AUX ILES ANDAMAN (OCÉAN INDIEN
Expédition anglaise en 1857. — Combat avec les naturels. — Victoire des Anglais. — Retour à Calcutta. — Habitations, mœurs, coutumes et langage des Andamans. — Notions historiques. — Commerce d'oiseaux de paradis.
Les An daman sont compris entre 10" 32' de latitude sud et 13° 40' de latitude nord. L'île la plus considérable, qu'on désigne sous le nom de Grand -Andaman, peut avoir environ cent quarante milles anglais de longueur. Sa largeur est de vingt milles.
Gomme toutes les autres îles des mers de l'Inde, les îles Andaman sont couvertes d'une végétation luxuriante. On y distingue, entre autres espèces de bois précieux, l'ébène, le pteroçarpus dahlbergioides ou bois rouge ; des bambous et des rotins de diverses espèces donnent une singulière élégance aux forêts qui parent la côte.
Ges bois, néanmoins, ne renferment qu'un petit nombre d'oiseaux à plumage éclatant, parmi lesquels on distingue un ramier d'une beauté remarquable; mais, à l'exception
du sanglier et peut-être du cerf, il y a, pour ainsi dire, absence absolue de quadrupèdes. Ce qui aux yeux des Chinois pourrait rendre les Andaman un groupe précieux pour le commerce, c'est l'abondance de la jolie salangane, qui multiplie son vol gracieux autour des roches dont la rive est couverte, et qui construit dans les cavernes, avec une mucosité-, ces fameux nids d'hirondelles réservés, dans le Céleste-Empire, à la table du riche.
Le 23 novembre 1857, une expédition semi-scientifique, semi-militaire, partit de Calcutta sur le steamer le Plulo, dans le but d'explorer les îles Andaman , et de ftiire choix d'une de ces îles pour y déposer ceux des révoltés auxquels le gouvernement de la compagnie , qui n'avait pas encore cédé ses droits à la reine d'Angleterre, voulait faire grâce. La commission était présidée par le docteur F. J. Mouat, savant médecin attaché à l'armée du Bengale. Il s'était fait accompagner par un Français, M. MalHtte, jeune et savant chimiste et habile photographe.
Dès le 11 décembre, l'expédition entrait dans le port des îles Andaman. Une première reconnaissance du pays eut lieu sans aucune opposition de la part des indigènes ; mais le 27 décembre, alors qu'on allait doubler l'extrémité de la grande île, et que le Plulo se trouvait entre un îlot et la terre, dans un bras de mer qui n'avait guère plus de largeur que la Seine, les Andamans, armés en guerre, se montrèrent dans leur canot et se dirigèrent vers le bateau à vapeur. On résolut d'accepter le combat. Le docteur Mouat, montant dans le premier canot, se fit suivre du docteur Playfer et du lieutenant Headcote, auxquels s'adjoignit M. 0. Mallitte; douze hommes bien armés montaient également l'embarcation. Dans le second canot venaient M. Tobgrave, midshipman de la flotte des Indes, le chirur-
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gien du Pluto, et huit autres Européens. Les mouvements des blancs n'échappèrent pas aux naturels. Entassés dans sept pirogues, ils se dirigèrent, en employant la pagaye seulement, de Southreef Island vers Interview Island. Les Anglais n'hésitèrent pas : ils cachèrent soigneusement leurs armes, mais ils se dirigèrent du côté des sauvages. On avait fait provision de force bagatelles pour les leur offrir en cadeau ; et les mouchoirs des Européens s'agitaient en signe d'amitié, lorsque, malgré ces démonstrations, les Andamans prirent de plus en plus une attitude hostile; une grêle de flèches commença à pleuvoir sur les embarcations montées par les Anglais. Ceux-ci se virent alors contraints de faire usage de leurs armes ; dans ce conflit regrettable , plusieurs sauvages furent tués ou blessés, et l'un des guerriers .agresseurs tomba au pouvoir des Européens. Ce combat inégal devait être cependant funeste à quelques personnes de l'expédition : un des officiers anglais reçut une flèche, un matelot fut blessé, et M. Mallitte fut atteint, durant l'engagement, d'une balle égarée qui lui causa une blessure assez sérieuse, mais ne l'empêcha pas de reprendre bientôt ses utiles fonctions.
