VOYAGE DE CIRCUMNAVIGATION
DU CAPITAINE WULLERSTORF URTAIR
But du voyage. — Départ de Trieste. — Relâche à Rio-de-Janeiro. — Saint-Paul. — Ceylan. — Les îles Nicobar. — Mœurs, fêtes et usages des Nicobariens. — . Mouillage devant l'île de Poulo-Milou. — Le canal Saint-Georges. — Singapore. — Relâche à Batavia. — Le nègre Acouasie Boachi. — Un artiste indigène. — La montagne dans les nuages. — Le Pondjak-Pangerango. — Fête donr.éo par le régent de la province de Tjangœr. — Les îles Philippines. — Manille. — La lagune de Bay. — La Lugana Encantada. — Les Tagals. — Rentrée à Trieste.
L'exploration de la frégate la Novara avait pour but principal de fournir aux jeunes officiers de la marine autrichienne l'occasion de se familiariser avec la navigation des différentes mers, d'arborer le pavillon impérial dans des lieux où il n'avait pas encore été vu, et de donner aux professeurs de sciences naturelles le moyen d'acquérir des connaissances plus étendues et plus variées. La direction en chef de l'expédition avait été confiée au capitaine de vaisseau Wullerstorf Urtair, marin érudit et habile. La frégate était commandée par le capitaine baron de Pock,
qui avait sous ses ordres un état-major d'une trentaine d'officiers, y compris trois médecins et un aumônier.
Bien que nous n'ayons pas encore en France la relation officielle, nous pouvons donner dès aujourd'hni quelques détails sur le voyage de la Novara, en faisant, après le Tour du monde, quelques emprunts aux publications périodiques allemandes et à la correspondance d'officiers ou de savants attachés à l'expédition, notamment aux lettres du docteur Scherger, naturaliste, chargé des études ethnographiques.
La frégate partit de Trieste le 30 avril 1857. Elle relâcha d'abord à Rio -de -Janeiro, ensuite au cap de Bonne- Espérance; et, après avoir jeté l'ancre devant les deux lies volcaniques de Saint-Paul et d'Amsterdam, elle se dirigea sur Geylan.
« Le bouddhisme, qui semble reculer devant l'islam dans l'Inde et les îles de la Sonde, dit la relation, est en pleine prospérité à Geylan. Cette île est le centre religieux des adorateurs de Gakya-Mouni; aussi les temples et les chapelles s'y comptent-ils par milliers. Les prêtres cingalais jouissent d'une assez grande autorité, à la fois religieuse et politique. Ils s'obstinent à affecter l'ignorance du moindre mot anglais ; c'est une manière de protester contre les hérétiques conquérants de l'île sainte. Ils sont d'ailleurs fort polis avec les Européens, et préoccupés uniquement, en apparence, de leurs fonctions religieuses.
« A peine débarqués, nous nous mîmes en route pour le grand temple de Dadalla-Panzela, dans le voisinage de Galles. G'est là que réside le grand prêtre de Geylan, entouré d'un conseil d'hamadourous. Nous eûmes l'honneur de lui être présentés. G'était un vieillard de soixantedix ans, décoré du nom redoutable de Nanalangara-Sirisou-
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mana - Mahadama - Radjio urong- Ganatchari - Naïkou - Mangi . Il voulut bien nous informer, par interprète, qu'il avait longtemps vécu dans le pays de Siam, et que le souverain de ce royaume (avec lequel il correspond fréquemment) venait de lui envoyer un vaste parasol d'honneur. Il nous fit voir ce riche présent. Ensuite il daigna nous demander nos noms, notre patrie, et le but de notre voyage, toutes choses auxquelles il parut s'intéresser; il ordonna même à un jeune lévite de prendre note de tous ces détails, avec une plume d'oie, sur un papier probablement réservé aux usages profanes; car, dans le vestibule, un étudiant transcrivait religieusement quelques écritures sacrées sur une feuille de talipotier. »
Du 30 janvier 1858 au 10 du mois suivant, l'expédition séjourna à Madras, et visita les vastes temples souterrains creusés dans le roc, près d'Ellora. Le 10 février, on fit voile de la côte de Goromandel aux îles Nicobar, dans le golfe de Bengale; et, le 23 février, la frégate jeta l'ancre devant l'île de Gar-Nicobar.
« Quelques-uns d'entre nous, continue la relation, descendirent et s'avancèrent vers l'intérieur. Bientôt nous fûmes hélés par un bataillon d'une cinquantaine de naturels qui venaient à notre rencontre, à peu près nus, mais armés de grandes lames de coutelas sans manches, de javelots et de longs bâtons : Good friends? good friends? (êtes-vous des amis?) nous demandaient-ils.
