‹ Voyages et découvertes outre-mer au XIXe siècleChapitre 4 sur 34 · PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE DUMONT D'URVILLE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE DUMONT D'URVILLE

Notice biographique sur Dûment d'Urville. — Importance du premier voyage de l'Astrolabe. — Départ. — Début du voyage, — Dangers courus dans la Passe des Français. — Deux intrus à bord. — Rangui, fils de Tekoke. — Un singulier passeport. — Un autre Rangui; ses exploits, sa jactance. — Une scène de comédie dans une pirogue. — La Nouvelle-Zélande et ses habitants. — L'archipel des Amis. — Complot à bord. — Enlèvement de matelots français par les sauvages. — Siège d'un village. — Deux déserteurs. — La Nouvelle-Guinée. — Le havre Doreï. — Les naturels : Papous , Métis et Harfours. — Industrie et mœurs de ces insulaires. — Découverte des restes du naufrage de la Pérouse. — Monument élevé dans l'île Vanikoro à la mémoire de la Pérouse et de ses compagnons. — Fin du voyage. — Retour.

Jules-Sébastien-Gésar Dumont d'Urville, né, le 23 mai 1790, à Gondé-sur-Noireau (Calvados), et qui périt si malheureusement avec sa femme et son fils dans la trop fameuse catastrophe arrivée le 8 mai 1842 sur le chemin de fer de Paris à Versailles (rive gauche), est regardé avec raison comme une des gloires de la France et comme le plus grand navigateur de ce siècle. Entré dans la marine impériale avec le titre d'aspirant, au mois de mai 1807,

il commença sa carrière maritime en 1814, à bord de la Ville-de-Marseille , qui ramenait de Sicile en France la famille d'Orléans, et, par une singulière coïncidence, ce fut lui qui, après la révolution de 1830, fut chargé, par le gouvernement de Louis - Philippe , de conduire Charles X en exil. Sa carrière ne fut, du reste, nullement politique. En 1818, il accompagna le capitaine Gautier, chargé du relèvement des côtes de la Méditerranée et de la mer Noire. Quatre ans plus tard, il fit, comme lieutenant en premier, à bord de la corvette la Coquille, partie de l'expédition dirigée par le capitaine Duperrey. Cette expédition, à laquelle, faute d'espace, et aussi en raison du peu d'incidents remarquables qu'elle présente, nous n'avons point consacré de notice dans ce volume, ne fut cependant pas sans importance au point de vue scientifique. Elle ne dura pas moins de trois années, consacrées à l'exploration ou à la reconnaissance des îles Malouines, de l'archipel Pomotou , de Taïti , de Waïghiou , de la Nouvelle-Zélande, de Routouma, des îles Gilbert, Mulgrave, Marshall, Ouatan, Duperrey, d'Urville, Hagobu, de la Nouvelle -Guinée, etc. Dumont d'Urville dirigea lui-même successivement deux autres expéditions, qui resteront à jamais mémorables dans les fastes de la marine française : l'une, à bord de la corvette l'Astrolabe, de 1826 à 1829; l'autre, de 1837 à 1840, sur le même navire, ayant pour conserve une autre corvette, la Zélée. Ce fut deux ans après son retour de ce second voyage que l'illustre marin , qui avait parcouru le monde et bravé tant de périls, accompli tant d'héroïques travaux, alla mourir misérablement, d'une mort horible, dans une vulgaire promenade à quelques kilomètres de Paris. Il avait alors le grade de contre -amiral, et n'était âgé que de cinquante-deux ans.

Le premier voyage de circumnavigation accompli par Dumont d'Urville est, dit M. Albert Montémont, un des plus importants qui aient été accomplis pendant les trente premières années du xix" siècle. Outre l'honneur d'avoir découvert les restes du naufrage de la Pérouse , d'Urville a su combler, dans ses nombreuses et périlleuses explorations, une foule de vides qui existaient encore sur les cartes du grand Océan. Il a exploré le premier toute la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée, dans une étendue de plus de quatre cents lieues; il a de même exploré, avec plus de détails que n'en avait donné le capitaine Gook, environ la moitié du littoral de la Nouvelle-Zélande, dans un développement de trois cent soixante lieues. Il a fait la reconnaissance de la plus grande partie des îles Viti, vulgairement appelées Fidji, renfermant plus de cent îles ou îlots, jusqu'alors imparfaitement connus; il a exploré les îles Loyalty, dont l'existence était alors très douteuse ; il a relevé la partie méridionale de la Nouvelle- Bretagne dans une étendue de cent lieues environ ; enfin il a exécuté diverses reconnaissances aux îles Garolines, sur les côtes de la Nouvelle -Hollande et dans les îles Moluques.

« Voilà pour la géographie. Quant aux sciences naturelles , les richesses rapportées par Dumont d'Urville et ses dignes compagnons de voyage ont surpassé l'attente de l'Institut de France; et, suivant le rapport du célèbre Guvier, les diverses collections de la corvette l'Astrolabe, montée par ces nouveaux Argonautes de la science, ont été plus considérables qu'il n'en avait été formé jusqu'à ce jour. L'administration du jardin des Plantes s'est même trouvée dans l'embarras pour les classer. »

L'expédition de l'Astrolabe offre donc, au point de vue

de Vhistoire de la Terre, un immense intérêt. Mais cet intérêt même , éminemment sérieux , — et qu'on pourrait presque appeler austère, car il se rattache surtout aux préoccupations toutes scientifiques du chef de l'entreprise et des hommes éminents qui le secondèrent dans ses travaux, — s'éloigne, à beaucoup d'égards, du but que nous nous sommes proposé d'atteindre en composant ce livre. L'étendue même de la relation détaillée d'une si grande entreprise nous interdit toute prétention de la faire connaître dans son ensemble, et nous fait une loi de n'en rappeler, dans la présente notice , que les épisodes les plus propres à captiver l'attention de nos lecteurs.

Dumont d'Urville reçut, au mois de décembre 1825, sa lettre de commandement, avec les instructions du gouvernement et de l'Académie des sciences. Autorisé à choisir les personnes qui devaient l'accompagner, il désigna , comme naturalistes, MM. Quoy, Gaymard et Lesson, et comme dessinateur M. de Sainson. Selon le désir qu'il en avait témoigné, il prit, pour son expédition, la corvette la Coquille , sur laquelle il avait déjà fait le tour du monde sous les ordres de M. Duperrey, mais qui reçut, en mémoire de la Pérouse, le nom de V Astrolabe. Tous les préparatifs, qui durèrent près de quatre mois, étant terminés, V Astrolabe mit sous voiles à Toulon, le 22 avril 1826; mais, retenue longtemps par des vents contraires, elle ne put passer le détroit de Gibraltar que le 6 juin. Le 20 juillet, la ligne fut franchie avec les cérémonies d'usage, et le 31 du même mois Martin -Vaz et la Trinité furent signalées. Mais depuis ces îlots jusqu'à la Nouvelle- Hollande on n'aperçut aucune terre : la corvette avait doublé le Gap sans s'y arrêter, et lorsque, le 7 octobre, elle jeta l'ancre à l'entrée du Port-du-Roi-Georges, les

navigateurs avaient passé à la mer cent huit jours consécutifs, dont la moitié par des temps affreux « et des mers assommantes » .

Après quelques jours d'un repos nécessaire, ils commencèrent l'exploration attentive d'une grande partie des côtes de la Nouvelle -Hollande, et notamment des contrées qui avoisinent les établissements fondés par les Anglais. Enfin, le 19 décembre 1826, au matin, l'Astrolabe quitta Sydney pour se rendre à la Nouvelle-Zélande, qu'elle n'aperçut que le 20 janvier 1827, contrariée qu'elle fut, dans sa traversée, par le mauvais temps. Elle ne tarda pas à s'engager dans le détroit de Gook, et, après avoir doublé un banc dangereux, elle pénétra dans la baie de Tasman, beaucoup plus vaste que Gook ne l'avait supposée, puisque la corvette y vogua à pleines voiles pendant trois jours entiers pour en explorer les bords.

Après une relâche de huit jours dans un havre qui reçut le nom d'Anse de l'Astrolabe, la corvette appareilla, et, poussée par une faible brise du nord-ouest, elle gouverna vers la côte orientale de la baie de Tasman, sur une coupée qui offrait une communication avec la baie de l'Amirauté. Là elle failHt plusieurs fois se briser sur des récifs ; le 28 même, lorsque la passe était franchie, elle toucha deux fois. « Le premier choc fut léger, dit Dumont d'Urville ; mais la seconde fois , un craquement lugubre et général , accompagné d'une secousse prolongée, d'une pause sensible dans la marche du navire , et d'une forte inclinaison sur bâbord, pouvait justement faire redouter qu'elle ne restât sur la roche et qu'elle ne s'y défonçât. L'équipage , en ce moment, poussa involontairement un cri d'épouvante. Ce n'est rien, nous sommes parés! m'écriai-je à haute voix pour le rassurer. En effet, le courant, continuant

d'entraîner le navire, l'empêcha de rester sur la roche fatale... Nous en fûmes quittes pour quelques fragments de la contre-coquille que le choc détacha, et qui vinrent flotter dans le remous du navire. Pour consacrer le souvenir du passage de V Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de Passe des Français. »

Le 30 janvier, à midi, comme on était, par un beau temps et une mer calme, en vue de la côte d'Ika-Na-Mawi, au nord de la Nouvelle-Zélande , une pirogue s'approcha du bord. Elle était montée par six insulaires, qui, sur l'invitation du commandant, accostèrent hardiment et montèrent sur le pont, non toutefois sans s'être assurés qu'il n'y avait pas de Zélandais à bord. Leur chef demanda même la permission d'y rester, et Dumont d'Urville y consentit, pensant que ce n'était que pour quelques instants ; mais il fut fort étonné de voir, au bout d'une heure, la pirogue s'éloigner avec quatre hommes seulement. Deux restaient à bord : c'était le chef, nommé Tehi-Nouï , raugalira et même ariki, c'est-à-dire chef et grand prêtre de son canton, et un jeune homme, nommé Hoki-Hore, qui, par affection, s'était attaché à la fortune de son maître. Le premier, malgré les observations qui lui avaient été faites, avait paru d'abord décidé à aller partout où la corvette le conduirait. Il ne put cependant retenir ses larmes lorsque ses compagnons lui donnèrent en se retirant le salut d'usage (le frottement du nez). Il paraissait âgé de trente à trentedeux ans. Son visage et sa stature étaient assez nobles. Il avait un air de dignité mêlé de tristesse. Son compagnon, d'une physionomie plus agréable , semblait plus insouciant et plus gai.