Du reste, la lutte fut de courte durée; les Andamans se retirèrent, et les Anglais purent continuer leur route. Après s'être assurés de leur prisonnier, ils retournèrent immédiatement à Calcutta.
« Les habitations des Andamans, dit M. Ferdinand Denis dans un travail qui fait partie du Tour du monde, sur les îles Andaman, d'après les indications de M. 0. Malhtte, appartiennent à la forme la plus rudimentaire. Quatre poteaux couverts d'un toit de feuilles de palmier font tous les frais de ces constructions primitives, qui ne peuvent être acceptées comme abri que sous ces doux chmats.
Ces huttes, en effet, sont ouvertes à tous les vents; elles sont ornées à l'intérieur, si l'on peut se servir d'un terme pareil, d'os de cochons, de carapaces de tortues, et de grands poissons liés en forme de grappes. On y cherche inutilement quelques indices de la prétendue anthropophagie des habitants. Toutes les perquisitions que l'on fit sur ce point furent heureusement inutiles, et nul ossement humain ne vint témoigner d'une coutume horrible, trop souvent reprochée aux noirs océaniens. »
Les Andamans appartiennent, en effet, à cette race noire que l'on désigne sous les noms divers de Papouas, d'Alfourous, d'Andamènes, d'Actas ou de Negritos; ils sont même d'un noir très foncé. Rarement leur taille excède cinq pieds; ils ont la tête large et enfoncée dans les épaules; leur chevelure est lanugineuse comme celle des noirs africains; chez un grand nombre d'individus le ventre est protubérant, et les membres inférieurs sont grêles. Ils vont dans une nudité absolue, à moins qu'on ne veuille considérer comme une sorte de vêtement la couche d'ocre jaune ou d'argile dont ils se couvrent le corps, et qui a au moins l'avantage de les protéger contre la piqûre des insectes. Ils réservent l'ocre rouge que leur fournit leur terre pour en saupoudrer leur chevelure et pour en peindre leur visage. Selon les derniers calculs, la population totale des Andamans ne s'élèverait pas à plus de deux mille cinq cents individus.
«... L'exploration à main armée que l'on fit de quelques habitations d' Andamans répandues sur les rivages de la grande île, donna sur ces peuples des renseignements ethnographiques dont on était jusqu'à ce jour à peu près dépourvu. On acquit, par exemple, la certitude que leurs armes de guerre et de chasse étaient fabriquées avec une
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habileté rare. Les arcs des Andamans, qui offrent la plus forte résistance, sont faits d'une sorte de bois de fer, et affectent la forme la plus gracieuse; les flèches, qu'ils décochent avec habileté, ont quatre pieds de longueur, et présentent trois variétés : fabriquées en bois très dur, elles sont toutes armées de pointes très fines; il y en a de simples et de barbelées, et la plus comphquée de ces trois espèces présente une sorte de harpon à pointe mobile, dont on se sert sans doute à la pêche. Les pagayes, que les Andamans manient avec prestesse, sont courtes et marquées d'ocre rouge ; la hache, avec laquelle ils creusent leurs embarcations, est un assez grossier instrument : elle consiste en une sorte de patte arrondie, fabriquée avec une pierre dure et tranchante, liée à un manche par une forte corde de fibres végétales.
« Les Andamans ne sont cependant pas un peuple agricole, c'est un peuple ichtyophage dans l'étendue [du mot, comme le dit avec raison Adrien Balbi. Les mers qui baignent leurs îles sont heureusement abondantes en excellents poissons : les soles, les mulets, les huîtres forment leur principale ressource alimentaire. Mais parfois, durant les gros temps, le poisson vient à manquer, et alors ils s'arrangent sans dégoût des lézards, des rats et des souris qui pullulent dans leurs bois. Un peu plus d'industrie leur ferait trouver, dit-on, dans leurs forêts une nourriture végétale abondante.