« Rassurés sur nos bonnes intentions, leurs chefs, qui s'intitulaient capitaines et s'ornaient de noms européens, capitaine Nelson, capitaine Byron, capitaine Wellington, docteur Grisp et autres, remirent leurs armes à des suivants, et nous tendirent une main huileuse et malpropre, que nous nous hâtâmes d'accepter. Ghacun d'eux produisit
alors quelque certificat à lui délivré par un capitaine de passage, attestant sa loyauté dans le commerce des noix de coco. Plusieurs de ces certificats contenaient certaines prescriptions d'un code de civilité puérile et honnête, à l'usage des matelots nouveaux venus.
« La plupart de ces certificats portaient les prix courants, en noix de coco, des principaux objets importés d'Europe. Ainsi, une lame de sabre se paye trois cents noix, autant qu'un sac de riz; une cuiller à soupe cent cinquante, et un fichu cent noix. Chaque guenille a son prix. Le pain, les outils, les vareuses rouges, le poivre et divers médicaments, entre autres l'huile de ricin, le camphre et le sel de magnésie, sont des objets fort recherchés, mais non pas autant que les habits et les chapeaux de feutre. Il n'est pas d'habit en loques qui ne se vende d'enthousiasme ; les feutres les plus piteux sont payés deux mille cinq cents noix, autant qu'un fusil double, qu'une barrique de rhum, ou qu'une pièce de calicot longue de vingt mètres (ils se servent de calicot pour ensevelir leurs morts). Certainement le spéculateur qui enverrait aux îles Nicobar une cargaison de vieux feutres réaliserait un bénéfice considérable. On suppose qu'en voyant des capitaines munis de ce chapeau les insulaires ont imaginé qu'il était l'insigne de leur grade, comme la couronne celui de la royauté, et que le feutre faisait le capitaine. Le capitaine Dixon me remit le certificat suivant, dont il ne tirait pas peu de vanité : « Malgré son air crasseux, le capitaine Dixon est un « homme solide. » C'est un fort bel homme, absolument nu et au teint bronzé ; sa chevelure fine , luisante , longue et flottante, est retenue par un diadème en écorce. Parmi ses compagnons, l'un portait une simple chemise, l'autre
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un froc, un autre des bottes éculées et béantes; çà et là on voyait une paire de culottes. A eux tous ils auraient pu fournir un habillement complet. Un grand nombre de ces insulaires portaient autour des reins une bandelette fort mince; leur tournure n'aurait pas été, en somme, déplaisante, si l'on n'eût souffert à voir leurs bouches larges ouvertes, avec des mâchoires cariées et noires. Dents et gencives ont souvent disparu, pour faire place à une masse informe et maladive, entre une paire de lèvres bouffies et enflammées. Ils ont en outre pris la disgracieuse habitude de s'étirer les oreilles, en y faisant des trous, où ils glissent leurs prises : des cigares et autres objets, ou bien des morceaux de bois garnis de pièces de cuivre ou d'argent. Je vis, par exemple, un naturel, fort satisfait d'un petit flacon dont je venais de lui faire cadeau, le passer à son oreille en guise d'ornement.
« J'invitai Dixon et ses amis à me suivre à bord, en les assurant qu'il ne leur serait fait aucun mal et que nous étions de bons amis. « Non pas amis, s'écrie-t-il, « non pas bons amis, mais bons frères! un père, une « mère, tous frères! » Explosion de fraternité humaine qui m'abasourdit de la part de ce pauvre sauvage huileux. Il est vrai qu'il n'oublia pas de me demander ensuite si, à bord, je ne lui donnerais pas à fumer, à boire et à manger. Tout sur notre navire excitait leur admiration, et principalement nos gros canons sortis de la fonderie de Marienzell... Gomme je questionnais ces barbares au sujet des punitions qu'ils infligeaient à leurs malfaiteurs, l'un d'eux me répondit naïvement : « Nous pas méchants , « nous tous bons. Mais chez vous grands méchants, puisque « gros canons! »
« A part les ravages que l'abus du bétel cause dans leur bouche, les habitants de Nicobar sont bien faits et sains. Nous n'avons rencontré parmi eux que deux cas pathologiques, celui d'un bras paralysé, et celui d'un petit homme gras et court, ayant de tout petits doigts, particularité qui lui avait valu le sobriquet de Kiouta- Kounti. Comme je demandais, à ce propos, qui prenait soin du pauvre Kiouta-Kounti : « Moi! nous! eux tous! » me répondit le capitaine Gharley avec une certaine surprise de ma question. Je pensais à nos dépôts de mendicité, à nos hôpitaux, à nos maisons de travail, aux spectres affamés de l'Irlande, de Lille et de l'Erzgebirge. La capitaine Gharley était un petit homme maigre, très sec, vêtu simplement d'une casquette.
« Ges Nicobariens ont conservé un très fâcheux souvenir des Danois, qui ont envoyé, en 1835, une corvette chargée par le cabinet de Copenhague de faire acte de possession sur leurs îles, où ils étaient déjà venus en 1756.
« Danois, mauvaises gens! s'écriaient-ils les yeux flam- « boyants; voulaient prendre notre île! Si nous vouloir « prendre votre île à vous, nous être méchants! Danois, « pas bons! pas bons! » Je me rappelai les glorieuses histoires de victoires et de conquêtes dont s'enorgueillissent tous, les peuples civihsés de l'Europe.