Les deux nouveaux venus conservèrent assez bien pendant quelques jours leur bonne humeur, et semblèrent

disposés à aller au bout du monde ; cependant ils laissaient voir de temps en temps la crainte , qu'ils avaient au fond, qu'on ne fût tenté de les manger. Quand le navire eut doublé le cap Palliser, et que leur terre natale eut disparu à leurs yeux, ils tombèrent dans une mélancolie sombre qui finit par tourner au désespoir; Tehi-Nouï se lamentait de la manière la plus piteuse, sans souci de son rang et de sa dignité , et ce fut un singulier spectacle pour les Français de voir ce sauvage , qui sans doute sur un champ de bataille eût affronté la mort avec intrépidité , se laisser ainsi vaincre par la douleur, pleurer et gémir comme un enfant.

Enfin, au bout de quinze jours, des insulaires de Houa- Houa (Tologa) étant venus à leur tour visiter la corvette, Tehi-Nouï et Hoki-Hore se décidèrent à s'en aller avec eux.

Le 22 février, l'Astrolabe jeta l'ancre dans la baie de Wangaroa. Aussitôt une pirogue de guerre se détacha du fond de la baie et s'approcha rapidement du navire. Tous ceux qui la montaient avaient le costume des naturels du pays, à l'exception d'un seul, qui portait des vêtements européens. On le prit d'abord pour quelque déserteur réfugié parmi les sauvages ; mais lorsqu'il fut monté sur le pont, on reconnut bien à son visage tatoué que c'était un véritable insulaire. Bientôt, au moyen d'un langage mianglais mi-zélandais aidé de gestes expressifs, M. d'Urville apprit que son hôte se nommait Rangui. Il était fils de Tekoke, premier chef de la tribu de Pahia, sur la baie des Iles, que la Coquille avait visitée quatre ans auparavant, et il se disait avec orgueil compagnon de Pomaré, personnage fameux dans les fastes de la Nouvelle-Zélande; il avait résidé quelques instants au Port-Jackson, d'où il avait rap-

porté son costume et ses manières semi- européennes. « Pour achever de me convaincre , dit Dumont d'Urville , il déploya avec beaucoup de gravité un chiffon de papier, que je pris d'abord pour quelque certificat de capitaine baleinier. En effet, c'était bien un certificat, mais au nom de deux individus de Sydney, qui attestaient avoir hébergé Rangui quelques jours chez eux, ajoutant que celui-ci avait promis en retour de leur envoyer des lances, des coquilles et autres objets curieux de son pays. Ces deux messieurs invitaient en conséquence tous les capitaines entre les mains desquels ce papier viendrait à tomber, à rappeler soigneusement cette promesse au porteur. Cette plaisante invitation m'amusa beaucoup, et je pensai que ceux qui la verraient songeraient à en tirer parti pour eux-mêmes plutôt que pour les deux habitants de Port-Jackson. Je remis, du reste , à Rangui son écrit d'un air très sérieux , comme si sa teneur m'eût donné d'utiles renseignements sur son compte , et il me parut très satisfait. . .

« Le 26 février, la corvette était en calme plat dans la baie de Shouraki, quand trois pirogues que nous observions depuis longtemps, et qui étaient parties de la plage du sud, arrivèrent le long du bord. Rientôt j'appris qu'elles appartenaient à Rangui, chef puissant de cette côte (c'était un autre que celui qui a été nommé plus haut). Rangui luimême, revêtu d'une tunique écossaise, se trouvait sur la plus grande de ces embarcations. D'après mon invitation, il monta à bord sur-le-champ et sans défiance, s'avança vers moi d'un pas grave et assuré , et me proposa le salut d'usage. J'exigeai que tous les guerriers restassent dans leurs pirogues, et je ne permis qu'à lui et à son frère et compagnon d'armes, Tawiti, de monter sur la corvette; ce qui ne parut lui causer aucune répugnance.

« Rangui, dont la taille atteignait un mètre quatre-vingthuit centimètres, était un fort bel homme, dans toute l'étendue du terme ; sa démarche était noble et imposante , et les traits de son visage , quoique ornés de sillons nombreux, marque de son rang, respiraient un air remarquable de calme, de confiance et de dignité. Nous ne tardâmes pas à être ensemble le mieux du monde, et, dans le cours de la longue conversation qui eut lieu entre lui et moi , voici les principaux renseignements que je pus saisir.

« Les naturels de Shouraki se trouvent en guerre continuelle avec les peuples du nord, qui viennent chaque année ravager leur territoire : les armes à feu donnent à ceux-ci un immense avantage. Rangui témoignait le plus vif désir d'en obtenir pour sa tribu. — Un an s'était à peine écoulé depuis qu'il avait combattu à coups de fusil le redoutable Pomaré. Après avoir échangé plusieurs balles, Pomaré avait enfin succombé ; comme de coutume , son corps avait été dévoré sur le champ de bataille ; et sa tête , préparée en moko • mokaï , était conservée dans le pâ de Waï-Kato, principale forteresse de la ligue des peuples de la baie de Shouraki. Je pouvais en devenir maître pour quelques livres de poudre ; il ne s'agissait que d'attendre quatre à cinq jours, temps rigoureusement nécessaire pour envoyer un messager chercher cette tête à Waï-Kato. Cette proposition était assurément séduisante pour moi : j'aurais été jaloux de rapporter en Europe les dépouilles d'un guerrier devenu si fameux dans les guerres antarctiques ; malheureusement l'exploration de la Nouvelle-Zélande n'était, pour la campagne, qu'une opération du second ordre , et mes instructions me prescrivaient de me rendre entre les tropiques.

« Rangui et Tawiti, empressés de satisfaire à mes questions, me donnèrent en outre les noms des districts, des canaux et des îles dont nous étions environnés... Rangui déjeuna avec nous, et se comporta convenablement à table; puis il renvoya tous ses gens à terre avec leurs pirogues, et resta seul avec Tawiti. Après déjeuner, il me donna une foule de détails sur le pays, sur les habitants, sur les guerres qui les divisent ; il ne manqua pas de répéter plusieurs fois avec emphase qu'il avait tué et mangé Pomaré , montrant avec orgueil sa tunique écossaise, comme trophée de sa victoire, exuvias indutus Achillis... A l'entendre, il préparait le même sort à Shongui, autre chef redouté. Cependant, quand je vins par hasard à lui parler de son homonyme, la jactance de mon héros diminua tout à coup, pour faire place à une inquiétude très marquée, et qui avait quelque chose de comique. Il s'informa à plusieurs reprises des forces de cet adversaire, de ses projets, et il demanda plus de vingt fois de suite s'il n'allait pas arriver incessamment. Tout annonçait que cette nouvelle l'agitait cruellement, et qu'il était tourmenté de savoir ses ennemis si près de lui.

« A l'instant même où les chefs s'embarquaient dans leurs pirogues, il arriva une petite aventure propre à faire connaître le caractère de ces peuples. Pendant tout le temps qu'ils étaient restés à bord, Rangui et les autres chefs s'étaient comportés avec beaucoup de décence ; leurs sujets mêmes avaient commercé le long du bord avec une bonne foi digne d'éloges. Gomme je mettais à la voile , on vint m'avertir qu'un des naturels venait d'enlever un plomb de sonde laissé négligemment à la traîne, dans le portehaubans. Pris sur le fait, cet homme rendit son larcin sans aucune résistance , et se hâta de s'esquiver. Alors m'adres-

sant à Rangui, je lui dis à haute voix, et d'un ton sévère, qu'il était indigne d'honnêtes gens de commettre de pareilles actions, et que je châtierais les voleurs sans pitié. Ce reproche et cette menace parurent l'affecter profondément. Il s'excusa en alléguant que ce crime avait été commis, à son insu, par un esclave. Puis il me demanda d'un air soumis si je n'allais pas le punir pour ce fait. Je lui répondis qu'il n'en serait rien pour cette fois, et je lui souhaitai le bonjour amicalement, pour m'occuper uniquement de la manœuvre. Un instant après, le bruit de coups redoublés, accompagnés de cris pitoyables partant de la pirogue de Rangui, attira de nouveau mes regards de ce côté. Alors je vis Rangui et Tawiti frappant sur un manteau qui semblait recouvrir un homme. Mais il me fut facile de voir qu'ils ne frappaient que sur un des bancs de la pirogue. Après avoir joué quelque temps cette farce, la pagaie de Rangui se brisa entre ses mains, l'homme lit semblant de tomber par terre, et Rangui, m'interpellant, me dit qu'il venait d'assommer le voleur, et me demanda si j'étais satisfait. Je répondis affirmativement, riant en moimême de la ruse de ces sauvages, ruse dont, au reste, les exemples ne sont pas rares chez des peuples plus avancés en civilisation... »

Nous empruntons encore à la relation de Dumont d'Urville quelques détails sur la Nouvelle-Zélande et sur ses habitants.

Cette terre, dit- il, par sa grandeur comme par sa nombreuse population, est certainement une des plus importantes de l'océan Austral, malgré sa position reculée vers le sud. Sa température, ni trop chaude ni trop froide, est saine et propre à la culture de toutes les productions d'Europe. Sur plusieurs points, sa végétation , dans laquelle

VOYAGES ET DÉCOUVEHTES

on distingue des fougères en arbre et des dracœnas qui figurent des palmiers, ressemble à celle des tropiques, par son abondance et sa vigueur; et, malgré l'absence des plantes fournissant à l'homme une nourriture abondante, les heureuses influences dont nous venons de parler ont contribué au développement d'une des plus belles races de la Polynésie. En efl'et, les navigateurs ont remarqué qu'en général les Zélandais sont grands , robustes , d'une physionomie agréable, quoiqu'ils la défigurent, surtout les chefs, par un tatouage en incision, dont la disposition ne contribue pas peu à leur faire paraître à tous le nez aquilin ; cette forme cependant, assez commune parmi eux, se joint à l'écartement des narines. Leurs cheveux sont longs et lisses ainsi que leur barbe ; leurs dents sont admirables. Le caractère de la physionomie est aussi varié qu'en Europe, et, pour tout dire en un mot, nous trouvions dans ces insulaires des ressemblances avec celles qu'on nous a transmises de Brutus , de Socrate , etc. La basse classe a des formes plus petites et moins belles ; un petit nombre seulement de ceux qui la composent sont tatoués, privilège qui semble appartenir aux guerriers, et par conséquent aux chefs, qui sont tous guerriers. Il faut voir cet ornement pour juger combien il doit être douloureux à obtenir. Les femmes sont loin d'approcher des hommes en beauté : petites presque toutes, elles n'ont rien de ce naturel* gracieux qu'on trouve parmi les peuples civilisés, et que nous avons souvent rencontré aux îles Sandwich. Les femmes des chefs sont seules tatouées aux lèvres et sur les épaules, d'une manière particulière.

« Le costume des Zélandais est des plus pittoresques. Il se compose de nattes de différentes espèces ; ils en ont de très épaisses, couvertes de longs brins de phormium.