« ... Un grand mystère de la science ethnographique se lie pour nous à l'existence de cette race océanienne, qui, en conservant tous les caractères de la race africaine, se fait voir aux portes de l'Inde et se propage , en se modifiant, à Bornéo, à Madagascar, aux Philippines, à la Nouvelle-Guinée, et dans tant d'autres îles du grand Océan que
les géographes nommeront sans hésiter. Presque partout vaincue, cette race déshéritée, jadis nombreuse plutôt qu'elle ne fut puissante, s'allie insensiblement à la race victorieuse, et donne naissance à des métis que la science de l'anthropologie ne sait encore comment caractériser.
« Ces noirs asiatiques, ces Papouas, si on l'aime mieux, au nombre des plus laids des hommes, mais parfois aussi des chasseurs les plus industrieux, sont aujourd'hui les pourvoyeurs du monde élégant de Paris et de Londres, pour un genre de parure que nos dames reprennent toujours à d'assez courts intervalles ; ce sont eux qui envoient à nos magasins de plumes ces merveilleux oiseaux de paradis, dont la variété étonne autant que la vivacité de leurs couleurs charme les yeux. Ce fut surtout en 1823, lorsque la corvette la Coquille aborda à la Nouvelle-Guinée, que les noirs habitants de ces régions comprirent quels trésors recélaient, pour les blancs qui les visitaient, leurs forêts séculaires. Des milliers d'oiseaux de paradis tombèrent sous leurs coups pour être offerts aux étrangers, qui, pour unique récompense, leur donnèrent sans regrets, on le suppose, les plaques de fer-blanc dont se composaient leurs boîtes d'histoire naturelle, et même certains objets d'un usage encore plus vulgaire. Nous n'avons jamais» pu oublier avec quelle bonhomie le savant et spirituel Lesson nous racontait combien il se trouva heureux le jour où il imagina de tenter l'avidité des Papouas en leur prodiguant cette monnaie peu coûteuse. Malheureusement les matelots et les mousses de la Coquille surprirent ce secret économique, et surent aussi se procurer les plus beaux oiseaux de paradis. On se mit à fourbir de toutes parts les plus vulgaires ustensiles de cuisine ; pourvu qu'ils fussent quelque peu luisants, et que l'on pût les courber
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en bracelets, les noirs sauvages s'en accommodaient. Durant quelques semaines, on obtint ainsi les plus beaux paradisiers connus. Mais, hélas! le fer-blanc perdit son éclat, et dès qu'il se fut terni les profits de ce beau commerce s'évanouirent. Les Papouas exigèrent des ustensiles d'argent, et plus tard ils demandèrent fort bien des piastres, dont ils finirent par connaître on ne peut mieux l'empreinte, les deux colonnes et même la fameuse devise. Ce n'était pas toutefois pour trafiquer dans leurs sombres forêts qu'ils les accumulaient; c'était pour les fondre et en fabriquer de grossiers bracelets, à demi ouverts, dont leurs tristes compagnes, abruties par les exigences de la vie sauvage, se montrent tout aussi fières que nos beautés aristocratiques se montrent heureuses de posséder un oiseau de paradis.