« Le capitaine John nous invita à visiter sa cabane, élevée sur une douzaine de pieux et couverte de feuilles de palmier; on y montait par une échelle de bambous. La hutte était à peu près vide ; on voyait seulement dans un coin deux ou trois coffres renfermant toutes les richesses du capitaine; quelques javelots fixés contre la paroi, une chaise effondrée qu'il nous offrit, et une
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planche retenue au plafond par une corde, sorte de balançoire sur laquelle notre hôte s'était hissé et se dandinait gravement, avec un profond sentiment de sa haute importance politique.
« Nous avions déjà fait acheter au gros docteur Grisp, pour la somme de quatre francs, un porc grillé que nous offrîmes à nos nouveaux amis; mais aucune de leurs femmes ni aucun de leurs enfants n'apparurent au festin. « Elles se sont enfuies dans la forêt, nous dirent-ils, nous « ne savons où; et tant que vous resterez, elles y démence reront cachées, au risque de mourir de faim. » Evidemment ces braves gens, instruits par de désagréables incidents, usaient avec nous de précaution. Dans les relations des Européens avec les sauvages, ce sont rarement ces derniers qui ont les premiers torts.
« On peut assurer que les Nicobariens ont un sentiment naturel très développé de moralité et de justice; ils sont serviables, hospitaliers, et ne paraissent ni envieux ni jaloux. Si leur idéal social est bien moins élevé que le nôtre, il n'est pas toutefois sans valeur, et ils semblent l'avoir à peu près réalisé. Leur pratique n'est pas, comme il arrive trop souvent chez nous, en raison inverse de leur théorie.
« La plus grande fête que célèbrent les indigènes de Car- Nicobar dure une quinzaine de jours : elle s'ouvre à l'entrée de la saison pluvieuse, lorsque la mousson du sud-ouest commence à souffler.
« A la fin de l'époque de sécheresse, ils célèbrent une autre fête par une course assez grotesque. Des porcs sauvages sont lancés dans une arène; les jeunes gens du pays s'y précipitent à leur suite, armés de bâtons et de lances, en criant et faisant vacarme; puis, sous les re-
gards de leurs rivaux et du peuple assemblé, ils piquent et houspillent les malheureux porcs, qui se défendent assez bravement et font plus d'une blessure,- mais qui, après une lutte intrépide, succombent, sont grillés et mangés.
« A leur fête des morts, les Nicobariens exhument les corps de leurs parents et de leurs amis qui ont passé une année sous terre, les portent dans une cabane, et s'accroupissent autour d'eux en criant, sanglotant et se lamentant. Entre les mâchoires de chaque squelette brûle un cigare dont la fumée est sans doute l'image du souffle humain. Les crânes sont ensuite enterrés dans le cimetière ou koniou-koupa ; mais les ossements sont jetés dans la forêt, et de préférence dans la mer. Serait-ce qu'ils considèrent comme nous la tête comme le siège de l'intelligence et de la personnalité? Et croient-ils devoir rendre à la terre ou à la grande mer les éléments de la vie simplement végétale ou animale? En même temps on abat quelques cocotiers, qu'<on jette avec les cadavres, et l'on dispose à tous les vents des noix de coco, qui devront donner naissance à de nouveaux cocotiers. Les Indiens, les Germains immolaient aussi sur la tombe de leurs morts des chevaux ou des buffles pour leur servir de coursiers ou de nourriture dans l'autre monde. Serait-ce dans la même intention qu'aux îles Nicobar on leur immole des palmiers?...
« Les naturels de Gar-Nicobar dansent, mais tristement; ils chantent, c'est-à-dire se lamentent en musique. »
La Novara quitta Gar-Nicobar le 28 février, et aborda, le 6 mars, au port de Mancaouri. « Nous visitâmes d'abord le village d'Itoe, dit la relation : tous les habitants étaient
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en fuite ; ils n'avaient laissé derrière eux que quelques chiens hurlants. Devant les huttes, nous vîmes beaucoup de pieux dressés au-dessus de l'eau, où étaient attachés quelques branchages pour éloigner les mauvais esprits. A l'intérieur, nous remarquâmes aux toits, aux parois, une multitude de figurines de bois, grossièrement, bizarrement et diversement taillé, représentant des Iwis, c'està-dire de méchants esprits, pendus par la patte, ainsi que jadis on dressait aux portes de nos villes des gibets et des potences pour décourager les malfaiteurs. Cependant, afin de prendre aussi ces Ivs^is par de bons procédés, on attache à leur intention, aux différents endroits de la hutte, et surtout à l'échelle de bambou, des comestibles et quelques douceurs, par exemple du tabac et des feuilles de bétel. Le cimetière d'Itoe, de même que celui de Camourta, où nous nous rendîmes ensuite, est planté de pieux auxquels on suspend les haches, limes, couteaux et divers instruments du défunt. Au sommet des pieux on cloue quelques figures bien grossières, peinturlurées en noir ou en rouge, dont le ventre est garni de nombreux rubans blancs, rouges, bleus, de toutes les couleurs, ou plus simplement de longues feuilles de palmier flottant au souffle de l'air, toujours pour effrayer les mauvais esprits.