Lorsqu'ils s'accroupissent sous ce vêtement, ils ressemblent à une ruche qui serait surmontée d'une tête. Plusieurs nouent leurs cheveux derrière et les ornent de deux plumes noires ; d'autres les enduisent d'ocre rouge par devant ; c'est une toilette de cérémonie qu'ils faisaient avant de nous aborder. Se couvrir les épaules de leurs vêtements est une marque de respect. Leur nourriture consiste en poissons et en patates douces. L'approche des champs est défendue ou tabouée, lorsque la plante est jeune. Celui qui violerait cette défense courrait risque d'être assommé. Le peuple mange la racine des fougères qui couvrent le pays : nourriture de tous les instants, mais peu substantielle; il faut y joindre les cochons et les choux, qu'ils doivent aux Européens, et sans aucun doute à Surville et à Marion , surtout à ce dernier, qui séjourna longtemps à la baie des Iles, où il fut assassiné en représailles de la perfidie qu'avait commise quelque temps auparavant Surville , en enlevant un chef dont il avait reçu toutes sortes de secours.

« Les Zélandais sont partagés en une multitude de peuplades qui obéissent à des chefs indépendants, et sont presque constamment en guerre les unes contre les autres. Plus qu'aucun autre peuple polynésien, ils sont adonnés à l'horrible coutume de manger leurs prisonniers après le combat, et ils paraissent y attacher une idée religieuse qui va jusqu'à faire désirer cet honneur aux chefs qui succombent dans l'action. Leurs têtes sont conservées par la dessiccation : ce sont celles qu'on voit assez fréquemment en Europe. »

Après cinq jours de mouillage dans la baie des Iles, r Astrolabe quitta les côtes orageuses de la Nouvelle-Zélande pour se diriger vers les parages plus tranquilles de

la zone équatoriale. Sa marche fut néanmoins retardée par des calmes et des vents contraires, et ce ne fut que le 20 avril qu'elle se trouva en vue des terres de Tonga- Tabou ou des Amis. Là des bancs de coraux la mirent encore à deux doigts de sa perte , et son séjour dans ces parages fut signalé par de graves événements. Le commandant eut connaissance d'un complot de désertion tramé parmi quelques matelots. Pour en prévenir l'exécution, il fit hâter dans le plus grand secret les préparatifs du départ. Mais le 13 mai, comme tout était disposé, les naturels attaquèrent et enlevèrent à l'improviste huit hommes qui, sous les ordres de M. Faraguet, étaient allés ramasser du sable sur le rivage. Cet acte d'hostihté, qu'aucun motif ne pouvait justifier, ne s'expliquait que par leur désir d'avoir parmi eux des Européens.

Deux détachements furent envoyés à terre pour délivrer les prisonniers, mais ils échouèrent. Dans le premier, le caporal Richard, de l'infanterie de marine, fut tué, et un élève, M. Dudemaine, grièvement blessé. Enfin Dumont d'Urville dut aller s'embosser devant Manfango, village sacré qui renfermait les tombeaux des chefs et les temples dédiés aux divinités du pays. Ce village était protégé par des fortifications assez bien construites, et les insulaires y soutinrent un siège de plusieurs jours avant de se décider à rendre leurs captifs. Deux de ces derniers, nommés Reboul et Simonnet, restèrent seuls dans l'île, mais de leur propre volonté.

Enfin, le 22 mai, l'Astrolabe put quitter l'archipel des Amis, dont le nom n'avait été pour elle qu'une triste ironie , et le 25 elle signala les plus méridionales des îles Viti ou Fidji. La reconnaissance de cet archipel fut très pénible, et dura dix-huit jours. Échappés à cette péril-

leuse navigation , la corvette fit voile , sur une mer ouverte et sûre, vers les Nouvelles-Hébrides. On fit ensuite lareconnaissance des îles Loyalty, des îles Langhau, et l'on se rendit au havre Garteret (Nouvelle-Irlande), où l'expédition s'arrêta du 5 au 19 juillet. Le 19 juillet, on commença la reconnaissance de la côte méridionale de la Nouvelle- Bretagne, reconnaissance qui fut terminée le 2 août. Dumont d'Urville franchit ensuite le détroit de Dampier, et entreprit l'exploration de toute la côte de la Nouvelle- Guinée comprise entre ce détroit et la baie de Geelvink. Ge travail important s'accomplit de la manière la plus satisfaisante, grâce à un temps des plus favorables. Lorsqu'il fut terminé, l'Astrolabe vint prendre au havre Doreï le mouillage qu'elle avait occupé trois ans auparavant sous le commandement de M. Duperrey.

Nous extrairons encore quelques passages des intéressantes notions recueillies par Dumont d'Urville sur cette partie de la Nouvelle -Guinée.

Le havre Doreï est situé au midi du cap de Mamori , qui forme la pointe occidentale la plus extérieure de l'entrée de la grande baie de Geelvink. Tous ses environs sont envahis par des forêts qui ont poussé sur un sol madréporique en pente très douce... Les terres cultivées ne commencent qu'aux villages, et s'étendent tout le long de la rive septentrionale du canal. La terre est d'une nature si riche, qu'il suffirait de la remuer et d'arracher les mauvaises herbes pour obtenir les plus abondantes récoltes. Mais les Papous sont aussi paresseux que peu intelligents en fait de culture, et les plantes alimentaires sont le plus souvent étouffées par les plantes parasites.

Les habitants de Doreï semblent provenir d'origines très mélangées, et le caractère de leur physionomie varie

à l'infini. Toutefois M. d'Urville a cru reconnaître que toutes ces variétés devaient se rapporter à trois nuances principales : l'une qu'il nomme Papoue, du nom qu'elle porte habituellement dans le pays ; l'autre formée de métis tenant plus ou moins de la race malaise ou polynésienne ; une troisième enfin qu'il désigne sous le nom d'Harfour qu'elle a reçu depuis longtemps des îles Moluques.

Les Papous proprement dits sont des hommes à la taille moyenne, svelte et dégagée, et au corps et aux membres grêles. Ils ont le visage ovale, la physionomie agréable, les pommettes légèrement saillantes, la bouche petite, les lèvres assez minces, le nez bien dessiné. Leur peau, douce, lisse, est d'un brun foncé. Leur barbe est rare, leurs cheveux sont crépus: mais c'est l'habitude de les friser continuellement qui leur donne cet air ébouriffé, et charge la tête des Papous de ces énormes crinières dont l'aspect frappa d'abord si vivement les premiers navigateurs européens. Cette race paraît être d'un caractère timide et peu entreprenant; elle a fixé sa résidence sur les bords de la mer, où elle habite de longues cabanes en bois, élevées sur des pieux enfoncés dans le sable et plongeant dans les eaux mêmes de l'Océan. Elle forme à la Nouvelle-Guinée la masse du peuple. Dumont ^d'Urville n'a point vu, parmi les Papous, d'individus possédant sur les autres une autorité réelle. Ils ne savent que quelques mots de la langue malaise, et parlent le papoua, qui en diffère essentiellement.

Mélangés avec ces Papous, vivent des hommes plus petits, trapus, d'une constitution plus vigoureuse et d'une physionomie tout autre. Ils ont*la face aplatie, anguleuse, presque carrée, les pommettes saillantes, les traits heurtés, la bouche grande, les lèvres épaisses, le nez épaté. Leur

peau est rude , et sa nuance varie du brun-noir des Papous et des Harfours jusqu'au ton simplement basané des Malais. Au lieu de se coiffer comme les Papous, la plupart se contentent de relever leurs cheveux en chignon, ou de les couvrir d'un morceau d'étoffe en manière de turban. M. d'Urville voit en eux des hybrides provenant du croisement des Malais avec les Papous, c'est-à-dire de la race jaune avec la race noire. Cette partie de la population constitue la classe aristocratique. C'est d'elle seule que sortent non seulement les koranos, les capitans, les rajas, mais aussi les véritables négociants. Leur ton de supériorité se manifeste dans tous leurs rapports avec les hommes des autres classes, et presque tous parlent le malais avec facilité.

La troisième variété, beaucoup moins nombreuse que les précédentes , se compose d'hommes de petite taille , agiles et vigoureux , aux traits sauvages , au teint couleur de suie, aux membres grêles, et se rapprochant beaucoup du type des Australiens, des Néo-Calédoniens, et, en général, des nègres océaniens. Ils se tatouent par incision, vont nus ou à peine vêtus, et laissent flotter au vent leur chevelure inculte, ou se contentent de la tortiller en mèches, comme les autres insulaires de l'océan Pacifique. Dumont d'Urville ne doutait pas que ce ne fussent là les véritables indigènes, les plus anciens habitants du pays. 11 ajoute :

« Les habitants de Doreï sont distribués dans quatre villages situés au bord de l'eau. Chaque village renferme de huit à quinze maisons établies sur des pieux. Quelquesunes de ces maisons contiennent une double rangée de cellules distinctes, et reçoivent plusieurs familles. Les édifices, entièrement construits en bois grossièrement tra-

vaille, sont percés à jour de toutes parts, et souvent tremblent sous les pas... Ces peuples fabriquent des nattes en feuilles de bananier, qu'ils teignent des plus brillantes couleurs et qu'ils ornent de franges artistement découpées. Leurs femmes travaillent une poterie grossière qui suffît à leurs besoins bornés. Leurs armes habituelles sont l'arc et les flèches, dont ils se servent avec dextérité, la lance et un bouclier long et étroit; en outre chacun d'eux possède un couperet, d'un acier fortement trempé, nommé parang en langue malaise , et qui leur sert à la fois d'arme et d'instrument tranchant pour les besoins de la vie. Aussi ces sauvages ne faisaient-ils que très peu de cas de nos couteaux et de nos meilleures haches.

« Leur nourriture consiste principalement en chair de tortue, pain de sagou, poissons, coquillages, et dans les fruits et racines que leur sol produit avec profusion. Ils ont tous adopté l'usage de mâcher le bétel mélangé avec l'arek et la chaux. Le kava (boisson particulière aux peuplades polynésiennes, obtenue par la fermentation des racines d'une sorte de poivre) leur est inconnu, et on ne leur connaît aucune liqueur enivrante, bien qu'ils aient du penchant pour toutes les boissons spiritueuses. »

Naturellement défiants , les Papous n'admettent les Européens dans leurs cases qu'avec une extrême défiance, en sorte que Dumont d'Urville n'a pu donner aucun détail sur leurs habitudes domestiques. Il garde le même silence sur leurs cérémonies religieuses et sur la forme de leur gouvernement, n'ayant pu se livrer, sur ce double sujet, qu'à de simples conjectures.

