asse de Gilolo, formée d'un côté par File Guébé, de l'autre par celle de .Aloulior, et le 20 elle mouilla ilexant
Rawak, île inhabitée, voisine de celle de Vaifjioii. Celle-ci est peuplée de sauvages appartenant à la race des Papous ou Papouas. Ces insulaires vinrent visiter la corvette; mais les navigateurs, ne comprenant rien à leur langage, ne purent étudier que trèsimparfaitement leurs mœurs et leurs caractères. Les Papous de Vaigiou, dit la relation, sont petits et trapus. Ils ont le leiiit noir, la tête grosse, les cheveux épais et crépus, le ventre gros, les hanches fortes, les jambes grêles, les pieds longs et plais. Leur démarche est embarrassée, mais ils sont rèsagiles à grimper sur les arbres. Leur physionomie est sans expression, leur sourire stupide, leur langage rauque et guttural. Ils vivent presque exclusivement de la pèche, où ils montrent beaucou[) d'adresse, et habitent des cabanes grossièrement construites avec des branches d'arbre entrelacées.
Le capitaine Guéiu', ou plutôt Abdalaga, \inl, comme il l'avait })roniis, lenouveler ses civilités au commandant de Freycinet, et lui présenter son frère et quelques autres de ses proches parents. Son ariivée sembla inspiivr une arandc teiieur aux Papous (pii enlouraicnl la corvetle. Ils s'enl'uircnl aussilôt, el ne i-epaniiciil phis; d'oii les Français conclurent (prAlulalaga et les siens al)usaienl cruellemcnl de leur sui)(''i'ioi'il(' sur ces nau\res nens inolVcnsifs.
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Après quinze jours passés au mouillage de Rawak, la corvette, toujours ravagée par la dyssenterie, et de plus par une fièvre pernicieuse développée sous l'influence des marais de Rawak, appareilla le 6janvier 1819. Le commencement de cette nouvelle étape fut sigoiilé par lui triste événement : le lieutenant en second, ^I. Labiche, mourut de la dyssenterie, (pii lit bientôt après de nouvelles victimes. Le commandant donna alors Tordre de t'airo route vers le nord pour se rendre aux îles Mariannes, en passant par les Carolines; et, le 12 mars, Viranie était en vue de l'ile San-Bartholomé, appartenant à ce dernier archipel. Aussitôt une douzaine de pirogues montées par des sauvages vinrent se mettre à la remorque de la corvette.
« Dès lors, dit Freyciuet, un commerce très-actif et surtout très-bruyant s'établit entre nous et les insulaires, sans que cependant aucun d'eux se décidât à venir sur le A'aisseau. Nous fiîmes longtemps à admirer la beauté de ces hommes, la perfection étonnante de leurs embarcations, et l'habileté avec laquelle ils les manœuvrent.
« Ils nous invitèrent par signes à nous approcher de leur île; mais quand ils virent que ce n'était pas notre dessein, ils furent les premiers à nous proposer quelques échanges. Ce cpi'ils voulaient
94 VOYAGES ET DÉCOU V EIITES.
surtout, c'était du fer, iprils désignaient en répétant sans cesse lou-lou, mot niariannais que nous ne comprenions point encore, mais que nous devinions à leurs gestes. Ils nous offraient des nattes fort bien tissées en fil de bananier, des chapeaux coniques en feuilles de palmier, des cotfrels et des vases en bois, et, ce qui était d'un bien plus grand prix, des poissons récemment péchés et des cocos frais.
« Bien différents des peuples que nous venions de quitter, les Carolinois mettaient la plus grande bonne foi dans leurs échanges; ils n'hésitaient jamais à envoyer les premiers à bord les objets qu'ils nous proposaient; et si, pour un couteau que nous leur offrions, nous ne trouvions pas qu'ils nous eussent assez donné, ils s'empressaient d'ajouter quelque chose. Nous ne nous sommes point aperçus qu'aucun d'eux fût voleur. ))
La corvette quitta, le 19 mars, l'archipel des Carolines. Nous ne la suivions pas dans la partie de son voyage qui fut consacrée à l'exploration des îles Mariannes, etqui n'offrirait à nosloclours (in'iiii médiocre intérêt. Elle ne ([iiitla cet arcliiiicl (|iu' le 16 juin, iiour se rendre aux îles Sandwich. Le 18, elle coupa ranliméridien de Paris. « Celle circonstance peu importante en elle-même, dit J. Arago, nous rappela que nos amis, en France, comptaient
CAPITAINE UK lUEYClMiT. 95
niinnil (iiiaiiil nous avions midi ;i Ixiid. » Après une na\ iyaliijii de six semaines, la \iij,i(' signala vme terre à l'ouest. C'était la côte oiieiilale d'Owliiwhy, la principale des îles de l'archipel Sandwich. Ayant doublé la pointe sud de cette île, l'Lranie se trouva en calme, et dut sidjir les importunités de nombreux insulaires attirés autour d'elle par la curiosité et la cupidité. Enfin, une brise favorable s'étant élevée au bout de deux jours, le commandant donna ordre de naviguer vers le nord jusqu'à la l)aie de Kayakakoua. Au moment où l'on allait jeter l'ancre, arriva une pirogue montée par le prince Kouakini, plus connu sous le nom anglais de John Adams, qui lui avait été donné dès son enfance. C'était le chef ou gouverneur de l'île. Il fut reçu à bord avec les égards dus à son rang, et informa M. de Freycinet que le roi Taméhaméha venait de mourir. Taméhaméha avait réuni sous son sceptre tout l'archipel, et mérité, par l'énergie et l'intelligence dont il avait fait preuve pendant son règne, le surnom de Grand. Reconnaissant la supériorité des Européens, il s'était appliqué à les imiter, et s'était attaché plusieurs Anglais auxquels il avait confié, dans l'administration et dans l'armée, les postes les plus importants. Son fils, Rio-Rio, qui lui succédait, était loin d'égaler ses talents et sa fermclé; aussi les chefs des diiïé-
rentes îles, contraints à l'obéissance par Taméliaméha n'avaieiit-ils pas tardt' à relever la tête et à revendiquer leurs anciens privilèges. Cette agitation mettait en péril le trône du nouveau roi. Celui-ci accueillit avec beaucoup d'empressement M. deFreycinet, et lui fit dire par un M. Young, qui avait été pendant quarante ans l'ami et le ministre zélé du feu monarque, qu'il rendrait un grand service à la dynastie s'il voulait bien accepter le rôle de médiateur entre l'autorité royale et les grands vassaux.
M. de Freycinet consentit à faire ce qu'on lui demandait. Il se rendit à une assemblée extraordinaire présidée par Rio-Rio, et à laquelle assistaient les chefs les plus influents d'Owhiwhy et des autres îles. Là il prononça un discours, dans lequel il s'efforça de leur faire entendre que leur devoir et leur intérêt les conviaient également à ne point refuser au jeune prince leur obéissance et leur coopération , pour l'aider à assurer aux îles Sandwich le bonheur qui naît de la concorde et des progrès de la ci\ilisalion. (ÀMte allocution produisit un bon ell'et , (lui toutefois ne fut point durable. Peu d'années après, Rio-Rio fut détrôné, et se réfugia avec sa famille en Angleterre, où il mourut.