« Malgré la proximité de leurs îles, les habitants de Gar- Nicobar, d'Enuang et de Malacca ne parlent pas la même langue ; ils donnent aux objets les plus usuels des noms complètement différents. Peut-être faut-il attribuer à la difformité de leur bouche l'imperfection de leur langage , qui est plutôt bégayé que prononcé. »
Le 17 mars, la Novara jeta l'ancre devant la petite île de Poulo-Milou. « Avec la plus grande difficulté, écrit l'his-
toriographe de l'expédition, et en prodiguant beaucoup de tabac, de verroterie et de mauvais couteaux, je déterminai trois naturels à me vendre un squelette. Tout tremblants, ils me conduisirent sous des palmiers et des baringtoniers où était enfoui le cadavre d'un jeune homme ; mais dès qu'ils me virent fouiller la terre avec un couteau, ils s'enfuirent pâles et consternés. Le crâne, pensaient-ils, 'allait se venger de leur trahison. »
L'expédition traversa, le 17 mars, le canal Saint-Georges, longeant l'île Mousial, et le lendemain elle toucha à la charmante petite île de Gordoue, où elle admira des forêts imposantes et une végétation splendide.
« Nous trouvâmes, dit le narrateur, des naturels qui se prêtèrent complaisamment à se laisser peser et toiser, opération qui, ne durant pas moins de vingt minutes et ne comportant pas moins de soixante -huit mesures par individu, est assez fatigante pour le patient et pour l'opérateur.
« Je prétextai une douleur rhumatismale au bras gauche, et j'engageai un docteur indigène à entreprendre ma guérison. Aussitôt il se saisit de mon bras prétendu malade, le pinça, le pressa, le comprima, le massa de toutes façons, et souffla dessus, en criant et sautant, pour forcer le mauvais esprit qui hantait mon bras à en sortir; enfin il fit un geste expressif pour le forcer à couler peu à peu jusqu'à l'extrémité des doigts; mais, fort peu assuré lui-même de la vertu de son procédé, il s'enfuit à toutes jambes dès que je lui eus jeté une pièce de cinq sous. » "
Arrivés à Singapore, la moderne Alexandrie S le capi-
1 Sincapour ou Singapour, entre la côte S.-E. de Malacca et l'île de Sunaatra.
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taine et ses compagnons visitèrent la colonie pénitentiaire, où se trouvaient plus de deux mille forçats, hommes et femmes, déportés de tous les points de l'Inde anglaise. On les occupe à des travaux de bâtiment, ou à la fabrication de câbles et de tissages divers. Ce sont eux qui ont construit tous les édifices publics de Singapofe, églises, casernes, hôpitaux, bourse, dépôt de mendicité. Les prisonniers qui, pendant une captivité de seize années, se sont conduits de manière à contenter les geôliers et les chapelains, reçoivent un billet de congé, qui leur permet de séjourner dans l'île et de vaquer à leurs affaires, sous la seule condition de se présenter une fois par mois à la geôle.
« Pour mon édification d'ethnologue, dit M. Scherger, on eut l'obligeance de faire défiler devant moi, rangés par nationalité, une foule de ces malheureux; et ce fut avec le plus vif intérêt que je passai en revue tous ces corps muscuieux et ces figures énergiques de Chinois, Malabariens, Hindous, lascars et métis. Dans l'intérieur de la prison, ils sont répartis par catégories de crimes; on traverse ainsi la division des voleurs, les salles des meurtriers, les dortoirs des pirates, etc. : distribution fort curieuse pour un phrénologue. M. le gouverneur et M. le geôlier sont des fonctionnaires européens, nommés directement par le gouvernement; mais la presque totalité des agents subalternes sont des forçats promus aux grades d'argousins et de surveillants. Dans cette visite, nécessairement superficielle, le bagne de Singapore m'apparut comme une cité dont les conditions hygiéniques sont excellentes, où vit une population active, énergique et industrieuse , soumise à des habitudes d'ordre et de régularité, administrée par un gouvernement très fort et très respecté...
Une année après que la Novara avait quitté Trieste, le 5 mai, elle entrait dans le port de Batavia. Voici la description que fait M. le capitaine W. Urtair de cette capitale de l'île de Java :
« Avec ses quatre-vingt-six mille cinq cents habitants (huit mille trois cent soixante -dix Européens, huit cents Hindous et Arabes, dix-huit mille quatre cents Chinois, et le reste Javanais), Batavia recouvre une superficie égale à celle de Paris, ses maisons étant fort éloignées les unes des autres, et entourées de vastes jardins, de champs, de prairies et de parcs. L'ancienne ville, bâtie sur un terrain marécageux et malsain, qui lui avait valu le nom de Grand -Cimetière, n'est plus habitée par les Européens. Ses beaux bâtiments, ses vastes hôtels sont transformés en bureaux, en magasins et en comptoirs, qu'on se hâte d'abandonner avant la fin du jour, pour se rendre à Weloreden, devenue, depuis dix ans, une charmante ville.
