A LA RECHERCHE DE SIR JOHN FRANKLIN ET DE SES COMPAGNONS
Départ d'Aberdeen. — Hivernage dans les glaces. — Tempête. — Retour dans le Groënland. — Entrée dans la baie de Melville. — Communication avec les indigènes du eap Warrander. — Arrivée à l'île Beechey. — Inscription à la mémoire de sir John Franklin et de ses compagnons. — Le détroit de Bellot. — Second hivernage. — Les premières recherches. — Communication avec les Esquimaux. — "Village de neige. — Informations données par les Esquimaux.
— Arrivée au cap Herschell. — Le lieutenant Hobson. — Il trouve des traces de l'expédition de Franklin. — Découverte d'un cairn contenant le rapport de l'expédition perdue. — Découverte d'un canot., — Arrivée à la pointe Victory.
— Retour au vaisseau. — Séjour au port Kennedy. — Mort de l'ingénieur ^ George Rrands. — Les voyageurs parviennent à gagner la pointe de la Fury. —
Arrivée à Godhaven. — Retour en Angleterre.
Le récit qui va suivre de la mission confiée par la noble veuve de sir John Franklin au capitaine Mac-Glintock, et si dignement remplie par lui, est la traduction fidèle de ses rapports à l'amirauté et à la Société royale de géographie de Londres.
« Partis d'Aberdeen le 1" juillet 1857, nous étions le 6 août suivant à Uppernavick, le plus septentrional des établissements danois dans le Groënland. Je m'y procurai
trente-cinq chiens de trait et deux conducteurs esquimaux, auxiliaires indispensables de nos futures recherches. En effet, l'espace de terre et de mer laissé inexploré à l'ouest, et enfin celui qu'avaient exploré au sud Rae et Anderson , espace que j'avais le projet de sillonner en tout sens, ne pouvaient guère, comme la suite me le prouva, être parcourus qu'en traîneau.
« Le 18 août, nous nous trouvions à mi-chemin de la baie de Melville au détroit de Lancastre, quand tout à coup, cernés par une immense accumulation de glaces en dérive, nous nous vîmes condamnés à passer l'hiver au milieu du plus vaste champ de glaces flottantes dont j'aie entendu parler dans ma carrière de marin. Incapable de gagner un rivage quelconque ou d'établir un observatoire fixe sur la surface mobile de l'immense radeau qui nous entraînait, nous fûmes réduits à l'étude des vents et des courants dont nous étions les jouets. Contrairement à une théorie récente (celle du lieutenant Maury), nous reconnûmes que l'influence atmosphérique était plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, et nous ne pûmes' saisir le moindre indice du contre -courant sous -marin qui devrait porter au nord. Au contraire, de hautes montagnes de glace qui, suivant cette théorie, auraient dû marcher en sens inverse du Fox, dérivèrent en lui tenant une compagnie plus fidèle que rassurante, depuis 75° 30' jusqu'au cercle arctique.
« Pendant l'hiver, les forces élastiques des couches marines ouvrirent souvent de longues crevasses ou chenaux dans la voûte sohdifiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace se produisaient si violemment, que parfois de longues files de glaçons étaient projetées, comme par l'effet d'une mine, à plusieurs pieds en l'air, et formaient de véritables chaussées de chaque côté des
crevasses d'où elles étaient sorties. Heureusement pour le Fox qu'il ne se trouva jamais dans l'axe même d'un de ces soulèvements, bien que quelques-uns d'entre eux eussent lieu à une cinquantaine de mètres de nous. Pendant notre hivernage, nous nous procurâmes, dans ces sortes de chenaux d'eau ouverte, environ soixante -dix phoques, qui nous fournirent de la nourriture pour nos chiens et de l'huile pour nos lampes.
« Nous ne retrouvâmes notre liberté que le 25 avril seulement, par 63° 30' de latitude, au milieu de circonstances dont tous les hommes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête s'éleva au sud-est: l'Océan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa croûte flottante, et, lançant dans un désordre semblable au chaos les masses désagrégées du champ de glace , menaça vingt fois de broyer le Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de notre salut qu'à la Providence d'abord, puis à l'excellence de notre machine motrice et à la forme de notre étrave, taillée en coin.
« Redevenus maîtres de nos mouvements, nous n'eûmes rien de plus pressé que de revenir vers les établissements du Groenland, dans l'espoir de nous y procurer des provisions fraîches. Mais la pénurie qui règne à cette époque de l'année dans ces petites colonies, obligées de compter sur la mère patrie pour leur propre approvisionnement, ne nous permit pas d'en tirer de grandes ressources, malgré toute la bonne volonté et les prévenances des résidents danois.