Pendant la relâche de VVranic devant Owhiwhy, un prince nommé Kaïiuokoii, surnommé Cox, frère
f. m'itmm: [)!•: ri{F:vciNET. 97
(Je Kouakiiii, lemarqua, dans une de ses visites ii
liniil, le cDsInnie de M. labbé de Qiiélen, aiiiiiùnici
(le la eorvette. » lufornir, dit M. de Freyciiiol , des
fonctions de cet ecclésiastique, il lui fil connaître
que depuis longtemps il voulait être chrétien, et
([u'il le priait, en conséquence, de le baptiser; que
>a mère, à son lit de mort, avait reçu le baptême ci
lui avait recommandé de le recevoir, lui aussi, dés
qu'il en trouverait l'occasion. M. l'abbé de Quélen
accueillit de grand cœur sa demande, et il fui résolu
entre nous que l'on procéderait à cet acte religieux
aussitôt après mon retour du conseil du loi.
c( Comme je me disposais à revenir à l)ord, Rio-
Rio me dit qu'il avait envie d'assister, avec sa cour,
à la cérémonie que nous allions célébrei". Je lui
envoyai, à cet elTet, mon canot, et nous le vîmes
bientôt paraître, accompagné des princesses de sa
famille et de son jeune frèi'e, âgé de six à sept ans.
Une grande suite de pirogues doubles et simples,
remplies d'hommes et de femmes composant sa cour,
suivaient de près. Le roi était vêtu d'une veste bleue
de hussard, galonnée d'or, avec de grosses épau-
lettes de colonel; un de ses officiers portait son
sabre, un autre son éventail, deux autres d'énormes
Ironiblons, un cinquième enfin sa pipe (lu'il cliiit
charge de leuii' allumée.
98 VOYAGES ET DÉCUl VEHTES.
« A son arrivée, je saluai le monarque d'une salve de onze coups de canon. Le gaillard d'arrière avait été décoré avec des pavillons, et l'on en avait mis aussi sur le pont, pour que les princesses s'y trouvassent convenablement assises. La reine et la veuve de Taméhaniélia furent placées sur des chaises en face de l'autel, (pii avait été dressé sur le pont, en avant de la dunette. Enfin M. l'abbé de Oiiélen procéda, selon le rit d'usage, au baptême de Kraïmokou, qui pendant toute la cérémonie eut l'air profondément ému. h — « Les reines, ajoute J. Arago, étaient étonnées du costume brillant du prêtre et de la beauté de l'image de la Vierge qui était placée sur l'autel : chacune d'elles demanda à la baiser. »
L'iranie quitta les îles Sandwich le 30 août, et fit voile vers Port-Jackson. On découvrit, le 21 octol)re, près des îles Hamoa, lui îlot inhabité qui n'avait encore été signalé par aucun navigateur, et qu'on appela île Rose, du nom de M'"" de Freycinet. On arriva, le 18 novembre, à Port-Jacksou, où l'on fit un séjour d'un mois, qui ne fut marqué par aucun incident digne de mémoire; après i|U()i, la corvette traversa directement la niei' du Sud iiour (Inuiilcr le capHorii. A ni vée dans ces parages, elle lut assaillie jiar une IcMipètc (|ni la força de chercher un abri dans la baie Française, sui' la côte d'une des îles
c.U'Itai.nl; dk iheyci.net. 'm
Maloiiiiies. Mais au iiKuiionf où elle entrait dans la baie, et alors que le temps, redevenu beau, semblait garantir son salut, l'Vranie donna sur des pointes de rocher qui occasionnèrent dans sa coque une large voie d'eau. En vain l'on courut aux pompes. L'eau gagnait avec une rapidité qui ne laissait aucun espoir de sauver le navire. M. de Freycinet ne songea donc plus (ju'à mettre hors de danger le personnel , et, autant qiie possible, le matériel du ])ord.
Cet accident était airivé au milieu de la laiit. Néanmoins tout se ])assa fort tranquillement , et M°" de Freycinet elle-même ne fut pas effrayée. On conduisit la cors^ette à la côte, où on léchoua sur le flanc; puis les chaloupes furent mises à la mer, et les naufragés, emportant tout ce qui n'avait pas été submergé ou trop avarié, s'établirent à terre sous des tentes où ils vécurent de biscuit et du prmluit de leur chasse et de leur pêche.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans amener aucun changement à leur situation; ils voyaient, non sans inquiétude, arriver Ihiver de ces climats; déjà ils avaient entrepris de reconstruire un petit bâtiment avec les débris de la corvette, lorsqu'ils aperçnireut au large une voile. C'c'lait un navire de ])èche américain, qui consentit sans peine à les transporter à Rio-de-.laneirn. Là, >L de Frevcinet acheta un
1(10 VOYACES ET DÉCOr VEr.TES.
liriliineiil aiiirricain (|im1 appohi la Physicienne , et sur Ie(|iu'l il s"('iiiliar(|iia avec ses compagnons et son équipage, pour revenir en Europe. Le relonr s'elTeclua sans autre accident, et l'expédition rentra au Havre, le 13 novembre 18^0, apiès une absence de trois ans et deux mois.
rilEMIER VOYAGE DU CAPITAINE DEMONT irillVILLE
DANS L'OCÉAN AUSTRAL ( ISÎ6-ISÎ9)
Noiici' biognipliiiiUL' sur Diimonl d'UrMlIr. — liii|iurlanro «lu inviiiicr voyage de l'Astrcilabe. — Déparl. — Dehiil du \oii'aç;r.
— Dangers courus dans la PoJise des Français. — Deux inlnis à lioi'd. — liangui, fils de Tekoke. — Un singidier passe-poil.
— Un aulri' Rangui; ses exploits . sa jaclance. — Une seène dr ciimédie dans une pirogue. — La Nouvelle-Zélande et ses liabilanls. — L'archipel des Amis. — Complol à bord. — Kulèvenienl de matelols français par les sauvages. — Siège d'un village. — Doux déserteurs. — La Nouielle-Guinée. — Le liavre Dmei. — Les naturels: Papous. Mitis et Harfours. — Industrie et mœurs de ces insulaires. — Découverte des restes du uaLd'rage de la l'érouse. — Monument élevé dans l'île Vanikoro à la mémoire de la Pérouse et de ses compagnons.
— Fin du voyage. — Fîetour.