« M. Pahud, le gouverneur de l'île, avait chargé un de ses aides de camp de nous accompagner dans les différentes régences; le docteur Bleeker, un des naturalistes les plus distingués de Java, s'offrit pour être notre guide. On dressa un itinéraire pour nous montrer, en peu de temps, le plus de choses possible; on expédia des messagers pour annoncer notre arrivée, et préparer nos repas et nos logements.
« Le 13 mai, trois calèches transportaient notre société de la capitale à Buitenzarg (Sans-Souci), la résidence du gouverneur général. En trois heures et demie nous avions parcouru plus de soixante -sept kilomètres, soit vingt kilomètres à l'heure; à chaque demi-heure on prenait des chevaux frais, qui ne cessaient de galoper. Jamais che-
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vaux ne m'ont mené si vite, même en Hongrie. Le travail humain, c'est-à-dire le travail d'esclave, coûte si peu à Java, qu'au lieu de munir les voitures de sabots on emploie aux descentes une douzaine de pauvres diables qui s'accrochent aux roues, ou les retiennent par des cordes.
« Buitenzarg possède un des plus beaux jardins botaniques du monde ; sa disposition devrait servir de modèle à nos jardins des plantes. Chaque famille étant cultivée avec toutes ses espèces dans un carré spécial, on peut apprécier d'un regard tous les caractères du groupe. Le jardin est surtout riche en palmiers ; mais il n'est guère de plante importante de l'Inde ou de l'Australie qui manque à la collection. Le directeur de l'établissement s'est fait une très belle fortune, grâce à la culture de la vanille, dont la livre se vend encore quarante florins hollandais, soit cent soixante -treize francs le kilogramme.
« A Sans-Souci, je fus mis en relation avec un jeune nègre, Acouasie Boachi, fils d'un prince de Goumasi, capitale jdes Achantis, sur la côte d'Or. Un Hollandais, voulant prouver à ses compatriotes que les nègres sont capables d'un développement égal à celui de la race blanche, détermina les parents d'Acouasie, qui n'avait alors que neuf ans, à lui confier cet enfant et son frère pour leur donner une éducation européenne. L'expérience a réussi parfaitement. Acouasie a appris avec succès le hollandais, l'anglais, le français et l'allemand; il a étudié la minéralogie à Freyberg, en Saxe, sous la direction du célèbre Bernh. Cotta. Il s'est converti au christianisme. Son frère voulut retourner à la côte d'Or, où il espérait introduire quelque civilisation : il y fut assassiné comme
coupable de tendances révolutionnaires ; les livres qu'il avait apportés d'Europe passèrent pour des grimoires, et il acheva de soulever contre lui les passions rétrogrades en essayant de faire adopter par ses compatriotes une machine à tisser.
« Le gouvernement hollandais a nommé Acouasie ingénieur des mines à Java.
« On nous présenta aussi un artiste indigène, Raden- Saleh , dont l'aptitude pour la peinture avait été remarquée de bonne heure. Le gouvernement l'envoya étudier en Europe, où il est resté vingt-trois ans. Depuis son retour à Batavia, il reçoit une pension annuelle d'une douzaine de mille francs, avec la seule obligation de peindre de temps à autre quelque tableau pour le roi des Pays-Bas. C'est un peintre de paysage;. il a beaucoup de mérite, mais peutêtre n'a-t-il pas surmonté toutes les difficultés matérielles de son art ; aussi regrette-t-il beaucoup les séjours de Dresde et de Paris.
« Nous visitâmes Pandok-Jedeh, Godok, Typanat, Meganandoeng (ou la montagne dans les nuages), élevée de mille cinq cents mètres au-dessus de la mer. Sur notre route, les autorités nous faisaient la conduite de village en village ; derrière notre voiture galopaient dix à vingt cavaliers , revêtus de leurs plus beaux uniformes et de shakos en papier. Plus de quarante esclaves ou domestiques nous précédaient d'une étape. Les natifs et même les fonctionnaires indigènes nous regardaient passer en se prosternant et en s'agenouillant. A Tijan-Javar, certain chef suivait à cheval notre voiture par une pluie battante ; il portait un uniforme tout doré , et le nom pompeux de Roahen-Rangga- Patma-Nagara.
« Dans l'espérance d'en tirer d'énormes profits, le gou-
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vernement a fait planter à Typoda un grand nombre d'arbres à quinquina, qui ont prospéré. Plusieurs de ces arbres ont déjà donné des graines parfaitement mûres; mais on ne peut être encore assuré que les éléments chimiques de l'écorce auront toute la vertu de ceux de l'arbre du Pérou. C'est une question d'une extrême importance pour l'île et pour toutes ces contrées tropicales si malsaines.