Partie de Doreï le 6 septembre, l'Astrolabe arriva le 25 à Amboine, où elle demeura jusqu'au 10 octobre pour se ravitailler et laisser reposer l'équipage. Le 17 décembre,

elle doublait l'Ile-aux-Perdrix et pénétrait dans le canal d'Entrecasteaux. Dumont d'Urville se proposait, après une relâche de quelques jours à Hobart-Town , de se rendre à la Nouvelle-Zélande, pour occuper la côte occidentale d'Jka-na-Mawi. Mais comme il arrivait à la capitale de la Tasmanie (Terre de Diémen), un pilote anglais, qui était monté à bord pour conduire le navire au mouillage, lui demanda dans la conversation s'il avait eu des nouvelles de la Pérouse. Sur la réponse négative du commandant, le pilote lui apprit d'une manière confuse que le capitaine d'un navire anglais avait trouvé récemment les restes du vaisseau de la Pérouse dans une île de l'océan Pacifique, qu'il en avait rapporté des débris, et même qu'il avait ramené l'un des matelots de cette expédition, Prussien d'origine. Il ajoutait que ce capitaine marchand, renvoyé par le gouverneur du Bengale pour aller chercher les autres naufragés , avait touché à Hobart-ïown six mois avant l'arrivée de l'Astrolabe, et que le Prussien en question se trouvait encore à son bord.

Ce récit, qui n'avait d'abord semblé à M. d'Urville qu'un conte fait à plaisir, lui fut confirmé d'une manière plus explicite par un officier anglais, M. Kelly, qui accompagnait le pilote. Il apprit de cet officier que le capitaine marchand, nommé Dillon, avait effectivement trouvé à Tikopia (archipel du Saint-Esprit) des renseignements assurés sur le naufrage de la Pérouse à Vanikoro (archipel de Santa-Gruz), et qu'il avait rapporté une poignée d'épée qu'il supposait avoir appartenu à l'infortuné navigateur. A son arrivée à Calcutta, M. Dillon avait fait son rapport au gouvernement de la colonie, et celui-ci l'avait renvoyé avec un navire armé aux frais de la compagnie des Indes, afin de visiter le Heu même du naufrage, et

de recueillir les Français qui pourraient avoir survécu à la catastrophe.

Sur de tels avis, Dumont d'Urville n'hésita pas à abandonner ses projets sur la Nouvelle-Zélande, et résolut de se rendre à Vanikoro. Parti de Hobart-Town le 4 janvier 1728, il aperçut à l'horizon, le 20 février, l'île de Tikopia. Le lendemain dans l'après-midi, trois pirogues approchent et accostent le navire ; chacune d'elles est montée par cinq ou six insulaires. Dans la première se trouve un Européen : c'est le Prussien Martin Bushart, le dernier survivant des équipages de la Pérouse ! 11 avait accompagné Dillon à Vanikoro, comme l'attestait un certificat signé du capitaine anglais, et daté du 18 décembre précédent. Ayant recueilli tous les renseignements qu'il désirait, Dumont d'Urville quitta Tikopia, emmenant avec lui , pour l'aider dans ses recherches , deux déserteurs anglais établis depuis neuf mois dans cette île , et qui parlaient assez bien la langue du pays. Cinq Tikopiens, qui n'avaient pu retourner à terre quand la corvette avait appareillé, restèrent également à bord. Le 20, la corvette put approcher assez de la côte de Vanikoro pour entrer en relation avec les naturels. Ce ne fut pas sins peine que M. Jacquinot, envoyé par le commandant pour explorer les côtes et interroger les habitants, obtint d'eux les indications qu'il désirait. Ces pauvres gens craignaient que les Français ne fussent venus là pour venger la mort de leurs compatriotes. Enfin M. Jacquinot s'avisa de déployer à leurs yeux un morceau de drap rouge. A cette vue, l'un d'eux sauta sur-le-champ dans le canot, offrant, en échange de la précieuse étoffe, de conduire les explorateurs sur le lieu même du sinistre.

« La chaîne des récifs qui, d'après le rapport de M. Jac-

quinot, forme, à la distance de deux à trois milles au large, comme une immense ceinture autour de Vanikoro, cette chaîne, près de Païou et devant un lieu nommé Ambi, se rapproche beaucoup de la côte, dont elle n'est guère alors éloignée que d'un mille. Ce fut là, dans une espèce de coupée, au travers des brisants, que le sauvage arrêta le canot et fit signe aux Français de regarder au fond de l'eau. En effet, à la profondeur de quatre à cinq mètres, ils distinguèrent bientôt, disséminés çà et là et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et divers autres objets, surtout de nombreuses plaques de plomb. A ce spectacle, tous leurs doutes furent dissipés; ils restèrent convaincus que les tristes débris qui frappaient leurs yeux étaient les derniers témoins du désastre des navires de la Pérouse... La disposition des ancres faisait présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire , tandis que les autres avaient pu être mouillées.

« L'aspect des lieux donnait enfin à croire que le navire, ayant tenté de s'introduire au dedans des récifs par une espèce de passe, avait échoué et n'avait pu se dégager de cette position, qui lui était devenue fatale. Suivant le récit de quelques sauvages , ce navire aurait été celui dont l'équipage avait pu se sauver à Païou, et y construire un petit bâtiment, tandis que l'autre aurait échoué en dehors du récif, où il se serait tout à fait perdu.

« MM. Jacquinot et Lottin avaient acheté des naturels plusieurs objets parmi lesquels les plus remarquables étaient un croc de capon (grosse poulie), un bout de chaîne de paratonnerre , une mesure à poudre en cuivre , un pied d'instrument ou de fort chandelier, aussi en cuivre, un vase cubique du même métal, doublé en plomb, et enfin un saumon de fer pesant 150 kilogrammes. » On

retira ensuite du fond de la mer plusieurs autres objets, savoir : une ancre de 900 kilogrammes, fortement oxydée et recouverte d'une couche de coraux ; un canon en fonte , dans le même état ; un pierrier en bronze et une espingole en cuivre, beaucoup mieux conservés, et portant, sur les tourillons, leurs numéros d'ordre et de poids; un saumon de plomb, une grande plaque du même métal, des fragments de porcelaine, etc. On avait en outre acheté à Nama les débris d'une bouilloire.

Le naufrage des deux frégates de la Pérouse [l'Astrolabe et la Boussole) sur les récifs de Vanikoro était donc un fait désormais incontestable, et ce n'était pas une gloire médiocre pour Dumont d'Urville d'être parvenu, au prix de tant de fatigues, de dangers et de patience, à déchirer enfin le voile funèbre qui enveloppait depuis un demisiècle la destinée de son illustre devancier. 11 soumit à ses compagnons de voyage son projet d'élever à la Pérouse un monument modeste, dit-il, mais qui suffirait du moins à attester le passage de la nouvelle Astrolabe à Vanikoro , les efforts de ceux qui la montaient et l'amertume de leurs regrets, en attendant que la France pût un jour en élever un plus durable et plus digne d'elle.

Cette proposition fut accueillie, on le pense bien, avec empressement. On construisit donc sur la côte, au fond du mouillage, un prisme quadrangulaire en pierres, haut de deux mètres et surmonté d'une pyramide de même hauteur. Sur la face qui regarde la mer, on fixa une plaque de plomb avec cette inscription :

A LA MÉMOIRE DE LA PÉROUSE ET DE SES COMPAGNONS , l'astrolabe, 14 MARS 1828.

L'inauguration se fit avec pompe , en présence d'une partie de l'équipage sous les armes , tandis qu'une salve de vingt et un coups de canon faisait retentir les échos de la baie. Aux premiers coups de canon, les insulaires, épouvantés, prirent d'abord la fuite. Voyant cependant que ces tonnerres n'avaient tué ni blessé personne, — l'attitude des blancs n'avait rien d'hostile, — ils se rassurèrent et se rapprochèrent du rivage. Deux d'entre eux même vinrent à bord de la corvette, s'avancèrent vers le commandant et lui baisèrent humblement la main. Celui-ci les reçut avec bonté et les rassura, mais en leur recommandant de respecter la maison du Dieu des Français, et en leur annonçant que si elle était renversée , ceux-ci en tireraient vengeance. Puis il les congédia avec quelques présents ; et les deux sauvages promirent de traiter en ennemi quiconque tenterait de dégrader la maison de VAtoiia des blancs.

Lorsque l'Astrolabe s'éloigna de Vanikoro, l'état sanitaire de l'équipage était déplorable. Une quarantaine de matelots étaient atteints de la fièvre pernicieuse endémique dans cette contrée. Plusieurs succombèrent pendant le voyage, qui dura encore une année. L'Astrolabe, après avoir relâché à Guam (îles Mariannes), à Amboine, à Batavia , à l'île de France , à l'île Bourbon , au Gap et à Sainte- Hélène, et avoir exécuté sur sa route plusieurs reconnaissances importantes, rentra dans le port de Marseille, le 25 mars 1829. Son absence avait duré trois ans, et l'expédition qu'elle venait d'accomplir devait compter parmi les plus glorieuses des temps modernes. En outre des débris du naufrage de la Pérouse, qui sont déposés au musée de marine, elle rapportait d'immenses richesses en échantillons d'histoire naturelle, armes, costumes, ustensiles, etc..

recueillis dans les nombreuses contrées qu'elle avait parcourues. Enfin les cartes et les relevés, les dessins, et surtout la volumineuse et intéressante relation de Dumont d'Urville, et les observations recueillies parles naturalistes, composent un de ces vastes et précieux ouvrages dont la France peut s'enorgueillir comme d'un monument national.

But du voyage de l'Astrolabe et de la Zélée. — Les glaces du pôle austral. — Découverte des terres Louis-Philippe et Joinville. — Les îles Gambier. — Efforts et succès des missionnaires catholiques. — Visite de l'évêque et du roi de Mangavera à bord de l'Astrolabe. — Une messe en plein air sur la côte. — Une ancienne connaissance. — Expédition contre Nakalassé, roi de Piva. — Visite du roi Tanoa. — L'anthropophagie aux îles Viti. — Une mauvaise année. — Retour au pôle sud. — Découverte de 1 ''Adélie et de la Côte Clarie. — La colonie anglaise.

— Découverte de nouvelles terres. — Les missionnaires anglicans à Karora-Réka.

— Retour en France.

Les magnifiques résultats du premier voyage de Dumont d'Urville encouragèrent le gouvernement du roi Louis- Philippe à confier à cet éminent officier le commandement d'une nouvelle expédition , destinée à explorer de nouveau les vastes mers de l'hémisphère austral, et à pénétrer, autant qu'il serait possible, les mystères du pôle antarctique , vers lequel si peu de marins avaient osé jusqu'alors s'aventurer.