Jules - Sébaslieii - Césai' Dimioul d'Unille, né, le '23 mai 1790, à Condé-siir-.Nuireau (Calvados}, et (]iii pt'iil si inallieureuscment avec sa femme el Sun fils dans la trop fameuse (.-alastrophe arrivée le «S mai ISiti, sur le chemin de fer de Paris à Versailles (rive gauche), est regardé avec raison comme
une des gloires de la France et comme le plus grand navigateur de ce siècle. Entré dans la marine impériale avec le titre d'aspirant, au mois de mai 1807, il commença sa carrière maritime en 181 i, à lionl de la Ville -de -Marseille, qui ramenait de Sicile en France la famille d'Orléans, et, par une singulière coïncidence, ce l'ut lui ipii, après la révolution de 1830, fut chargé, par le gouvernement de Louis- Philippe, de conduire Charles X en exil. Sa carrière ne fut, (ht reste, nullement politique. En 1818, il accompagna le capitaine Gautier, chargé du relèvement des côtes de la Méditerranée et de l;i mer Noire. Quatre ans plus tard, il lit, comme lieutenant en premier, à bord de la corvette la Coquille, partie de l'expédition dirigée par le capitaine Duperrey. Cette expédition, à laquelle, faute d'espace, et aussi en raison du [leu d'incidents remarquables qu'elle présente, nous n'avons point consacré de notice dans ce volume, ne fut cependant pas sans imporlance au point de vue scientifique. Elle ne dura pas moins de trois années, consacrées à l'exploration ou à la reconnaissance des îles Malouincs, de l'airhipi'l Pomoton,deTaïti,deWaïghiou, de la Nouvelle-Zélande, de Rolouma, des Iles Gilbert, Mulgrave, Vlarshali, Ouatan, Duperrey, d'Urville, Hagobu, de In Nouvelle-Guinée, etc. Duniont d'iiville diiigea lui-
CAriTAINK IIIMONT imi V I LLIl. ^03
même successivement deux autres expédilioiis, qui resteront à jamais ini'niuiaijlcs dans les fastes de la inarini' IVançaise : l'une, à i)ord de la corvette r Astrolabe, de l.S2() à 1821»; Tau Ire, de 1837 à 1 8'(0, sur le même navire, ayant pour conserve mu; autre corvette, la Zélée. Ce fut deux ans après son retour de ce second voyatce, que Tillustre marin qui avait parcouru le monde et bravé tant de périls, accompli tant d'héroïques travaux, alla mourii' misérablement, d'une mort horrible, dans une vnli^inw promenade à quelques kilomètres de Paris. 11 avait alors le grade de contre -amiral, et n'était âgé que de cinquante-deux ans.
Le premier voyage de circumnavigation accompli par Duniout d'Urville est, dit M. Albert Montémont, un des plus importants qui aient été accomplis pendant les trente premières années dn xi\° siècle. « Outre l'honneur d'avoir découvert les restes du naufrage de la Pérouse, d'Urville a su combler, dans ses nombreuses et périlleuses explorations , une foule de vides qui existaient encore sur les cartes du grand Océan. Il a exploré le premier tonte la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée, dans une étendue de plus de (juatre cents lieues; il a de même exploré, avec plus de détails que n'en avait donné le capitaine Cook, enviinn la moitié
104 VOVVCKS ET 01' C.or VEItTl' S.
(iii lilloial (le la Nouvelle-Z('l;iii(l(\ dans un drveloppemeiil de trois cent siMxantc lieues. Il a iail la reconnaissance de la plus grande partie des îles Viti, vulgairement appelées Fidji, renfermant plus de cent îles ou îlots, jusqu'alors imparfaitement connus; il a exploré les îles Loyalty, dont l'existence était alors très-douteuse; il a relevé la partie méridionale de la Nouvelle-Bretagne dans une étendue décent lieues environ ; enfin il a exécuté diverses reconnaissances aux îles Carolines, sur les côtes de la Nouvelle- Hollauilc et dans les îles Moluques.
« \'oilà pour la géographie. Quant aux sciences iialniclles, les richesses rapportées pai' Dumont d'Llrville et ses dignes compagnons de voyage ont surpassé l'attente de l'Inslitut de France; et, sui- \aiit le rappoi'l du e(''lèhr'e Cuviei', les (li\ erses colleclinns de la corxette /' UtroJalic , montée pai' ces nouveaux Argonautes de la science, ont été plus considérables qu'il n'en avait été formé jusqu'à ce jour. L'administration du jardin di's Plantes s est même trouvée dans l'embarras pour les classer. »
L'expédition de l'Astrolabe offre donc, au poiul de \ ne de \'liisli>in' de la Trrrr , un inniuMise inicrèl. .Mais cet inlerèl même, ciniuemnu'nl adieux, — cl (pi'oii pnurrail pi'esipie a|)pei('r austère, car il se l'allaclii' suiiciul aux nreoccniialious Idulcs seienlili-
r. \iMT \i\i; m \i<int ni isvii.i.i:. ki:;
ques (lu chof de Tentreprise et des hommes éminents i|iii le secondèrent dans ses travaux, — s'éloigne, à beaucoup (iégards, du but (pie nous nous sommes proposé d'atteindre en composant ce livre. L'étendue même de la relation d(''taillée d'une si grande entreprise nous interdit toute prétention delà faire connaître dans son ensemble, et nous fait une loi de n'en rappeler, dans la pn^sente notice, que les l'pisodes les [)lus pro|)res à captiver l'attention de nos lecteurs.
Dumontd'Urs'illercçut, au mois de décembre ISSo, sa lettre de coniinandemenl, avec les instructions du gouvernement et de l'Académie des sciences. Autorisé à choisir les personnes qui devaient raccompagner, il désigna, comme naturalistes, MM. Quoy, Gaymard et Lesson, et comme dessinateur M. de Sainson. Selon le désir qu'il en avait témoigné, il pril, i)our son expédition, la corvette la CoqitiUe, sur laquelle il avait déjà fait le tour du monde sous les ordres de M. Duperrey, mais cpii reçut, en mémoire de la Pérouse, le nom de /' \strolabp. Tous k^s préparatifs, (pii durèrent près de quatre mois, étant lerminés, l'Aslrolabo mil sous voiles à Toulon, le 'i'-l avril 1820; mais, retenue longtemps par des vents contraires, elle ne put passer le détroit de Gibraltar (pic IcC) juin. Le 20 juillet, la ligne fut franchie avec
inr, VOYAGES ET DÉCOUVERTES.
Il's cérémonies d'usage, et le 31 du même muis Martin-Vaz et la Trinité furent signalées. Mais depuis ces îlots jusqu'à la Nouvelle-Hollande on n'aperçut aucune terre : la corvette avait doublé le Cap sans s'y arrêter, et lorsque, le 7 octobre, elle jeta l'ancre à l'entrée du Port-du-Roi-Georges, les navigateurs avaient passé à la mer cent huit jours consécutifs, dont la moitié par des temps affreux « et des mers assommantes ».
Après quelques jours d"un repos nécessaire, ils commencèrent l'exploration attentive d'une grande |)artie des côtes de la Nouvelle-Hollande, et notamment des contrées qui avoisinent les établissements fondés par les Anglais. Enfin, le 19 décembre 18:20, au malin, !' Astrolabe quitta Sydney pour se rendre à la Nouvelle-Zélande, qu'elle n'aperçut (pie le 20 janvier i827, contrariée qu'elle fut, dans sa traversée, par le mauvais temps. Elle ne tarda pas à s'engager dans le détroit de Cook, et, après avoir doublé un banc dangereux, elle pénétra dans la baie de Tasman, beaucoup plus vaste que Cook ne l'avait supposée, j)uisque la corvelte y vogua ;i pleines Aoiles pendant trois jours entiers, pour en explorer les bords.