« Après Typoda, nous passâmes devant plusieurs pasangraham's, ou lieux destinés aux voyageurs surpris par l'orage. Un étroit sentier, entre de minces garde-fous, nous conduisit au-dessus d'un ravin à pic, enveloppé de vapeurs brûlantes (105°); elles s'élèvent d'une source d'eau bouillante qui s'élance d'une profondeur de quelques centaines de pieds.
« A trois heures de l'après-midi, nous atteignîmes le sommet du Pandjak-Pangerango. Le thermomètre marquait huit degrés et demi seulement. Depuis longtemps nous avions laissé derrière nous la grande végétation, les massifs d'arbres avec leurs rameaux monstrueux, les dômes épais de feuillage, les fourrés obscurs, enchevêtrés d'énormes fougères, de plantes grasses, d'herbes arborescentes, de troncs et de branchages en décomposition, les lianes gigantesques entortillées autour des branches comme des serpents, ou suspendues dans les airs comme des hamacs de feuillage pleins de nids. Peu à peu les taillis, avec leurs branches couvertes de longues mousses pendantes d'un verdâtre argenté, s'étaient à leur tour éclaircis pour faire place à des bouquets isolés de basse futaie, puis à quelques arbrisseaux rabougris, dont les troncs et les branches rampaient çà et là sur le sol ou se contordaient dans les anfractuosités du rocher, pour mieux s'abriter du vent et du froid.
et trouver encore quelque reste de chaleur terrestre. Après ces chétifs arbrisseaux, nous vîmes pendant longtemps une herbe courte et rude sur les pentes méridionales, puis rien, rien sinon le roc stérile et nu, couvert d'un brouillard humide. Nous étions nous-mêmes dans un nuage froid, qui bientôt s'épaissit au point de nous empêcher de distinguer un homme à cent pas. Nous approchions du sommet.
« Nous fûmes heureux de pouvoir nous abriter, sur le vaste plateau, dans deux cabanes en bois, où nous attendaient un poêle allumé et tout ce qui nous était nécessaire. .
« Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions tous sur pied, interrogeant avec anxiété le ciel. A sept heures, les nuages s'éclaircirent en partie, «t nous aperçûmes en face de nous le cratère de Gedeh , long de près de deux kilomètres, avec ses parois escarpées de six cents à sept cents pieds de haut, et si rapproché en apparence, qu'une pierre lancée du Pangerango nous semblait devoir tomber dans l'abîme igné. Le temps persista, par malheur, à nous être défavorable, et nous ne pûmes que deviner la splendide nature qui se dérobait à nous sous ses voiles de brouillards.
« Je m'isolai de l'expédition , et je me dirigeai avec un compagnon vers Bandong, où j'arrivai à minuit. J'y fus conduit dans la maison du régent Radhen-Delhipati-Wira- Naton-Kensemna, qui nous reçut splendidement, avec le confortable européen le plus recherché ; on eût hésité à se croire les hôtes d'un seigneur javanais, sans les costumes orientaux, et la multitude d'esclaves qui rampaient à plat ventre en nous offrant des pipes ou du bétel.
« Le lendemain, le géalogue Junghuhn, inspecteur des
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plantations de quinquina, aux appointements de treize mille cinq cents florins (quarante-huit mille francs) par an, eut la complaisance de nous faire visiter le grand entrepôt, où les planteurs de la régence doivent livrer tous leurs cafés, ainsi que la plupart de leurs autres produits, au gouvernement, qui les revend au prix qu'il lui plaît de fixer.
... « De Sembang à Tjangoer, où nous rejoignîmes l'expédition, nous parcourûmes cent vingt-huit kilomètres en six heures, toujours au galop, montées et descentes. De ce train, il nous fat aisé d'arriver le soir à la fête du premier de l'an que donnait le régent de la province. Un concours immense de population remplissait les abords et les cours du palais. Les plus proches parents de ce dignitaire avaient été installés dans la véranda, ou galerie couverte devant la maison. A voir les démonstrations d'humilité servile qu'ils prodiguaient à Son Excellence, jamais nous n'aurions deviné qu'ils fussent de sa famille. Dans les salons n'entraient que les Européens spécialement invités ; la seule Javanaise présente était madame la régente, courte, grosse et noirâtre. Autour de nous grouillaient des masses noires : c'étaient des esclaves qui offraient à la société des tabatières, du bétel et des rafraîchissements, en se traînant sur le ventre et en rampant sur les genoux; tous ces avilissements de la nature humaine nous impressionnèrent d'une façon désagréable. On conversait comme on pouvait, l'oreille assourdie par le vacarme incessant du gamelong ou orchestre de cloches. Des bayadères, d'une laideur repoussante, exécutaient des danses sentimentales, rehgieuses, et ennuyeuses au superlatif. Lentes, raides et maigres, elles sautillaient comme des fourches, en s'accompagnant de gestes télégraphiques. Le gouverneur voulut bien nous expliquer que cette danse devait représenter la touchante
histoire des quatre sœurs qui, égarées dans une forêt, imploraient de la Divinité le retour de leur mère. Toujours l'étourdissant gamelong. Danse guerrière par huit chenapans brandissant leurs armes. Encore l'effroyable gamelong.