Deux corvettes, l'Astrolabe et la Zélée , furent mises sous les ordres de l'illustre navigateur. Elles appareillèrent, vers la fin de l'été de 1837, dans le port de Toulon, qu'elles quittèrent le 7 septembre. La première était montée par Dumont d'Urville lui-même ; la seconde était commandée par le capitaine Jacquinot. Elles firent voiles vers Rio-de- Janeiro ; puis , après avoir consacré un mois à des relevés hydrographiques dans le détroit de Magellan , elles repartirent, le 11 janvier 1838, de la Terre des États, pour se diriger vers le sud-est, dans la direction où le capitaine anglais Weddel s'était engagé à deux reprises, en 1821 et en 1823, et avait atteint la plus haute latitude australe à laquelle aucun navigateur fût encore parvenu. A leur tour, les deux navires français s'avancèrent hardiment jusqu'au 65° degré de latitude sud ; mais là ils se virent arrêtés par une immense muraille de glace qu'ils côtoyèrent en redescendant jusqu'aux Orcades Australes, où ils s'arrêtèrent pendant huit jours qui furent consacrés à de nouvelles observations hydrographiques. Le 2 février, on remit le cap au sud. Le 4 , Dumont d'Urville retrouva la banquise (banc de glace), et, apercevant une clairière, il y engagea les deux corvettes; mais, au bout de quelques encablures, il se trouva emprisonné dans des blocs de glace qui se resserraient de plus en plus et que le froid menaçait de souder. Il reconnut alors la nécessité de rétrograder ; mais il fallut, sur une largeur de plus de deux mètres, briser la glace à coups de pioche, pour rouvrir aux téméraires explorateurs le chemin qui s'était fermé derrière eux. Après être sorti, à force de voiles et de cabestan, de cette impasse dangereuse, on continua de prolonger la banquise, de l'ouest à l'est, pendant un espace de trois cents milles, sans trouver d'issue.

Par 33° de longitude , on reconnut que cet impénétrable mur de glace inclinait au nord, et l'on se décida à revenir vers l'ouest. On revit bientôt les îles Orcades, dont on compléta la géographie ; puis on gouverna de nouveau dans la direction du sud à la recherche des terres mystérieuses vaguement indiquées par les pêcheurs de phoques , et désignées par eux sous les noms de Terre de Palmer et Terre de la Trinité.

On arriva le 27 février, en naviguant toujours à travers les glaces, à la région intermédiaire qu'aucun œil humain n'avait contemplée, et, malgré la brume, le froid et le mauvais temps, on put en relever les contours sur une étendue d'environ vingt milles, entre 63° et 64° de longitude ouest et 58° et 62° de latitude sud. Quelques rochers noirâtres , mis à nu par la fonte des neiges et surmontés d'immenses couches de glace, distinguent seuls des glaçons gigantesques afnoncelés autour d'elles ces côtes inhospitalières, et l'on n'aperçoit pas la moindre trace de végétation. Dumont d'Urville donna à la plus considérable le nom de Terre Louis - Philippe , et à la portion située plus à l'ouest, celui de Terre de Joinville; il appela Canal d'Orléans le détroit qui sépare ces terres de la Trinité.

Cependant la saison s'avançait , le scorbut s'était déclaré parmi les équipages , et cette terrible maladie avait même attaqué plusieurs officiers. Il fallut aller chercher sous une autre latitude une atmosphère moins rigoureuse et un repos indispensable. On fit voile vers la côte du Ghih, et l'on relâcha successivement à la Conception et à Valparaiso. Lorsque l'état sanitaire des équipages n'inspira plus enfin aucune inquiétude, l'expédition reprit la mer, et, après avoir signalé l'île Juan-Fernandez , célèbre par le séjour de l'infortuné Selkirk, dont nous avons parlé dans l'in-

troduction de ce volume, elle s'arrêta aux îles Gambier, qui forment le groupe le plus oriental de l'archipel de la Société.

« Les îles Gambier, dit M. Louis Reybaud dans un excellent article sur le voyage de l'Astrolabe et de la Zélée, inséré dans la Revue des Deux- Mondes , en mars 1841, et qui nous a surtout guidé dans la rédaction de cette notice , les îles Gambier sont le foyer d'une mission catholique. Cinq ans avant le passage de l'expédition, les insulaires de Gambier étaient plongés dans toutes les misères de l'état sauvage : la polygamie, le fétichisme, l'anthropophagie , y régnaient sans partage ; quelques prêtres des missions de Paris ont fait disparaître tout cela. Pendant six mois, ils se virent chaque jour à la veille d'être tués et dévorés; soutenus par la foi, ils attendirent. Ces missionnaires eux-mêmes racontèrent aux officiers de l'expédition par quels prodiges de patience ils étaient venus à bout d'établir leur empire sur les naturels. « Chez ces « tribus, dirent-ils, ce n'est pas le fanatisme qui domine, « c'est l'indifférence. Elles ne tiennent point à leur culte ; « mais elles ne se passionnent pour aucun. Avec une « pareille disposition des esprits, la ferveur arrive lentece ment, et sans la ferveur point de néophytes. Ce n'est « pas tout : il fallait rendre intelHgibles à ces races abru- « ties des mystères religieux que la plus haute raison ne « saurait pénétrer. Nous y épuisâmes toutes les ressources « d'une pieuse persévérance. Nous fabriquions de petites « croix en osier, et nous allions les planter devant la case « des chefs, afin de les famihariser avec la vue de cet « emblème. Pour expliquer le dogme de la Trinité, nous « avions adopté la feuille de trèfle, qui semblait résumer « le symbole des trois personnes en une seule. Chaque

« jour c'étaient de nouveaux efforts, et rien cependant « ne réussissait. Enfin nous appelâmes à notre aide des « moyens plus profanes. Nous avions apporté quelques « outils et une petite pharmacie ; nous mîmes tout cela au « service des naturels, ne nous réservant rien pour nous- « mêmes. Nous creusâmes des puits, nous bâtimes des « cases, et nous entreprîmes de construire une chapelle « en bambous. Pendant ce temps, notre chétif bagage « s'épuisait sans se renouveler; nos vêtements s'usaient, et « nous étions obligés d'en surveiller attentivement la con- « servation. Qu'on juge de notre embarras! nous qui blâ- « mions la nudité chez les indigènes, nous étions à la veille « de n'avoir plus rien pour nous couvrir... Enfin des se- « cours arrivèrent d'Europe , et l'abjuration d'un grand chef « décida du sort de l'archipel. »

« Depuis cette époque, ajoute M. L. Reybaud, l'aspect des îles Gambier n'est plus le même. Des mœurs plus douces et plus réservées ont pris la place de la barbarie et de la licence d'autrefois. Avec la guerre, l'anthropophagie a disparu... Des écoles ont été créées par les missionnaires; les enfants viennent s'instruire, et déjà un grand nombre d'insulaires lisent couramment le catéchisme. A la suite du culte nouveau est arrivé un bienêtre matériel qui en fait encore mieux apprécier les bienfaits. Les cases, plus solidement construites, ont un air de propreté et d'élégance qu'elles n'avaient point auparavant ; la culture s'est perfectionnée ; la canne à sucre a été naturalisée, et déjà l'on sait mettre le coton en œuvre. Le blé croît à souhait sur ce sol volcanique; les cochons, les poules se multiplient rapidement. Enfin il n'est pas jusqu'à l'organisation physique des habitants qui ne soit modifiée avantageusement par la nouvelle civilisation : les traits

plats et épatés disparaissent peu à peu chez les enfants, el font place à des lignes plus gracieuses et plus pures. »

Le groupe de Gambier, centre maintenant de la propagande catholique dans l'Océanie , se compose de cinq ou six îles, dont la plus importante est Mangavera, que domine un pic de plus de quatre mille mètres de hauteur. Lorsque l'expédition française les visita, le chef le plus puissant était Mapou-Taoua , dont le pouvoir paraissait cependant subordonné à l'influence de son oncle Matoua , autrefois grand prêtre des idoles, maintenant zélé catholique et soumis, comme son neveu, aux missionnaires.

Dumont d'Urville s'empressa , peu de temps après son arrivée, de rendre visite à l'évêque de Mangavera, qui vint le voir à son tour à bord de l'Astrolabe, où il fut bientôt suivi du chef ou roi Mapou-Taoua et de son oncle l'ancien prêtre. Ces personnages furent salués par les batteries de la corvette, et le pavillon de l'archipel fut hissé au haut des mâts. Le commandant fit présent au roi d'un habillement complet, d'un fusil à deux coups et de diverses étoffes.

« Le 12 août, dit encore notre auteur, une messe solennelle fut célébrée en plein air au bord de la mer. A cette occasion, les corvettes furent pavoisées; l'état-major en grande tenue, l'équipage sous les armes, descendirent à terre. L'évêque officia; le roi, entouré de sa famille et des chefs du pays, assistait à la cérémonie. Les habitants se tenaient à une certaine distance, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Le roi, assis sur une estrade, était vêtu d'une redingote bleue ; il avait des bas et des souliers qui le gênaient fort, et qu'il s'empressa de quitter après la cérémonie. La reine son épouse ainsi que sa tante avaient des robes d'indienne ; elles portaient des chapeaux de

paille, mais elles étaient pieds nus. L'ancien grand prêtre Matoua se faisait remarquer par sa haute taille. Tout le monde répondit avec beaucoup d'ensemble aux chants des prêtres, mais avec un accent guttural des plus prononcés. Après l'office, l'évêque adressa un sermon en français aux voyageurs, et un autre, en langue du pays, aux indigènes, qui le suivirent avec une attention soutenue : un tel spectacle n'était certainement pas dénué d'émotion et d'intérêt. »

Après une relâche de quinze jours aux îles Gambier, l'expédition remit à la voile. Elle visita les îles Marquises ou Nouka-Hiva, celles des Navigateurs (archipel Hamoa), et celles de Tonga-Tabou, que Dumont d'Urville avait déjà explorées dans son premier voyage. Les corvettes relâchèrent quelques jours à Vavao, où Dumont d'Urville retrouva le matelot Simonnet, un des deux hommes de son équipage qui, dix ans auparavant, avaient refusé de revenir à bord de l'Astrolabe, après le siège de Marfanga, entrepris pour les arracher aux mains des sauvages de Tonga. Proscrit par les chefs, persécuté comme cathohque par les missionnaires protestants, ce malheureux avait été déporté par ceux-ci dans une île déserte , pour avoir refusé de leur livrer une lettre qui lui avait été remise par un missionnaire catholique, auquel il avait servi d'interprète, et qui, persécuté, lui aussi, par les ministres anghcans, avait été obligé de fuir. Cette lettre renfermait des plaintes et les protestations du missionnaire catholique , et ne devait être remise qu'au commandant du premier navire français qui viendrait aux îles Tonga. Simonnet la garda fidèlement, et ne put quitter son exil que moyennant une rançon de vingt piastres d'Espagne. Enfin il tut envoyé à bord de l'Astrolabe, garrotté comme un malfaiteur. Il chercha à excuser

VOYAGES ET DÉCOUVEHTES

sa désertion aux yeux du commandant, qui néanmoins le fit mettre aux fers, et ne le relâcha qu'à la Nouvelle-Zélande.