Après une relâche de huit jours dans un havre (pii recul le nom d'JH.sY' de l'Astrolabe, la corvolle ap-
CATITAINE DLMONT D'UKVILLIv 107
parcilla, l't, poussûe par une lail)le Lnse du iiovdouest, elle gouverna vers la côte orientale de la baie deTasman, sur une coupée qui oflrait une conimunication avec la baie de l'Amirauté. Là elle faillit plusieurs fois se briser sur des récifs; le 28 même, lorsque la passe était franchie, elle toucha deux fois. « Le premier choc fut léger, dit Dumont d'Urville; mais la seconde fois, un craquement lugubre et général, accompagné d'une secousse prolongée, d'une pause sensible dans la marche du navire, et dune forte inclinaison sur bâbord, pouvait justement faire redouter ([u'clle ne restât sur la roche et qu'elle ne s'y défonçât. L'équipage, en ce moment, poussa involontairement un cri dépou vante. Ce n'est rien, nous sommes parés! m'écriai -je à haute voix pour lo rassurer. En effet, le courant, continuant d'entraîner le navire, l'empêcha de rester sur la roche falale.... Nous en fûmes quittes pour quelques fragments de la contre -quille que le choc détacha, et qui vinrent flotter dans le remous du navire. Pour consacrer le souvenir du passage de l'Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de Passe des Français. )>
Le 30 janvier, à midi, comme on était, par un beau temps et une mer calme, en vue de la côte d'Ika-Na-Mawi, au nord de la Nouvelle-Zélande,
Kts \t)\ \(ii.;s i:r 1)1 col vKUTiis.
une pirogue s approcha du boid. Elle était montée par six insulaires, qui, sur Tinvitalion du commandant, accostèrent hardiment et montèrent snr le pont, non toutefois sans s'être assurés (pi'il ny avait pas de Zélandais à bord. Leur chef demanda même la permission d"y rester, et Dumont dUi'ville y consentit, pensant (pie ce n'était que pour quel- (pies instants; mais il fut fort étonné de voir, au bout d'une heure, la pirogue s'éloigner avec quatre hommes seulement. Deux restaient à Itord : c'était le chef, nommé Tehi-Nouï, rauyutira et même firiki, c'est-à-dire clii^f et grand prêtre de son canton, et un jeune homme, nommé Hoki-Hore, qui, par alfection, s'était attaché à la fortune de son maître. Le premier, malgré les observations qui lui avaient été faites, avait paru d'abord décidé à aller partout où la corvette le conduirai!. Il ne put cependant retenir ses larmes lorsque ses compagnons lui donnèrent en se retirant le salut d'usage (le frottement du nez). Il paraissait âgé de trente à trente-deux ans. Son visage et sa stature étaient assez nobles. Il avait un air de dignité mêlé de tristesse. Son conqtaguon, d une physionomie plus agréable, semblait plus insouciant et j)lus gai.
Les deux nouveaux venus conservèrent assez bien pendant cjuehpies jours leur bonne humeur.
C, \ l' IT A I m;: L)l mont D I IWIILK. Kl!)
cl seinljlt'ivul disposés à alloi' au bout du luonilo; (•('[)ciidaut ils laissaient \o\r de temps en temps la crainte, tpiils avaient au fond, (pioM ne t'nl liMile de les manger. Quand le na\ir(' enl (IduIiIc le cap Palliser, et ([uc leur- tcri'e natale cul dis|)arn à leurs yeux, ils tombèrcnl daii^ niic mélancolie sombre (pii Uni! par touincr au désespoir; Telii- Nouï se lamentait de la manière la plus pileuse, sans souci de son rang et de sa dignité, et ce fut un singulier spectacle pour les Français de voir ce sauvage, qui sans doute sur un champ de bataille eût alfronté la mort avec intrépidité, se laisser ainsi \aincrc par' la dduleur, pleurer et gémir comme nrr enfant.
Enfin, au bout de cpiinze jours, des insulaires de Houa-Houa (Tolaga) étant venus à leur tour visiter la corvette, Tehi-Nouï et Hoki-Hore se décidèrent à s'en aller avec eux.
Le 2!2 février, l'Astrolabe ieta l'ancre dans la baie de Wangaroa. Aussitôt une pirogue de guerre se détacha du fond de la baie el s"ai)procha rapidement du navire. Tous ceux cpii la montaient avaient le costume des naturels du pays, à lexceptior: dirii seul (pii portait des vêtements européens. On le prit d'abord pour' cpielcpie déserteur réfugié parmi les sauvages; mais lorscpi'il frrt mont('' siri' le ponl.
iU) VOYAGES ET ilECUL VERTES.
on reconnut bien à son visage tatoué que c'était un véritable insulaire. Bientôt, au moyen d'un langage mi-anglais mi-zélandais, aidé de gestes expressifs, M. d'Urville apprit que son hôte se nommait Rangui. 11 était fils de Tekoke, premier cliel' de la tribu de Pahia, sur la baie des Iles, ([uc la Coquille avait visitée quatre ans auparavant, et il se disait avec orgueil compagnon de Pomaré, personnage fameux dans les fastes de la Nouvelle-Zélande; il avait résidé quelque temps au Port-Jackson, d'où il avait rapporté son costume et ses manières semieuropéennes. (( Pour achever de me convaincre, dit Dumont d'Urville, il déploya avec beaucoup de gravité un chiffon de papier, que je pris d'abord pour quelque certificat de capitaine baleinier. En effet, c'était bien un certificat, mais au nom do deux individus de Sydney, qui attestaient avoir hébergé Rangui (pielqucs jours chez eux, ajoutant que celuici avait promis en retour de leur envoyer des lances, des coquilles et autres objets curieux de son pays. Ces deux messieurs invitaient en conséquence tous les capitaines entre les mains desquels ce papier viendrait à tomber, à rappeler soigneusement cotte pi'omcsso au porteur. Cette plaisante invitation inamusn bcnuroup, et je pensai que ceux (pii la verraient songeraient à on tiior jtarti pour eux-
r.AriTMNE Dl.MOM 1) L 1! VI ILL. III
mêmes plutôt que pour les deux habitants du Port- Jackson. Je remis, du reste, à Rangui son écrit d'un air très-sérieux, comme si sa teneur m'eût donné d'utiles renseignements sur son compte, et il me parut très-satisfail....
« Le 26 février, la corvette était en calme plat dans la baie de Shouraki , qiumd trois pirogues que nous observions depuis longtemps, et qui étaient parties de la plage du sud, arrivèrent le long du b(ird. Bientôt j'appris qu'elles appartenaient à Rangui, chef puissant de cette côte (c'était un autre que celui <|ui a été nommé i)lus haut). Rangui lui-même, revêtu d'une tunique écossaise, se trouvait sur la plus grande de ces embarcations. D'après mon invitation, il monta à bord sur-le-champ et sans défiance, s'avança vers moi d'un pas grave et assuré, et me proposa le salut d'usage. J'exigeai que tous les guerriers restassent dans leurs pirogues, et je ne permis (]u'à lui et à son frère et compagnon d'armes, Tawiti, de monter sur la corvetle; ce (pii ne parut lui causer aucune répugnance.