« Dans la cour même musique. Des masques hideux, à pied et à cheval, circulent dans la foule. Un prêtre musulman se met à pousser des hurlements lamentables sur des cendres brûlantes, près d'une masse de charbons ardents; quelques malheureux y sautent à pieds joints et y dansent en rond. Enfin le prêtre se lance dans le brasier, et tous de danser et gesticuler furieusement. Cette représentation avait probablement quelque signification religieuse d'expiation... Nous voyons ensuite des jongleries à faire dresser les cheveux sur la tête. De jeunes hommes, portant des toupies armées de pointes de fer fort aiguës, feignent de se transpercer le ventre, le sein, le front, les joues, les yeux. Ils tournent en cercle, le corps penché en avant, et poussent des cris effrayants, avec des mouvements toujours plus sauvages et convulsifs, et l'on respire enfin en les voyant tomber dans un coin, épuisés et sanglants. Et l'infernal gamelong recommence.
« On lance une infinité de fusées et de raquettes ; on enflamme des roues tournantes; mais le bouquet de la fête est un affreux serpent de feu de plus de vingt pieds de long, que des mains invisibles font glisser et tourbillonner çà et là, en imitant, avec une précision effrayante, les mouvements, les sifflements et les ondulations de la bête.
« Enfin le gamelong cesse son vacarme. »
De Java la Novara se dirigea vers les îles Philippines, archipel de la Malaisie, qui se compose de plus de cent îles. Luçon est la plus grande de ces îles, et Manille en est la ville principale.
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« La plupart des maisons de Manille, dit notre auteur, n'ont qu'un rez-de-chaussée; les tremblements de terre trop fréquents rendent les étages supérieurs dangereux. C'est aussi par prudence que, dans les habitations riches, les vitres sont remplacées par les coquilles usées et polies de la pilocuna-placenta, qui d'ailleurs tamisent plus doucement la violente lumière des tropiques, et la transforment en un clair-obscur rafraîchissant.
« Le plus curieux établissement de Manille est sans contredit la fabrication de cigares ; on y occupe de six à huit mille ouvriers et ouvrières; les femmes confectionnent les cigares, les hommes les cigarettes. C'est merveille de voir l'activité de ces femmes rassemblées jusqu'au nombre de huit cents ou mille par salle. Assises devant une petite table, les unes frappent à coups redoublés, avec une pierre ovale, sur les feuilles de tabac pour les assouplir. D'autres roulent ces feuilles, et les yeux peuvent à peine suivre l'agilité de leurs mains; chacune d'elles peut fabriquer, dit-on, jusqu'à trois à quatre mille cigares par jour. Le bruit du travail et des voix est étourdissant, et des miasmes infects s'exhalent de ces ateliers fiévreux, où la chaleur est intolérable.
« A notre passage à Manille, il faisait une chaleur de 29 à 31 degrés centigrades nuit et jour; des pluies tropicales nous inondaient chaque soir; les chemins étaient à peu près impraticables. Il fallut donc renoncer aux excursions pédestres. Nous louâmes une lorcha, espèce de bateau chaland, large et lourd, dans le genre de nos bacs, et nous entreprîmes une expédition sur le Passing, qui est la grande artère de Luçon, jusqu'au lac intérieur dit Laguna de Bay. La navigation sur ce canal, à travers une magnifique végétation tropicale de palmiers, bananiers, cannes et bam-
bous gigantesques, est admirable. Le village du Puto, ou du Canard, s'étend le long du Passing, sur une longueur de huit kilomètres, et n'est habité que par des éleveurs de canards et d'oies. Devant chacune de leurs cabanes, on voit une aire fort propre, balayée tous les matins, où les canards viennent, après leurs ébats aquatiques, se chauffer au soleil et recevoir leur pitance journalière , qui consiste en moules pêchées à leur intention dans la lagune voisine. On élève ainsi dans ce Patero plusieurs millions de canards par an. On nous assura que le mets favori des Tagals est un plat de poussins ou canetons à peine éclos.
« Nous avons admiré la lagune de Bay, vaste bassin d'environ cinquante kilomètres de diamètre , fort renommé dans tout l'archipel pour la qualité et la quantité des poissons qu'il nourrit. Ses rivages fertiles sont couverts de nombreux villages qui prospéreraient s'ils pouvaient seulement communiquer avec la capitale à l'aide d'un bateau à vapeur. On parle depuis longtemps de cette grande innovation. Il est même aussi question d'ouvrir un canal du lac à l'Océan, ce qui épargnerait au commerce une longue, pénible et coûteuse circumnavigation. L'entreprise serait très praticable ; des capitalistes et des entrepreneurs se sont présentés ; il paraît aussi qu'à la fin le gouvernement s'est ému : c'est pourquoi il a nommé des commissaires qui, depuis quatorze ans et plus, écrivent de longs et éloquents rapports pour démontrer que le projet est excellent et digne en tout de l'approbation souveraine. Tout le monde en est persuadé.