En quittant Vavao, les corvettes se rendirent aux îles Hapaï, et, poussées ensuite par une brise favorable, elles franchirent la ligne géographique qui sépare la Polynésie de la Mélanésie. Ici Dumont d'Urville avait à remplir une mission rigoureuse et qui n'était pas sans danger. Les habitants des îles Viti s'étaient signalés depuis quelques années par des actes odieux de brigandage. Un chef de l'île Piva, entre autres, nommé Nakalassé, avait surpris et pillé un navire de commerce français, la Joséphine, et mis à mort le capitaine et les matelots. Il s'agissait de châtier ce crime et d'inspirer, par un coup d'éclat, aux sauvages insulaires un respect salutaire du pavillon français.

Nakalassé était le chef le plus redouté de l'archipel Viti ; il répétait souvent qu'il attendait un navire de guerre européen pour lui montrer ce qu'il savait faire. Le pillage de la Joséphine lui avait procuré des fusils, des canons, des munitions, tout un matériel de guerre, avec lequel il était fortement retranché dans une sorte de citadelle construite à deux milles environ du village de Piva. Le rivage en cet endroit est défendu par des écueils et des bancs de coraux, sur lesquels les corvettes coururent risque plusieurs fois de se briser. Avant d'attaquer, Dumont d'Urville avait fait sommer Nakalassé de se rendre ; mais celui-ci avait répondu qu'il s'ensevelirait plutôt sous les ruines de sa forteresse. Le commandant avait aussi envoyé à Pao, vers le chef suprême ou roi de l'île, un de ses officiers accompagné d'un naturel qui servait d'interprète. Ce chef, vieillard de soixante-six ans, nommé Tanoa, reçut l'officier avec toutes sortes de prévenances, et protesta de sa sym-

pathie pour les Français ; mais telle était la terreur attachée au seul nom de Nakalassé , qu'on ne put décider Tanoa à se joindre aux nôtres contre lui. Dumont d'Urville se décida donc à agir seul, et fit débarquer, le 17 octobre, à cinq heures du matin, cinquante marins, commandés par un lieutenant de vaisseau. Presque tous les officiers des deux corvettes voulurent en outre prendre part à cette expédition en qualité de volontaires. On s'attendait à une vive résistance ; mais, au moment décisif, le terrible Nakalassé eut peur et prit la fuite, en sorte que nos marins n'eurent d'autre besogne que de détruire de fond en comble sa forteresse et le village de Piva.

Nakalassé avait échappé à la vengeance des Français ; il était néanmoins perdu aux yeux des siens, et c'en était fait de sa puissance et probablement de sa vie, car les lois religieuses de sa nation interdisaient de reconstruire son village sur le même point, et partout ailleurs il ne rencontrerait que des rivaux et des ennemis d'autant plus implacables, qu'il s'en était naguère plus fait craindre.

Le vieux Tanoa, que cet événement délivrait d'un voisin dangereux, s'associa de bon cœur au succès des marins français, et fît prier Dumont d'Urville de venir le visiter dans sa capitale. En conséquence, le commandant, suivi de presque tout son état-major et d'un nombreux détachement de marins, se rendit à Pao, où il trouva le roi sauvage accroupi au miheu de la grande place du village , et entouré des anciens de la tribu. Le prince vitien portait en guise de couronne, et pour tout costume, un bonnet de laine. Ses sujets, complètement nus comme lui, se tenaient à distance, assis sur leurs talons. Lorsqu'on eut défilé devant cette étrange assemblée, le commandant prit la parole.

« Nous ne faisons point, dit-il, la guerre aux peuples de rOcéanie; mais j'ai dû châtier, en passant, un barbare qui avait assassiné des Français. Le crime de Nakalassé est d'autant plus odieux, qu'il n'avait été provoqué par aucune agression de la part de nos compatriotes. Voilà pourquoi j'ai ruiné Piva de fond en comble. Le même sort est réservé à tout chef vitien qui insultera un navire de ma nation. La punition pourra être lente à venir à cause des distances ; mais tôt ou tard elle atteindra les coupables. Au surplus, la France n'avait sur ces îles d'autre ennemi que Nakalassé ; elle désire être l'amie et l'alliée du roi Tanoa et du peuple de Pao. » Ce discours, traduit en langue tonga par le matelot Simonnet, puis en vitien par le naturel de Tonga dont nous avons déjà parlé, parut produire un grand effet sur les sauvages, que la rapidité du châtiment infligé à Nakalassé avait déjà remplis d'étonnement et de respect.

Le roi, dans sa réponse, protesta de son amitié pour les Français. Après le discours, Dumont d'Urville donna aux indigènes le spectacle d'un exercice à feu qui excita leur admiration , et qui fut suivi d'une collation offerte par Tanoa. Celui-ci fit ensuite visiter aux étrangers son palais, belle et vaste case de douze mètres de haut, où l'on entre par deux portes, dont l'une est exclusivement réservée au roi et à la reine. Tout autre qui oserait en franchir le seuil serait puni de mort.

Les naturels des îles Viti sont , d'après les relations de Dumont d'Urville, les plus intelligents de la Mélanésie, ce qui ne les empêche point de manger leurs prisonniers , dont la capture est le but unique des guerres qu'ils se font entre eux. On célèbre à diverses époques de l'année des fêtes qui exigent un certain nombre de victimes ; malheur alors à ceux qui n'ont point d'asile, comme les habitants de Piva

et leur chef Nakalassé ; ils sont traqués comme des bêtes fauves, et viennent en supplément aux produits de la guerre. Si les prisonniers manquent, on tue quelques femmes, qui sont mangées par leurs parents. Dans une de ces fêtes, le vieux Tanoa fit ainsi assommer trente de ces malheureuses pour un repas public; les familles, loin de s'en plaindre, prirent part au festin. Les hommes seuls assistent à ces repas.

Les derniers mois de l'année 1838 furent employés par les navigateurs français à relever et à explorer les îles Lavouka, Aurore, Vanikoro, Santa -Gruz, Salomon et Hogoleu. L'année 1839 ne fut pas heureuse. La dysenterie, qui faisait à bord des deux corvettes de nombreuses victimes, les obligea de faire plusieurs relâches très prolongées, qui retardaient les travaux scientifiques de l'expédition, sans améliorer l'état sanitaire des équipages. Ce fut seulement après un séjour de plusieurs semaines à Hobart- Town, en Tasmanie, que le fléau disparut; et, le 1" janvier 1840 , les corvettes remirent à la voile pour aller tenter quelques découvertes dans le voisinage du pôle antarctique. Après une lente et pénible navigation d'environ un mois, elles se trouvaient au milieu des montagnes de glace , qui rendent ces régions presque inaccessibles ; mais cette fois les eff'orts et la patience des intrépides explorateurs furent récompensés par la découverte de deux nouvelles terres, comprises entre 66" 30' de latitude sud et 138" 21' de longitude ouest, 64° 30' sud et 129° 64' ouest. Ces terres furent nommées Adélie et Côte Clarie.

En quittant cette dernière , les corvettes revinrent à Hobart-Town; puis elles allèrent compléter l'hydrographie de la Nouvelle-Zélande, et visitèrent la colonie anglaise déjà florissante de Karora-Réka, dans la baie des Iles.

« Là, dit M. Reybaud , Dumont d'Urville vit quelques membres de la mission catholique, qui se plaignaient, non sans raison, de l'intolérance des missionnaires anglicans. Ceux-ci s'occupent, du reste, de leurs intérêts temporels plus que des intérêts spirituels de leur troupeau. Il n'y a point à Karora-Réka d'autres banquiers qu'eux ; l'agiotage sur les terres ne compte pas de spéculateurs plus cupides ; aussi chaque jour voit- il croître leur scandaleuse fortune. »

Dumont d'Urville termina ses travaux géographiques par le relevé de la Louisiane, dont d'Entrecasteaux avait seul donné avant lui un tracé fort incertain. 11 constata que cette île tient à la Nouvelle-Guinée, dont elle n'est séparée que par un bras de mer. Les deux corvettes faiUirent encore se briser sur les bancs de coraux du détroit de Torrès. Echappées à ce péril, elles reprirent leur route vers la France, et, le 6 novembre 1840, elles rentrèrent à Toulon après une absence de trois ans et deux mois.

VOYAGE DE D. GIOVANNI MASTAI

PLUS TARD SA SAINTETÉ LE PAPE PIE IX

DANS l'aMÉRIQUE DU SUD

Choix de D. Giovanni Muzi pour vicaire apostolique de la mission du Chili. — D. Giovanni-Maria Mastaï et l'abbé Giuseppe Sallusti, secrétaires. — Départ du port de Gênes. — Mouillage à Palma. — Captivité des missionnaires dans le lazaret de cette ville. — Ils sont délivrés par Tévèque de Palma et le consul de Sardaigne. — Nouveau départ. — Rencontre d'un navire négrier. — Arrivée à Buenos -Ayres. — Brillante réception faite aux missionnaires. — Départ de Buenos-Ayres. — Célébration de la messe à Lugan par le vicaire apostolique. — Description du logement de D. Giovanni Mastaï à San -Pedro. — La cité de Rosario. — Desmochados , ou les Mutilés. — Incursion des sauvages. — Célébration de la messe à la Canada de Lucas. — Aspect nouveau du paysage. — Cordova. — Mendoza. — Santiago.

Sous la fin du pontificat de Pie VII, la cour de Rome, obtempérant au désir formulé par la chambre représentative du Chili de voir instituer une mission apostoHque à Santiago, fit choix pour vicaire apostohque de D. Giovanni Muzi, alors auditeur du nonce apostolique à Vienne. On adjoignit à D. Giovanni Muzi, pour le seconder dans ses

VOYAGE DE D. GIOVANNI MASTAI

travaux deux jeunes ecclésiastiques, D. Giovanni -Maria Mastaï Ferretti , des comtes Mastaï , simple chanoine alors , et l'abbé Giuseppe Sallusti, secrétaire de la légation.

Le récit que nous donnons est extrait d'une relation de la mission, publiée à Rome en 1827, sous le titre suivant : Storia délie Missioni apostoliche dello Stato del Chile, colla descrizione del viaggio dal vecchio al nuovo mondo, fatto dall' autore. Opéra di Giuseppe Sallusti.

La mission apostolique s'embarqua du port de Gênes, le 4 octobre 1823, sur un brick de construction française nommé l'Eloisa, capitaine Antonio Copello. On ne comptait pas moins de trente-quatre hommes d'équipage, tous jeunes marins, mais gens de choix.

Le 14 octobre, l'Eloisa mouilla dans le port si sûr, si calme de Palma, où jamais tempête ne fut redoutée, et d'où les yeux des pieux voyageurs pouvaient déjà se porter avec admiration sur cette splendide cathédrale qui offre au loin à la vue l'agréable magnificence de son architecture.