(( Rangui, dont la taille attcigiiail u]i mètnM|uatrc-vingt-huit centimètres, était un fort bel lidinme, dans toute l'étendue du terme; sa démarche était noble et imposante, et les traits de son visage, quoique ornés de sillons nombreux, nianpie de son rang,
112 VOYAGES ET UKCUl \ El'.TES.
l'espiraiciit un air remarquable de calme, de coiiliance et de dignité. Nous ne tardâmes |)oint à être (Miseml)le le mieux du monde, et, dans le couis de la longue conversation qui eut lieu entre lui et moi, voici les principaux renseignements que je pus saisir.
(( Les naturels de Shouraki se trouvent en gueri'e . continuelle avec les peuples du nord, qui viennent cluujue aiuiée ravagei' leur territoire : les armes à feu donnent à ceux-ci un immense avantage. Rangui témoignait le plus vif désir d'en obtenir poui' sa tribu. — lu an s'était à peine écoulé depuis qu'il avait condjattu à coups de fusil le redoutable Pomaré. Après avoir échangé plusieurs balles, Poinaré avait enfin succombé; comme de coutume, soji corps avait été dévoré sur le champ de bataille, et sa tète, préparée en moko-mokai , était conservée dans le pâ de Waï-Kato, principale forteresse de la ligue (les peuples de la baie de Shouraki. Je |)(iuvais en devenir maître |)our quelques livres de |)()ii(liv; il ne s'agissait ([uc d'al tendre (|Malrt' ;i cinii joui's, temps rigoureusement nécessaire poui' envoyer un messager clierc lier celte tète à Waï-Kato. Cette proposition (Mail assurément séduisante pour moi : j'aurais été jaloux de rapporter en Europe les (l(''|)(iuiil('s (1 un LiueriiiT (Icxciiu si fameux dans les
CAPITAINE l»l \I(».\T I) l n\ ll.Li:. 113
guerres aiitarcliijiies; iiiallicureiisemcnt lexploratioii de la Nouvelle-Zélande n'clait, pour la campagne, qu'une opération du secon<l ordre, el mes instructions me prescrivaient tle me rendre entre les tropiques.
« Rangui et Tawiti, empressés de satisfaire à mes questions, me donnèrent en outre les noms des distiicls, (les canaux et des lies dont nous étions environnes Rangui (icji^'uiia avec nous, et se comporta convenablement à table; puis il renvoya tous ses gens à terre avec leurs pirogues, et resta seul avec Tawiti. Après déjeuner, il me donna une foule de détails sur le pays, sur les habitants, sur les guerres qui les divisent ; il ne manqua pas de répéter plusieurs fois avec emphase qu'il avait tué el mangé Pomaré, montrant avec orgueil sa tunique écossaise, comme trophée de sa victoii'e, cxuvias indiUus Acliillis... A l'entendre, il préparait le même sort à Shongui, aulic chef redouté. Cependant, (piand jt' \ iiis par hasard à lui [>arler de son homonyme, la jactance de mon héros diminua tout à coup, pour faire place à une inquiétude très -marquée, et qui avait tpieUiue chose de comique. 11 s'informa à plusieurs reprises des forces de cet adversaire, de ses projets, et il demanda plus de vingt fois de suite s'il n'allait pas airiver incessamment. Tout annon-
Ili \UV.\(;i:s ET DKCOUVEliTES.
çait que cette nouvoUe l'agitait cruellement, et qu'il était tourmenté de savoir ses ennemis si près de lui. K A l'instant même où les chefs s'embarquaient dans leurs pirogues, il arriva une petite aventure propre à l'aire connaître le caractère de ces [)euples. Pendant loul le temps (piils étaient restés ;i hord, Rangui e( les autres ciiefs s'étaient comportés avec heaufoup de décence; leurs sujets mêmes avaient commercé le long du JKird avec une bonne foi digne d'éloges. Comme je mettais à la voile, on vint rn'aveilii' (ju'un des naturels venait d'enle\erun iiloinli de sonde laissé négligemment à la traîne, dans le porte- iiaubans. Pris sni' le fait, cet lionime rendil son larcin sans aucune résistance, et se liàta de s'esquiver. Alors m'adressant à Rangui, je lui dis à haute voix, et d'un ton sévère, qu'il était indigne d'honnêtes gens <le coniinetlre de pareilles actions, cl (pic je ciiàticiais les voleurs sans pitié. O reproche et cette menace paiiircnl ratTccIcr piofondcinent. Il s'excusa en alléguant que ce crime a\;nt l'té commis, à son insu, par un ('ti'anger, |)ar un esclaxe. Puis il nie dcmaiida d'un air soumis si je n'allais pas le piniir pour ce l'ail. Je lui répondis qu'il n'en sei'ail rien poui- celle fois, vl lui soidiailai le bonjour amicalement, pour m'occupcr uniquement de la inana'u\ri'. In instant après, le bruit de coups
tAlMTAlNE DLMONT D l liVILLE. 115
rodonhlcs, arrompagnés de cris pitoyables partant (le la pirugue de Raiigui, attira de nouveau mes regards de ce (■ùt(''. Alors je vis Rangui et Tawiti frappant sur un manteau qui semblait recoin rir un homme. Mais il me fut facile de voir qu'ils ne frappaient que sur un des bancs de la pirogue. Après avoir joue qu(l(|ne temps cette farce, la pagaie de Rangui se biisa entre ses mains, l'homme lit semblant di' tomber par terre, et Rangui, m'interpellant, inédit (|ii'il xcnail d'assommer le voleur, et me demanda si j'étais satisfait. Je répondis affirmativement, riant en moi-même de la ruse de ces sauvages, l'use dont, au reste, les exemples ne sont pas rares chez des peuples plus avancés en civilisation... »
Nous empruntons encore à la relation de Dmnonl d'Urville quelques détails sur la Nouvelle-Zélande et sur ses habitants.