« Il faut appartenir à cette race agile, il faut être familier avec les bruits légers qui se multiplient et se confondent dans les sombres forêts de Dorery, pour se procurer les oiseaux de paradis, qui perchent souvent à l'extrémité d'arbres gigantesques et que la flèche doit frapper sans les endommager. Ces noirs chasseurs, la tête couverte de poussière d'ocre unie à de la graisse, ce qui leur fait à peu de frais, on le voit, une excellente casquette de chasse, parfois les épaules revêtues de belles feuilles satinées du pandanus que leurs femmes tressent en nattes, s'en vont, à la tombée du jour, dans leurs humides forêts, armés de leur arc classique en beau bois rouge, et de petites flèches fort aiguës fabriquées avec le spadice des palmiers. Le lieu où ils se rendent en silence est vraiment digne, par sa splendeur, des oiseaux magnifiques qu'ils y viennent chercher. « La végétation la plus 4 active couvre ce point du globe, dit Lesson; elle est ce
« qu'on doit en attendre sous l'équateur..., c'est-à-dire « grande, majestueuse et imposante. La surface du sol ne « présente qu'une forêt sans fin, où la plupart des végète taux des Moluques se retrouvent, et dont les arbres, « immenses par la circonférence de leurs troncs, ont « jusqu'à cent cinquante pieds d'élévation. Dans ces pro- « fondes forêts ne croissent point d'herbes humides : les « plantes , y revêtent de préférence des formes robustes et « ligneuses ; les lianes serpentent et s'entrelacent jusqu'au « sommet des rameaux, et retombent en unissant leur « verdure à celle des grands arbres qui les supportent. c( La fécondité d'une terre sans cesse humectée par d'a- « boudantes vapeurs et par des pluies de six mois, vivifiée « par des chaleurs d'autant plus fortes que le soleil ne « s'en éloigne jamais, est prodigieuse; aussi le voyageur « éprouve-t-il un étonnement qui n'a rien d'analogue avec « celui qu'imprime dans l'âme la vue des magnifiques « monuments des hommes, et ne peut-il se lasser d'ad- « mirer ces forêts vierges, mélangées des teintes vertes « les plus diverses, sur lesquelles tranchent les fleurs les « plus larges et les plus bizarres, les fruits les plus sin- « guliers, et ce mélange d'arbres ou de palmiers soutenant « des parures étrangères, au point que leur feuillage dis- « paraît sous les festons qui les voilent de la manière la c( plus agreste et la plus splendide. A des mimeuses gi- « gantesques se joignent des dioïdes à larges feuilles, des « orchidées, et surtout des épidendres parasites. Des arcs « à choux , des bambous , des fougères en arbre , des lata- « niers, des tecks, des muscadiers, des spondias, sont les « espèces les plus communes dans ces forêts. »
« Sous ces voûtes magnifiques, l'astucieux Papoua ne se contente pas de guetter en silence le calao à plumage
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noir et à queue blanche, dont le vol imite, à s'y méprendre, le souffle précurseur de l'ouragan; le cacatoès à huppe jaune, le lori à la voix babillarde et au plumage vermeil, le cassican, qui rivalise par son éclat avec les plus beaux oiseaux : il les attire et sait merveilleusement imiter leur cri. Arrivé sous un teck, il est à peu près sûr d'y faire venir le brillant manucode, qu'il nomme taya. Mais ce magnifique oiseau n'est pas le seul hôte qui fasse son séjour sur ce bel arbre; son congénère, que recherchent surtout les dames européennes, se nourrit des mêmes fruits que lui. « Les oiseaux de paradis, petites « émeraudes, volent avec grâce et par ondulations; les « plumes des flancs retombent négligemment pour former « un panache gracieux et aérien, qui brille dans l'air « comme une étoile filante. »
« Pas plus que les chasseurs des autres régions du globe, le Papoua ne se laisse séduire par la contemplation de cet oiseau charmant: la flèche part, le mumbé-fore tombe sur un lit de verdure ; le sauvage s'en empare , le place d'abord dans le creux d'un bambou, et plus tard sèche sa peau avec soin pour en faire un objet d'échange. C'est cependant privée d'une partie de son éclat qu'on la reçoit ici, et d'ailleurs les plus belles de ces dépouilles sont encore destinées aux rajahs malais et aux princes musulmans de l'Inde, qui de tout temps en ont orné la coiffure qu'ils portent dans les grandes solennités. Le paradisiaca apoda, avec ses reflets verts, le manucode, le magnifique , le paradisier rouge, sont, dans cette famille, les oiseaux précieux que rencontrent plus fréquemment les Papouas et les Alfouroux-Andamènes, leurs sauvages voisins, avec lesquels ils sont perpétuellement en guerre. Nous venons de prononcer le nom d'une race misérable, qui, plus que les
Papouas encore, a de l'analogie avec nos Andamans, dont ils sont séparés par un espace assez considérable. Mais cette analogie de nom n'est pas le produit d'un pur hasard; et, lorsqu'il parle des noirs océaniens, dont on compte une si grande variété, Lesson a soin d'indiquer les chroniques de Malacca comme étant la source primitive où l'on peut étudier leur histoire. »