Mais à peine furent-ils débarqués qu'on les conduisit au lazaret, et malgré leurs réclamations, malgré le caractère dont ils étaient revêtus, ils entendirent bientôt se fermer sur eux les triples verrous de cette véritable prison. La nouvelle étrange de cette sorte d'arrestation ne tarda pas à venir jusqu'à l'Eloisa; elle mit tout en rumeur à bord, et l'abbé Sallusti alla sans hésiter à terre partager la captivité de ses compagnons.

Le 17 octobre, les trois membres réunis de la mission subissaient un premier interrogatoire, non pas comme celui auquel on admet les voyageurs au long cours qui ont enfreint parfois les ordonnances de santé, mais bien comme l'interrogatoire juridique qu'on impose à des gens réelle-

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ment coupables. Mais laissons parler ici l'abbé Sallusti, qui nous a conservé une peinture assez originale de cette scène.

« Tout fut disposé pour le grand sanhédrin, dit-il, et le nouveau prétoire de Pilate se trouva établi à l'entrée même du lazaret. Ce fut là que vint siéger l'alcade de la ville, porteur d'une mine des plus refrognées et lançant parfois des coups d'œil qui voulaient être menaçants. En sa qualité d'autorité judiciaire, la présidence, en effet, lui était dévolue. C'était avec un air de majesté mille fois plus imposant que celui qu'eût pu garder un proconsul romain qu'il nous adressait les demandes auxquelles il nous fallait répondre. A côté de lui se trouvaient deux autres ministres de la justice, d'apparence tout aussi sévère, dont le fier aspect nous glaçait d'effroi, et dont les regards nous faisaient trembler. Un notaire, à maigre encolure, à figure cadavérique, ayant tout l'air d'un pharisien, devait enregistrer les demandes et les réponses. Or, quand tout fut prêt , on plaça au milieu de cette vraie synagogue de gens mal disposés pour nous un petit escabeau de bois, sur lequel s'assit d'abord M°' Muzi, et chacun de nous ensuite, mais alternativement, pour passer par l'examen que nous avions à subir; néanmoins, avant que l'interrogatoire commençât, on fit toutes les fumigations qu'inspire la crainte de la peste... Gela terminé, nous fûmes interrogés successivement par le juge suprême sur notre pays, sur les emplois que nous y occupions, sur l'objet de notre mission. On voulait savoir si, en nous rendant en Amérique, nous y étions conduits par un but politique : à tout cela il fut répondu catégoriquement et avec une bonne foi parfaite de la part de chacun de nous... Les longues réponses n'étaient pas permises, et

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il n'eût pas même été prudent d'entrer dans de grands détails : un oui, un non, était tout ce qu'il fallait dire quand la chose était possible, et, en réalité, c'était bien la réponse la plus sûre pour ne pas se compromettre. Toutefois il ne nous avait pas été permis de demeurer ensemble durant l'examen; mais le local était disposé de telle sorte, qu'on entendait les paroles adressées à chacun de nous, et que nous pûmes ainsi avoir la certitude, dès que la séance fut terminée, que nos réponses étaient conformes, ce qui, en réalité, devait avoir lieu, puisqu'on n'avait dit que la vérité pure. »

La séance ne se prolongea point, et les trois passagers de lEloisa se retirèrent pleins de joie. L'entrée de la ville ne leur était pas défendue; toutefois les magistrats de Palma , se croyant investis d'un pouvoir qu'ils n'avaient certainement pas, firent tous leurs efforts pour arrêter, disaient-ils, une mission si contraire à la souveraineté de leur gouvernement : ils niaient que le saint- siège eût le droit d'envoyer dans l'Amérique du Sud des secours spirituels réclamés depuis longtemps par les populations que la victoire avait émancipées. Ils allèrent plus loin : ils sommèrent les envoyés du Chili de venir rendre compte sur l'heure des motifs qui les dirigeaient, et de comparaître devant leur tribunal. C'eût été se reconnaître sujets de l'Espagne. Le docteur Cienfuegos et le P. Raymundo Arce s'y refusèrent énergiquement, et ils se refusèrent également à quitter le brick. Cette persévérante fermeté eut tout le succès qu'on en pouvait attendre. L'évêque de Palma étant intervenu dans une négociation qui menaçait d'éterniser le séjour de l'Eloisa en Europe, et le consul de Sardaigne s'étant mêlé à l'affaire, la mission apostolique put bientôt reprendre la mer.

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Un arrêt prolongé de trois jours , dans cette île si peu hospitalière, avait eu lieu forcément, et cependant la Méditerranée n'était pas encore redevenue calme : le navire fut poussé de nouveau dans les eaux d'Iviça, puis forcé de rétrograder. On longea encore les côtes de la Catalogne, et, le vènt continuant de fraîchir, on fut bientôt devant la côte accidentée qui borde l'ancien royaume de Valence. Les Italiens et les descendants des Castillans unirent leurs souvenirs; les vieilles légendes espagnoles qui, dans toutes les langues, ont fait le tour du monde, ne pouvaient manquer de revenir à la pensée des pieux voyageurs; ils saluèrent la terre du Cid. Ce splendide panorama continua à se dérouler ; ils purent entrevoir la région enchantée d'où Isabelle chassa Boabdil ; ils aperçurent Malaga avec ses vignobles magnifiques, et bien d'autres villes parées encore de fleurs et de palmiers; mais enfin ils purent franchir le détroit, hors duquel ils se croyaient un peu trop promptement à l'abri de toute mésaventure. Gibraltar leur était apparu durant la nuit, scintillant de mille feux, comme une grande ville illuminée. Ils passèrent la journée du 28 non loin de cette immense forteresse, dans un lieu où ils furent admirablement accueillis, et ils entrèrent dans le grand Océan.

Le 27 novembre, après avoir passé la ligne, la mission apostolique eut un de ces douloureux spectacles si fréquents encore à cette époque, et qui, pour l'honneur de l'humanité, se renouvellent plus rarement aujourd'hui. Le 8 décembre, dans la matinée, un calme plat arrêtait le navire; on cherchait quelque distraction dans l'éternelle pêche du requin, redite surannée de tant de voyageurs. Vers le soir, plusieurs passagers de VEloisa et

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des officiers du bord crurent pouvoir rendre visite à un brick que l'absence du vent arrêtait comme eux. On avait craint un moment, en se voyant suivi par lui, que ce ne fût un corsaire; mais son attitude paisible avait rassuré. C'était un bâtiment fin voilier encombré de noirs qu'on destinait au Brésil et qu'on allait vendre à Rio. Complètement nus, ou n'ayant qu'un pagne léger qui leur -couvrait les reins à peine, ces pauvres gens se trouvaient liés deux à deux, et une forte corde retenait ensemble plusieurs couples; mais ce qu'il y a de plus horrible à dire, le lien ne se relâchait point : tout le jour ils étaient ainsi exposés à l'ardeur du soleil; la nuit, liés encore, ils dormaient dans l'entrepont, parqués comme un vil bétail.

L'Eloisa jeta l'ancre devant Buenos -Ayres le 3 janvier 1824. On est forcé de débarquer dans cette ville de la façoij la plus bizarre : on s'y rend sur ces grands chars qu'on appelle carretillas, et dont les roues immenses vous empêchent d'être mouillés. Les carretillas sont traînées par des mules; mais, quelque sûr que puisse être le pied de ces animaux, les accidents ne sont pas impossibles. Les robustes marins génois prêtèrent leurs épaules aux membres de la mission, et ce fut ainsi qu'ils débarquèrent sur les rives de l'Amérique, à deux heures du matin.

Malgré cette heure avancée, la mission apostolique trouva un peuple nombreux sur la rive. Tout le monde se pressait autour de M^' Muzi, de D. Giovanni Mastaï et de l'abbé Sallusti; c'était à qui saisirait la main du prélat pour la baiser. Aujourd'hui encore plus d'un vieillard , plus d'un homme mûr, alors enfant, se rappelle le prêtre ignoré qui suivait l'archevêque, et dont le re-

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gard peignait l'affectueuse bonté. « Beaucoup d'enfants noirs précédaient, dit l'abbé Sallusti; beaucoup de jeunes gens marchaient deux à deux, tenant des verres de lampion à la main... Je me rappelai alors l'entrée du divin Sauveur à Jérusalem... Il y eut même dans cette foule plus d'un religieux vieillard qui, se rappelant les paroles de l'Évangile, répétait en latin : Benedictus qui venit in nomine Domini : hosanna in altissimis. »

Le 16 janvier, on quitta la ville, où une réception splendide avait été faite à la mission. On avait reçu les visites du clergé; mais l'affluence des femmes qui réclamaient la bénédiction du vicaire apostolique était si considérable, qu'on eut quelque peine à s'en dégager. Les membres de la mission remplissaient deux carrosses, de forme passablement antique, tirés par quatre chevaux. Outre les pieux missionnaires, quatre jeunes Chiliens qui accompagnaient le docteur Gienfuegos, et deux serviteurs, la caravane ne comptait pas moins de douze coches, et plus tard, lorsqu'on eut à redouter les sauvages dans les pampas, six gauchos durent être adjoints, avec autant de chevaux, aux hommes conduisant les relais.

A Lugan ou Sàntos Lugares, un misérable rancho, où M^"^ Muzi avait passé la nuit, fut tout à coup paré de tentures de Damas par le curé du lieu. On y transporta un riche autel et six candélabres d'argent massif, et la première messe du vicaire apostohque fut ainsi célébrée au sein de la pampa. Immédiatement après, D. Giovanni Mastaï, l'abbé Sallusti et le P. Raymondo Arce se rendirent à l'humble éghse du village, où trois autres messes furent dites. On allait entrer dans les campagnes solitaires; plus d'un péril allait être bravé.

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A San-Pedro, par extraordinaire, on eut un dîner confortable; mais voici comment fut logé le pieux voyageur qui devait avoir un jour pour demeure le palais du Vatican : il ne trouva pour se réfugier durant la nuit qu'un appentis sans porte, couvert à peine d'un chaume délabré. « Vraie cabane d'astronome, dit l'abbé Sallusti, et d'où l'on pouvait, sans quitter son lit, observer à l'aise les planètes. » Mais par le fait cette riante habitation n'était que le garde -manger du maître de poste, sentinelle solitaire placée aux dernières frontières de la civilisation. Des planches grossières, suspendues par des cordes liées aux poutres de support, y descendaient de la toiture, et c'était sur ces étagères élégantes qu'on avait amoncelé des quartiers de viande tuée depuis plusieurs jours, du maïs, des fromages, des cuirs, des peaux destinées à sécher. Qu'on se figure la nature des parfums s'exhalant de ces dressoirs. D. Giovanni Mastaï et son compagnon l'abbé Sallusti demeurèrent cependant dans ce réduit affreux; mais le lendemain, heureusement, ils purent respirer les senteurs embaumées des rivages du Parana; on avait atteint cette rivière magnifique, qui, avec l'Uruguay, forme l'une des limites de ce qu'on appelle aujourd'hui la Mésopotamie Argentine, pays admirable, qui n'a pas moins de quarante -quatre mille kilomètres carrés.