(1 Cette terre, dit -il, par sa grandeur comme par sa nombreuse population, est certainement une des plus imporlantes de l'océan Austral, malgré sa position reculée vers le sud. Sa température, ni trop chaude, ni trop froide, est saine et propre il la (■nlture de toutes les productions d'Europe. Sur plusieurs points, sa végétation, dans laquelle on distingue des fougères en arbre et des dra- (■((•iKis qui ligurent des palmiers, ressemble à celle
IKi VOYAGES ET UÉCOUVEKTES.
des tropiques, par son ahondance et sa vigueur; e(, malgré l'absence de plantes fournissant à l'homme une nourriture abondante, les heureuses influences dont nous Nenons de parlei' ont contribué au développement d'une des plus belles races de la Polynésie. En effet, les navigateurs ont remarqué qu'en général les Zélandais sont grands, robustes, d'une physionomie agréable, quoiqu'ils la défigurent, surtout les chefs, par un tatouage en incision, dont la disposition ne coniribuc pas peu à leur faire paraître à tous le nez aqiiilin; cette forme cependant, assez commune parmi eux, se joint à l'écartement des narines. Leurs clieveux sont longs et lisses ainsi c|ue leur barbe; leurs dents sont admirables. Le caractère de la physionomie est aussi varié qu'en Europe, et, poiu' tout dire en un mot, nous trouvions dans ces insulaires des ressemblances avec celles (pion nous a transmises de Brutus, de Socrate, etc La basse classe a des formes plus petites et moins belles; un pclil nombre seulement de ceux (|ui la composenl soni latoncs, prixiicgc (pii scinjjlc appai'- Iciiir aux gncrrieis, et par i-duscipient aux chefs, qui SDUl loiis guerriers, il fanl \iiir cet ornemenl pour juger cuinhien il doil èlre il(iul(Uii-eux ;i (ililenir. Les femmes soiil loin d'aiipiiulier des hommes en beauté : petites prestpie toutes, elles n'ont rien
CAriiMM; L)[ \i(i.\T 1)1 uvii.i.i;. ht
de ri' iialuii'l gracieux qii'dii Innive parmi les peuples civiliséï^, el (pie iiuiis avons souvent rencontré anx îles Sandwich. Les femmes des chefs sont seules tatouées aux lèvres et sur les épaules, d'une manière particulière.
(< Le costume des Zélandais est des plus pittoresques. Il se compose de nattes de dilTé rentes espèces; ils en ont de très-épaisses, couvertes de longs brins de phonnium. Lorsqu'ils s'accroupissent sous ce vêtement, ils ressemblent à une ruche qui serait surmontée d'une tète. Plusieurs nouent leurs cheveux derrière et lesorneul de deux plumes noires; d'autres les enduisent d'encre rouge par devant; c'est une toilette de cérémonie qu'ils faisaient avant de nous aborder. Se couvrir les épaules de leurs vêtements, est une marque de respect. Leur noiu'riture consiste en poissons et en patates douces. L'approche des champs est défendue ou tabouéc, lorsque la plaute est jeune. Celui (|ui violerait celle défense courrait ris([ue d'être assommé. Le peuple mange la racine des fougères qui cnuvreiit le pays : nourriture de tous les instants, mais peu substantielle; il faut y joindre les cochons et les choux, qu'ils doivent aux Européens, et sans aucun doute à Surville et à Marion, surtout à ce dernier, qui séjourna longtemps à la baie des Iles, où il fut assassiné en représailles
lis VOYA(;i'S ET UI'COUVERTES.
de la perfidie qii"avail commise quelque temps auparavant Surville, en enlevant un chef dont il avait reçu toutes sortes de secours.
« LesZélandais sont partagés en une mnllitnde de peuplades qui obéissent à des chefs indépendants, et sont presque constamment en guerre les unes contre les autres. « Plus qu'aucun autre peuple polynésien, ils sont adonnés à l'horrible coutume de manger ^leurs prisonniers après le C(iml)al, et ils paraissent ^ attacher une idée religieuse qui va jusrprà faire désii:er cet honneur aux chefs qui succombent dans l'action. » Leurs têtes sont conservées par la dessiccation : ce sont celles qu'on voit assez fréquemment en Europe. »
Après cinq jours de mouillage dans la baie des Iles, r Astrolabe (piilta les côtes orageuses de la Nouvelle-Zélande, pour se diriger vers les parages plus tranquilles de la zone équatoriale. Sa marche fut néanmoins retardée par des calmes et des vents contraires, et ce ne fut que le !20 avril qu'elle se trouva en vue des terres de Tonga-Tabou ou des .\inis. I.;i des bancs de coraux la mirent encore à deux doigts de sa perte, et son séjour dans ces parages fut signalé par degra\esévénem('iils. Le coMunaniianl eut connaissance d'un com|)l(>l de dcseï lion haine pai ini (pielques nialelols. l'our eu pre\euir rexccurKui, il
CATITAINE DIMONT D' l 11 V 1 1. 1.E . ll'.i
lil liàk'i' dans lo plus pi'aiid secret les (M'éparatirs du départ. .Mais le 13 mai, comme tout était disposé, les naturels attaquèrent et enlevèrent à Timproviste huit hommes qui, sous les ordres de IM. Faraguet, étaient allés ramasser du sahle sur le rivage. Cet acte d'hostilité qu'aueun motif ne pouvait justilier, ne s'expliquait que p;ii' leur désir d'avoir parmi eux des Européens.
Deux détachements rnivnt envoyés à terre pour déliArer les prisonniers, mais ils écliouèient. Dans le premier, le caporal Richard, de rinfanlerie de marine, fut tué, et un élève, M. Dudemaine, grièvement blessé. Enfin Dnmont d'Urville dut aller s'embosser devant Mafango, village sarre qui renfermait les tombeaux des chefs et les temples dédiés au\ divinités du pays. Ce village était protégé par des fortifications assez bien construites, et les insulaires y soutinrent un siège de plusieurs jours a\ant de se décider à rendre leurs captifs. Deux de ces derniers, nommés Reboul et Simonnet, restèrent seuls dans l'île, mais de leur prupi-e ^(llllnlé.
Enfin, \e "lH mai, 1' isirolahc pu! (|uiller rarclii • pel des Amis, ddiil le nom n'axail eli' pnur elle qu'une triste ironie, el le ;25 elle signala les plus méridionales des îles Vili ou Fidji. La reconnaissance de cet archipel fut très-pi'uiltle, et dura dix-
120 VOYAGES ET DÉCÔt VEUTES.
liiiil jours. Échappée à cette périlleuse navigation, la corvette lit voile, sur une mer ouverte et sûre, vers les Nouvelles-Hébrides. On fit ensuite la reconnaissance des îles Loyally, des îles Laufihau , et l'on se rendit au havre Carteret (Nou\elle-lrlan(le), oîi l'expédition s'arrêta du ."i au lï) juillol. l.e l'.t, on commença la reconnaissance de la côte méridionale de la Nouvelle -Bretagne, reconnaissance qui fui terminée le2 août. Dumont d'Urville franchit ensuite le détroit de Dampier, et entreprit l'exploration de toute la côte de la Nouvelle-tJuinée comprise entre ce détroit et la haie de Geelvink. Ce travail important s'accomplil de la manière la plus satisfaisante, grâce à un tem[)s des plus favorables. Lorsqu'il fut terminé, l'Aslrohilir vint prcndic au havre Doreï le mouillage qu'elle avait occupé trois ans auparavant, sous le commandement de M. l)u[ierrey.
Nous extrairons encore (piehpies passages des intéressantes notions recueillies par Dumont d l'rville sur cette partie de la Nouvellc-tîuinée.