« Gomme nous n'avancions sur le Passing qu'en nous poussant péniblement avec des gaffes, force nous fut de passer la nuit sur notre bateau, assez désagréablement, du reste. Le lendemain seulement, nous atteignîmes le village
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de Los Banos, dont les sources thermales ont une température de 85". De nombreux bains de vapeur sont situés au pied de la montagne boisée de Maquilino.
« A quelques kilomètres de Los Banos, nous atteignîmes la Laguna Encantada. Ce lac enchanté est une petite saline séparée de la grande lagune de Bay par une crête montagneuse fort étroite. N'y arrive pas qui veut. Les abords en sont défendus par des rochers escarpés, par un fouillis inextricable de troncs, de racines, de lianes, de fougères, de buissons, de cannes, d'arbustes épineux, et de plus par un sol mouvant et perfide. C'est un bassin circulaire qu'aura formé sans doute l'affaissement d'un cratère, car il est entouré de murailles de laves. Gomme beaucoup d'autres enchantements, il est fort dangereux.
« Ses belles eaux servent de refuge à d'affreux alligators très féroces, si bien qu'on n'ose y naviguer que sur des troncs extrêmement lourds attachés les uns aux autres. Des embarcations plus légères seraient infailhblement culbutées. Apparemment, le jour de notre visite à cet éden des Philippines, le temps était trop mauvais, même pour les crocodiles, car nous n'aperçûmes aucun de ces monstres, et si le dessinateur en a figuré un, c'est qu'il n'a pas pu résister à son imagination. A la vérité, nous n'avions pas à bord un seul chien pour les éveiller par ses aboiements ; on se passe souvent le caprice barbare de jeter quelquesunes de ces pauvres bêtes domestiques à l'eau, afin de jouir du spectacle de l'avidité furieuse des alligators. Nous vîmes avec surprise des chiens volants [pteropus, roussette) se jouer au-dessus du lac en jetant des cris drolatiques, et s'abattre par milliers sur les arbres, en se suspendant par énormes grappes aux rameaux... »
A Manille, le préjugé de race est presque entièrement
banni. Le chef de l'administration actuelle de Manille est un métis, et des Tagals pur sang siègent dans le conseil du gouvernement, au même titre que les plus nobles hidalgos... Que nous voilà loin des Pizarre et des Fernand Gortez! Oui, certes, et presque aussi loin que.de New- York, de Washington ou de Batavia! On a déjà constaté d'ailleurs que c'est surtout dans les contrées espagnoles que la réconciliation et la fusion des races s'opèrent avec le plus de facilité et de rapidité.
Les Tagals que j'ai vus à Manille étaient petits et faibles de corps ; mais on dit qu'ils sont d'une constitution plus vigoureuse dans les autres parties de l'archipel. Leur figure n'est nullement désagréable ; leur couleur est un peu plus claire que celle des autres Malais, et leurs cheveux sont noirs sans être laineux. Les combinaisons de la race tagale avec les nègres et les Chinois sont des plus intéressantes. Il est vivement à regretter qu'il n'y ait pas eu de photographe à bord de la Novara; nous aurions enrichi les collections de l'Europe d'une centaine de ces types mal connus. L'ethnographie, base de l'histoire et point culminant de toute l'histoire naturelle, a été, parmi les sciences, une des dernières à naître , et même quelques hommes habiles prétendent qu'elle n'est pas encore fondée sur des faits assez positifs ; raison de plus pour accueiUir un très grand nombre d'éléments d'études.
« Les Tagals qui habitent Manille parlent l'espagnol, langue fort peu répandue dans l'intérieur du pays, où l'on ne connaît que le tagala et le bisaya. Dans les montagnes de Luçon , l'on rencontre des tribus entièrement sauvages, entre autres celle des Igolotes. Elles ont un idiome tout particulier, dont M. W. Wood, négociant anglais, a bien voulu me donner un petit vocabulaire, rédigé par un curé
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de leur voisinage. De plus, j'ai eu la bonne chance de rencontrer un vocabulaire des mots les plus usités parmi une certaine peuplade nègre, celle des Actas ou Negritos, qui habitent quelques-unes des îles avoisinant Luçon, »
La Novara rentra à Trieste au mois d'août 1859, après avoir touché aux côtes de la Chine, à la Nouvelle-Zélande, à Otti, à Yalparaiso, à Lima, aux îles Falkland, à Montevideo, à Buenos-Ayres et à Rio.
L'expédition entière avait duré deux ans trois mois et vingt-huit jours. Deux cent quatre-vingt-dix-huit jours avaient été employés en relâches et en explorations à terre, et cinq cent cinquante et un passés sous voiles. La frégate avait mouillé dans vingt-cinq ports différents, et parcouru dans son voyage de circumnavigation cinquante et un mille six cent quatre-vingt-six milles marins, ou quatrevingt-quinze mille sept cent vingt-deux kilomètres.