La première cité importante qu'on rencontra fut Rosario; on y parvint le 21 janvier. Le curé s'empressa de venir au-devant du vicaire apostolique, et la confirmation fut donnée solennellement à des milliers de fidèles.

On quitta cette ville le surlendemain , et ce fut alors que l'on commença à abandonner les rives majestueuses du Parana, que l'on avait longtemps côtoyées. Gande-

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larias, Orqueta, apparurent tour à tour. Ce fut dans ce dernier endroit que l'on vit le premier Indien pampa que l'on eût encore rencontré. On devait bientôt n'entendre que trop parler des gens de sa race. A vingtquatre kilomètres de là, on atteignit une maison de poste désignée sous le nom sinistre de Desmochados (les mutilés). Le nom conservé à cette habitation solitaire rappelle un épouvantable événement. Quelques années auparavant, des Indiens cavaliers avaient surpris le maître de poste, environné de ses nombreux serviteurs, et les sauvages avaient, contre toute attente, laissé la vie à ces pauvres gens, mais pour se donner l'horrible joie de leur couper à tous les pieds et les mains, et pour les abandonner dans cet état effroyable.

Habitué à de sanglantes incursions, Desmochados avait de plus récents souvenirs; dix jours auparavant le passage de D. Giovanni Mastaï et -de M^' Muzi, une troupe de trois cents Indiens cavaliers s'était présentée devant la tour qui défend ce passage. Le brave maître de poste avait eu le temps de s'y enfermer, et, muni d'une carabine excellente, il avait tué à la troupe désordonnée un homme, puis mis hors de combat plusieurs guerriers que leurs chevaux avaient emportés. Ces hommes farouches, comprenant l'impuissance de leurs armes, s'étaient retirés ; mais le sang versé avait dû être racheté par le sang : un pauvre pasteur n'avait pu éviter leur rencontre. Vingt coups de lance lui avaient donné la mort; puis ces implacables sauvages l'avaient coupé par morceaux. Ce qu'on ignorait alors, on le sut plus tard : pareil sort était réservé à chaque membre de la mission. Imparfaitement informés par leurs espions, les Indiens, comptant sur un butin considérable, s'étaient rassemblés en hâte pour

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piller la caravane; ils ne s'étaient trompés (on en eut alors la certitude) que sur le moment précis du passage des étrangers. Le séjour de la mission à Buenos-Ayres l'avait certainement sauvée; mais, qu'il se prolongeât de deux semaines entières, la tragédie s'exécutait. Trois jours après le passage des voyageurs, les Indiens revinrent aux mêmes lieux, et vingt malheureux péons qu'ils rencontrèrent furent massacrés impitoyablement par eux; les marchandises qu'ils escortaient furent emportées; un seul de ces hommes, horriblement blessé, se dressa du milieu de ce monceau de morts, et raconta le combat.

« Ce sont les Puelches, les Pehuenches, les Ranquehs qui ensanglantent ainsi le désert, dit M. Ferdinand Denis dans son récit du voyage de^ D. Giovanni Mastaï d'après l'abbé Sallusti ; et ces guerriers sont certainement plus redoutables que les Indiens du Sud. Abrités sous des tentes de cuir qu'ils transportent en un clin d'œil dans les parties les plus reculées des pampas, ils vivent presque exclusivement de viande de cavale, et ne s'enrichissent que de rapines.

« Qu'on les appelle carrerias, comme cela a lieu au sein des Etats Argentins; qu'on les désigne sous le nom de malons, ainsi que cela a lieu au Chili, ces incursions de sauvages pillards sont toujours suivies d'horribles mêlées. Maniant sans peine leur forte lance, avec laquelle ils soulèvent un homme pour mieux jouir de son agonie, faisant tourner autour de leur tête l'arme antique de leurs aïeux, qui ne manqua jamais son but, ils clouent à la terre avec les holas ceux que la pique n'a pas frappés. Mais les jours de ces triomphes farouches sont sur le point de finir; des postes de vétérans, toujours prêts à combattre ces barbares, se fondent chaque année; la

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civilisation conquiert de jour en jour du terrain sur ces nomades : Urquiza sera l'exterminateur de leur race, ou bien saura la pacifier. »

Le 25 janvier, on célébra la messe à la Canada de Lucas, puis on se rendit tout d'une traite à Pnnta de Agua, où la route tourne de l'est au couchant. Sous ce délicieux climat, le pays prenait un aspect de plus en plus varié. Les nandous, les cerfs d'Amérique, les daims, les lièvres apparaissaient ensemble dans ces champs parés de fleurs, s'arrêtaient un moment, surpris d'entendre des sons inaccoutumés; mais ils fuyaient au bruit du carrosse, comme si le vent les eût emportés. L'araucaria, à l'aspect si régulier, qu'on le prendrait parfois pour un arbre de nos grands jardins, se montrait de tous les côtés.

Nous ne dirons rien ici des lieux divers que parcourut la caravane; presque toujours elle rencontra des fortunes bien diverses, quoique l'accueil fût toujours favorable. A la poste du Tambo, par exemple, les voyageurs eurent un bon souper; mais il leur fallut se coucher sur la terre nue, à la belle étoile; au torrent de Barranquisa, l'abbé Sallusti examina les sables aurifères; à Gordoba, capitale d'une province entière, bâtie un peu tristement entre deux montagnes, on fut touché et édifié à la fois de la piété du clergé; à San-Joze-del-Moro , on rencontra un hôtelier, honnête homme, qu'on suppKa de refaire ses comptes, tant on le trouva désintéressé. A quarante -huit kilomètres de là, à la porte del Rio-Quinto, on apprit la triste nouvelle du désastreux accident arrivé au docteur Gienfuegos ; dès lors on se dirigea vers une très petite capitale de province, qui, chose étrange dans ces contrées lointaines, rappelle une des gloires de la France; Saîi-Luiz de la Punta porte ce nom en souvenir de notre saint Louis.

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Cette jolie ville, fondée en 1597, accueillit merveilleusement la mission; et après avoir admiré ses églises, la splendeur de son culte, nos voyageurs apprécièrent son amour pour certaines branches de l'agriculture, aussi bien que son industrie dans l'exploitation des mines. Ce qui les réjouit surtout au sortir de la cité, ce furent ces nopals magnifiques tout chargés de cochenilles. Les voyageurs marchaient toujours.

On se dirigeait directement sur la ville de Mendoza; mais on ne tarda pas à arriver au milieu des terrains fangeux qui précèdent la poste de Ghorillo, et l'une des voitures se brisa. Après une course fatigante, sous un soleil brûlant, il fallut s'arrêter à Ghorillo même, où il n'y a pas d'eau courante. Dans ces marécages épouvantables, désolés naguère par les Indiens, qui en avaient ruiné les habitations, le vicaire apostolique trouva à peine un asile, et D. Giovanni Mastaï, suivi de l'abbé Sallusti, se vit contraint de se réfugier dans une cabane sans toit, dont les quatre murs seulement restaient debout, menaçant à tous moments de s'écrouler. Il lui fallut, en définitive, y établir sa demeure pour plusieurs jours.

Ce fut à Ghorillo qu'on apprit que les Indiens pampas s'étaient réunis, au nombre de huit mille, pour aller désoler les plaines de Buenos -Ayres, et que, devant un presidio, bâti pour s'opposer à leurs invasions, ils avaient marché jusque sur les bouches du canon.

On se remit en route enfin, et, à vingt kilomètres de là, on put admirer Behedcro, dont les bords étalent des salines inépuisables. Dormida ne put offrir à ses hôtes qu'un triste brouet, dans lequel des grains de maïs, nageant dans une eau grasse, se mêlaient à des lambeaux coriaces de charque.

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A Gatilas, les choses se passèrent d'une façon bien différente : les fruits délicieux d'Europe abondaient, et ce fut là, d'ailleurs, que les Andes, couvertes de leurs neiges éternelles, se montrèrent aux voyageurs dans leur indicible beauté. Ce jour-là, tout entier réservé à une pieuse admiration, fut comme une entrée magnifique à la suite des jours de repos et d'allégresse qui allaient se succéder. Après qu'on eut dépassé Retamo avec sa petite église, et que la messe y eut été célébrée; après qu'on eut entrevu Rodeo de uri medio, où l'on traversa à gué le Tunuyan, une autre rivière et deux torrents, la ville de Mendoza apparut, et toutes les misères du voyage furent pour un moment oubliées.

Cette ville charmante, qui laisse de si aimables souvenirs à ceux qui l'ont parcourue, avait revêtu sa livrée de fête pour recevoir la mission. Des dames en grande parure attendaient le vicaire apostohque; des arcs de triomphe de feuillage et de ■ fleurs avaient été dressés, et ce fut aux acclamations de la population entière que M^' Muzi et D. Giovanni Mastaï se rendirent à l'habitation de dona Emmanuela Gorbalan , où les attendait le docteur Gienfuegos, et chez qui tout avait été préparé pour les recevoir magnifiquement.

De splendides solennités religieuses qui se succédèrent, des fêtes nombreuses données en l'honneur du vicaire apostolique, retinrent la mission durant neuf jours à Mendoza. Ge moment de repos était une halte dans le voyage : ce n'était pas sa fin. Il fallait franchir la barrière formidable qui sépare deux régions également favorisées du Giel : le passage des Andes ne peut jamais être sans danger. Le 24 février, on partit de Mendoza. En quelques heures on eut parcouru à cheval les soixante kilomètres qui séparent

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la riante cité de la montagne du Paramillo. On se trouva alors en pleine Cordillère.

La pampa a ses tristesses monotones et ses misères; le chemin des Andes a ses périls redoutés des plus intrépides. Au sommet de ces monts désolés, dans la région de deuil où finit toute végétation , où l'homme le plus brave marche dans un funèbre silence, de nombreux périls menacèrent plusieurs fois les pieux voyageurs : la Providence les sauva. Le jour le plus terrible pour la caravane fut le 29 février ; le mars, en descendant la montagne, une sorte de paradis terrestre apparaissait déjà. Sur le territoire de Roncegua, ceux qui venaient de tant souffrir se sentirent tout à coup renaître.

Après avoir traversé Villa -de- Santa -Rosa, et s'être arrêté dans les plaines glorieuses de Ghacabuco ; après avoir fait diverses stations à Pellègue, à Golina, et dans le couvent des dominicains, qui se trouvait situé à la portée de la capitale, on était enfin arrivé. L'hymne ambroisienne était chantée pontificalement le 6 mars, au terme du voyage.

Santiago reçut les pieux voyageurs en les entourant de toutes les pompes de l'Eglise, auxquelles vinrent se mêler les acclamations populaires : le reste appartient à l'histoire.

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