Le liavre Doi'eï est siluT' au midi du cap de 3Iamori , (|ui foruic la poiiilc occideiilale la plus extérieure de l'enlree de la grande baie de Geehink. Tous ses environs sont envahis |)ar des forêts qui oui poussé sui' nu sol madrepoi'i(pie eu peule Irèsdunee... Les terres cultivées ne eonimenceul qu aux
CAIMTVINE DUMONT D'L It V I LLH. 12)
villages, el s'éUMidoiiL loiil le long de la rive seplentrioiiale du canal. La terre est d'une nature si riche, qu'il suflirait de la remuei' et d'arracher les mauvaises herbes pour obtenir les plus al)ondantes récoltes. Mais les Papous sont aussi paresseux que peu intelligents en fait de culluic, et les plantes alimentaires sont le plus souvent étouffées par les plantes parasites.
Les habitants de Doreï semblpiil proNonir d'origines très-mélangées, et le caractère de leur physionomie varie à l'infini. Toidefois M. d'rrvillc a cru reconnaître que toutes ces variétés devaient se rapporter à trois nuances principales : l'une qu'il nomme Papoue, du nom (jn'elle porte habituellement dans le pays; l'autre formée de métis tenant pliis ou moins de la race malaise ou polynésienne; une troisième enfin, (|u'il th'signe sous le nom d'Harfour qu'elle a reçu depuis longtenq)s dans les îles IMoluques.
Les Papous proprement dits sont des hommes à la laillo moyenne, sveltc el dégagée, et au corps et aii\ membres grêles. Ils nul le visage ovale, la physionomie agréable, les pommettes légèrement saillantes, la bouche petite, les lèvres assez minces, le nez bien dessiné. Leur peau, douce, lisse, est d'un brun foncé. Leur barbe est rare; leurs clieveux sont
crépus; mais c'est rii;il)itucle de les friser conlimiellemeiit qui leur donne cet air éhoiirifle, et charge les têtes des Papous de ces énormes crinières dont l'aspect frappa d'abord si vivement les premiers navigateurs européens. Cette race paraît être d'un caractère timide et peu entreprenant; elle a fi\é sa résidence sui' les bords de la mer, où elle habite de longues cabanes en bois, élevées sui' des pienx enfoncés dans le sable et plongeant dans les eaux mêmes de l'Océan. Elle forme à la Nouvelle- Guinée la masse du peuple. Dumont d'irville n'a point vu, parmi les Papous, d'individus possédant sur les autres une autorité réelle. Ils ne savent que quelques mots de la langue malaise, et parlent le papoua, qui en dilîère essentiellement.
Mélangés avec ces Papous, vivent des hommes plus i)etits, trapus, d'une constitulion |ilus\igoureuse et d'une physionomie (oui aiilic Ils (uit la face aplatie, anguleuse, presque carrée, les jjommetles saillantes, les traits heurtés, la bouche glande, les lèvres épaisses, le nez épate. Leiii' peau ("s( rude, et sa nuance \ariedu brun-noir des Papous et des llailours jus(pi'au tim simplement basané (les Malais. Au lien de se coitVer comme les Papous, la plu|)arl se eoiileiilenl de l'clexer leurs clK'venx en chignon, ou de lescouxrir d'un morceau d'étotre
capitum: dimom uiiuille. ^23
011 manière de tnrliaii. .M. il I ixilli' \()il en en\ des Iiyl)rides provcnanl du ciDiseiiienl des Malais avec les Papous, c'esl-à-dire de l;i race jaune avec la race noire. Cette partie de la [topulation constitue la classe aristocratique. C'est d'elle seule que sortent non-seulement les koranos , les capitans, les rajax, mais aussi les véritables négociants. Leur ton de supériorité se manifeste dans tous leurs rapports avec les hommes des autres classes, et presque tous parlent le malais avec facilité.
La Iroisième variété, beaucoup moins nombreuse (juc les précédentes, se compose d'hommes de petite taille, apiles et vigoureux, an\ traits sauvages, au teint couleur de suie, aux membres grêles, et se rapprochant beaucoup du tyj)e des Australiens , des Néo-Calédoniens, et, en général, des nègres océaniens. Ils se tatouent par incision, vont nus ou à peine vêtus, et laissent flotter au Ncnt leur chevelure inculte, ou se contentent de la turtiller en mèches, comme les autres insulaires de l'océan Paciliciue. Dumont d'Urville ne doulail pas (pie ce ne fussent là les véritables indigènes, les plus anciens habitants du pays. Il ajoute:
f( Les habitants de Doreï sont distrii)ués dans (]uatre villages situés an bord do l'eau. Chaque villairo renferme do huit ;i (iiiinze maisons établies
sur des pieux. Onelques-unes de ces maisons contiennent une double ran^a'C de cellules distinctes, et reçoivent plusieurs familles. Les édifices, entièrement construits en bois grossièrement travaillé, sont percés à jour de foutes parts, et souvent tremblent sous les pas... Ces peuples fabriquent des nattes en feuilles de bananier, (|u'ils teignent des plus brillantes couleurs et qu'ils ornent de franges artislement découpées. Leurs femmes travaillent une poterie grossière qui suiTit à leui's besoins bornés. Leurs armes habituelles sont lare et les flèches, dont ils se servent avec dextérité, la lance et un bouclier long et étroit; en outre, chacun d'eux possède un couperet, diiu acier fortement trempé, nommé jx/rani/ en langue malaise, et qui leur sert à la fois d'arme et d'instrument tranchant pour les besoins de la vie. Aussi ces sauvages ne faisaient -ils que très-peu de cas de nos couteaux, et même de nos meilleures haches.
« Leur nourriture consiste principalement en chair de loituc, pain de sagou , poissons, (■(xpiillages, cl dans les fruits (>t racines cpu' leur sol produit axec prolusion. Ils ont tous adopté l'usage de màcliei' le bétel mclangi' a\ec l'an'k et la clianx. Le lîava (boisson parlicnlicrc au\ peiqjlades [xilynesiennes, ohleniie pai' la feiinentatidn des racines
imiiiiiiiiiiitiiitiiiiiiiiiiiiiiiiia'
liliiëi
lllilljiilliliiilliiiiiiliiiiâiffli
CAriTAINE DUMOM 1)' 1 li VI LIE. -12")
d'une sorte de poivre) leur est iiicomiii, et on ne leur connaît aucune liijiieur enivrante, bien quils aient du penchant pour toutes les boissons spiritueuses. »
Naturellement défiants, les Papous n'admettent les Européens dans leurs cases qu'avec une extrême défiance, en sorte que Dumont d'Urville n'a pu donner aucun détail sur leurs habitudes domestiques. Il garde le même silence sur leurs cérémonies religieuses et sur la forme de leur gouvernement, n'ayant pu se livrer, sur ce double sujet, qu'à de simples conjectures.