«Après avoir visité successivement Holsteinbourg, Godhaven et Uppernavick, nous entrâmes dans la baie de Melville au commencement de juin, et nous doublâmes le cap York le 26; là nous nous mîmes en communication avec
les indigènes. Ils reconnurent immédiatement M. Petersen, notre interprète, dont ils avaient fait la connaissance lors du passage de l'Advance, expédiée par M. Grinnel, sous les ordres du docteur Kane.
« En réponse à nos questions sur Hans (l'Esquimau conducteur de chiens dont parle la relation du docteur Kane, et qui déserta V Advance en 1854), ils nous dirent qu'il résidait au Wliale-Sound. S'il eût été là, je l'aurais embarqué avec grand plaisir, attendu que depuis fort longtemps, diton, son désir est de revenir dans le Groenland méridional.
« Le 12 juillet, je communiquai avec les indigènes du cap Warrander, près du cap Harsburg; ils n'avaient vu aucun vaisseau depuis la visite du Phœnix, en 1854; aucun naufrage n'avait eu lieu sur leurs côtes.
« Nous ne pûmes arriver à l'entrée de Pond avant le 27 juillet, par suite de la quantité extraordinaire de glaces accumulées dans la partie nord de la baie de Baffm , et qui , depuis notre départ d'Holsteinbourg, gênait considérablement notre marche. Sans l'aide de la vapeur, nous n'aurions pu nous en dégager. Nous ne trouvâmes là qu'une vieille femme et un jeune garçon, qui nous servirent de pilotes jusqu'à leur village, situé à vingt- cinq milles dans l'intérieur du passage. Là, sur la mousse humide d'une profonde ravine entourée de tous côtés par des escarpements de rochers ou de glaciers à pic, s'élevait un groupe de ces tentes de peaux de phoques, qui forment les habitations d'été des Esquimaux.
« Pendant une semaine, nous fûmes continuellement en rapports amicaux avec la population hospitalière de ce point reculé du globe, qui porte le nom, peu euphonique pour une oreille européenne, de Kapawnoklulik, et qui n'est accessible que par la mer. Ce petit clan nomade n'avait au-
cune notion de l'expédition de Franklin, et gardait pourtant un souvenir distinct de trois vaisseaux naufragés à une époque bien antérieure : deux de ces bâtiments me paraissent devoir être la Dexterity etl'Aurora, qui se perdirent en août 1821, à environ soixante-dix à quatre-vingts milles de la passe de Pond. Le troisième vaisseau, maintenant complètement enseveli dans le sable, se trouve à quelques milles à l'est du cap Hay.
« Ces populations communiquent par terre chaque hiver avec les tribus de la péninsule Melville. Elles savaient toutes que les vaisseaux de Parry y avaient passé l'hiver de 1822- 1823, et elles avaient entendu parler de la visite du docteur Rae à Repuise -Bay : elles faisaient la description de son bateau, semblable à notre baleinière, et de son équipage, qui, vivant sous des tentes ou dans des maisons de neige, fumant la pipe, chassant les rennes, etc., avait passé un hiver dans ces régions et n'avait perdu personne.
« Leurs parages, abondants en grands cétacés, sont fréquentés par les baleiniers, chaque fois que l'état de la glace le permet, et nous trouvâmes chez les indigènes une quantité considérable de côtes de baleines et de cornes de narvals, qu'ils étaient fort désireux de changer contre des couteaux, du fil, des scies, des carabines et de la laine. Ils nous tracèrent des cartes grossières de l'entrée de Pond, nous montrant qu'elle conduisait à un large détroit situé à l'ouest du passage du Prince-Régent.
« Nous ne pûmes que regretter qu'aucun de nos baleiniers, de qui nous avions récemment reçu tant de preuves d'amitié , ne se trouvât là pour profiter d'une occasion aussi favorable. Laissant Pond's-Inlet le 6 août, nous arrivâmes au mouillage de l'île Beechey le 11, et nous déposâmes à terre, tout auprès de la stèle funéraire élevée à la mémoire
du noble Français Bellot par les soins de sir John Barrow, la belle table de marbre envoyée dans ce but par lady Franklin, et portant, à la mémoire des équipages de l'Érèbe et de la Terreur, une inscription que nous reproduisons textuellement :