Partie de Doreï le 6 septembre, VAslrolabe arriva le 25 à Amboine, où elle demeura jusqu'au 10 octobre pour se ravitailler et laisser reposer l'équipage. Le 17 décembre, elle doublait l'Ile-aux-Perdrix et pénétrait dans le canal d'Entrecasteaux. Dumont d'Urville se proposait, après une relâche de quelques jours à Hobart-Tovvn , de se rendre à la Nouvelle-Zélande, pour occuper la côte occidentale d'Ika-na-Mawi. Mais comme il arrivai! à la capitalo de la Tasmanie (Terre de Diémen), un pilote anglais, qui était monté à bord pour conduire le navire au mouillage, lui demanda dans la conversation s'il avait eu des nouvelles de la Pérouse. Sur la réponse négative du commandant, le pilote
iH> VOYACES ET DÉCOUVERTES.
lui apprit d'une manière confuse que le capitaine d un luuire anglais avait trouvé récemment les restes du vaisseau de la Pérouse dans une île de l'océan Pacifique, qu'il en avait rapporté des débris, et même ipi'il avait ramené l'un des matelots de cette expédition, Prussien d'origine. Il ajoutait que ce capitaine marchand, renvoyé par le gouverneur du Bengale poui' aller chercher les autres iiaulVages, avait touché à Hobarl-Tcnvn six mois avant l'arrivée de VsUtrolnbe, el que le Prussien en question se trouvait encore à son bord.
(]e l'écit, cpii n'avait d'abord semblé à M. d'Urville qu'un eonle lait à plaisir, lui fut confirmé d'une manière plus explicite par un officier anglais, M. Kelly, (pii accompagnait le pilote. Il apprit de cet ofiicier que le capitaine marchand, nommé Dillon, avait elîectivement trouvé à Tikopia (ai'chipel du Saint-Esprit) des renseignemeuts assurés sur le naufrage de la Pérouse à Yanikoro (archipel de Santa -Cruz), et (pi'il avait rapporte une poignée d'épée qu'il supposai! avoir apparteini à l'inlorluné navigateur. A son arrivée à Calcutta, M. Dillim avait fait son rapport au gouvernement de la colonie, et celui-ci l'avitil renvoyé avec un navire armé aux frais de la Cdiupagnie des Iruh's, afin de visiter le lieu même du naufrage, et de recueillir
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les Français (|iii pniiiiaieiil avoir survécu à la catastrophe.
Sur de tels avis, Dumoiit dlrNille niiésita pas à abaïuidiiiicr ses projets sur la Nouxelle-Zélande, et résolut de se rendre à Yanikoro. Parti de Hobart- Town le i janvier 18:28, il aperçut à l'horizon, le 20 février, l'île de Tikopia. Le lendemain dans raprès-niiiii , trois pirogues approchent et accostent le navire; chacune d'elles est montée par cinq on six insulaires. Dans la première se trouve un Européen : c'est le Prussien Martin Bushart, le dernier survivant des équipages de la Pérouse ! II avait accompagné Dillon à Yanikoro, comme lattestail ini certificat signé du capitaine anglais, et flat('' du 18 décembre précédent. Ayant recueilli tous les renseignements qu'il désirait, Dumont d'L'rville quitta Tikopia, emmenant avec lui, pour l'aider dans ses recherches, deux déserteurs anglais établis depuis neuf mois dans cette île, et qui |)arlaicnt assez bien la langue du pays. Cinq Tikopiens, (pii n'avaient pu retourner à terre quand la corvette avait appareillé, restèrent également à bord. Le 20, la corvette put approcher assez de la côte de Yanikoro pour entrer en relations avec les naturels. Ce ne fut pas sans peine que M. Jacquinot, envoyé par le commandant pour explorer les côtes et interroger
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les habitants, obtint d'eux les indications qu'il désirait. Ces pauvres gens craignaient que les Français ne fussent venus là pour venger la mort de leurs compatriotes. Enfin M. Jacquinot s'avisa de déployer à leurs yeux un morceau de drap rouge. A cette vue, l'un d'eux sauta sur-le-champ dans le canul, oll'rant, en échange de la précieuse étofl'e, de conduire les explorateurs sur le lieu même du sinistre.
« La chaîne de récifs fjui, d'après le rapport de M. Jacquinot, forme, à la distance de deux à trois milles au large , comme une immense ceinture autour de Vanikoro, cette chaîne, près de Païou et devant un lieu nommé Ambi, se rapproche beaucoup de la côle, dont elle n'est guère alors éloignée que d'un mille. Ce fut là, dans une espèce de coupée, au travers des brisants, que le sauvage arrêta le canot et fit signe aux Français de regarder au fond de l'eau. En ell'et , à la profondeur de quatre à cinq mètres, ils distinguèrent bientôt , disséminés çà ri là et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et diveis autres objets, surtout de nombreuses plaques de plomb. A ce spectacle, tous leurs doutes furent dissipés; ils restèrent convaincus que les tristes débris qui frapi)aienl leurs veux étaient les derniers témoins du désastre
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des navires de la Pérouse... La disposition des ancres faisait pr(''sumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que les deux antres avaient pu être mouillées.
« L'aspect des lieux donnait eiilln à croire que le navire, ayant tenté de sinlidduire au dedans des récifs par une espèce de passe, avait échoué et n'avait pu se dégager de cette position qui lui était devenue fatale. Suivant le récit de quelques sauvages, ce navire aurait été celui dont l'équipage avait pu se sauver à Païou , et y construire un petit bâtiment, tandis que l'autre aurait échoué en dehors du récif, où il se serait tout à fait perdu.
« MM. Jacquinot et Lottin avaient acheté des naturels plusieurs objets parmi lesquels les plus remarquables étaient un croc de capon (grosse poulie) , un bout de chaîne de paratonnerre , une mesure à poudre en cuivre, un pied d'instrument ou de for! chandelier, aussi en cuivre, un vase cubique du même métal, doublé en plomb, et enfin un saumon de fer pesant loO kilogrammes. » On retira ensuite (lu fond de la mer plusieurs autres objets, savoir: une ancre de 900 kilogrammes, fortement oxydée et recouverte d'une couelie de coraux ; un canon en fonte, dans le même état; im pierrier en l)ronze
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et une espingole en cuivre, beaucoup mieux conservés, el portant, sur les tourillons, leurs numéros d'ordre et de poids; un saumon de plonii), une grande plaque de même métal, des fragments de porcelaine , etc. On avait en outre acheté à Nama les débris d'une bouilloire.
Le naufrage des deux frégates de la Pérouse. (l'Astrolabe et la Boussole) , sur les récifs de Vanikoro, était donc un fait désormais incontestable, et ce n'était pas une gloire médiocre pour Dumont d'L'rville d'être parvenu, au prix de tant de fatigues, de dangers et de patience, à déchirer enfin le voile funèbre qui enveloppait depuis un demi-siècle la destinée de sou illustre devancier. Il soumit à ses compagnons de voyage son projet d'élever à la Pérouse un monument modeste, dit-il, mais (jui sufln^ait du moins à attester le passage de la m nivelle Astrolabe à Vanikoro, les efforts de ceux (pii la montaient et l'amertume de leurs regrets, en attendant que la France pût un jour en élever un plus durable et plus digne d'elle.
Cette proposition fut accueillie, f)n le pense bien, avec empressement. On construisit donc sur la côte, au fond du mouillage, un prisme quadrangulaire en pierres, haul de deux mètres et surmonlé d'une pyramide de même hauteur. Sur la face cpii regarde
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l;i iiit'i', on li\a une plaquf de plonil) avec cetio inscriplidii :